Alain YVER

Alain YVER

ALPHONSE BOUDARD

Alphonse BOUDARD  (1925 -  2000) 


RIEN À JETER CHEZ MONSIEUR ALPHONSE, TOUT EST BON À LIRE ET À RELIRE. VOUS POUVEZ LUI RENDRE VISITE AU CIMETIÈRE MONTPARNASSE DIVISION 18, J' SUIS SUR QU'çA LUI F' RA PLAISIR !!!


VOIR AUSSI SUR CE BLOG LES ARTICLES, LES PHOTOS ET LES LIENS SUR : ALBERT SIMONIN, MICHEL AUDIARD, ALPHONSE BOUDARD, ANDRÉ POUSSE, JOSÉ GIOVANNI, QUE DU PLAISIR!!!!!!!!


              
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Alphonse Boudard est né à Paris en 1925 de père inconnu et d'une mère prostituée.
On peut avoir plus de chance pour démarrer dans l'existence...
Confié dans sa petite enfance par sa mère à un Carnute taciturne, Auguste, ancien combattant de 14-18, bougon mais affectueux, il avait de  fortes chances de devenir ouvrier agricole, au mieux petit paysan. Ramené à Paris par sa mère, à l'âge de 7 ans, il vivra de nombreuses années dans le XIII arrondissement, plus ou moins livré à  lui-même. De cette époque, il restera profondément marqué par le langage, les us et coutumes, les traffics en tous genres d'un peuple hétéroclite d'ouvriers des usines Panhard et Levassor,  d'apaches de la Butte aux cailles et d'anciens des Bataillons d'Afrique.
Au début de la guerre de 39-45, Alphonse, âgé de 16 ans est ouvrier typographe dans une imprimerie. Le hasard et certains liens amicaux le  poussent à rejeter l'appel au calme du Maréchal et à rejoindre l'armée de Delattre.
Rentré blessé et décoré du conflit, Alphonse Boudard retrouve un Paris désoeuvré et commence une vie remplie de petits expédients, de combines illicites, de cambriolages. Le voici parti pour une dizaine d'années de séjours successifs en prison. Châtiment qui s'avéra être la "chance" de Boudard.
Diagnostiqué « intelligent » par l'administration pénitentiaire, il a accès aux bibliothèques et s'enferme dans la lecture, se fait une éducation  littéraire, ses gammes en quelques sortes : de la Bible à Céline, en passant par les classiques grecs, les romans de Balzac, Stendhal, Tolstoï, Proust, Mann, les biographies historiques et les  récits de voyages.
Il y acquiert une "culture" mais aussi et surtout le goût de l'écriture.
Libéré en 58, il rédige des manuscrits où se mêlent des mondes originaux et une langue argotique dont il devient rapidement le maître. En  1962, après un séjour en sanatorium et Fresnes son premier texte, La métamorphose des cloportes est publié. Le fond et la forme plaisent au grand public et il enchaîne les prix littéraires:  le prix Sainte-Beuve en 1961 pour 'La Cerise', le prix Renaudot pour 'Les Combattants au petit bonheur' en 1977 et le Grand Prix de l'Académie Française en 1995 pour 'Mourir  d'enfance'.
La langue de Boudard lui attire également les faveurs du cinéma à l'instar de Georges Simenon et de Fréderic Dard. Il collabore en tant que dialoguiste  ou scénariste à de nombreux films policiers entre la fin des années 60 et les années 80, notamment aux côtés de Michel Audiard, Jacques Deray, Alain Delon.
Décédé en 2000, il reste "celui" qui trouva une alternative réussie à la vie de taulard grâce à l'écriture. On sait qu'il a fait de nombreux  émules depuis...
           
La dédicace qui suit ne peut être formellement datée. Elle apparaît sur une édition de 1977 du livre "Les combattants du petit bonheur" à la Table  Ronde.
                     

 
  L'écriture au stylo noir griffe littéralement le papier. Le trait net et sec semble accrocher l'espace et se raidir en angles abruptes pour pouvoir  faire sa place dans la feuille de papier. L'avancée est chaotique, en tension avec une prédilection pour l'étalement sur l'horizontale et simultanément des saccades, des raidissements, des cabrages, une pression souvent déplacée sur l'horizontale, des tiraillements d'inclinaison qui viennent démentir ou pour le moins nuancer l'apprente "aisance" du tracé.
L'inconfort transparaît donc en premier lieu dans ces quelques lignes. Inconfort, révélateur d'une personnalité qui bien que poussée à établir des  liens avec ceux qui l'entourent, reste en attitude de défense et parfois de résistance.  Personnalité qui perçoit plus facilement et rapidement les aspérités de l'existence que ses  facilités.
Il en résulte une mobilisation de l'énergie pour affronter et surmonter les obstacles, prendre la main sur les événements et sur les gens rencontrés.  Ne pas baisser la garde, rester vigilant, semble dire cette écriture ce trait coupant à la limite du tranchant.
Tant d'énergie pour se défendre certes, mais pas que cela... Gagner en estime de soi, en confiance en soi, en plénitude, en identité, en  indépendance  et en cohérence, c'est également ce que nous livre la spectaculaire signature, liée à hyperliée et hors normes par sa dimension.
                 



Et pour terminer quelques citations d'Alphonse BOUDARD:
 
 L' Histoire, l'orsque l'on a le nez dessus... dedans, je dirais même, on n'y voit  rien, on ne s'occupe que des détails.
 
Je pense  à présent qu'il faut se conduire toujours en homme du monde avec les putes et souvent   en julot  avec les bourgeoises. 
         
Un psychanalyste est un homme  qui va au Crazy Horse Saloon et qui regarde les  spectateurs
 
 



Boudard s'est fait la belle

Alphonse Boudard est mort à soixante-quatorze ans. Auteur populaire, son ouvre cavale derrière sa vie d'enfant naturel, de résistant, de truand... L'aventure au fil d'une langue fleurie.

" On est en taule, il fait froid, on a faim - c'était dur, tu sais la prison à ce moment-là -, raconte-t-il à Lucien d'Azay (1), et on lit tout d'un coup Voyage au bout de la nuit, qui est un livre d'un pessimisme total... mais c'est ce qui vous ragaillardit. C'est la force de l'écriture qui vous tient, ce n'est pas le reste. " Lorsque, vendredi dernier, Alphonse Boudard est mort, d'une attaque cardiaque dans une clinique de Nice, c'est toute un pan de la littérature française qui a disparu avec lui. Celle des jacteurs d'arguche, issue de la ruelle, maniant la langue verte et gouailleuse du parler crypté de Paname.

En décédant à soixante-quatorze ans, Alphonse nous a fait le coup de la bibliothèque qui brûle lorsqu'un vieillard disparaît en Afrique. En ce qui le concerne, c'est plutôt un puits d'histoires qui se referme. Car Boudard, qui se disait " écrivain bilingue : français-argot ", était avant tout un conteur. C'était aussi un peu le dernier des Mohicans. Après Audiard... Boudard..., reste Dard, le daron de San Antonio. On le disait anar de droite, rapport à Céline, son maître, mais en littérature il faut parfois lire entre les lignes. Et puis, George Brassens l'adorait. " À partir du moment où j'ai lu Céline, confiait-il, où j'ai compris Céline, je me suis dit : " la littérature n'est pas une chose fermée. " J'ai trouvé chez lui un langage qui venait de la rue, qui n'était pas celui des livres que j'avais lus jusque-là [...] ".

Alphonse Boudard est né le 17 décembre 1925 à Paris 15e, d'un père inconnu. Il est élevé jusqu'à l'âge de sept ans chez des paysans du Loiret, Blanche et Auguste. Un jour, on lui dit qu'une femme est venue de Paris pour le voir. C'est sa mère, qui s'est échappée d'une maison close. Elle a dix-sept ans. Trente piges plus tard, il assiste à son enterrement menottes aux poignets... Il fait ses études à l'école communale de l'avenue de Choisy et de la rue du Moulin-des-Prés, dans le 13e arrondissement de Paris. À quinze ans, il entre dans une fonderie parisienne. Il est apprenti typographe durant une partie de l'Occupation, puis il rejoint la Résistance en 1943, dans le réseau Navarre, puis les commandos de la 1re Armée française : " C'était le grand bonheur. J'avais dix-neuf ans. Il faisait beau. J'avais une mitraillette. ". Il participe à la libération de Paris et reçoit la croix de guerre. " Après la victoire, il a cru que le western continuait ", commente son ami, Louis Nucera. En effet, après avoir multiplié les petits boulots, il dérape, traverse une " période difficile " entre prisons et sanatoriums. Il tombe pour trafic de fausse monnaie et cambriolages de coffres-forts, fait deux séjours en prison de 1947 à 1949 et de 1957 à 1961. La littérature le sauve et il écrit des livres sur les petites gens, sans argent, sans travail, sans famille. " La plume, en argot, on appelle ça une pince-monseigneur... J'étais pas dépaysé. ".

L'ouvre (une trentaine de livres et des scénarii pour la télé et le cinéma) de cet autodidacte est en parfaite alliance avec sa vie. On y trouve ses séjours en prison dans la Métamorphose des cloportes (1962), qui lui a valu une célébrité immédiate (le roman qui raconte le milieu des taulards et des truands, sera adapté par Michel Audiard) et la Cerise (prix Sainte-Beuve, 1969) ; l'histoire de sa mère prostituée (Mourir d'enfance, prix de l'Académie Française en 1995) ; la guerre, dans les Combattants du petit bonheur, couronné en 1977 du prix Renaudot ; ses séjours en sana, pour avoir contracté la tuberculose pulmonaire, dans l'Hôpital (1972) ; sa passion pour les maisons closes, dans l'¶ge d'or des maisons closes (1990) et Madame... de Saint-Sulpice (1996). " C'était un homme à majesté, un grand écrivain. Un moraliste, sous ses airs goguenards, d'une érudition folle, même s'il avait fait ses universités ailleurs que dans les endroits habituels ", témoigne son ami l'écrivain niçois Louis Nucera, avec qui il était membre du jury des prix littéraires Paul-Léautaud, Georges-Brassens et Antoine-Blondin. " Quand on cite ces trois noms, déjà, on comprend son univers ", poursuit-il.

J'ai eu la chance, l'été dernier, de passer une journée entière en compagnie de l'écrivain, à Nice, où il possédait un pied-à-terre, peu après la publication de Chère Visiteuse (Éd. du Rocher, 1999), son avant-dernier roman : " C'est l'histoire d'une dame de l'aristocratie, Hortense de Wilfried, expliquait-t-il entre deux bouchées de pissaladière. Après avoir vécu une vie dissolue jusqu'à la cinquantaine, elle est prise d'un retour à la religion et devient visiteuse de prison. Lors de ses visites, elle tombe amoureuse d'un gangster renommé. Elle va s'efforcer de l'aider à sortir, puis elle devient sa patronne en l'engageant comme chauffeur. Après le rapprochement des corps, survient le rapprochement des esprits... ", s'amusait-t-il, entouré de ses vieux potes : les écrivains Louis Nucera, Raoul Mille et... Pierre Monnier, biographe de Céline. Sans oublier Jackie le bouquiniste, et Gérard " Papa ", alias le maire de Nice, dit le Parrain. On se serait cru dans les Tontons flingueurs...

C'est ici que Boudard le Parigot venait réchauffer sa grande carcasse. Question " bectance ", il avait adopté la Belle-Hélène, un restau à l'ancienne tenu par une grand-mère ne " jactant " que le niçois. Au menu : socca et tripes à la niçoise. Dans l'arrière-salle, trônait une Trèfle Citröen jaune, voiture de collection du début du siècle..., " une bagnole de gangster ". Après déjeuner, tout en nous promenant sur le vieux port, non loin de la maison de famille de J.M.G. Le Clézio, il me confia qu'il aimerait qu'on oublie un peu " la cabane et l'argot. " Lui, " l'ex-taulard-tubard ", se passionnait pour les livres des autres, passait des heures chez les bouquinistes, à chercher la perle rare. Puis il raconta des épisodes de sa vie : " Le Vigan, l'ami peintre de Céline, je l'ai connu : il pissait sur les toiles qui ne lui plaisaient pas... J'ai connu un Chérel, tiens ! C'était un faussaire... Voilà la rue où Spaggiari s'est évadé... Gigi la Rousse était une mère maquerelle mais elle a donné personne... Je suis venu à Nice, il y a dix ans, pour nager... Avant, j'allais en Bretagne, mais l'eau était trop froide pour mes rhumatismes... Je vais me baigner vers 7 h 30, l'été, puis j'écris sur ma terrasse... Après la sieste, je vais me promener. Je me suis fait un réseau de copains sur la baie des Anges... Le soir, on mange la soupe au pistou, dans l'arrière-pays, loin des touristes, ou à l'Esquinade, l'un des hauts lieux de la gastronomie niçoise. Boudard n'a pas dit son dernier (jeu de) mot... " Nul n'est imparfait du subjonctif ", écrit-il en exergue des Trois mamans du petit Jésus, son dernier roman, à paraître le 2 avril prochain.

Guillaume Chérel.
               








Brèves rencontres avec Alphonse Boudard

 

Il m'avait reçu le 27 septembre 1995 pour m'accorder un entretien dont l'essentiel parut dans Le Bulletin célinien d'avril 96 consacré à Albert Paraz. Dans son appartement de la rue Henri Monnier évoqué dans sa biographie par Lucien d'Azay ¹.
Jusque-là je ne l'avais vu qu'en photo. Je le trouve très simple et sympathique. Cheveux grisonnants, un regard voilé par des lunettes noires, une voix assourdie, héritage de sa tubardise...

 

Outre Paraz, nous avons évoqué bien des sujets. Car Boudard était un excellent conteur servi par une mémoire infaillible.

Nous parlons de son quartier qu'il aime bien – "on n'est qu'à quelques minutes du centre de Paris". Plus haut, c'est Pigalle. Ce n'est plus son Pigalle – celui que, par exemple, Melville restitue dans Bob le Flambeur. Trop de sex-shops, de touristes... "À partir de mai, n'allez plus à la place du Tertre. C'est la cohue." Il est inquiet – "des Noirs commencent à s'installer... Ensuite ce sera un flux redoutable". Des propos politiquement très incorrects... Prodigieux observateur de la rue et piéton de Paris, il est le mieux à même d'enregistrer la disparition du Paris pauvre et populaire de son enfance et de son adolescence – et de son remplacement par un peu n'importe quoi...

Évocation de personnalités troubles de l'occupation. Comme Joanovici sur lequel il a un dossier dont il espère tirer un livre ². Je suis heureux de trouver en Boudard un historien. Mais lui ne s'encombre pas des prudences universitaires. Il fut jeune résistant, mais pas résistantialiste. Il ne s'est pas gêné pour mettre à mal, notamment dans Le Corbillard de Jules, les ambiguïtés et les mensonges de l'Occupation et de la Libération.

Il me parle d'une étrange personne qui aurait pratiqué un drôle de jeu dans les années 40. Surnommée "la rouquine". Il lui a consacré un livre qui, aussitôt imprimé, a été retiré de la vente par l'éditeur qui l'a fait pilonner. Pour ne pas salir la Résistance, noble prétexte, mais peut-être aussi crainte de procès ? La "rouquine" existe toujours. Et dans les meilleurs termes avec un grand personnage du clan mitterandien.

Nous en sommes à la guerre et à sa campagne d'Alsace. Nous parlons de l'étrange mort du "colonel" Fabien, tué par l'explosion d'une mine qu'il manipulait. Un accident ou un attentat ? Encore maintenant certains communistes insinuent que Fabien a été liquidé par des éléments anticonformistes de la Sécurité militaire. Boudard qui connaît bien l'histoire du Parti (il me cite Robrieux) pense que le coup est venu de l'intérieur du Parti. Fabien était un révolutionnaire qui désapprouvait le pacte Thorez-De Gaulle, le légalisme du Parti, la dissolution et le désarmement des milices patriotiques, etc.

Je retrouverai Boudard fin août 98 dans le cadre magnifique de l'Aubrac où régulièrement deux enseignants (qui ont bien du mérite) organisent des rencontres sur différents thèmes ³. Celui de 98 est la littérature de sanatorium ; Boudard y fera une communication remarquée. Sur ses souvenirs de tubard racontés de manière picaresque. Qui gondoleront l'assistance. Mais c'était un masque pour évoquer un passé douloureux et macabre. Dont Boudard esquivait qu'il s'en était sorti par une volonté de fer. Autre plaisir rare : Boudard parlait d'Albert Paraz qui conseilla ses premiers pas d'écrivain. Et il lut des extraits du Gala des vaches. Paraz qui mourut d'un cancer et d'une laryngite tuberculeuse... Boudard avait vaincu le mauvais sort et affirmait que, tout en se ménageant, il profitait de la vie. Au hasard des repas et des discussions, nous avons passé là quelques bons moments avec lui et Jacques Aboucaya, un de ses vieux copains 4.

Ce sont ces souvenirs heureux que je conserve d'Alphonse Boudard. Je ne devais plus le revoir, mais le suivais un peu grâce aux informations que me donnait régulièrement ADG (Alain Camille), autre pote de Boudard.

J'ai appris son hospitalisation avec inquiétude. Et puis tout a été très vite. Ses obsèques le 19 janvier à Saint-Germain-des-Prés ont été marquées par l'émotion et le recueillement. D'une assistance où se cotoyaient gens du peuple, écrivains, artistes. Et de nombreux amis de sensibilités politiques très opposées. Boudard nous réconciliait (provisoirement).

Au cimetière de Montparnasse, sur le cercueil déposé dans la tombe ouverte, nous avons jeté une fleur. Arrivé là-haut, Boudard a retrouvé Louis-Ferdinand (Céline), Marcel (Aymé), Albert (Paraz) et Albert (Simonin). Et tant d'autres (Audiard, Brassens...). M'est avis qu'ils n'ont pas fini de rigoler...

 

Jean-Paul ANGELELLI










par Didier Sénécal
Lire, septembre 1998

 Quel homme équivoque ce Joseph Joanovici! Chiffonnier milliardaire et illettré, juif et collabo, capable des pires compromissions et d'actes généreux. Il ne pouvait que séduire Alphonse Boudard.

Au panthéon de l'ignominie, les initiales W.W.J. méritent de figurer en bonne place. Elles signifiaient wirtschaftlich wertvoller Jude dans le langage technocratique du IIIe Reich, autrement dit «juif utile». De tous ces affairistes qui choisirent de collaborer pendant que leurs frères montaient dans des wagons à bestiaux, le plus fameux est Joseph Joanovici, le «chiffonnier milliardaire». C'est son extraordinaire destinée qu'Alphonse Boudard raconte dans ce bouquin non moins extraordinaire - sans doute l'un des meilleurs qu'il ait jamais écrits. Il était le biographe idéal pour cette prodigieuse crapule qu'il croisa juste après la guerre sur les coursives de la Santé.

Ce juif de Bessarabie à la date de naissance inconnue (1895? 1905?), au passeport tantôt roumain, tantôt soviétique, fait fortune à Clichy sans savoir lire ni écrire. Espion russe pour les uns, agent de l'Abwehr pour les autres, M. Joseph est en tout cas un ferrailleur hors pair, un génie des métaux non ferreux: «Rien qu'avec les dents il devinait la composition d'un morceau d'étain.» En 1940, il met sans hésiter ses compétences à la disposition des Allemands, qui oublient en contrepartie son appartenance à la race maudite. Pendant quatre ans, il accumule des montagnes de biftons, qui lui servent à entretenir des relations aussi nombreuses que peu reluisantes. Il possède le don d'embobiner les gens, qu'ils soient vénaux ou fanatiques, et il sait depuis toujours que les incorruptibles ne courent pas les rues. Il a ses entrées partout: dans les bordels de luxe du genre Chabanais ou One Two Two, dans l'immeuble de l'avenue Foch où Pierre Brossolette et Jean Moulin vécurent leurs dernières heures, dans les restaurants du marché noir où «se retrouvaient aussi bien les Allemands et leurs mercenaires gestapistes français que des gens de cinéma qui par la suite se targueront d'avoir réalisé des films subversifs à la barbe de la censure». A coups d'enveloppes et de soupers fins, il s'assure les bonnes grâces des margoulins et des tueurs. Témoin ce dialogue de comédie avec Lafont. «Après tout, Joseph, tu n'es qu'un sale youpin!» lui lance un soir le bourreau en chef de la Carlingue au milieu d'invités en vert-de-gris. Alors Joanovici lève sa coupe de champagne et réplique: «Ça coûte combien pour ne plus l'être, Hauptsturmführer?»

Deux mots reviennent sous la plume de Boudard pour qualifier le milieu dans lequel patauge son triste héros: marigot, cloaque. Effectivement, le pittoresque le dispute à l'abominable dans cette galerie de trognes: les voyous reconvertis dans Nuit et Brouillard avant de se métamorphoser en épurateurs à la Libération, tel l'illustre Pierrot le Fou; les nazis de service; le W.W.J. Mandel Szkolnikoff, dit M. Michel, qui est au textile ce que M. Joseph est aux métaux; sans oublier la phalange plus discrète des BOF et des champions du retournement de veste. Mais les choses ne sont pas aussi simples avec Joanovici. Lors de son procès, en 1949, de nombreux témoins affirmeront qu'il leur a sauvé la vie: des résistants, des juifs, des aviateurs alliés. Et on sait qu'il arma personnellement les policiers parisiens qui déclenchèrent l'insurrection en août 1944. Bien sûr, les faisans de son acabit ont l'habitude de ménager la chèvre et le chou. Bien sûr, un investisseur aussi avisé se doutait que le vent allait tourner et que ces condamnés à mort rachetés à prix d'or à l'occupant lui tiendraient lieu d'assurance-vie. Mais Boudard cite des exemples d'authentique générosité de la part de ce ferrailleur illettré.

La paix revenue, le personnage reste sordide mais devient pathétique. Son procès est mené sans zèle excessif, car il pourrait éclabousser les plus hautes sphères de la IVe République. Il a tout de même le temps de prononcer une phrase historique: «Je n'étais pas vendu aux Allemands puisque c'était moi qui les payais.» Joanovici écope de cinq ans. Relégué ensuite à Mende, il se lance en octobre 1957 dans une cavale qui le conduit à Haïfa via Genève et Casablanca. L'Etat d'Israël, écœuré par le bonhomme, refuse de le faire bénéficier de la loi du retour, qui s'applique à tous les juifs, et le réexpédie dans les prisons françaises. Il mourra ruiné en 1965.

Pour Alphonse Boudard, qui - rappelons-le - rejoignit le maquis, on aurait tort d'écarter M. Joseph d'un haussement d'épaules. En ces années où de Gaulle n'était encore «qu'un gadget radiophonique», il fallait souvent se compromettre pour survivre. Même si le portrait de Joanovici est un miroir déformant, il nous livre le reflet d'une époque.
    L'étrange Monsieur Joseph

Alphonse Boudard
Robert Laffont

296 pages.
Prix : 21,19 € / 139 FF.

  © LIRE






Sur le bout de la langue, 1993


Alphonse Boudard, Sur le bout de la langue, Promenade parmi les mots d'amour, Éditions Hors collection-Presses de la Cité, Paris, 1993 - 14 x 22,5 cm - 192 pages - 30 illustrations en couleurs, 13 illustrations en noir et blanc, couverture et 4e de couverture illustrées en couleurs - Relié, couverture souple - Édition originale - ISBN : 2-258-03604-6.



    


    

    




        

        


        





        


    

    

    

    
    
    
    
      




    
          
  
    

    



04/03/2008
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