Alain YVER

Alain YVER

ANTOINE BLONDIN

BLONDIN

 




Né à Paris en 1922, le collégien Antoine Blondin, mauvais sujet du lycée Louis-le-Grand, fut excellent en classe de philosophie et devint dans la foulée un brillant lauréat du Concours Général. Cependant, il ne fit pas carrière dans les collèges de la République, ce terrain habituel aux gens pourvus d'une licence es lettres. Bien au contraire.

D'abord, il fut expédié en Allemagne en 1942 où, travailleur non volontaire, il vécut fort malheureux jusqu'à la libération, puis il revint à Paris, non pour se consacrer à un parcours classique de professeur mais aux seules fins de pratiquer l'école buissonnière. A la façon d'un des beaux-arts !

Quand il fut publié pour la première fois aux éditions de La Table Ronde (L'Europe buissonnière, Prix des Deux Magots en 1949), il connut très vite la notoriété. Pourtant, il affichait des idées à contre courant des tendances lourdes de cet après-guerre. Dans les faits, non seulement il apportait la nécessaire insolence du renouveau littéraire mais de plus, politiquement, il poussait le bouchon à l'extrême limite du jeu en laudateur inutile de Robert Brasillach et contempteur assez systématique du Général de Gaulle.

Ses convictions de jeune homme, situées à la droite de la droite, l'avaient poussé à réagir vis-à-vis d'une littérature engagée dans la mode stalinienne de l'époque, mais son goût naturel pour la "provoc" y trouvait indubitablement son compte.

Dans ce contexte, il rencontra des copains de route talentueux : Roger Nimier, Jacques Laurent, Michel Déon et quelques autres qui contestaient les engagements politiques de Louis Aragon et la philosophie de Jean- Paul Sartre. En 1953, Bernard Frank les baptisera les Hussards.

« Ils nous font passer pour des écrivains de droite pour faire croire qu'il existe des écrivains de gauche » ironisera Blondin.

Évidemment c'était faux, évidemment c'était polémique mais, tout en ne trompant personne, que la formule était drôle ! Quelques années plus tard... goût du paradoxe ou changement de cap... Antoine Blondin se liera d'amitié avec François Mitterrand qu'il accompagnera dans des meetings politiques et pour lequel il votera à plusieurs reprises. Il n'est pas pour autant installé à gauche car il ne fait que passer. Il est ailleurs et il y restera.

Conséquence qui va de soi, en le lisant attentivement, on ne succombe pas à une quelconque fascination concernant sa conception des affaires publiques mais on observe en permanence le refus des idéologies.

Ensuite et surtout, on est séduit par l'homme de plume. Débarrassé de ses prises de position politique, l'essentiel apparaît : ses textes, originaux sur le fond et à la fois sobres et brillants dans la forme, sont marqués du classicisme le plus exemplaire. A la fin des années quarante, un nouveau style vient donc d'apparaître, clair, concis, limpide et d'une grande élégance que la métaphore poétique, le pastiche, les jeux de mots et les citations littéraires truffent tour à tour de manière juvénile et primesautière.

Malgré une éclipse passagère au temps du Nouveau Roman, les qualités d'écriture d'Antoine Blondin n'ont pas cessé de séduire les amateurs de beau style ; toutefois, il faut mettre un bémol sur ses nouvelles qui sont inégales et que l'on place à juste titre en dessous des autres fictions.

Enfin, si effectivement l'œuvre ne se démode pas, elle ne doit rien à la quantité montrée du doigt par certains et plaisantée par lui dans Monsieur Jadis : « Je suis resté mince, mon œuvre aussi ». Dans l'ensemble, elle reflète une tristesse allègre dans une tradition de causticité et reste – désespérée mais gaie – un décapant efficace pour les idées reçues et les lieux communs. De plus, sa conjonction avec le clin d'œil intertextuel et le raccourci sulfureux échappe à toutes tentatives de récupération par une quelconque école si ce n'est pour une anthologie de l'humour.

« Après la seconde guerre mondiale, les trains recommencèrent à rouler. J'en profitais pour quitter ma femme et mes enfants. »

Voilà, le décor est planté. Tout est dit en vingt mots. Et, nous sommes accrochés pour deux cent cinquante pages à l'humeur d'un homme des années cinquante qui patauge dans les bons sentiments de la France profonde. C'est la magie d'une patte qui fait de lui un des plus grands écrivains de sa génération, dira plus tard Pierre Assouline (Le Flâneur de la rive gauche, Editions François Bourin).

Cependant la chute des masques et le décarpillage des hypocrisies ne furent pas ses uniques motivations car il sut aussi s'attendrir sur les pauvres gens et les asociaux. La solitude et la misère qui accompagnent et scandent la vie des défavorisés le rendent attentif et définitivement pessimiste. « L'indifférence, l'hôtel, l'hôpital, la prison... voilà les cases de notre jeu de l'oie. » D'évidence, voilà une facette compassionnelle qui est sans doute la moins connue de l'écrivain. On ne peut la passer sous silence.

A la convergence de cette totale liberté d'esprit et du refus des apparences, Blondin montrait donc qu'il avait le cœur sensible et ça n'était pas calcul de sa part. Cependant il mettait de la malice dans le refus des mensonges, des mises en scène opportunistes et des mondanités médiatiques. Sa permanente adolescence le préservera de ces dérapages au long d'une carrière qui connut le succès sans qu'il dérogeât le moins du monde à ses principes.

Je le cite pour mieux cerner ce frivole profond qualifié d'atypique par des critiques superficielles parce que la tête d'Antoine dépassa souvent du tiroir où elles l'avaient rangé : « Les bons auteurs partagent avec les décorations étrangères et les rognons de veau le privilège de se rehausser lorsqu'on les dispose en brochette. »

Mais, sur les photos de presse où il voisine par hasard avec quelques uns de ses commensaux, oncques il ne participa de cette présentation cuisinière car il ne servait pas plus dans l'intendance pour maison bourgeoise que dans la communication utile. Ce caractère exigeant avait des choix pudiques et cette vertu le rapprochait de Marcel Aymé pour lequel il avait une véritable vénération. Sans compter que l'œuvre de ce dernier partagea avec celle de Blondin la convergence infiniment rare du merveilleux avec le quotidien.

Il ne faut pas oublier pour autant ses autres amis qui se répartissaient très largement dans l'éventail des idées et dont certains, à l'occasion, partageaient ses neuvaines bretonnes. Des journalistes du Canard Enchaîné à ceux de l'Equipe, de Colette à Kleber Haedens, d'Albert Vidalie à Paul Guimard et de René Fallet jusqu'à Louis-Ferdinand Céline.

Comme eux, il n'hésitait à vitupérer les tartufes et comme eux il puisait ses héros dans le petit peuple, cette autre façon de compatir à la vie des obscurs. C'est ainsi qu'il faisait vivre des destins ordinaires qui donnaient une auréole au quotidien avec la grâce des cœurs purs. Benoît Laborie dans L'humeur vagabonde, Perrin, professeur d'Histoire dans Les enfants du Bon Dieu et Superniel de L'Europe buissonnière en sont l'illustration exemplaire. Mais Antoine Blondin qui, l'alcool en plus, peut se reconnaître chez les trois précédents, passa aussi facilement à l'épopée avec d'autres héros générateurs de feux d'artifice : les poètes, les sportifs et les cinéastes.

Les premiers – même s'il n'a pas écrit de poésie – il les pratique comme des voisins de palier. Ils ont en commun la passerelle des mots qui subliment. Et les sportifs, il les aime, surtout quand ils se dépassent dans des épopées méritant d'être chantées par les précédents. Mieux, il les accompagne au cours de vingt-huit Tours de France et de très nombreuses manifestions dont cinq Jeux Olympiques. Ses articles les concernant sont marqués de ses jeux de mots et de sa culture littéraire qui est vaste. D'essence homérique au col du Galibier, ils ont des accents shakespeariens après certains matchs du quinze de France et frôlent le dithyrambe lorsqu'il partage la troisième mi-temps des vainqueurs.

Et voilà des millions de lecteurs pour des milliers d'articles qui paraîtront un peu partout – revues, hebdo et quotidiens de tous bords – y compris le journal l'Humanité. Parfaitement documentés sur les performances – voire les prouesses – de ses contemporains, ces textes tiendront les spécialistes et les véritables sportifs en haleine durant plus de deux décennies. Mais les aficionados de comptoir ne s'abstiendront pas non plus de goûter les odyssées vélocipédiques à la manière d'Antoine et de colporter son dernier calembour.

Quand il écrit pour la grande presse il fait encore de la littérature. Ce qui fit dire à l'essayiste Alain Cresciucci (Antoine Blondin, écrivain, Bibliothèque contemporaine, Klincksieck) : « Blondin transforme en genre majeur ce qui, d'ordinaire, n'excède pas l'habileté du bien dire. » Rien d'étonnant après cela que l'écrivain canalise l'hommage des critiques les plus éminents, la fidélité des lecteurs les plus divers et l'attention de distingués académiciens dont certains pensèrent à lui pour un de leurs confortables fauteuils du Quai Conti et un habit vert. Mais loin de ces préoccupations et de ces éloges, notre homme, en pull-over et sans cravate, restait arrimé au bar de ses bistrots préférés.

En permanence dans sa vie, il y avait ses copains de frairie et dans sa pensée, Marcel Proust, Céline et Marcel Aymé, qu'il plaçait au top de la littérature. S'ajoutent à ce beau monde quelques auteurs de chevet tels que Stendhal, François Villon, Voltaire et Jules Renard, Arthur Rimbaud et Verlaine ainsi que son ami et complice Roger Nimier.

Ces maîtres es-écriture accompagnèrent ce bègue surdoué, lequel parlait mieux quand il avait bu et lisait facilement un livre par jour. S'il trouvait au fond des verres de quoi repousser ses fantômes, il est clair que l'alcool n'apporta rien de plus à son talent. Car, sans ce dernier, Antoine Blondin n'aurait eu que des gueules de bois mais pas d'éditeurs.

En fait, il buvait comme le Brûlebois de Marcel Aymé que la fréquentation des mastroquets du coin mène euphoriquement dans un ailleurs de transcendance, comme Fouquet et Quentin les deux héros de la picaresque aventure Un singe en hiver où l'amitié se décline au présent des boissons fortes. D'ailleurs dans ce roman, on peut parier que les deux personnages sont évidemment une partie de lui-même, bien avant que la vérité d'Antoine vieillissant ne se confonde avec la fiction sous les traits de Monsieur Jadis.

Mystère étonnant de l'œuvre littéraire qui cousine avec la biographie en lui volant sa substance ce qui fait penser à Joseph Kessel disant dans L'Homme de Plâtre : « La véritable biographie d'un écrivain, ce sont ses personnages. »

Hors les romans et les nouvelles, les textes éparpillés et de nombreuses préfaces, l'écrivain Blondin ne travailla qu'à une seule pièce de théâtre en collaboration avec Paul Guimard. C'était Un garçon d'honneur.

Néanmoins, il intervint une dizaine de fois pour le cinéma en tant que co-scénariste ou dialoguiste. Hélas, comme pour cet autre plumitif doué qu'il baptisa "Notre Fallet" dans Ma vie entre les lignes, aucune œuvre inoubliable n'est sortie de ses coopérations pour le grand écran. En revanche, partant de son roman Un singe en hiver, Henri Verneuil saura réaliser avec Jean Gabin et Belmondo un excellent film qui n'a pas trahi son auteur.

Mon témoignage concernant Antoine Blondin s'arrêtera là pour faire place à d'autres plumes vagabondes. Il n'a pas prétention d'exhaustivité mais le simple désir de vous le remettre en mémoire ou de vous recommander sa découverte si, par malchance, vos lectures l'avaient ignoré. En synthèse, je ne chercherai pas à vous dire s'il faut fouiller chez Baudelaire, analyser chez Stendhal ou triturer la pensée d'André Breton pour définir les sources de l'inspiration blondaine et les tendances sous-jacentes de son œuvre. Je laisse ce soin aux exégèses professionnelles, mais je vous le confirme, en 2003, on se plonge et on se replonge avec bonheur dans sa littérature amplifiée par l'amitié et dans la pureté de sa langue.

Ce bonheur, à la portée de toutes les bourses grâce au Livre de Poche, vous transportera dans l'univers d'un Grand pour lequel l'adjonction d'un épithète serait réducteur. Et vous y découvrirez au-delà d'un humour désespéré, une promesse de poète : « Un jour, nous prendrons des trains qui partent. »

//www.encres-vagabondes.com/memoire/blondin.htm








Biographie d'Antoine Blondin

Pendant l'Occupation, Antoine Blondin séjourne en Allemagne au titre du S.T.O. Homme de lettres, romancier, producteur à France Culture, Antoine Blondin a appartenu au groupe des 'hussards', avec ses amis Roger Nimier, Michel Déon, Jacques Laurent, après la deuxième guerre mondiale. Il publie son premier roman, 'L' Europe buissonnière', en 1949. Parmi ses oeuvres, on peut citer 'Les Enfants du Bon Dieu' (1952), 'L' Humeur vagabonde' (1955), 'Un singe en hiver' (1959), fable de la tentation alcoolique, qui reçoit le prix Interallié, 'Monsieur Jadis' (1970). Ecrivain à la plume élégante, maniant le français en virtuose, surdoué de l'écrit, Antoine Blondin devient chroniqueur du Tour de France à partir de 1954, donnant ses lettres de noblesse au journalisme sportif, faisant du quotidien 'l' Equipe' la fête permanente du mot d'esprit et de l'invention langagière. Son oeuvre journalistique est aussi importante que son oeuvre romanesque. Toute la vie d'Antoine Blondin est consacrée à la littérature, à l'amitié et au sport. Il aime Baudelaire, Rimbaud, Fitzgerald, Londres, le rugby, l'alcool.









Antoine Blondin, écrivain
Alain Cresciucci


Journaliste, critique littéraire, Antoine Blondin est surtout un romancier incomparable, le plus modeste et le plus brillant des Hussards. Son œuvre est restée « mince ». Songerait-on à le lui reprocher ? Un peu. Trop léger, trop élégant, pas assez novateur. À l'heure où l'on s'interroge sur le renouvellement (ou l'épuisement) du roman par l'autobiographie, on oublie que Monsieur Jadis est une des premières autofictions ; à l'heure où le sport est devenu le plus important des phénomènes de société on ne sait pas assez que Blondin, dans ses chroniques, a livré quelques joyaux de littérature sportive.
Cet essai, qui prend ses distances avec la légende pittoresque du clochard céleste de Saint-Germain-de-Prés, n'est pas une introduction, mais une lecture s'attachant d'abord à situer l'auteur d'Un singe en hiver dans l'histoire littéraire de la seconde moitié du XXe siècle, puis à montrer que dans ses fictions comme dans ses articles se révèle un univers personnel complexe et original.











Antoine Blondin sans confessions


La publication. Publiés en 1952, Les Enfants du bon Dieu furent écrits en moins d'un mois. Couronné par le prix des Deux Magots 1949 dès son premier livre (L'Europe buissonnière), Antoine Blondin (1922-1991) fit sensation avec sa manière désinvolte d'aborder la guerre alors qu'il avait passé deux ans au STO en Allemagne nazie. Encouragé par un article favorable de Marcel Aymé, le romancier publia son deuxième livre à La Table ronde, sous la direction de Roland Laudenbach. Comme Blondin avait pour amis Roger Nimier, Jacques Laurent et Michel Déon, tous de droite quand il fallait être communiste pour être à la mode, les quatre écrivains, qui opposaient l'amitié, le style et l'honneur au terrorisme intellectuel, furent baptisés « les Hussards » par Bernard Frank. Ce nouveau volet de l'autobiographie à peine masquée de Blondin se prolongea ensuite dans L'Humeur vagabonde, Un singe en hiver et Monsieur Jadis. En 1968, Michel Audiard s'inspira de l'exergue du livre de Blondin pour titrer son film Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages.
Le Livre. Ce roman met en scène les aventures d'un professeur d'histoire, Sébastien Perrin, qui épouse une jeune bourgeoise d'origine slave, Sophie Rostopchine, dès qu'il revient du STO. Pour le narrateur, l'école et le mariage correspondent vite à une double prison dont il est à la fois le prisonnier et le geôlier. L'enseignant jette en pâture à ses élèves la Restauration et la monarchie de Juillet pour mieux les faire décoller en montgolfière avec Gambetta, la veille de l'Ascension. Il a hâte de raconter la bataille de la Marne, car ainsi l'histoire devient leur histoire immédiate. Claires et élégantes, toutes les observations qui sonnent si justes sont servies par une langue à la fois classique et pleine de trouvailles. Une impeccable écriture à l'imparfait du subjectif.











Blondin, chronicœur et hussard du Tour

Il est l’incarnation paroxystique du mariage de la plume et du vélo. Une épopée à lui seul, entre ombre et lumière (1).

" Pour le Tour de France, j’ai la fête qui tourne… ", Antoine Blondin.

Il était pauvre et tant mieux ! Sinon aurait-il écrit dans la presse et suivi le Tour de France pour l’Équipe ? On disait qu’il écrivait peu ; mais on ne compte plus les articles. On pensait qu’il était feignant ; et l’on n’avait pas tort. Antoine Blondin n’aimait pas écrire mais il ne savait " rien faire d’autre ". Drame troublant et plutôt agréable pour un esthète des mots qui parvint à créer une forme nouvelle de snobisme : celui de la chronique sportive. Un drame d’écrivain, aussi, qui l’emmena néanmoins aux quatre coins du monde et de sa chambre, mais soldé par une poignée de (vrais) romans (trop peu), cinq en tout : l’Europe buissonnière, les Enfants du bon Dieu, l’Humeur vagabonde, Un singe en hiver, Monsieur Jadis ou l’École du soir. Cette réputation de paresse acquise par l’Antoine en vingt années de silence romanesque fut heureusement détruite, un peu avant et après sa mort, par la publication en volumes de ses chroniques littéraires et sportives.

Blondin… Des témoins racontent qu’il rédigeait ses romans en un mois, sans une rature, comme ça, en jet continu parce qu’il le fallait. Cette pureté de l’esprit en fascina plus d’un. Mais " pourquoi écrire un mot que l’on doit retrancher après ", glissait-il ? Lorsqu’il devait " rendre " sa chronique à l’Équipe, il grommelait : " Une bonne page est une page remplie. " Et jusqu’au bout il ne sut taper à la machine qui, pourtant, présente quelques analogies avec le pédalier d’une bicyclette. On baisse la tête, on peine, on change de braquet, on connaît des " coups de buis " et des envolées dignes des sommets alpestres.

Antoine Blondin aimait Londres, Rimbaud, le rugby, sa maman, l’alcool. Il écrivit de nombreuses préfaces, son côté premier de la classe qui ne le quitta jamais. Ne fut-il pas le romancier le plus saoul de sa génération ? Il n’avait pas seulement tout bu, il avait lu beaucoup, énormément, et il connaissait la littérature comme sa bouteille, célébrées l’une comme l’autre dans un bar favori de la rue du Bac où on le croisait avec bonheur et désespoir. Anecdotes. Un jour, à l’Équipe, ayant remis une note de frais un peu salée et composée uniquement de devantures de bars, le directeur financier, lassé, pria l’écrivain de se justifier. Ce qu’il ne manqua pas de faire, par ces quelques mots : " Verres de contact. " Jadis, à sa fiancée hésitant à se marier à cause de son " problème de boisson ", il répondit : " Eh bien, j’engloutirai le problème ! " Et il se maria…

Ses calembours nous reviennent comme autant de sourires sur la route. À la Pénélope, kilomètre après kilomètre, nous maillons patiemment, de jour, la toile d’araignée détissée par la nuit… Car cette bouteille amie, il avait foi(e) en elle, et quand on lit ses commentaires sur Baudelaire, Dickens, Goethe, l’oil est vif et le ton badin : il est en famille. Bien sûr, ne l’oublions jamais, il était réac sur les bords - et parfois sur ces rives-là il y eut des bords plus larges que d’autres. Un côté provoc qu’il revendiquait, une espèce d’anarchisme de droite qui pouvait exaspérer, et parfois provoquer quelques dérapages que l’on savait plus ou moins contrôlés. D’ailleurs, s’il se sentait si bien dans cette caravane du Tour, son " occupation préférée ", comme il disait, ce n’était pas un hasard : la parenté politique avec ce milieu est un secret pour personne - et de tout temps. Le milieu du cyclisme reste d’essence traditionnelle, conservatrice, souvent nationaliste et machiste au possible ! Tour à tour, il était un peu tout cela. Et plus encore.

Politiquement, Blondin a carrément titubé ; comme son modèle Marcel Aymé. Un article dans l’Humanité a aidé à faire passer, auprès de la critique de gauche, la pilule d’une centaine de textes parus dans Rivarol et Aspects de la France. Et puis, par on ne sait quel miracle, il a appelé à voter Mitterrand. Il obtint alors son " cachet " de ce qu’il appelait " la bonne société bien vivante qui croit qu’elle vit parce qu’elle possède ", dont il se moquait royalement. Mais ses idées, les vraies, il les exprimait aussi à travers ses chroniques littéraires. Dans Ma vie entre les lignes, ses tendances lourdes s’affirment. Sur les Deux Étendards, de Rebatet : " … nous n’oublierons pas la force radieuse de ce récit, les éblouissements de cette jeunesse ardente, le voluptueux fracas des amours, les mélancolies douces des pérégrinations lyonnaises. Nous les plaçons sur le même plan que les analyses lucides, les montées abruptes où les personnages se nourrissent et développent. On pense tout ensemble à Céline et à Stendhal, mais aussi à Maurice Scève et à Louise Labé. On pense enfin à l’auteur des Décombres. " Aveugle aussi, lorsqu’il évoque Brasillach (2) : " Il était éminemment de son temps, cherchant, avec quelle sympathie passionnée, à en dégager une mythologie qui portât encore quelque douceur de vivre. Sa politique, là-dedans, fut d’un alchimiste qui souhaite donner au crépuscule les couleurs de l’aurore. " Maurras non plus, à propos de sa Tragi-comédie de ma surdité : " Le charme est sans doute une vertu politique un peu simple. Tant pis. Pour ceux qui ne l’ont pas connu, ces signes de vie ont la valeur d’un premier rendez-vous. " Sans équivoque.

Mais au final, l’Antoine n’avait d’yeux que pour l’écriture, partant du principe assez élémentaire, telle une métaphore cycliste, que plus de style il y a, plus on va vite, et plus on va loin… Connaissez-vous cette fameuse épître à Colette Besson, datée du 29 juillet 1976, au Jeux de Montréal, auxquels la Française ne participait pas ? Blondin ne s’en remet pas et écrit : " En 1968, cette dernière ligne droite triomphale qui, par la suite, fut souvent fatale à votre fougue, avait l’exubérance d’une révolution mexicaine. " Et il le pensait. Comme nous le disait souvent Pierre Chany, journaliste " historique ", ancien résistant et figure du Tour de France : " Vous savez, mon jeune ami, il en est des réacs géniaux comme des progressistes géniaux : quoi qu’on fasse, ils restent géniaux ! "

Alors on comprend mieux l’Antoine des angoisses et le Blondin des fulgurances littéraires : l’écrivain si peu prolixe en romans demandait à la Grande Boucle de soigner ses pannes d’auteur magnifique, vérifiant chaque jour d’ivresse que love était bien l’anagramme de vélo, avouant admirer surtout chez le pédaleur voltigeur ce courage dont il disait qu’il lui manquait. La figure de Blondin n’apparaît pas toujours conforme à sa légende. Reste que son ouvre journalistique est aussi importante que son ouvre romanesque. Elle a la même grâce bégayante et un peu grognon et ne nous restitue pas l’air du temps des courriéristes, ni le temps tout court (Proust), mais quelque chose de plus précieux encore : lui.

Lui, toujours frêle, fragile. Toujours sombre. Mais est-ce lui qui nous a quittés, ou le monde dans lequel il vécut ?

" L’homme descend du songe ", Antoine Blondin.

Jean-Emmanuel Ducoin

(1) Extrait de notre hors-série " Cent ans de Tour de France ".

(2) Brasillach fit reparaître Je suis partout en 1941 et, avec Lucien Rebatet, un journaliste maurrassien, prôna alors la collaboration ouverte avec les nazis - il fut reçu par Goebbels. Brasillach écrivit des articles d’un antisémitisme virulent, allant jusqu’à écrire qu’il fallait " se séparer des juifs en bloc et ne pas garder de petits ". Il était également anticommuniste et demanda en 1941 l’exécution immédiate des députés communistes, ainsi que celle de Paul Reynaud et de Georges Mandel. Ses articles pro-nazis, durant la guerre, lui valurent d’être condamné à mort à la Libération : il fut exécuté le 6 février 1945. De Gaulle déclara : " La justice n’exigeait peut-être pas la mort de Brasillach, mais le salut de l’État l’exigeait. "
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Après vingt-six ans de vie commune,

 Antoine BLONDIN et sa compagne Françoise, se sont mariés à l'église Saint-Germain-des-Prés. [Gros plan] Arrivée du comédien Hubert DESCHAMPS déclarant "Je l'aime beaucoup". [Gros plan] autre invité Jean-Pierre RIVES. Interview du curé de l'église St-Germain des Prés. - Badauds et musiciens saluant l'événement. [Gros plan] Antoine et François BLONDIN. - Interview Antoine BLONDIN : "J'ai été très ému parce que j'avais très soif". [Gros plan] sur le jeune marié levant son verre.

//www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&from=fulltext&full=Deschamps%2C+Jean&num_notice=5&total_notices=54


08/02/2009
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