Alain YVER

Alain YVER

ARTHUR CRAVAN

ARTHUR CRAVAN






http://fr.wikipedia.org/wiki/Arthur_Cravan

http://www.excentriques.com/cravan/index.html

http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=1029

http://dadasurr.blogspot.fr/2010/02/pre-dada-arthur-cravan.html




Arthur Cravan, de son vrai nom Fabian Avenarius Lloyd, né le 22 mai 1887 à Lausanne (Suisse) et disparu en 1918, est un poète et boxeur britannique de langue française. Fils d'Otho Holland Lloyd, il est le neveu d'Oscar Wilde qui avait épousé Constance Mary Lloyd, sœur d'Otho, en 1884.

Considéré, tant par les dadaïstes que par les surréalistes comme un des précurseurs de leurs mouvements, Arthur Cravan souleva le scandale partout où il passa.

Il choisit probablement le pseudonyme d'Arthur Cravan en référence au lieu de naissance de sa fiancée Renée Boucher : Cravans, en Charente-Maritime.

Entre 1912 et 1915, à Paris, il est l'éditeur et le rédacteur unique de la revue Maintenant, dont il produit cinq numéros, mêlant critiques littéraires et artistiques aux excentricités et provocations de toutes sortes, préfigurant l'apparition imminente du mouvement dada.

Ainsi, ayant insulté la peintre Marie Laurencin, il publie le rectificatif suivant :

    « Puisque j'ai dit : "En voilà une qui aurait besoin qu'on lui relève les jupes et qu'on lui mette une grosse ... quelque part", je tiens essentiellement qu'on comprenne à la lettre : "En voilà une qui aurait besoin qu'on lui relève les jupes et qu'on lui mette une grosse astronomie au Théâtre des Variétés". »

Dans ce même article (« L'Exposition des Indépendants », Maintenant, numéro 4), Cravan s'en prit à tous les peintres médiocres et aussi à Guillaume Apollinaire qui lui envoya ses témoins.

Dans un article publié dans le numéro 2 de Maintenant, daté de juillet 1913, Cravan fait une description hilarante et iconoclaste de sa visite chez André Gide qu'il traite de « petite nature qui pèle aux mains blanches de fainéant. » En 1932, André Breton affirme dans une lettre qu'André Gide ne se relèvera jamais de ces quelques pages de critique désinvolte[1].

Toujours à Paris, il annonça son suicide public, l'auditorium étant rempli de curieux. Il les accusa alors de voyeurisme puis fit une conférence exceptionnellement détaillée de trois heures sur l'entropie.

En 1915, il quitte la France en guerre et traverse l'Europe entière, muni de faux passeports, puis trouve refuge à Barcelone (1916) où il renoue avec la boxe en organisant un combat resté célèbre avec le champion du monde Jack Johnson qui le met KO au sixième round[2].

Il s'embarque ensuite pour New York où il fait la connaissance de diverses personnalités, dont la poétesse Mina Loy, avec qui il vit une intense passion. Prenant pour modèle son mari disparu, elle commencera un roman, Colossus, resté inachevé. De leur union naîtra, en avril 1919, leur fille unique, nommée Fabienne Benedict. Les descendants d'Arthur Cravan vivent aujourd'hui à Aspen dans le Colorado.

Arthur Cravan disparaît au large du Golfe du Mexique en 1918, sans que son corps soit jamais retrouvé. La police mexicaine aurait fait état d'un corps d'homme abattu près de la frontière au bord du Rio Grande del Norte ; le signalement - blond cendré et très grand - pouvait correspondre à celui de Cravan.

André Breton, qui accordait une grande importance historique à la revue Maintenant pour avoir été la première dans laquelle certaines préoccupations extra-littéraires et même anti-littéraires aient pris le pas sur les autres[1], affirme dans son Anthologie de l'humour noir qu'il est impossible de ne pas découvrir en Cravan les signes annonciateurs de Dada.

Hypothèses sur sa disparition

Un corps, correspondant aux mensurations de celui de Cravan, aurait été retrouvé à la frontière du Mexique (États-Unis). D'autres disent qu'il aurait été aperçu en train de peaufiner quelques crochets et uppercuts sur une orque femelle (Philippe Squarzonni) et certains se revendiquent de sa filiation (Sébastien Montag, Paskua)... Sa femme Mina Loy se lancera dans une enquête à travers le monde jusqu'en 1923.

Dans une œuvre de fiction, Philippe Dagen raconte la « suite » de la vie d'Arthur Cravan, qui ne serait pas mort noyé (Arthur Cravan n'est pas mort noyé, Grasset, 2006).

À propos d'Arthur Cravan

    * « Les gens que j'estimais plus que personne au monde étaient Arthur Cravan et Lautréamont, et je savais parfaitement que tous leurs amis, si j'avais consenti à poursuivre des études universitaires, m'auraient méprisé autant que si je m'étais résigné à exercer une activité artistique ; et, si je n'avais pas pu avoir ces amis-là, je n'aurais certainement pas admis de m'en consoler avec d'autres. » Guy Debord, Panégyrique, tome premier (1989)

    * « Avant de parler, il a tiré quelques coups de pistolet puis a débité, tantôt riant, tantôt sérieux, les plus énormes insanités contre l’art et la vie. Il a fait l’éloge des gens de sport, supérieurs aux artistes, des homosexuels, des voleurs du Louvre, des fous, etc. Il lisait debout en se dandinant, et, de temps à autre, lançait à la salle d’énergiques injures. » Paris-Midi, 6 juillet 1914

    * « J'aime mieux Arthur Cravan qui a fait le tour du monde pendant la guerre, perpétuellement obligé de changer de nationalité afin d'échapper à la bêtise humaine. Arthur Cravan s'est déguisé en soldat pour ne pas être soldat, il a fait comme tous nos amis qui se déguisent en honnête homme pour ne pas être honnête homme. » Francis Picabia, Jésus-Christ Rastaquouère








Arthur Cravan, poète et boxeur

« Il faut regarder le monde comme le fait un enfant, avec de grands yeux stupéfaits : il est si beau. Allez courir dans les champs, traverser les plaines à fond de train comme un cheval ; sautez à la corde et, quand vous aurez six ans, vous ne saurez plus rien et vous verrez des choses insensées. »

Portrait d’un rebelle

par Philippe Sollers


Pour l’état civil, il s’appelle Fabian Lloyd, né à Lausanne en 1887, disparu dans le Pacifique en 1918, petit-fils du chancelier de la reine d’Angleterre et neveu d’Oscar Wilde. Pourtant, il s’agit bien d’Arthur Cravan, le « poète aux cheveux les plus courts du monde », le fondateur et seul rédacteur de la revue Maintenant (cinq numéros explosifs [1]), boxeur, anarchiste, conférencier, danseur, aventurier, beau, insultant, direct, dissimulé, voyageur, déserteur. Il a hanté l’imagination révoltée d’André Breton et de Guy Debord. Il n’a pas fini de nous faire signe sous son nom de légende.

Son père est donc le frère de Constance Wilde, l’épouse du terrible Oscar (problème familial : comment effacer ce nom après le scandale). Sa mère, Nellie, bientôt remariée avec un médecin suisse, préfère aussitôt son fils aîné, Otho, peintre médiocre et soumis. Fabian, le futur Arthur, est rejeté, réfractaire. On veut exclure l’oncle scandaleux et éliminer sa mémoire pour plaire à tous les hypocrites du monde ? Qu’à cela ne tienne, Fabian va relever le flambeau et continuer le combat. Un conflit avec la mère ? Bien sûr, la poésie commence par là, Baudelaire a su le dire (et Rimbaud, donc). Quant à l’axiome anti-réaliste et anti-naturaliste de Wilde : « La Vie imite l’Art, beaucoup plus que l’Art imite la Vie », les « assis » ne le comprendront jamais, pas plus que les pharisiens de toutes obédiences, écrivains ratés, artistes moisis, journalistes envieux ou notables. Le train-train dix-neuviémiste ne peut plus durer, il faut que quelqu’un se dévoue pour le dire. Cravan sera cet homme de provocation et de ring. « De ma vie, écrit sa mère, je n’ai vu une tête aussi dure, on a beau lui expliquer un million de fois la même chose, il en sait autant après qu’avant. Je plains sa maîtresse d’école. » Un peu plus tard, Cravan aura ce mot merveilleux de profondeur : « Ma mère et moi, nous ne sommes pas nés pour nous comprendre. » Tout est dit. Un demi-siècle après, il suffira d’ajouter : « Soyez réalistes, demandez l’impossible » ou, simplement, « Sous les pavés la plage. » Ou encore : « Ne travaillez jamais. »

La scène se passe à Paris, avenue de l’Observatoire, mais ce garçon qui se veut poète (et vit en concubinage avec une jolie jeune femme du nom de Renée) a beaucoup navigué et roulé : Etats-Unis, Italie, Allemagne. Il a sur la vieille Europe d’avant la boucherie de 1914 le regard anticipateur et cruel qu’il faut. Il écrit, par exemple, à son beau-père : « Je me développe tous les jours et j’attends un peu mon avènement à la plénitude des sens. Mon talent est en disproportion avec mon corps très riche, mais il grandira. Pour l’instant, je mène réellement une vie de dieu ou de centaure. » Le futurisme, dada, et la suite, n’attendent que lui, mais il ne sera jamais, lui, en uniforme moderniste. Il préfère la boxe, la bagarre sans suite, l’éclat de gloire sans lendemain, le « maintenant » ciblé. Un chroniqueur le décrit ainsi, dans une de ses « conférences » publiques : « Il exprime son mépris de l’artiste. A coups de trique assénés sur son guéridon, il exige le silence, bien que celui-ci soit total. » De temps en temps, Cravan tire quelques coups de pistolet avant de parler, ça ponctue mieux le discours. Sa mère, de loin, apprécie, au nom de la société tout entière : « J’éprouve une honte et un dégoût d’être la mère d’un tel goujat. Je le compare aux apaches genre Bonnot. »

Seul, ou presque, Félix Fénéon trouve qu’il a du génie. Lui, il écrit des vers de ce genre : « On a beau dire et faire agir et puis penser / On est le prisonnier de ce monde insensé. » Ou encore des aphorismes : « Il est plus méritoire de découvrir le mystère dans la lumière que dans l’ombre. » Ou bien : « Tout grand artiste a le sens de la provocation. » Ou : « Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses. »

Le premier numéro de Maintenant paraît en avril 1912. Cravan, qui rédige seul sa revue, la vend dans une voiture des quatre saisons à la sortie de l’hippodrome Gaumont, place Clichy, et dans toutes les rues de Paris. « Cravan », pourquoi ce pseudonyme ? Il s’agit sans doute d’un rappel du village de Cravans, en Charente-Maritime, où il est allé pour un baptême avec son amie Renée, s’amusant au passage à tirer les cloches de l’église. On peut aussi entendre « caravane » et le mot anglais cravan, lâche, abject. Arthur, c’est bien entendu Rimbaud, la Table ronde, et le Lord Arthur Savile d’Oscar Wilde.

Le morceau d’anthologie du deuxième numéro est le récit d’une visite à André Gide. Bien entendu, il s’agit de venger Wilde, mort dans la misère, en démontrant qu’il peut y avoir une homosexualité officielle, rangée, rentable, nobélisable, et que, donc, la question n’est pas là. L’ironie de Cravan, dans ces quelques pages, est dévastatrice. Il souligne la radinerie de Gide, l’absence de goût de sa maison, son manque d’humour, sa parcimonie protestante, son défaut d’oreille métaphysique, son apparence mécanique et chétive. Gide, lui, a dû penser qu’il avait affaire à un fou. Que répondre à un grand type de vingt-cinq ans pesant cent kilos qui vous dit tout à coup : « La grande Rigolade est dans l’Absolu » ? Que murmurer, sinon l’heure qu’il est (six heures moins le quart), à un énergumène qui d’une voix très fatiguée vous demande : « Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? » Le malentendu est hilarant et total. « La marche de M. Gide, écrit Cravan, trahit le prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. » Voilà de l’excellente critique littéraire [2].


Le n° 3 de Maintenant

Dans Maintenant, Cravan donne quelques descriptions tendues et caustiques de son oncle Wilde, il se moque de lui tendrement [3]. Sa violence éclate surtout contre les peintres du Salon des Indépendants [4]. Il sent venir une époque (la nôtre) où les écrivains et les artistes pulluleront pour mieux annuler la chose dont il devrait être question : « Dans la rue, on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Les insultes dont il couvre les participants du Salon le feront poursuivre en diffamation. Dans ses réponses, il va signer : « Arthur Cravan, chevalier d’industrie, marin sur le Pacifique, muletier, cueilleur d’oranges en Californie, charmeur de serpents, rat d’hôtel, neveu d’Oscar Wilde, bûcheron dans les forêts géantes, ex-champion de France de boxe, petit-fils du Chancelier de la Reine, chauffeur d’automobile à Berlin, cambrioleur, etc., etc. » On imagine la stupeur du milieu. Décidément, il ne veut pas « se civiliser », il ne joue pas le jeu, il cogne. Un rire salubre l’accompagne, et on l’entend mieux aujourd’hui.

Cependant, la guerre est là, et Cravan, bien entendu, n’est pas volontaire. Il a la nationalité suisse, il s’éclipse, il se déguise en boxeur professionnel. On le retrouve ainsi à Barcelone dans un match fameux (et plus ou moins truqué) contre le champion noir Jack Johnson. On le signale à Budapest, à Belgrade, en Roumanie, en Russie, en Turquie, en Grèce, en Egypte, au Portugal, aux Etats-Unis, au Canada, et, enfin, au Mexique.

Il fait sensation à New York (déshabillages, travestissements), entame une liaison passionnée avec le prototype de la « femme moderne », une poétesse, Mina Loy, mais continue à bouger : « Je ne me sens vraiment bien qu’en voyage ; lorsque je reste longtemps dans le même endroit, la bêtise me gagne. » Au Mexique en 1918, donc. Là, tout se brouille. Il appelle Mina Loy, qui tarde à venir, mais fait signe aussi à Renée. Les lettres à sa mère (qui s’est un peu calmée entre-temps) sont contradictoires. Cravan a trente ans. Certes, il boxe encore en public, mais rien ne va plus : « J’ai une peur effroyable de devenir fou. » Mina Loy finit par le rejoindre, l’épouse, erre un peu avec lui et, enceinte, va l’attendre à Buenos Aires. Il doit, en principe, la rejoindre par mer. On n’entendra plus jamais parler de lui.

Suicide ? Accident ? Assassinat ? Rôle glauque d’une femme enceinte ? L’Océan est muet. Mina Loy, qui accouchera d’une fille, Fabienne, parle de lui comme une veuve indulgente et conséquente : « Il souffrait terriblement de la stupidité humaine. Je ne déplore pas trop sa mort, le grand chagrin est qu’il ne vive plus... Il prenait l’inévitable de bon gré à tout moment, c’est pourquoi il était si difficile à comprendre. »

Arthur Cravan, on le voit, aurait pu exister beaucoup plus longtemps, l’hypothèse la plus vraisemblable sur sa disparition étant qu’il a dû finir par rencontrer l’ennui sous sa forme définitive. Guy Debord écrit dans Panégyrique : « Les gens que j’estimais plus que personne étaient Arthur Cravan et Lautréamont, et je savais parfaitement que tous leurs amis, si j’avais consenti à poursuivre des études universitaires, m’auraient méprisé autant que si je m’étais résigné à exercer une activité artistique ; et, si je n’avais pas pu avoir ces amis-là, je n’aurais certainement pas admis de m’en consoler avec d’autres. » En 1968, par exemple, l’intervention, à quatre-vingt-un ans, de Cravan, à la Sorbonne, n’aurait pas manqué de faire événement. Personne n’aurait songé à lui demander d’être bref. Il l’aurait été, d’ailleurs, se contentant, pour appeler à la plus grande liberté, de citer sa revue de jeunesse. « Tout noble a du voyou en lui et tout voyou du noble parce qu’ils sont les deux extrêmes. » Ou plutôt : « Le génie n’est qu’une manifestation extravagante du corps. »

Philippe Sollers, Le Monde du 24.05.96.
Éloge de l’infini, 2001, folio, p. 545-550 [5].







Arthur Cravan, dandy pugiliste

Entre 1912 et 1915, Arthur Cravan est l’éditeur et le rédacteur unique de la revue Maintenant qui paraît en cinq numéros. On peut le voir en « chevalier d’industrie » vendre ses exemplaires dans Paris avec une brouette. Chaque volume est l’occasion pour lui de tirer à boulets rouges sur les grands représentants de la vie littéraire et artistique de son temps.
Dandy Dada

Pour André Breton en personne, il est impossible de ne pas découvrir en Cravan les signes annonciateurs de Dada. Ce sont ses excentricités et son sens de la provocation qui lui valent cette chaleureuse mention dans l’Anthologie de l’humour noir, mais aussi la nature de ses préoccupations incisives et ferventes.

Arthur Cravan

En juillet 1913, alors qu’il commet le numéro 2 de Maintenant, il sème la panique et la fureur dans le Tout-Paris. Il faut dire que sa description iconoclaste de sa visite chez André Gide n’est pas piquée des vers. Et c’est peu dire. André Breton confiera dans sa correspondance que ce dernier éprouva beaucoup de difficultés à s’en relever.

    « M. Gide n’a pas l’air d’un enfant d’amour, ni d’un éléphant, ni de plusieurs hommes : il a l’air d’un artiste ; et je lui ferai ce seul compliment, au reste désagréable, que sa petite pluralité provient de ce fait qu’il pourrait très aisément être pris pour un cabotin. Son ossature n’a rien de remarquable ; ses mains sont celles d’un fainéant, très blanches, ma foi ! Dans l’ensemble, c’est une toute petite nature. M. Gide doit peser dans les 55 kg et mesurer 1,65 m environ. Sa marche trahit un prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. Avec ça, l’artiste montre un visage maladif, d’où se détachent, vers les tempes, de petites feuilles de peau plus grandes que des pellicules, inconvénient dont le peuple donne une explication, en disant vulgairement de quelqu’un : « il pèle » »

À n’en pas douter, comme le signale François Bott : « Son rire narquois, destructeur, visait tout ce qui nous rétrécit. » En parfait dandy, il méprisait les foules et l’esprit de groupe. Dans ses Souvenirs sans fin (1951), André Salmon le définit comme un « révolté intégral » qui méprisait même les centres révolutionnaires pour cette raison : « Qu’il vienne celui qui se dit semblable à moi que je lui crache à la gueule ». C’est en substance ce qu’on peut également lire dans Les Ogres, un vibrant manifeste contre le code de nationalité.

    « Brûlez vos états civils !
    Saignez vos passeports !
    Fusillez vos visas !
    Tranchez vos racines !
    Mettez en pièces votre identité ! »

« Bûcheron dans les forêts géantes »

Lui qui voulait à tout prix rester mystérieux et brouiller les pistes ne fut ni déçu ni démenti lorsqu’une foule de curieux accourut pour assister à son suicide public. Il offrit à la place un exposé de trois heures sur l’entropie. On imagine de la même façon son allocution aux Sociétés Savantes que Paris-Midi (6 juillet 1914) rapporte en ces termes :

    « Avant de parler, il a tiré quelques coups de pistolet puis a débité, tantôt riant, tantôt sérieux, les plus énormes insanités contre l’art et la vie. Il a fait l’éloge des gens de sport, supérieurs aux artistes, des homosexuels, des voleurs du Louvre, des fous, etc. Il lisait debout en se dandinant, et, de temps à autre, lançait à la salle d’énergiques injures. »

En avril 1917, sa conférence sur la peinture à l’occasion du vernissage du premier salon des Indépendants à New York prit la même tournure, celle d’un véritable happening :

    « Le public est choisi, élégant et intellectuel, à la fois bon enfant et sophistiqué. Cravan se présente à lui quelque peu débraillé et traînant une valise qu’il ouvre et vide de son contenu, répandant tout autour de lui des paquets de linge sale. Manifestement ivre mort, il ne dit rien mais commence à se déboutonner. Les dames du monde se voilent la face et crient. La police arrive. »

Et quelle fumante critique ! Sa plus réussie sans doute. Venant d’écoper de huit jours de maison d’arrêt, « le poète aux cheveux les plus courts du monde » fit la une du Journal de la Rive Gauche du 15 juin 1914:

    « Nous nous joignons à tous nos confrères de la presse indépendante pour demander l’acquittement en appel du critique d’art et boxeur Arthur Cravan, condamné en correctionnelle […] pour vois critiqué » en termes violents les ordures ménagères, tableaux vaselines, statues en fer blanc, gravelures en taille d’ours, que des pseudo-peintres ou sculpteurs métèques exposaient il y a quelques mois, dans une immense poubelle baptisée pour la circonstance le Salon des Indépendants. »

La même année, il faillit régler au sabre son différent avec Apollinaire, furieux de ses injures proféréres contre la peintre Marie Laurencin. Sous couvert d’un rectifcatif de mauvaise foi, il ne manque pas de surenchérir :

    « Puisque j’ai dit: « En voilà une qui aurait besoin qu’on lui relève les jupes et qu’on lui mette une grosse … quelque part. », je tiens essentiellement qu’on comprenne à la lettre : « En voilà une qui aurait besoin qu’on lui relève les jupes et qu’on lui mette une grosse astronomie au Théâtre des Variétés ».

« Marin sur le Pacifique et rat d’hôtel »

À partir de 1915, il quitte la France en guerre et entame un long périple à travers l’Europe, muni de faux passeports. C’est à Barcelone qu’il trouve finalement refuge en 1916 et renoue avec la boxe. Le dimanche 23 avril, il organise un combat singulier resté célèbre avec le champion du monde Jack Johnson qui le met KO au sixième round.

Arthur Cravan

Il s’embarque ensuite pour New York où il fait la connaissance de diverses personnalités, dont la poétesse Mina Loy, avec qui il vit une intense passion, avant de disparaître au large du Golfe du Mexique en 1918, sans que son corps ait pu être clairement identifié.

On peut croire que son histoire ait tourné court. Mais il nous laisse pourtant une bonne poignée d’articles, de lettres et de poèmes ; sans parler du souvenir formidable et indélébile dans l’histoire de l’art de ses nombreuses frasques et performances. Il a sans doute eu raison de regretter, en parlant littérature au cercle parisien de La Biche (Gil Blas, 1913), que le choléra « n’ait pas emporté à trente ans les grands poètes, ce qui leur eut épargné une vie mesquine. » Pour ce qui le concerne, la chose s’est réglée à l’amiable.

« À quoi bon faire une oeuvre d’art à partir de sa vie lorsqu’on a trouvé le secret de faire de sa vie une œuvre d’art ? » se demande Sébastien Lapaque. Cravan n’était pas le neveu d’Oscar Wilde pour rien.






Juste un instant  : Arthur Cravan

La poésie propose une autre réalisation de soi et du monde. Elle répond à l'excédence qui nous fonde et nous entraîne, lieu de naissance et d'anéantissement, sans mots pour le dire, mais cette imagination créatrice pour la vivre. Elle s'applique à détruire l'hyperréalité névrotique où nous enferme la sidération des choses ; elle s'applique à la subversion des valeurs convenues des scribes et des pharisiens, de tous les hommes affamés de pouvoir, de richesse, de renommée. Des 'bourgeois' dit-on, depuis qu'il est devenu si facile de viser cette cible plutôt qu'une autre, invisible, comme le Malin du mythe judéo-chrétien, auquel il serait pourtant plus simple et plus efficace de prêter 'mon' visage. Et cette voie 'furieuse' de colère et de révolte sans merci, c'est précisément celle qu'emprunte Arthur Cravan. De son vrai nom Fabian Avenarius Lloyd, il est né le 22 mai 1887 à Lausanne - hasard du voyage, déjà - disparu au large du Mexique en 1918. Comme l'autre Arthur qui quitta son Charleville-Mézières  pour les plus folles aventures, il emprunta les routes du monde et du scandale jusqu'à cette disparition tragique dans les eaux du Pacifique. "Arthur", qui sait les raisons de son choix, peut-être un hommage au poète français, peut-être un souvenir du roi légendaire et de ses chevaliers de la Table Ronde. Et "Cravan", un nom choisi pour flatter une jeune maîtresse parisienne originaire de Cravans en Charente-Inférieure (devenue Maritime) ! On aimera aussi cette carte de visite bien peu banale, où presque tout est vrai : "chevalier d'industrie, marin dans le Pacifique, muletier, cueilleur d'oranges en Californie, charmeur de serpents, rat d'hôtel, neveu d'Oscar Wilde, bûcheron dans les forêts géantes, ex-champion de France de boxe, petit-fils du chancelier de la reine, chauffeur d'automobile à Berlin, cambrioleur, etc, etc, etc..." Une âme multiple en effet.

Le livre (1) que consacre Bertrand Lacarelle au célèbre poète-boxeur est un beau livre dont je recommande la lecture. C'est une biographie, la plus exacte possible et surtout un beau morceau de littérature, digne de celui qui l'inspire, sinon dans l'esprit de Cravan, modèle unique, mais dans son style vivant, emporté, subjectif et donc partial, tranchant, partisan. C'est-à-dire qu'on y retrouve la même condamnation sans merci, sans nuance, de tout ce qui fait 'bourgeois' : conformisme, facilité de pensée, soumission, cupidité. Ce mot, 'précipité' est emprunté au vocabulaire de la chimie ou, si l'on préfère, de l'alchimie ; ce n'est pas seulement une dissolution au beau milieu de l'océan, c'est un concours turbulent de toutes les influences qui vont traverser cette vie tempétueuse. Après une série de confrontations avec les figures rencontrées, c'est dans le chapitre : Le syndrome de Cravan, que l'auteur expose cette surprenante idée, et d'abord cette dualité cruellement contradictoire. Cravan vacille entre les deux pôles de son existence, souffrance et satisfaction. Son cri de guerre : "Hélas et Hourra !"... Chez lui l'écriture poétique tend à maîtriser - si elle ne l'excite pas davantage - un syndrome unique... (il) s'identifie à toutes choses - minérales, animales ou végétales -, finit aussi par se perdre en lui-même. L'enthousiasme et l'empathie le courbent de leurs chimères. Le monde devient trop petit, et la poésie trop étriquée pour le contenir, lui l'exilé, pour qu'il s'exprime, c'est-à-dire qu'il fasse sortir ses âmes précipitées en corps... L'esprit panique dont Cravan souhaite la déhiscence, c'est l'esprit qui embrasse, absorbe et digère le monde, c'est l'enthousiasmos (dieu Pan en lui) libérateur qui permet à celui qui en est possédé d'être lui-même partout dans le monde, car il a fini par devenir le monde. Syndrome aussi, l'impossibilité d'écrire tant on ressent le monde. Sensation de l'impuissance fondamentale du langage, de son inefficacité, de son incapacité. La poésie tente l'impossible avec le langage. Prise de risque mentale, inconfort absolu. Torture de mots insuffisants. Que la vie est ineffable, la poésie n'a pour d'autre sacerdoce que de l'éprouver. La vérité est une totalité et surtout une 'excédence' et par conséquent son patior, comme il est vécu par l'individu humain ne peut être que souffrance et déchirement - énormes ; le mot prend ici tout son sens- et Bertrand Lacarelle rejoint ici Artaud évoquant van Gogh, le "suicidé de la société" : "La réalité est terriblement supérieure à toute histoire, à toute fable, à toute divinité, à toute surréalité. Il suffit d'avoir le génie de l'interpréter."

Mais on trouve un intérêt encore plus grand dans les comparaisons avec les grands 'témoins' qui ont croisé la route de Cravan ; Apollinaire, Marinetti, Cendrars, Duchamp ; ou qui l'ont inspiré (Rimbaud) ; ou qui s'en sont inspirés plus tard (Debord). Mais je citerai les quelques lignes rapportant la rencontre avec André Gide, tout Cravan en quelques mots, et la manifestation de ses manques ou de ses défauts, autant avertir. Je cite Lacarelle : Pour commencer, "M. Gide n'a pas l'air d'un enfant d'amour" (comme Cravan, géant au visage d'ange), ni "d'un éléphant" (comme Cravan et l'oncle Wilde), ni ne ressemble à "plusieurs hommes" (comme Cravan le multiple) : "il a l'air d'un artiste". Dans sa bouche, c'est l'insulte suprême. Cravan privilégie toujours l'homme qui fait de sa vie une oeuvre et non des oeuvres pour donner un sens à sa vie... En 1914, Cravan nous prévient que "dans la rue on ne verra(it) bientôt plus que des artistes", lui qui veut à tout prix voir des hommes, avec une nature, un tempérament et une âme... Pour Cravan, le physique est inséparable de la création. Face au colosse, André Gide ne fait pas le poids, qui ne "doit peser que 55 kg", c'est-à-dire à peine la moitié de son visiteur. Mais, plus important, Cravan ne diagnostique chez Gide qu'une "petite pluralité", signe de médiocrité chez un homme qui pourrait ainsi "très aisément être pris pour un cabotin". Après avoir critiqué, en l'opposant à celle de Verlaine, l'hygiène de vie méticuleuse de Gide, il conclut en forme de couperet - ou d'uppercut : "J'ai montré l'homme, et maintenant j'eusse volontiers montré l'oeuvre si, sur un seul point, je n'eusse pas eu besoin de me redire". L'esprit, le style, tout y est, et je pourrais même arrêter là mes citations.


L'attaque portée contre Apollinaire est d'une rare causticité. Nous sommes en 1914 : à l'exposition des Indépendants,  Apollinaire avait vanté le peintre Archipenko : Archipenko, t'es rien toc. Bien que le sérieux et juif Apollinaire ait écrit dans une de ses dernières critiques que "ceux qui rient d'Archipenko soient à plaindre", je trouve que ceux qui rient devant une fumisterie ou un chef-d'oeuvre sont des gens heureux... Celui qui écrit sérieusement une ligne sur la peinture est ce que je pense". Un propos du genre à réjouir certains de nos contemporains ! Apollinaire lui envoya ses témoins pour un duel et Cravan préféra finalement s'excuser en reconnaissant (implicitement) ses origines polonaise et aristocratique, surtout, le fait qu'il était 'catholique romain' !  Mais l'attaque portée contre des femmes, Sonia Delaunay, Marie Laurencin, pour être plus violente, adopte le ton de la pire vulgarité. Marie Laurencin :  "En voilà une qui aurait besoin qu'on lui mette une grosse... quelque part" qu'il corrige dans sa lettre d'excuses adressée à Apollinaire : " En voilà une qui aurait besoin qu'on lui relève les jupes et qu'on lui mette une grosse paléontologie au Théâtre des Variétés." On comprend, dans ces conditions, que la rencontre avec Marinetti, prophète italien du 'furisme', Cendrars, Duchamp, se fera d'homme à homme, des hommes qui n'ont pas peur des mots lestes et des actions d'éclat, qui se moquent d'une révolution récupérée par les 'bourgeois' et pratiquent systématiquement la subversion, (ou) le soulèvement, à coups de poing s'il le faut ! Je note toutefois que ces rencontres qui favorisent d'incontestables amitiés, s'achèvent aussi par des éloignements respectifs, probablement inspirés par la volonté de poursuivre des ambitions si personnelles qu'elles ne souffrent ni partage ni véritable amitié, fuyant sans doute la rivalité et la querelle. Cendrars montera dans d'autres trains qui lui apporteront célébrité ; Marinetti, d'un excès à l'autre, investira sa vanité dans le fascisme naissant... Etonnant, par contre, que Duchamp signe en 1918, pour la veuve de Cravan, un certificat attestant sa mort certaine, sa disparition ne pouvant être attribuée à une quelconque fuite ou autre désertion, dans ce cas : une lâcheté... Preuve d'amitié ou soulagement ?


A l'opposé extrême de ce champ d'exploration, le même territoire de révolte toutefois, j'aimerais citer Lacarelle dans son Cravan vs Debord. Parce qu'avec Debord, c'est différent. Quelques décennies les sépare mais tout les rapproche : les révolutions du siècle ayant fait long feu, reste le goût de l'insurrection, maintenant ! Dans une lettre du 11 février 1951, Debord dit tout son programme, et on va voir que c'était celui de Cravan, toujours aussi impérieux, urgent : "Le tout est de passer le temps ce n'est déjà pas très facile. Tous les moyens envisagés (poésie, action, amour) laissent un drôle de goût dans la bouche. C'est pourtant ce que nous avons de mieux. Il faut donc s'opposer à tout ce qui limite leur utilisation. C'est pourquoi l'action et l'écriture n'ont de valeur que libératrices. C'est pour cela que j'ai dit que le poète doit être un incendiaire, et je le maintiens. D'ailleurs tout cela est assez dérisoire, on pourrait aussi bien se taire ; ou se branler ; ou se suicider si on en avait le courage." Et c'est bien ainsi que cela finira, on le sait. Mais voilà en peu de mots toute l'imprécation, l'extrêmisme, la profession de violence jusqu'auboutiste. On se souvient ; Debord milite "pour une action directe (un mot devenu tellement célèbre) dans la vie quotidienne" et déclare tout haut : "la beauté nouvelle sera DE SITUATION (autre formule célèbre) c'est-à-dire provisoire et vécue." Cravan encore. Je peux donc me déplacer maintenant vers le grand modèle disparu, entrer dans le chapitre Cravan vs Rimbaud : Cravan et Rimbaud ont des parcours assez proches : un père absent, un frère aîné qu'ils méprisent. Tous deux sont des poètes de grand chemin et des hors-la-loi. A quelques décennies près, ils ont, fugueurs, fréquenté les mêmes villes : Paris, Londres... Rimbaud et Cravan placent l'âme au centre de tout, cette âme qui existait encore chez l'homme occidental il n'y a pas si longtemps... Lacarelle rappelle cette formule de Rimbaud : "La Poésie ne rythmera plus l'action ; elle sera en avant." Ajoutant et précisant : Chez Cravan, le poème est affaire d'incarnation. Le physique détermine le poème, et inversement. La pensée et le corps sont réconciliés. Il cite aussi André Breton qui voit pourtant une différence entre les deux poètes : "Ce que Rimbaud objecte en pleurant : "Je ne comprends pas les lois ; je n'ai pas le sens moral, je suis une brute... Je suis une bête, un nègre", Cravan le fait passer sur le plan de l'apologie, de la revendication totale..." Cravan un peu plus 'en avant' ? D'aucuns diront que la poésie de Rimbaud est de l'ordre du sublime et que l'on peut rire de Cravan. On doit rire surtout avec lui, si l'on n'est pas un visage pâle. C'est bien là le fond du sujet : Arthur Cravan reste toujours du côté de la vie...

"Je est un autre..." On connaît la formule, on ignore toujours ce qu'elle veut dire. Réfléchissons : soit "je" est réellement une autre figure qui m'est étrangère et qui, tel le Horla de Maupassant, dévore tout mon espace personnel ; soit "je" suis moi-même un autre que ce masque social qu'on me prête ou que l'éducation et la raison sociale m'imposent. Je suis en vérité 'un autre' d'une autre dimension spirituelle que je dois m'efforcer de conquérir ou de simplement découvrir pour devenir moi-même. Ce qui m'embarrasse chez tous ceux qui viennent d'être cités, c'est la perpétuité de la révolte et du cri, jusqu'à cette nausée qui accule au suicide, une interminable litanie d'affirmations et de gestes scandaleux qui empêchent toute signification spirituelle ou sociale. Une contorsion, une grimace indéfiniment répétées, une pose finalement et peut-être même une complaisance qui sont à l'opposé de toute réalisation, de cet accomplissement d'humanité auquel tous aspirent ! Je n'irais pas jusqu'à dire des 'petits-bourgeois', ce serait rejoindre Aragon et ses amis des 'Temps modernes', mais des figures de modernité, oui, ne parvenant jamais à rejoindre le modèle souhaitable d'une réalisation - parce que l'ignorant sans doute, mais à ce point ? - et dans le déploiement de névroses et de perversions cultivées à force de narcissisme, ne parvenant qu'à cette déchéance qui pousse au suicide. Un nihilisme parvenu à destination dans l'anéantissement de soi-même. Mais je ne parle pas du suicide de Maïakovsky, brisé par les persécutions staliniennes, ou plus tard Nicolas de Staël, vaincu par la couleur rebelle. Non, j'avoue  préfèrer Cendrars, homme et volcan comme les aime Onfray, qui perd un bras à Verdun, par amour du pays qui l'a accueilli, dans sa lutte contre les dernières monarchies 'de droit divin'.

Mais l'histoire a parlé aussi, et l'on connaît les détournements opérés par d'habiles politiciens qui surent récupérer la révolte de jeunes bourgeois en proie à d'inextricables 'problèmes de père et/ou mère'. Je pense au personnage, une affreuse caricature bien sûr, dont Sartre trace le portait dans l'enfance d'un chef (une nouvelle qui se lit dans Le mur). Le temps des voyous et des assassins est passé, je ne les nommerai pas : assurément dictateurs, dont l'histoire nous apprend qu'il n'est pas facile de s'en débarrasser. Mi- truands, mi-prédicateurs, terroristes aujourd'hui comme hier, féroces dans leurs basses oeuvres au nom des lendemains qui chantent, nous les avons assez vus. Et j'étais heureux qu'un Vaneigem, l'âge venu, reconnaisse lui-même que c'est la réforme de l'individu par lui-même, d'abord, et l'exorcisme courageux de tous ses démons, qui peut enfanter, peut-être, une autre socité de liberté, de solidarité, d'unanimité. Et cela dit contre le vieux mimétisme de la prophétie d'une 'insurrection qui vient' ! Cravan n'a jamais cédé aux sirènes de l'engagement politique - trop individualiste pour cela - ou aux espérances et aux promesses d'une société sans classes délivrée du monstre capitaliste - il voulait vivre 'maintenant' ! Il a préférer brûler sa vie, ses amours, ses talents aussi - il nous reste si peu de lui - et à sa légende de casseur iconoclaste 'furieux', je préfère ses leçons d'une vie réellement dédiée au courage, à la sincérité, à la fidélité envers soi-même, ce que j'estime bien plus finalement que cette récurrente incitation à la rébellion anarchiste qui menace plus la valeur comme telle, nous ne le savons que trop aujourd'hui, que l'incorrigible mensonge des hommes, leur indécrassable ignorance.

(1) Bertrand Lacarelle : Arthur Cravan, précipité, Grasset 2010







ANDRE' GIDE
by Arthur Cravan


We never made a secret of our admiration for Arthur Cravan and his several assembled personalities: he was a poet, a prize-fighter, an art critic, an Oscar Wilde's professional nephew.
Maintenant, his heroic literary journal, is the only real inspirer of this modest editorial effort of ours.
Praise where it is due: we hope the unexpected re-issue of his writings in a Tango-magazine, like any other thing he received in those years, will make him laugh.

Comme je rêvais febrilement, après une longue période de la pire des paresses, à devenir très riche (mon Dieu, ! comme j’y rêvais souvent !) ; comme j’en étais au chapitre des éternels projets, et que je m’échauffais progressivement à la pensée d’atteindre malhonnêtement à la fortune, et d’une manière inattendue, par la poésie – j’ai toujours essayé de considérer l’art comme un moyen et non comme un but – je me dis gaiement : « Je devrais aller voir Gide, il est millionaire. Non, quelle rigolade, je vais rouler ce vieux littérateur ! »
Tout aussitôt, ne suffit-il pas de s’exciter ? je m’octroyais un don de réussite prodigieux. J’écrivais un mot à Gide, me recommandant de ma parenté avec Oscar Wilde ; Gide me recevait. Je lui étais un étonnement avec ma taille, mes épaules, ma beauté, mes excentricités, mes mots. Gide raffolait de moi, je l’avais pour agréable. Dejà nous filions vers l’Algerie – il refaisait le voyage de Biskra et j’allais bien l’entraîner jusqu’aux Côtes des Somalis. - J’avais vite une tête dorée, car j’ai toujours eu un peu honte d’être blanc. Et Gide payait les coupés de première classe, les nobles montures, les palaces, les amours. Je donnais enfin une substance à quelques-unes de mes milliers d’âmes. Gide payait, payait, payait toujours ; et j’ose espérer qu’il ne m’attaquera point en dommages et intérêts si je lui fait l’aveu que dans les dévergondages malsains de ma galopante imagination il avait vendu jusqu’à sa solide ferme de Normandie pour satisfaire à mes derniers caprices d’enfant moderne.
Ah ! je me revois encore tel que je me peignais alors, les jambes allongées sur les banquettes du rapide méditerranéen, débitant des inconcevabilités pour divertir mon Mécène.
On dira peut-être de moi que j’ai des mœurs d’Andogide. Le dira-t-on ?
Au reste, j’ai si peu réussi dans mes petits projets d’exploitation que je vais me venger. J’ajouterai, afin de ne pas alarmer inconsidérément nos lecteurs de province, que je pris surtout en grippe M. Gide le jour où, comme je le fais entendre plus haut, je me rendis compte que je ne tirerai jamais dix centimes de lui, et que, d’autre part, cette jaquette râpée se permit d’éreinter, pour des raisons d’excellence, le chérubin nu qui a nom Théophile Gautier.
J’allais donc voir M. Gide. Il me revient qu’à cette époque je n’avais pas d’habit, et je suis encore à le regretter, car il m’aurait été facile de l’éblouir. Comme j’arrivais près de sa villa, je me récitais les phrases sensationnelles que je devais placer au cours de la conversation. Un instant plus tard je sonnais. Une bonne vint m’ouvrir (M. Gide n’a pas des laquais). L’on me fit monter au premier et l’on me pria d’attendre dans une sorte de petite cellule qu’assurait un corridor tournant à angle droit. En passant, je jetais un œil curieux dans différentes pièces, cherchant à prendre par avance quelques renseignements sur les chambres d’amis. Maintenant, j’etais assis dans mon petit coin. Des vitraux, que je trouvais toc, laissaient tomber le jour sur un écritoire où s’ouvraient des feuillets fraîchement mouillées d’encre. Naturellement, je ne me fis pas faute de commettre la petite indiscrétion que vous devinez. C’est ainsi que je puis vous apprendre que M. Gide châtie terriblement sa prose et qu’il ne doit guère livrer aux typographes que le quatrème jet.
La bonne vint me reprendre pour me conduire au rez-de-chaussée. Au moment d’entrer dans le salon, de turbulents roquets jetèrent quelques aboiements. Cela allait-il manquer de distinction ? Mais M. Gide allait venir. J’eus pourtant tout le loisir de regarder autour de moi. Des meubles modernes et peu heureux dans une pièce spacieuse ; pas de tableux, des murs nus (une simple intention ou une intention un peu simple) et sortout une minutie très protestante dans l’ordre et la propreté. J’eus même, un instant, une sueur assez désagréable à la pensée que j’avais peut-être saligoté les tapis. J’aurais probablement poussée la curiosité un peu plus loin, ou j’aurais même cédé à l’exquise tentation de mettre quelque menu bibelot dans ma poche, si j’avais pu me défendre de la sensation très nette que M. Gide se documentait par quelque petit trou secret de la tapisserie. Si je m’abusais, je prie M. Gide de bien vouloir accepter les excuses publiques et immédiates que je dois à sa dignité.
Enfin l’homme parut. (Ce qui me frappa le plus depuis cette minute, c’est qu’il ne m’offrit absolument rien, si ce n’est une chaise, alors que sur les quatre heures de l’après-midi une tasse de thé, si l’on prise l’économie, ou mieux encore quelques liqueurs et le tabac d’Orient passent avec raison, dans la société européenne, pour donner cette disposition indispensable qui lui permet d’être parfois étourdissante.)
-         Monsieur Gide, commençai-je, je me suis permis de venir à vous, et cepedant je crois devoir vous déclarer tout de go que je préfère de beaucoup, par example, la boxe à la littérature. »
-          La littérature est pourtant le seul point sur lequel nous puissions nous rencontrer », me répondit assez sèchement mon interlocuteur.
Je pensais : ce grand vivant !
Nous parlâmes donc littérature, et comme il allait me poser cette question qui devait lui être particulièrment chère : « Qu’avez-vous lu de moi ? » j’articulais sans sourciller, en logeant le plus de fidélité possible dans mon regard : « J’ai peur de vous lire. » J’imagine que M. Gide dut singulièrement sourciller.
J’arrivais alors petit à petit à placer mes fameuses phrases, que tout à l’heure je me récitais encore, pensant que le romancier me saurait gré de pouvoir après l’oncle utiliser le neveu. Je jetais d’abord négligemment : «  La Bible est le plus grand succès de librairie. » Un moment plus tard, comme il montrait assez de bonté pour s’intéresser à mes parents : « Ma mère et moi, dis-je assez drôlement, nous ne sommes pas nés pour nous comprendre. »
La littérature revenant sur le tapis, j’en profitai pour dire du mal d’au moins deux cents auteurs vivants, des écrivains juifs, et de Charles-Henry Hirsch en particulier, et d’ajouter : « Heine est le Christ des écrivains juifs modernes. » Je jetais de temps à autres de discrets et malicieux coups d’œil a mon hôte, qui me recompensait de rires étouffés, mais qui, je dois bien le dire, restait très loin derrière moi, se contenant, semblait-il, d’enregistrer, parce qu’il n’avait probablement rien préparé.
A un moment donné, interrompant une conversation philosophique, m’étudiant à ressembler à un Bouddha qui aurait descellé une fois pour dix mille ans ses lèvres : « La grande Rigolade est dans l’Absolu », murmurai-je. Sur le point de me retirer, d’un ton très fatigué et très vieux, je priais : Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? Apprenant qu’il était six heures moins un quart, je me levais, serrais affectueusement la main de l’artiste et partais en emportant dans ma tête le portrait d’un de nos plus notoires contemporains, portrait que je vais resquisser ici, si mes cheurs lecteurs veulent bien m’accorder encore, un instant, leur bienveillante attention.
M. Gide n’a pas l’air d’un enfant d’amour, ni d’un éléphant, ni de plusieurs hommes : il a l’air d’un artiste ; et je le ferai ce seul compliment, au reste désagréable, que sa petite pluralité provient de ce fait qu’il pourrait très aisément être pris pour un cabotin. Son ossature n’a rien de remarquable ; ses mains sont celles d’un fainéant, très blanches, ma foi !  Dans l’ensemble, c’est une toute petite nature. – M. Gide doit peser dans le 55 kilogs et mesurer 1m65 environ. – Sa marche trahit un prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. Avec ça, l’artiste montre un visage maladif, d’où se détachent, vers les tempes, de petites feuilles de peau plus grandes que les pellicules, inconvénient dont le peuple donne une explication en disant vulgairement de quelqu’un : « il pèle ».
Et pourtant l’artiste n’a point les nobles ravages du prodigue qui dilapide et sa fortune et sa santé. Non, cent fois non : l’artiste semble prouver au contraire qu’il se soigne méticuleusement, qu’il est hygiénique et qu’il s’éloigne d’un Verlaine qui portait sa syphilis comme une langueur, et je crois, à moins d’un démenti de sa part, ne pas trop m’aventurer en affirmant qu’il ne fréquente ni les filles ni les mauvais lieux ; et c’est bien encore à ces signes que nous sommes heureux de constater, comme nous aurions eu souvent l’occasion de le faire, qu’il est prudent.
Je ne vis M. Gide qu’une fois dans la rue : il sortait de chez moi : il n’avait que quelques pas à faire avant de tourner la rue, de disparaître à mes yeux ; et je le vis s’arrêter devant une bouquiniste : et pourtant il y avait un magasin d’instruments chirurgicaux et une confiserie…
Depuis M. Gide m’ecrivit une fois (*), et je ne le revis jamais.
J’ai montré l’homme, et maintenant j’eus volontiers montré l’œuvre si, sur un seul poit, je n’eusse pas eu besoin de me redire.

(*) La lettre autographe de M. Gide est à enlever à nos bureaux au prix de Fr. 0,15  

Arthur Cravan
Maintenant – 2° année, n.2 - Juillet 1913
© Editions Jean-Michel Place, 1977



22/05/2012
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