Alain YVER

Alain YVER

BEAT GENERATION

BEAT GENERATION



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//aubry.free.fr/kerouac.htm

//archives.radio-canada.ca/societe/jeunesse/dossiers/561/

//www.scoop.it/t/la-beat-generation/p/471722342/beat-generation-alain-yver



Le 1e mars 2011 est paru:

Les écrivains de la Beat Generation
aux éditions d'écarts
35120 Dol de Bretagne

//www.ecarts-galeriembh.com/

Merci à Jacqueline S pour cet info



Définition

Mouvement des années 50 à 65 (le big bang qui a donné naissance au mouvement ce serait produit en 1944), préconisant la libération à l'endroit des règles établies et la recherche de nouveau chemins pour atteindre des buts qui restent souvent les mêmes (fraternité, et création) mais sous une forme originale, inédite.

Enjeux

«La Beat Generation tenta de réveiller le corps et l'esprit: voyager sous tous les cieux, boire, se droguer, appeler Dieu ou le rejeter, abolir toutes les conventions, toutes les traditions, partir seul ou à plusieurs, rêver sa solitude, vivre son enthousiasme aussi bien que sa dépression, brûler sa vie jusqu'à se détruire. La leçon est donnée; sera-t-elle suivie par les générations futures? Il semble que les jeunes, nés après 1960, soient plus pragmatiques, donc plus traditionnels.
Quoi qu'il en soit, la Beat Generation a gagné son pari sur le plan littéraire. "Nous serons de grands écrivains", s'étaient-ils promis. D'où une écriture libre, spontanée, sans aucune correction, par souci de coller à la vie sous tous ses aspects, à l'expérience, à l'émotion.
Sur ce plan donc, réussite complète. Mais sur le plan humain ? Jacqueline Starer, témoin impartial, constate que ceux qui ne sont pas morts par abus des drogues et de l'alcool, se sont aujourd'hui à nouveau fixés. La "convivialité" devait détruire la famille, mais Kerouac revenait toujours chercher asile auprès de sa mère bien décidé à ne plus la quitter, Corso est remarié et père de famille, Ferlinghetti habite San Francisco, Burroughs accepte même de devenir professeur…»
Henriette Jelinek, Les écrivains Beat et le voyage, Le matin de Paris, 9 novembre 1977.

Essentiel

«Les seuls gens vrais pour moi sont les fous, ceux qui sont fous d'envie de vivre, fous d'envie de parler, d'être sauvés, fous de désir pour tout à la fois, ceux qui ne baillent jamais et qui ne disent jamais de banalités, mais qui brûlent, brûlent, comme des feux d'artifice extraordinaires qui explosent comme des araignées dans les étoiles, et en leur centre on peut voir la lueur bleue qui éclate et tout le monde fait "Waou !"»
Jack Kerouac (inventeur du terme Beatnik)

Documentation

Allan Ginsberg, Holw (extrait en français, intégrale en anglais)
Pierre-Yves Pétillon, Beat Generation
Sources audio et video (Berkely)










LA REPUBLIQUE DES LETTRES


La Beat Generation et son influence sur la société américaine.
Par Elisabeth Guigou / La République des Lettres, mardi 15 mai 2007.

Depuis que Jack Kerouac eut évoqué pour la première fois la Beat Generation, le terme a été universellement accepté par les critiques comme étant le plus adéquat pour décrire une rébellion sociale et littéraire d'importance en Amérique, un mouvement représenté par un petit groupe de poètes et romanciers authentiques et doués, ainsi que par un nombre bien plus grand de jeunes gens oisifs. Il est cependant nécessaire de comprendre avec plus de précision ce que Kerouac voulait dire en parlant de "Beat", car l'expression, laconique comme tout slogan, n'est pas en elle-même suffisamment explicite.
On a souvent affirmé que le mot "Beat" signifiait déprimé ou dégoûté. Mais Jack Kerouac réfutait pareille définition et affirmait que "Beat" évoquait le rythme de jazz, et était une autre façon de dire "Béatitude". De plus Allen Ginsberg, dans une formule frappante a décrit les Beatmen comme étant des "hipsters à têtes d'anges". Il a donc insisté sur les deux aspects qui caractérisaient la nouvelle génération: la révolte et l'attitude religieuse. Car "l'hipsterisme" faisait originellement référence aux efforts de certains noirs pour atteindre le détachement absolu, pour rester "cool" et échapper au rôle que la société américaine voulait leur faire jouer. "L'hipsterisme" est donc devenu le symbole de la révolte contre la société en général et a représenté un mouvement artistique important qui s'exprimait dans le "cool jazz". Beatdom et Hipsterism, quête spirituelle et révolte, étaient donc les mots clés du vocabulaire de la nouvelle génération.
La Beat Generation est née dans les années '50 et a succédé à la Grande Génération des années '20, dont faisaient partie des écrivains tous très brillants mais si différents les uns des autres, comme Hemingway, Dos Passos, Faulkner, Steinbeck ou Fitzgerald. A l'instar de ceux que Gertrude Stein a décrit comme étant "une génération perdue", la Beat Generation était issue d'une guerre mondiale et représentait une forme de rébellion sociale. Toutefois, la comparaison entre ces deux générations ne peut pas être poussée trop loin. Une analyse approfondie montre que l'arrière plan historique et social des années '50 était constitué d'éléments entièrement nouveaux qui caractérisaient non seulement une nouvelle génération, mais aussi une nouvelle ère: celle de la bombe atomique.
Avec la possibilité d'une destruction totale, il n'était plus possible de se référer aux valeurs traditionnelles. Certains des poètes et écrivains Beat, comme Jack Kerouac, étaient encore jeunes à la fin de la seconde guerre mondiale, mais ont réalisé qu'un tel et énorme degré d'horreur n'avait jamais été atteint. C'était le temps de la crémation des juifs et de la destruction de cités entières, une époque qui a vu la mort instantanée de millions de femmes et d'enfants en un instant avec une seule bombe atomique. A la fin de la guerre, le monde a réalisé que des millions de personnes avaient aveuglément suivi Hitler dans sa mégalomanie. Le monde était à la merci d'un fou, car il avait acquis l'effrayant pouvoir de s'autodétruire.
La civilisation de la bombe atomique avait plusieurs caractéristiques qui faisaient qu'un grand nombre de jeunes doutait des valeurs de la société dans laquelle ils vivaient. Une course aux armements frénétique avait commencé et la guerre froide avait suivi de près la seconde guerre mondiale. Il semblait que le monde ne retrouverait plus jamais la paix. En tout état de cause, l'Amérique n'était plus capable de tenir les rênes de la paix. Pour maintenir le pouvoir déjà acquis, l'Amérique s'en remettait au général Mac Arthur qui prit les commandes des forces des Nations Unies en Corée. A partir de cet instant, on pouvait craindre une guerre universelle.
Toute la psychologie des jeunes Américains s'en trouvait profondément bouleversée. Les attitudes morales devaient s'ajuster à la "civilisation cosmique". Par ailleurs, l'Amérique était ébranlée par des scandales spécifiquement américains: la ségrégation raciale et le fait que la grande et puissante Amérique était incapable d'empêcher des millions d'êtres humains de mourir de faim. Dans son poème America, Allen Ginsberg montrait la grandissante absurdité d'une civilisation toute entière: le matérialisme sans imagination, la monolithique conformité et le conformisme, le manque d'énergie du peuple américain, leur confiance aveugle en des valeurs ridicules qui les entraînait vers une destruction morale et une existence végétative. La Beat Generation est née de la crise causée par l'apparition de l'arme nucléaire. Elle était donc tenue d'être une génération de révolte sociale, de désaffiliation, qui devait soit détruire les valeurs traditionnelles soit les tourner en ridicule. La Beat Generation représente de ce fait un phénomène de société de premier plan.
Les Beats ont des origines diverses et se comportent de façons très différentes. Certains d'entre eux sont d'authentiques "clochards célestes" (Bowery Bums), d'autres des délinquants juvéniles. Certains d'entre eux sont mariés et ont des enfants. La Beat Generation n'est donc pas confinée aux jeunes. Un phénomène d'une telle envergure a ses idoles, ses règles, ses tabous. Ses idoles: le jazz man Charly Parker, le poète Dylan Thomas, James Dean ont personnifié l'angoisse et la révolte. Tous les trois l'ont poussée à l'extrême et sont morts de la façon dont ils avaient vécu: confrontés à la réalité du mal. Kenneth Rexroth, auteur Beat, écrivit de Charly Parker et de Dylan Thomas: "Tous deux ont été submergés par l'horreur du monde dans lequel ils se sont trouvés. Pour eux, c'était l'agonie et la terreur."
La rébellion Beat contre l'American Way of Life et contre les "squares" (tous ceux qui ne sont pas "hip") est essentiellement une révolte individualiste contre le collectivisme et le matérialisme. Les "squares" sont les suffisants, les rasants, les insuffisants, ceux qui sont toujours occupés, qui ne se relaxent jamais et ne profitent pas de la vie. Les squares sont rigides et conformistes. Ils suivent aveuglément les règles et les codes sociaux de l'American Way of Life, alors que les Hipsters refusent de vivre dans ce que Henry Miller appelait un "cauchemar climatisé" et Kerouac la "folie absolue et la fantastique horreur de New York avec ses millions et ses millions d'êtres humains qui se battent indéfiniment entre eux pour un dollar". Les Hipsters se droguent et boivent de l'alcool, ils mènent une vie de bohême, ils rejettent tous les tabous des squares, en particulier les tabous sexuels. Et pourtant leur attitude n'est pas entièrement négative. Ils refusent d'avoir l'air abattus, de glorifier le "nada". Leur rébellion et leur rejet de la société vont de pair avec une quête spirituelle passionnée, une tentative de retrouver les valeurs originelles. En résumé, ils ont, de façon inattendue, assumé une attitude religieuse et par conséquent ont été appelés les "Saints Barbares" (Holy Barbarians).
Les Beat ont refusé d'être associés aux délinquants juvéniles. De plus, le rejet de la société a donné naissance à un mouvement littéraire. Il est vraiment significatif de noter que toutes les idoles du mouvement Beat étaient des artistes, car disent-ils "Contre la ruine du monde, il n'y a qu'une défense: l'Art et la Création". Les écrivains de la Beat Generation s'inscrivent dans la tradition subversive de la littérature américaine et admirent Walt Whitman, Henry David Thoreau, Henry Miller et quelques auteurs étrangers : Céline, Rimbaud, Jean Genet. Le mouvement littéraire est né à San Francisco, aux alentours de 1950. Jack Kerouac situe Sur la Route en 1948. Le mouvement a réuni quelques poètes et romanciers comme Allen Ginsberg, Gregory Corso, Gary Snyder, Kerouac et William Burroughs. L'un des plus doués des poètes Beat, Lawrence Ferlinghetti, a fondé la Librairie City Lights et a édité et vendu les écrits des Beats. La Librairie City Light est bien sûr devenue le quartier général des écrivains Beat.
La révolte de la Beat Generation ne se réduisait pas à une simple destruction des valeurs traditionnelles. La Beat Generation représentait un mode de vie. Du rejet de la société a procédé une nouvelle éthique, une nouvelle mystique, un nouvel enthousiasme. Les Beats étaient toute une foule de gens qui étaient "fous, fous d'envie de vivre, fous d'envie de parler, d'être sauvés, fous de désir pour tout à la fois, ceux qui ne baillent jamais et qui ne disent jamais de lieux communs, mais qui brûlent, brûlent, comme des feux d'artifice extraordinaires qui explosent comme des araignées dans les étoiles."
La Beat Generation a osé ce que personne d'autre n'avait jamais osé en Amérique: une rébellion systématique contre la société, qui remet en cause tout ce qui a été fait et accompli précédemment. Leur révolte allait à l'extrême mais rejetait le matérialisme, l'hypocrisie, l'uniformité et le conformisme. Et bien que, dans leur aspiration à une vie spirituelle plus éclairée, ils aient pris le chemin de la drogue, de l'alcool et du sexe, les Beat ont toujours essayé de se comporter de "façon pure". Ils ont toujours gardé à l'esprit les mots clés: le primitivisme opposé à une société organisée et corrompue, la spontanéité contre l'hypocrisie et la superficialité, l'énergie contre l'apathie d'une société s'identifiant avec l'automatisation qu'elle créait. Leur rejet de la société a évolué en une attitude positive: la création d'un nouvel humanisme qui vénérait les sentiments élémentaires et les relations humaines les plus simples.
La Beat Generation a ébranlé la société américaine dans ses certitudes. Elle a directement inspiré aussi bien les mouvements de mai 1968 que l'opposition à la guerre du Vietnam, ou les hippies de Berkeley et Woodstock. Pourtant la Beat Generation a aussi contribué à enrichir le mythe américain. Sur la route, le roman le plus connu de Jack Kerouac, est une ode aux grands espaces, à l'épopée vers l'ouest, à la découverte de mondes nouveaux.
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Notes
Ce texte est extrait d'un mémoire de Diplôme d'Etudes Supérieures d'Anglais présenté par Elisabeth Guigou en juin 1969 à l'Université de Montpellier. Traduit de l'anglais par Karim Bitar et revu par Elisabeth Guigou, il a été publié une première fois en décembre 2003 dans un numéro hors-série "Politique et Littérature" de ENA Mensuel, la revue des anciens élèves de l'Ecole Nationale d'Administration.
Elisabeth Guigou / La République des Lettres, mardi 15 mai 2007









Beat generation

Mouvement littéraire et culturel américain qui a regroupé durant les années 1950-1960 des jeunes, des écrivains (A. Ginsberg, J. Kerouac [Sur la route, 1957], W. Burroughs), des artistes peintres de l'Action Painting et un poète-éditeur (L. Ferlinghetti).
Le sens du mot beat est incertain : il peut signifier « battu », « vaincu » ou « battement » (par allusion au jazz), ou encore exprimer la « béatitude ». On retrouve cette racine dans beatnik (nik, gars) ; beat peut s'employer seul comme adjectif. Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Gregory Corso, Lawrence Ferlinghetti, jeunes écrivains groupés à San Francisco en 1950, se baptisèrent eux-mêmes la Beat generation, la génération vaincue, la génération du tempo.
   Pour comprendre ce mouvement et sa place dans l'avant-garde, il convient de rattacher sa révolte à une tradition libertaire et individualiste qui remonte au XIXe siècle américain, lorsque l'injustice de certaines lois, en contradiction avec l'idéal démocratique américain, suscita les violentes critiques de Henry Thoreau. Cet écrivain, qui appelait à la « désobéissance civile » et qui condamnait le code matérialiste d'un pays dont, par ailleurs, il chantait la grandeur, a été reconnu par les beatniks comme un précurseur. L'Europe joue également un rôle majeur dans la genèse de ce mouvement. La « beat generation » lit avec ferveur William Blake, Artaud, Michaux, tandis qu'Aldous Huxley, qui séjournait alors sur la côte Ouest, lui fait découvrir la pensée orientale et l'usage systématique et « métaphysique » des hallucinogènes. Les beatniks admirent l'écrivain W. Burroughs, révolté et drogué, et Henry Miller, qui raille le « cauchemar climatisé » des États-Unis.
   Cette double influence, européenne et américaine, explique l'ambivalence des rapports de la Beat generation avec son pays. D'une part, elle cherche à redécouvrir l'immense territoire américain, tel qu'il s'est offert aux premiers colons, à retourner aux sources de la liberté :
« Et j'attends que quelqu'un
découvre vraiment l'Amérique
et pleure…
et j'attends
que l'Aigle américain
déploie vraiment ses ailes
et se dresse et s'envole… » écrit Ferlinghetti.
À bord d'une vieille voiture, souvent abandonnée à la fin du périple, ou en auto-stop, les poètes beat sillonnent les États, campant à l'écart des routes, couchant à la belle étoile. Jack Kerouac s'est fait le chantre de cette libre errance (Sur la route, 1957). D'autre part, cet amour du territoire américain s'accompagne de mépris pour le peuple qui a oublié sa liberté première, sacrifiée à l'argent et au confort. Le beatnik s'identifie parfois aux indigènes, et même à la faune, décimés par les colons :
« Je serai moi-même
Libre, un génie embarrassant
Comme l'Indien, le bison… » (Corso.)
   Chez Allen Ginsberg, la critique se fait virulente. Dans son poème Howl (1955), lu d'abord en public, il attaque avec une violence forcenée les institutions et le conformisme américains.
Tendances bouddhistes

Cependant, la Beat generation ne s'est pas engagée politiquement. Son refus du mode de vie américain se manifeste par l'adoption d'un spiritualisme naïvement inspiré du bouddhisme. Le beatnik veut être, en même temps qu'un vagabond fuyant son état civil, « un futur Bouddha (Instrument du réveil) et un futur héros du paradis » (Kerouac). Il est un « clochard céleste ». Mais ce déraciné volontaire peut, tel Kerouac à la recherche de ses ancêtres celtes (Satori à Paris, 1966), tel Ginsberg célébrant sa mère juive (Kaddish, 1961), être habité par la nostalgie d'une origine.

   La poésie beat, très peu littéraire, est faite pour la lecture à haute voix. Les oral messages de Ferlinghetti sont « des poèmes conçus spécialement pour accompagnement de jazz ». L'écriture beat, indisciplinée, ne marque aucun choix dans le flux de sensations qu'elle tend à épouser dans sa totalité. La prose de Kerouac, également destinée à la lecture publique, se modèle, au fil de la plume, sur l'errance et les repos du beatnik, usant d'un rythme de jazz, du ton ample de l'hymne ou de la forme relâchée de la conversation.
Précurseurs des hippies

Devenus rapidement riches et célèbres, les poètes de la Beat generation, qui ne furent jamais des révolutionnaires, n'en continuent pas moins à manifester, publiquement ou dans leurs écrits, leur refus de la politique et du mode de vie américains. L'influence de la Beat generation reste immense aux États-Unis, dans la naissance et le développement du mouvement hippy, notamment. De nombreuses chansons de Bob Dylan et le film Easy Rider (1968), par exemple, se réfèrent à la mythologie beat, qui a également suscité l'émulation dans une fraction de la jeunesse européenne.









Figure du nouveau journalisme américain, Hunter S. Thompson racontait les frasques de la beat generation.
 

Après avoir publié la biographie de Hunter S. Thompson, figure majeure du "nouveau journalisme" et du mensuel Rolling Stone (voir notre critique), l'éditeur Tristram publie les deux premiers des cinq recueils - les Gonzo Papers - de ses articles, souvent rédigés sous l'effet de la cocaïne et des alcools forts. Qu'il s'agisse du derby du Kentucky ou de la campagne électorale de Richard Nixon, H. S. Thompson ausculte la mort du rêve américain. Extraits d'un article de 1964 sur l'avenir de la beat generation. 

Extrait

"En ce temps-là, il faisait bon vivre à San Francisco. Le premier venu un peu dégourdi pouvait aller traîner ses guêtres du côté de North Beach et se faire passer pour une brillante recrue. Je suis bien placé pour le savoir. Et je ne suis pas le seul. Il y avait aussi quelqu'un que nous appellerons Willard, géant barbu et fils d'un pasteur du New Jersey. En ce temps-là, on rompait les amarres. On se creusait la tête pour y trouver de nouveaux sons et de nouvelles idées. En ce temps-là, on emmerdait l'establishment. 

En mettant les choses au mieux, je n'ai jamais été qu'un marginal. Willard, en revanche, s'est trouvé là au plus fort de la mêlée. Avec le recul, on peut même le considérer comme une des vedettes beatniks de sa génération. San Francisco a de bonnes raisons de se souvenir de lui. La seule et unique fois où il s'est colleté avec les forces de l'ordre a donné lieu au plus magnifique affrontement que l'on ait connu dans le coin, de mémoire de beatnik. 

Avant d'échouer à San Francisco, il était en Allemagne, où il enseignait l'anglais et bichonnait une barbe style gourou oriental. Un jour, il a mis le cap sur l'Ouest. En chemin, il s'est arrêté à New York pour y faire l'acquisition d'une copine avec une nouvelle Ford. À l'époque, il était de rigueur de fuir le mariage. Il m'avait été recommandé par un ami qui travaillait en Europe dans un journal anglais. "Willard est un type formidable", disait la lettre. "Un artiste et un homme de goût." 

Ainsi que je devais le constater, c'était aussi un prodigieux buveur, dans la tradition de Brendan Behan, qui passait pour avoir "une soif si grande qu'elle pouvait projeter une ombre". À l'époque, je brassais ma propre bière et Willard donna du fil à retordre au processus de vieillissement. J'en fus réduit à mettre ma bière sous clé, de peur qu'il ne fît tout disparaître avant terme. 

Faut-il le préciser, ma bière n'est pas étrangère à l'impact que Willard devait produire sur San Francisco. L'épisode est entré dans la légende et pour peu que vous fréquentiez les milieux ad hoc, vous aurez l'occasion de l'entendre, rapporté avec plus ou moins d'exactitude. Quoi qu'il en soit, voici comment les choses se sont passées : 

Willard arriva peu de temps avant mon départ pour l'Est ; pendant quelques semaines, nous avons bien bouffé et bien picolé et, en geste d'adieu, je lui fis cadeau d'une bonbonne de trente litres de bière qui ne me semblait pas en état de voyager d'une côte à l'autre. Il lui manquait encore trois jours de bonbonne et plusieurs semaines de vieillissement en bouteilles pour acquérir le moelleux qui en ferait un breuvage digne du nectar des dieux. Tout ce que Willard avait à faire, c'était de la mettre en bouteilles et d'attendre. 

C'était compter sans la soif titanesque de Willard, qui jeta sur ces prévisions son ombre monumentale. Il habitait sur une colline surplombant la partie septentrionale de la ville et comptait parmi ses voisins d'autres individus du même acabit, buveurs impénitents et artistes maudits. Peu après mon départ, Willard invita l'un d'eux ; comme lui, il avait de l'imagination et de l'énergie à revendre et pas un sou en poche. 

Le problème de l'étanchement de la soif arriva vite sur le tapis, comme il est de coutume entre artistes, mais le spectre de l'indigence jeta un morne éclairage sur le décor. Il y avait bien, dans un placard de la cuisine, la bonbonne de 30 litres de bière encore verte ; mixture un peu raide, sans doute, susceptible de produire un effet redoutable qui pouvait avoir de funestes conséquences, mais, bon, à la guerre comme à la guerre... 

La suite appartient à l'Histoire. Lorsque la bonbonne fut à moitié vide, les deux compères firent main basse sur quelques bidons de peinture bleue et entreprirent de ravaler la façade de la maison. Le propriétaire habitait de l'autre côté de la rue. Témoin de cette extravagance, il sauta sur son téléphone pour appeler les flics. A leur arrivée, la façade de la maison ressemblait à une toile de Jackson Pollock et le trottoir disparaissait à toute allure sous une couche de pourpre sensuelle. Il s'ensuivit ce qu'on pourrait appeler une première escarmouche, mais Willard mesurant 1,90 mètre et pesant 110 kilos, il n'eut aucun mal à imposer son point de vue. Provisoirement. 

Quand la police revint, en force cette fois, Willard et son copain avaient vidé la bonbonne. Ils brûlaient d'envie de se défouler. Continuer à badigeonner, c'était bien, mais un bon cassage de gueule, c'était encore mieux. L'irruption des flics avait enflammé leur imagination et plusieurs slogans aux évidentes connotations antisociales s'étalaient maintenant sur la façade. De son côté, le proprio en était aux pleurs et aux grincements de dents. Willard avait mis la sono à fond la caisse et des flots de musique barbare s'échappaient des entrailles de la demeure profanée. L'ambiance était électrique. 

Ce qui se passa ensuite évoque irrésistiblement le rabattage de fauves échappés d'un zoo. Willard prétend avoir tenté de s'enfuir, mais s'être pris les pieds dans une palissade, laquelle s'est effondrée sous son poids et celui du flic lancé à ses trousses. Son copain avait choisi l'évasion verticale et du haut d'un toit faisait pleuvoir sur le monde indigne bardeaux et imprécations. Comme toujours, la police oeuvrait avec méthode et persévérance. A l'heure où le soleil disparaissait derrière les vagues dorées du Pacifique, les deux artistes étaient sous les verrous. 

Cette histoire commencée dans la violence se termina bien. Condamnés à six mois, Willard et son copain furent vite libérés pour bonne conduite. Le temps de faire leurs valises et ils étaient à New York. Willard habite maintenant Brooklyn, où il déménage d'un appartement à l'autre à mesure que les murs se couvrent de ses oeuvres. Sa technique consiste à fixer au mur des boîtes de conserve à l'aide de gros clous, puis à recouvrir le tout d'un enduit grumeleux et d'une couche de peinture. S'il a du talent, comme le prétendent certains, celui-ci reste méconnu - sauf dans les rangs de la police de San Francisco, dont la patience fut mise à rude épreuve lorsqu'elle fut appelée à la rescousse pour juger son oeuvre la plus spectaculaire. 

Willard était à l'époque aussi difficile à cerner que maintenant ; tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il a des tendances artistiques et un trop-plein d'énergie manifestes. A un moment donné de son existence, il a entendu dire que les gens de son espèce se rassemblaient à San Francisco et il a fait le voyage d'Allemagne pour se joindre au mouvement. 

Depuis, le front s'est déplacé à l'est et seuls semblent le regretter les journalistes, toujours à l'affût d'un bon papier, et une poignée d'anciens qui se sont payé de sacrées parties de rigolade. Si Willard revenait à San Francisco, il serait sans doute obligé de se mettre peintre en bâtiment." 
Article publié dans le National Observer du 20 avril 1964. Extrait de Parano dans le Bunker, trad. par Philippe Delamare, Françoise Grassin, Iawa Tate Giuliani 415 p., 24 euros, publié en même temps que Dernier Tango à Las Vegas, trad. par Philippe Delamare et Philippe Manoeuvre (460 p., 24 euros) chez Tristram.  










Jack Kerouac, la Beat Generation et ses héritiers
Mélanie Bauer - vendredi 23 octobre 2009


21 octobre 1969. Avec la mort de Jack Kerouac, c'est la fin de la beat, de ces gars en costumes noirs, existentialistes des années 50. Cette Beat Generation, c'est tout un élan intellectuel : Kerouac, Burroughs et Ginsberg, suivis par les psychédéliques - et notamment en France.
 
 Jack Kerouac (Jean-Louis Lebris pour l'état civil officiel) naît dans le Massachusetts en 1922, dans une famille québécoise conservatrice émigrée, et n'apprend l'anglais qu'à l'âge de six ans. Il sera sportif à l'université, marin à 20 ans dans la marine marchande, puis dans la marine militaire en 1950. Il écrit écrit alors The Town and the City. Sur la route sera écrit un an plus tard, en 51. Il a 29 ans, mais le futur best seller ne sera publié qu'en 1957, 6 ans plus tard. Kerouac se retrouve alors porte-parole de la Beat Generation.
 
 En 1967, Kerouac a découvert le bouddhisme, la route, la poésie, la gloire... Même si il n'a pas d'argent, une nouvelle génération s'est emparée de sa culture, une génération hippie avec des cheveux longs qui gobe du LSD  et se réclame des fameux clochards célèstes The Dharma Bums, mais dont l'histoire n'est pas la même: cette génération ne sort pas de la 2è guerre mondiale en écoutant du jazz. Au contraire, elle refuse la guerre au Vietnam en écoutant du rock… Reste tout de même l'esprit beat, un terme mêlant le beat de battu, écrasé, au beat de béat, béatitude.
 
  Kerouac meurt en 1969 d'une cirrhose du foie due à ses excès d'alcool et de benzédrine. Référence ultime pour plusieurs générations - la beat, la blank, la grunge, la traveller, la rave etc -, Kerouac a écrit des poèmes, des haïkus, des psaumes, des essais et des romans majeurs. Un héritage qui passe de Dylan à Tom waits, duhip hop à l'éléctro: les beats sont partout où il y a contre culture.
La malice de brigitte Fontaine

De cette génération post beat naissent en France quelques têtes brulées qui filent vers le psychédélisme, le label Saravah de pierre Barouh et la grande Brigitte Fontaine. Née en 1939, auteur-compositeur-interprète, écrivain,comédienne, dramaturge, romancière et poète, elle fait les premières parties de Barbara et Georges Brassens, cultive sa plume, trace son chemin hors norme. Aujourd'hui, elle chante « je suis vieille et je vous encule ».
 
Autre psyché français - vous ne revez pas -, Bernard Lavilliers (de son vrai nom Bernard Ouillon, né en 1946). Jeune boxeur à 16 ans, apprenti, voleur. Selon ses mots, il ne savait pas s'il deviendrait gangster, boxeur ou poète; iladhère au Parti communiste à 19 ans en 1963, part pour le Brésil un an et commence à chanter dans les cabarets. Son premier album sort en 1968… A l'époque, Bernard est engagé et psyché… 
Autres enfants de la beat, fers de lance du psychélisme français, les membres du groupe Gong, formé en 1967 par l'ex Soft Machine Daevid Allen. La formation franco-anglaise rassemble une communauté de musiciens avec des concerts en forme de happenings et des disques qui ont marqué la musique, comme le fameux Camembert Electrique (1971) et Flying Teapot (1973). Le projet disparaitra avec les années 80 pour ressussiter plusieurs fois avec les 90's. L'année 2009 est celle de la réconciliation avec un nouvel album - malgré la disparition de Pierre Moerlens -, "Gong 2032".
 
 
Aujourd'hui, qui sont les héritiers de cette Beat Generation? On peut sans doute citer des gens comme Christopher McCandless, dont l'histoire a inspiré le film Into The Wild de Sean Penn, ou encore le mouvement des punk bouddhistes, sans doute quelques poètes qui n'hésitent plus à aller lire leurs textes en public... Mais à voir le faible traitement médiatique réservé à l'anniversaire de la mort de Kerouac, on peut se questionner quant à l'influence de cette beat generation sur le grand public d'aujourd'hui.








Les femmes de la Beat Generation et la poésie
Portrait d'un groupe qui n'en est pas un…


par Jacqueline Starer
   
Points de vue
sur l'écriture

 « L'importance littéraire du mouvement beat n'est peut-être pas aussi évidente que son importance sociologique » disait Burroughs. En est-il de même des femmes que l'on peut qualifier de 'Beat' parce qu'elles avaient dans leur grande majorité la même philosophie de la vie, ont vécu et écrit près des écrivains de la Beat Generation ou après eux ? Elles furent nombreuses à écrire, des poèmes mais aussi des livres autobiographiques : Diane di Prima, ses célèbres et alors scandaleux 'Memoirs of a Beatnik' (1969) puis 'Recollections of My Life as a Woman' (1990), Hettie Jones, le récit de son mariage avec LeRoi Jones ainsi que ses souvenirs de la vie 'Beat' dans les années 50 et 60 : 'How I Became Hettie Jones' (1990), Carolyn Cassady, la minutieuse et perceptive évolution de sa relation avec Neal Cassady et ses amitiés avec Kerouac et Ginsberg : 'Off the Road' (1990), Janine Pommy Vega, Joyce Johnson.

 

Les hommes de la Beat Generation, poètes et prosateurs, appartenaient essentiellement aux années 50 et 60 même si leur influence était encore forte dans les années 70 mais, pour ce qui concerne les années 50, il serait difficile de nier qu'y régnait une réelle misogynie. 'Il fallait tout leur donner' rappelle Carolyn Cassady. Leurs préoccupations étaient avant tout leur pays, leur identité, se transformer, les rencontres multiples. La maison était un concept, une utopie, à construire, au sens figuré d'abord, au sens propre quand ils commencèrent à prendre un peu d'âge. Union ou mariage se terminaient le plus souvent par une séparation ou un divorce. Les écrivains de la Beat Generation ne manifestaient qu'un intérêt limité, ou sporadique, pour le quotidien des enfants, de la maison quand maison il y avait, pour apporter leur écot, leur activité préférée étant de rester seuls 'au grenier' pour y produire leurs œuvres. Kerouac aimait être hébergé par les Cassady à Los Gatos ; il montait écrire dans la chambre qui lui était réservée. Il est aussi venu vivre chez Joyce Johnson à New York, posant son sac à dos en arrivant…Michael McClure a emménagé chez Joanna à San Francisco.

 

Les femmes de la Beat Generation étaient des personnalités hors normes, avec une forte énergie, sensibles, compatissantes,  tourmentées, inspirées, intelligentes et de caractère indépendant, avides de rencontres, de liaisons, d'échanges. Les années 50 et 60 s'y prêtaient : c'était une époque de curiosité mutuelle, de dialogue, très différente des années actuelles où il est stupéfiant de voir à quel point le 'chacun pour soi' l'a emporté. Le temps du dialogue et de la curiosité d'autrui est passé et maintenant s'est réinstallée la peur du contact notamment sexuel. Nous sommes dans une période plus triste, plus soucieuse, moins entreprenante dans l'expérimentation personnelle et sociale. Et c'est peut-être aussi pour cela qu'on se tourne vers les années Beat avec une sorte de nostalgie. On les perçoit romantiques parce qu'elles étaient pleines d'espoir, espoir de changer la vie, le monde et les femmes beats partageaient ce  sentiment.

 

Certaines d'entre elles ont été aussi inspiratrices de la 'nouvelle sensibilité', de la 'nouvelle vision' qui les ont conduits sur le chemin de l'expérimentation, des tentatives, des excès parfois, et de ce souffle de liberté personnelle qui finit par secouer la jeunesse américaine. Tant Ginsberg que Burroughs savaient ce qu'ils devaient à Joan Vollmer Adam Burroughs, à son intelligence et à ses choix audacieux. Quand Ginsberg écrivait, disait « J'ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus »…Il décrivait essentiellement ses amis hommes et s'adressait d'ailleurs directement à eux – et à lui-même : « Sacré Peter sacré Allen sacré Solomon sacré Lucien sacré Kerouac sacré Huncke sacré Burroughs sacré Cassady »… mais Elise Cowen, qu'il avait connue à la fin des années 40 et à l'Université Columbia - dont il ne nous reste que les 83 poèmes que ses parents n'ont pas détruits - avait aussi fait un passage à l'hôpital Bellevue, avant de se jeter par la fenêtre du salon de ses parents à l'âge de 26 ans…

 

Si leurs appartenances familiales sont diverses, il est possible de les distinguer des écrivains beats par le fait que contrairement à eux, elles ne proviennent pas particulièrement d'ethnies minoritaires et/ou très pauvres. Elles venaient pour la plupart de familles conventionnelles plutôt aisées comme Hettie Jones ou Joyce Johnson qui tenaient à ce que leurs filles, souvent uniques, aient un bon niveau d'éducation. Et en effet, la plupart d'entre elles ont étudié dans les meilleurs collèges et universités. Préférant l'acquisition personnelle des connaissances, comme Janine Pommy Vega, elles étaient de grandes lectrices. Elles rejetaient généralement un certain intellectualisme ce qui conduisit nombre d'entre elles à choisir des artistes pour compagnons de vie ; pour Diane di Prima : Sheppard Powell, par exemple, pour ruth weiss : Paul Blake depuis 37 ans .

 

Surtout, elles ne supportaient pas l'esprit conventionnel de l'Amérique des années 50 et même 60. Elles étaient censées devenir des mères, cultivées certes, mais à condition de rester dans les rôles de spectatrices, lectrices, auditrices et non de devenir elles-mêmes actrices, créatrices, poètes ( horresco referens). Elles n'étaient censées quitter le giron familial que pour entrer dans le mariage. Et tout le monde savait que tout autre choix impliquait des rencontres, une vie sexuelle, peut-être l'expérience des drogues. Elles avaient entendu Howl,  le cri de Ginsberg, ressenti l'attrait des deux pôles qu'étaient Greenwich Village à New York et North Beach à San Francisco, elles avaient lu On the Road et entendu l'appel de la route ; le désir d'un ailleurs résonnait aussi pour elles. Elles ont quitté leur famille et abandonné un style de vie qui ne leur convenait pas, elles allaient vers les rencontres, les amitiés, les amours, mais se doutaient-elles qu'elles pouvaient aussi trouver la solitude et la précarité, avoir à faire face parfois à l'incompréhension, voire au rejet de leur famille ?

 

Ainsi, elles participèrent à la 'Révolution des sacs à dos'…Pour Diane di Prima, ce fut la vie avec enfants, Zen et poèmes d'un bout à l'autre de l'Amérique dans son bus Volkswagen, pour Anne Waldman, la plus jeune, ce fut d'abord l'axe New York – San Francisco, puis, la Grèce, l'Egypte, l'Asie. Elles ont  voyagé, beaucoup même, et voyagent encore : en Amérique du nord et du sud, en Europe, en Orient, les destinations étant les mêmes que celles des écrivains beats, mais sans eux, à quelques exceptions près : Joanne Kyger est partie au Japon avec Snyder. Même Carolyn Cassady qui avait désespérément poursuivi un rêve de famille 'normale' avec Neal, a fini par partir : à 60 ans, pour Londres, et pour s'y fixer…

 

Dans les années 50 et 60, elles sont plutôt restées dans l'ombre, observatrices,  travailleuses, certaines plus sobres. À l'exception de Diane di Prima, elles ont écrit plus tard qu'eux, étaient d'ailleurs pour la plupart de dix à quinze ans plus jeunes qu'eux. Elles ont joué et jouent encore un rôle majeur dans l'héritage de la Beat Generation. Elles sont nombreuses, après les années de 'Love and Rage', comme dit Lawrence Ferlinghetti, à  en être les archivistes, comme Eileen pour Bob Kaufman. De plus, elles ont assuré ou assurent encore des tâches d'enseignement : Diane di Prima à San Francisco, les traditions spirituelles orientales, Hettie Jones à New York auprès de divers groupes de déshérités, Janine Pommy Vega, en anglais et en espagnol, dans plusieurs universités et dans des prisons, Anne Waldman qui fonda, en 1974, avec Ginsberg, la 'Jack Kerouac School of Disembodied Poetics' à l'Université Naropa à Boulder au Colorado.

 

Il faut noter le rôle tout particulier qu'a joué et joue encore City Lights, avec la publication notamment de 'Poems to Fernando' de Janine Pommy Vega en 1968, les 'Revolutionary Letters' de Diane di Prima en 1971, à nouveau en 2004, 'Fast Speaking Woman' d' Anne Waldman en 1975, et celui, d'encouragement de Philip Whalen qui n'accordait pas d'importance à ce qui était 'bien' ou pas, l'essentiel étant de s'exprimer, vaille que vaille…Kenneth Rexroth manifesta sa sympathie et son appréciation à Diane di Prima. Les femmes beats étaient d'ailleurs aussi proches des poètes de Black Mountain College que du cercle beat proprement dit. Parmi leurs amis, on comptait, outre Michael McClure, Robert Duncan, David Meltzer et Lew Welch qui étaient davantage à l'écoute de ce qu'elles faisaient. Privilégiés : l'intuitif, la perception immédiate, la pratique du Zen.

 

A partir des années 90, on a vu se renouveler l'intérêt pour la Beat Generation, doublé d'un intérêt pour celles qui furent leurs compagnes, leurs femmes, leurs amies. En témoigne le rassemblement de 1996 à San Francisco   'The Beat Chicks' où elles se sont retrouvées et celui de  New York lors de la 'Beatfest 2002' : 'Beat Chicks Live'. Depuis les années 50 et 60, elles avaient acquis davantage de confiance en elles et avaient, elles aussi, fait un chemin littéraire, étaient devenues, à part entière, des actrices et créatrices de la Beat Generation. Le cercle beat ne les avaient acceptées que périphériquement malgré leur travail et leurs réalisations. Hettie Jones avait pourtant lancé Yugen et Totem Press avec LeRoi Jones. Selon Gregory Corso, 'le cercle beat n'offrait pas un endroit de bienvenue pour leur travail mais il offrait un refuge par rapport à la tradition'. La seule qui réussit à s'imposer, en tant que Beat, et à qui Ginsberg reconnaissait une puissance créatrice comparable à la leur fut Diane di Prima. Quant à Anne Waldman, elle fut aussi bien acceptée mais elle était plus jeune et venait plus tard.

 

Sur le plan littéraire, et pour rester dans le domaine poétique, nombreux sont leurs traits communs, leurs inspirations et influences communes : l'intérêt pour le jazz, capital pour Hettie Jones et qui, pour ruth weiss, ne se démentit jamais ; pour le bouddhisme : Diane di Prima, Joanne Kyger, Lenore Kandel, Anne Waldman… garant d'un esprit ouvert, d'une conscience à approfondir, d'une attitude de recherche, d'un goût pour la sagesse, la beauté, le concret, du rejet d'une attitude matérialiste. Leurs poèmes en étaient l'expression. Un souffle, des mots venus spontanément, une adéquation au réel, à la perception immédiate.

 

Si Carolyn Cassady récuse le terme de féministe, Diane di Prima, Anne Waldman s'affirment clairement comme telles et ruth weiss fait explicitement référence à Virginia Woolf. Leur engagement est de la même nature que celui des écrivains beats : sociétal et anti-guerre plutôt que strictement politique. Mais il y eut un domaine où elles firent partie de 'la seule révolution en marche à cette époque-là' comme disait le journaliste Bruce Cook : l'écriture beat avait fait entrer la vie privée dans le langage public. Ce qui est particulièrement vrai de leur écriture. Elles écrivent sans complexes, de manière tout à fait libre et aucun sujet n'est tabou. Il suffit de donner l'exemple du livre de Lenore Kandel 'The Love Book' qui la mena, avec City Lights, en justice, pour n'avoir de suite que la célébrité…mais aussi celui du travail de Nancy Joyce Peters, poète surréaliste.

 
Les écrivains beats appartiennent définitivement au passé. Les femmes de la Beat Generation appartiennent au présent. Elles sont nos contemporaines, elles sont devenues des femmes d'influence dans notre monde. Nancy Joyce Peters est éditrice-en-chef  à City Lights qu'elle détient en partie. Elles participent à des colloques, à des conférences, elles voyagent, elles continuent à écrire, elles enseignent, elles publient, bref, elles continuent à vivre…

Jacqueline Starer

Cet article a été publié, sous une forme plus brève, dans Le Journal des Poètes n°2 de 2004 (avril, mai, juin 2004) (Bruxelles)

        







LA BEAT-GENERATION EN FRANCE

Sans s'attarder sur le "mouvement Hippy"qui ne fut qu'un intermède médiatisé, et très superficiellement, du mouvement Beat, on pourrait citer un certain nombre de "frères" qui s'inscrivirent d'emblée, par leur vécu de l'instant et leur amitié, dans cet esprit : le poète Daniel Biga ("Oiseaux Mohicans", "Kilroy Was Here"Ed. de St.Germain des Prés.1969 et 72, "Né Nu" Ed.du Cherche Midi 1984) également peintre, qui déclarait: "Quand on est poète, on n'est jamais complètement fichu!". Il participe lui aussi à un nombre considérable de revues "axées sur le réalisme quotidien, le désir de coller à son temps, partagé entre fascination et répulsion" de 68 à 75. Il rencontre Ginsberg, Burroughs, Pélieu, et est aussi un fan de jazz ; l'écrivain Charles Duits qui a connu le Surréalisme aux USA dans les années 40, écrit "Le Pays de l'éclairement" publié en 67, qui retrace son expérience du peyotl à la fin des années 50. Ses dessins et sa vie au Quartier Latin en font souvent un compagnon des Beats et des Hippies. Au début des années 70, le petit éditeur de poésie: José Millas-Martin se montre accueillant envers les poètes Beat parisiens, et publiera dans sa revue: "Périmêtre": Daniel Giraud, Paul Roland, Thé Lesoualc'h, Alain Bogaerts, Nicole Stenger, André Laude... mais surtout: Guy Benoit qui va être à son tour le créateur d'une revue poétique sans précédent, assurant la continuité de l'esprit Beat : "Mai Hors Saison". On y retrouvera non seulement les poètes de "Périmêtre" mais Guy s'attachera à sortir de l'ombre des aînés mal connus tels Armand Robin, Paul Chaulot , Malcolm de Chazal, Charles Juliet, Jean Carteret, Paul Valet, ainsi que des Beats jusqu'alors "obscurs" comme Paul Chamberland (Quebec), l'admirable Nanao Sakaki (Japon, cité par Gary Snyder) qui vivant le plus possible au contact de la nature, mais se rendant aussi comme tout le monde au supermarché "chercher des arêtes de poissons", s'insurge entre autres "produits lamentables" contre l'existence du papier hygiénique."Dans un ruisseau d'eau claire, en expédiant ma vieille nourriture, je nettoie le derrière à l'eau pure" . "Pour voyager léger, dit-il ailleurs, pourquoi ne laisserais-tu pas ton crâne ici ?". Après la capitulation du Japon,(Seconde Guerre Mondiale) où Nanao, opérateur de radar féru de lecture parfois très critique envers l'armée, assista aux soirées d'adieu données en l'honneur des jeunes kamikazes qui partaient mourir le lendemain matin, et identifia sur son radar le B.29 qui allait lâcher sa bombe sur Nagasaki, Nanao se fit: "érudit vagabond et artiste intinérant", et comme Thoreau, à titre non officiel. Quinze années durant, il parcourut le pays, lisant énormément, toutes sortes de livres, en anglais, en langues européennes, en chinois classique. Ses premiers poêmes paraîtront dans les petites revues de la communauté très vivante d'"intellectuels à moitié hors-la-loi" du quartier de Skinjuku, à Tokyo (où se rendit précisémment Théo Lesoualc'h). Il rencontre Allen Ginsberg de passage à Kyoto durant les années 60 et entretient une correspondance assidue avec les Beats. A la fin des années 60, il fonde une communauté agricole ("l'Ashram des Banyans") sans véritables règles, dans une île, puis se rend aux States en 69, explorant en pantalon taillé en short et muni de son seul sac-à-dos, les montagnes et les déserts de l'Ouest. Il visite ensuite l'Europe, la Chine, l'Australie, et retourne au Japon. Gary Snyder le situe "dans la ligne directe de Tchouang-Tseu, le plus percutant des taoïstes. Vous pouvez mettre ses poêmes dans vos chaussures et faire plus de mille kilomètres à pieds !". Guy Benoit se fait donc aussi éditeur (empiètant régulièrement sur son salaire de gardien de nuit) de splendides petits livres (dont: "Casse le miroir" de Sakaki. Ed.Mai Hors Saison,1990) : inédits de Paul Valet, entretiens avec Carteret, Poême de Dominique Labarrière en hommage à Chet Baker, etc...Il publie les poêmes de la routarde Simone Rasoarilalao, auteur de: "Sentinoirelle", de "Malagasy" qui raconte son voyage en Afrique. Simone expulsée de son pays (Madagascar) où elle enseignait la litérrature en ayant inclu dans son programme les poètes Beat, fuira aussi la France à cause du racisme ambiant, s'installant au Japon où elle est très vite devenue ceinture noire de Karaté, le diplôme (déjà obtenu) en France la faisant plutôt rire. Elle voyage énormément depuis, à travers le monde, pélerinage aux lieux marqués par l'esclavagisme de ses ancêtres, Afrique, Brésil... et dans des endroits comme les Iles Solomon, le Nicaragua, le Bhoutan, etc... en compagnie de son ami Hideo. Benoit publie aussi Francis Giauque, poète méconnu, qui s'est suicidé en 65 après avoir connu plusieurs fois d'affilée l'hôpital psychiatrique, le québequois: Norman Bourque, proche d'Alan Watts dans sa démarche, José Galdo, Marc Villard, Francis Guibert... et un "Spécial Théo Lesoualc'h" dont la rencontre avec "Mai Hors Saison" fera date. Selon Jean-Michel Varenne: "Lesoualc'h, l'irréductible (...) à l'image du granit et des algues, qui est en soi une dénonciation implicite de toutes les impostures. Jamais on ne le vit s'afficher, flagorner à droite et à gauche. Et pourtant, ses livres sont lus, salués, publiés pour la plupart sous la houlet-te de Nadeau. L'espace ouvert par des exigences semblables se révèle étonnamment bienvenu". Benoit édite parallèlement le petit recueil: "Premier geste avant l'aube"qui rassemble les aphorismes venus spontanément à Théo aux petites heures du matin. "Aujourd'hui où le mot d'ordre est communication, je ne crois plus qu'à cette plongée-noyade qui retourne la pupille" Théo Lesoualc'h ("Premier geste d'avant l'aube").









Association des Amis du Club des Poètes
Bob Kaufman par Anne Mauger


 Voyageur, vagabond du coeur,
En route pour un million de minuits, noirs, noirs
Voyageur, vagabond des mondes d'étoiles,
En route pour un millions de demains noirs, noirs,
Cherchez et trouvez les enfants d'Hiroshima
Ramenez-les, ramenez-les.


Pour Eileen

Dors, petite une, dors pour moi
Dors, petite une, dors pour moi
Dors du profond sommeil de l'amour
Tu es aimée, éveillée ou rêvant
Tu es aimée.

Les vents dansants chanteront pour toi
Les anciens dieux prieront pour toi
Un pauvre poète perdu t'aimera
Comme les étoiles apparaîtront
Dans les cieux
Sombres.

 
    On sait peu de choses de lui. Est-ce qu'il a voulu fuir le chaos familial? Une maman catholique d'origine martiniquaise qui tient absolument à le conduire à la messe, un père juif allemand qui l'emmène à la synagogue, 13 frères et soeurs, une famille pauvre sans doute, si l'on peut imaginer les difficultés d'un enfant de famille immigrée, surtout lorsqu'il a la peau sombre et qu'il est l'arrière petit-fils d'une esclave, dans l'Amérique ségrégationniste de la première moitié du XXème siècle. Il part en mer à l'âge de 13 ans et pendant 20 ans, au service de la marine marchande, il fera 9 fois le tour du monde, connaîtra 4 naufrages et perdra près de la moitié de sa capacité auditive.
A bord, il sera initié à la poésie par un camarade d'équipage. Quand il revient sur le plancher des vaches, il décide de reprendre ses études et s'inscrit à l'Ecole de Recherche Sociale de New York. C'est à cette époque qu'il se lie d'amitié avec Ginsberg et Burroughs, puis Ferlinghetti, trois des têtes de file de la Beat génération, ce mouvement de poètes réfractaires qui récusent les rêves de l'Amérique blanche qui gagne en opprimant. Il rencontre aussi Eileen, sa femme, qui fut son pygmalion puisqu'elle ne cessera jamais de l'encourager à écrire, même après leur séparation, et pour laquelle il nourrira une constante tendresse. De plus en plus, il laisse crépiter les battements de son coeur sur le papier et fait résonner la feuille vierge comme un percussioniste de jazz. Les battements du coeur, les battements des baguettes du batteur sur les caisses de son instrument, les battements du chaos du monde dans l'esprit de Bob Kaufman, poète qui hésite à écrire et improvise, comme un musicien de jazz. Car le chaos du monde résonne dans la tête de Bob Kaufman, les massacres nazis, la bombe atomique sur Hiroshima, la misère. Il clame ses poèmes dans les cafés et dans les bars, il fustige la société contemporaine dans un déluge de mots syncopé sans même vouloir laisser de traces, comme si le temps n'était plus à la littérature, mais à une lutte sans merci ni espoir. Il s'abime dans la drogue, connaît la prison, veut continuer à parler, puis quand les mots s'avèrent définitivement impuissants, il se tait. D'abord en 1963 où, suite à l'assassinat de Kennedy, il fait voeu de silence pendant dix années. Ensuite à partir de 1978, où, traqué par la police, asphyxié par l'angoisse, il cesse d'écrire jusqu'à sa mort en 1986, à San Francisco.
Il a été salué très tôt en France et en Angleterre comme un des plus fulgurants et authentiques poètes de la "Beat Generation". Un de ces poètes qui, comme Rimbaud, se sont peu souciés de laisser après leur mort, une oeuvre, ce qui les rend mystérieux, inaccessibles et donc inépuisables.












"Je comparerai", dit Baudelaire dans Du vin et du haschisch (1851), "ces deux moyens artificiels, par lesquels l'homme exaspérant sa personnalité crée, pour ainsi dire, en lui une sorte de divinité.". À peine dix ans plus tard, dans Les Paradis artificiels, la perspective a changé : plus de trace du problème social que pose la consommation de drogues.
Depuis ce texte datant de 1860, l'incursion de la drogue dans l'art n'a cessé de se développer. La description de la jeunesse désabusée, des vies brisées, d'agonies dérisoires, de la lente descente aux enfers par la drogue, est aujourd'hui devenu un thème récurent, à la mode.
De cette description de la tragique destinée humaine de Baudelaire au XIXème siècle jusqu'à celle plus terrifiante, macabre et comique de Burroughs du " Festin Nu ", c'est toute une page d'histoire qui nous est révélé, c'est la partie habituellement cachée qui nous est offerte.
L'étude de l'évolution de cette retranscription des bas-fonds, de la vie de bohème nous permet de découvrir celle de nos moeurs, de notre vision de la drogue et de ses effets...


Charles Baudelaire commence, en 1839, à fréquenter la bohème parisienne et à écrire. Sa vie dissipée (sa liaison avec une métisse nommée Jeanne Duval, son utilisation l'opium et du haschisch, sa tentative de suicide) va être en quelque sorte le point de départ de la littérature " hallucinogène ". Loin de se montrer un apologiste du haschisch considéré comme consolation, il décrit avec précision l'action physique et psychique du produit consommé. Il ne cache rien des "voluptés" ni des "tortures" de l'opium. Le titre de Paradis artificiels montre qu'il n'est pas dupe du caractère illusoire et dérisoire de ce paradis.
Avant lui, quelques auteurs avaient déjà écrit sur la drogue notamment Thomas de Quincey, toxicomane involontaire (l'opium lui étant fournit comme thérapeutique), qui avec son livre intitulée Confessions d'un opiomane anglais (1821), a été un peu l'inspirateur de Baudelaire.
Il y avait également eu le mouvement haschischine des premiers romantiques ( avec notamment Musset en 1828). Mais Baudelaire semble avoir été le véritable déclencheur d'une telle littérature.

De la fin du XIXème siècle jusqu'à la première guerre mondiale, la morphine, l'éther, et l'opium ont constitués les trois éléments quasi obligés de la panoplie "décadente". Ils ont collé à la peau de nombreux artistes et ont désignés clairement leur marginalité. La drogue est mondaine, elle est en partie dû à l'exotisme colonial. Le mouvement dandy aspirationnel et spirituel constitue un mouvement de refus et de révolte qui est la base même de la démarche artistique du romantisme.

Les auteurs russes traitants de ce sujet ne manquent pas au début du siècle. Il y a tout d'abord Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) qui dans Morphine décrit son épisode de morphinomanie en 1917 en utilisant la progressive intoxication d'un docteur par la morphine. Il y a également Aguéev qui dans Roman avec cocaïne décrit l'histoire de Vadim, lycéen dominateur et amoureux qui apprend à ses dépends la confusion des sentiments et qui découvre la cocaïne. Dans tous les romans de Vladimir Nabokov (1899-1977) les personnages ont perdu leurs racines ; ils n'ont ni parents ni patrie et évoluent dans une société irréelle, coupée de tout. Pas de nostalgie morbide, cependant, mais une souffrance lancinante qui se confond avec le souvenir d'une femme aimée, comme dans Machenka. La reprise du roman Lolita de Nabokov par Stanley Kubrick fit d'ailleurs scandale.
Chez tous ces auteurs, c'est l'esprit de contestation qui prédomine et qui conduit leurs héro(ïne)s à s'adonner aux drogues.

Aux Etats-Unis au début du siècle vont apparaître dans cette nation naissante des écrivains qui vont révolutionner les moeurs et qui vont donner plus tard vie au mouvement de la Beat-Generation. Ernest Hemingway fut l'un des plus célèbres contestataires. Considéré comme faisant partie de la génération perdue (c'est la génération américaine jetée dans la Première Guerre mondiale, sacrifiée en quelque sorte aussi bien moralement que physiquement, car les survivants en étaient souvent revenus terriblement désabusés), son style au début fut plutôt un scepticisme négateur et profondément désespéré. Il remit en question toutes les valeurs morales et les vertus traditionnelles et exprima avant tout un grand désarroi et un immense désenchantement.
Il y a notamment Henry Miller qui a longtemps été considéré comme le principal instigateur de la révolution sexuelle qui a bouleversé l'Amérique et du même coup le monde occidental. Idée que l'auteur a récusée presque totalement. Il est certain qu'il a toujours combattu le puritanisme anglo-saxon avec vigueur, pour ne pas dire avec férocité ; il est également certain qu'il s'est plu à employer tous les mots interdits, ces mots absolument tabous dans les pays de langue anglaise : mais il ne s'agit là pour lui que d'un élément, d'un détail dans son combat pour une plus grande liberté, dans son combat contre l'hypocrisie bourgeoise qui écrase l'individu et l'empêche de s'épanouir pleinement. Ses livres comme Tropique du Capricorne (1939) furent interdits longtemps aux Etats-Unis.
Il y a également John Fante qui par sa littérature contestataire et ses histoires de loyer qu'on ne peut pas payer, de bistrots minables de Los Angeles inspirera Charles Bukowski dans les années 1960.

Entre 1948 et 1956, un jeune écrivain, Jack Kerouac(il a alors 26 ans), écrit un livre qui va révolutionner la culture américaine : Sur la Route. C'est le livre clé de la Beat- Generation. Sur la Route est le récit des errances de l'auteur (Jack Kerouac porte le pseudonyme de Sal Paradise dans ce livre) dans les étendues américaines; voyageant en auto-stop, logeant chez qui l'accepte, partageant femmes et alcool avec des amis de rencontre, Kerouac s'abandonne à la loi du hasard, à la recherche d'une fraternité réelle entre les gens. Le récit est le compte rendu de cette quête avec ses moments d'euphorie, mais aussi ses passages à vide, ses instants nuls, ses échecs. Kerouac rend parfaitement dans ses ouvrages la nostalgie des grands espaces. Il qualifiera sa génération de génération foutue (en rapport avec la génération perdue de la première guerre mondiale). Lorsque Sur la Route fut édité en 1957, du jour au lendemain, l'Amérique fut pleine de beatnicks, adolescents déguisés en clochards crasseux, cheveux longs et nu-pieds, trouvant des extases mystiques au fond de piaules grouillantes de cancrelats.
Le mouvement de la Beat Generation est né de la rencontre en 1943-44 entre Jack Kerouac (1922-1969), Allen Ginsberg (1926-1997) et William Burroughs (1914-1997). Ce trio fréquente le monde des paumés et des drogués de Times Square, se frotte à la petite pègre et découvre le jazz de Harlem.
Allen Ginsberg fut, grâce à la lecture de ses poèmes : Howl and other poems, le prophète de cette génération de beatnicks dont Kerouac décriait le mouvement qu'il avait crée (pour lui ce mouvement faisait trop de bruit). L'histoire de sa poésie, c'est l'histoire de son aliénation et de ses tentatives pour trouver une voie de sortie. La première voie qui s'offrait était celle de la drogue (la seconde partie de Howl a été écrite sous l'influence du peyotl, cactus hallucinogène mexicain). Ginsberg utilise les drogues, pour explorer certains modes de conscience. Pour lui, " la marijuana est un outil politique ", un antidote contre " la merde officielle " (official dope ).
William Burroughs, quand à lui, va bouleverser l'establishment américain lorsqu'il publie son premier roman en 1953 : Junky. Il y raconte son expérience à New York après la guerre, à La Nouvelle-Orléans en 1949 et au Mexique en 1950, et veut en faire la " confession d'un drogué non repenti ". Il décrit la logique impitoyable de la drogue et le bouleversement auquel elle soumet la perception. Ses oeuvres suivantes et notamment le Festin Nu continueront dans ce style de délire poético-scientifique considéré comme obscène et dérangeant.
Ce mouvement contestataire qui ne pardonnait pas à Baudelaire d'avoir qualifié d' "artificiels" ses paradis, se termina peu après la mort de Kerouac en 1969 avec le Woodstock Festival.)

En France, dans les années 50-60, Henri Michaux consacre la dernière partie de son oeuvre à l'exploration de l'univers prodigieux que lui a révélé l'usage de drogues comme l'opium, le haschich, le L.S.D. et surtout la mescaline. Il montre que le drogué fait l'expérience de l'infini, mais aussi qu'il existe deux catégories, deux modalités de l'infini, dont l'une est le mal absolu et l'autre le bien absolu. Les titres des ouvrages qui décrivent les effets de la drogue : Misérable Miracle (1956), L'Infini turbulent (1957), Connaissance par les gouffres (1961), rendent compte du caractère essentiel de l'hallucination par le haschich ou de l'ivresse mescalinienne, qui est l'aliénation. Le drogué, comme le fou, est délogé de ses positions, chassé de lui-même, pris dans un " mécanisme d'infinité ". Son oeuvre est un mélange de documents bruts, de réflexions critiques et l'assimilations poétiques

Aux Etats-Unis, les années 60 virent apparaître Charles Bukowski, célèbre écrivain dont le style est nettement influencé par les écrivains de la Beat-Generation, à tel point qu'il est parfois considéré comme appartenant à la seconde vague de ce mouvement. Mais Bukowski puisa aussi la matière de ses livres dans sa propre existence : il décrit ses débuts difficiles, son alcoolisme, ses bagarres d'ivrognes. Ses personnages, à son image, sont des êtres désespérés, susceptibles d'accomplir à n'importe quel moment les actes les plus absurdes et les plus violents.
Un peu plus tard arriva Henry Selby Jr, lui aussi écrivain contestataire qui dans Last Exit To Brooklyn (1964) décrivait " la violence qui déchire une société sans amour mais ivre de sexualité ". Ce livre a imposé d'emblée Selby parmi les auteurs majeurs de la seconde moitié de ce siècle. D'autres oeuvres ont suivi : la Geôle, le Démon, Retour à Brooklyn. Henry Selby Jr est un peu considéré comme le Céline américain acharné à nous livrer la vision apocalyptique d'un rêve devenu cauchemar où la solitude, la misère et l'angoisse se conjuguent comme pour nous plonger le lecteur dans ce qui n'est peut-être que le reflet de notre propre existence. La drogue tient là aussi un rôle important dans ses oeuvres, Retour à Brooklyn (1978) à raconte par exemple la descente aux enfers de trois adolescents pour qui se piquer est devenu une nécessité et dont la recherche d'une veine " potentielle " constitue leur but le plus important.
C'est également dans les années 60-70 que fut édité Basketball Diaries, l'oeuvre majeure de l'américain Jim Carroll, livre culte de l'underground new-yorkais. Ce journal est le portrait décapant d'une ville impitoyable, vue par les yeux fascinés d'un jeune sauvage urbain, et un manuel de la révolte adolescente. La star du basket arpente les trottoirs de New York, se défonce, racole, vole, ... à la recherche d'une pureté hors d'atteinte.

Enfin dans les années 80-90, trois écrivains américains contestataires majeurs apparurent. Le premier, Bret Easton Ellis, véritable référence grâce à deux de ses livres : Moins Que Zéro et L'attraction. L'attraction décrit une descente aux enfers dans une université. " Les héros, des étudiants issus d'une bourgeoisie typée, trempent, d'une dérive à l'autre, dans les illusions du sexe et de la drogue. Cette génération peinte en négatif par Bret Easton Ellis montre les impasses des désirs, les urgences existentielles et les manques. " (Patrick Amine, Art Press). L'écriture est sobre, brute et rapide. " La phraséologie de cette décennie contient à elle seule toute une micro-histoire, une langue ".
Le second, Denis Johnson présente une certaine jeunesse américaine hantée par la violence et la drogue.
Le troisième, Douglas Coupland, décrit la génération née entre 1960 et 1970, génération qu'il appelle Génération X. Il décrit dans le livre du même nom, à l'aide d'une fiction reality-show, la rencontre de trois personnages qui se croisent dans les bars de Palm Springs. " Par bien des aspects, la tendresse mêlée à la révolte, le portrait d'une classe d'âge - ce roman rappelle L'Attrape-Coeur ou Moins Que Zéro "


Cette petit histoire de la littérature " hallucinogène " et contestataire n'est bien sûr pas exhaustive. Elle permet cependant de cerner l'évolution et les différentes retranscription de la vie des junkies, de celles d'une jeunesse désabusée (génération perdue, génération foutue, génération X). Aujourd'hui, le sujet est même un quasi phénomène de mode. Des films à l'idéologie ambigüe (apologie ou dénonciation de la drogue) font recette (Trainspotting de , Pulp Fiction de Quentin Tarantino, Naked de William Leigh, Le Festin Nu de David Cronenberg...). Dans le milieu de la mode, les journaux présentent des mannequins à la pâleur extrême, amaigries, maquillés comme si ils/elles venaient de faire une overdose.
La réalité brute, insoutenable, sans façade qui nous est présentée aujourd'hui est bien loin des proses poétiques de Baudelaire et cette réalité va sans doute devenir encore plus brute et terrifiant si cette évolution continue.

" When I'm rushing on my run. And I feel like Jesus' Son... "
" Quand je me fixe et que je flashe. Je me sens comme le fils de Jésus... "
(Lou Reed, " Heroin ")

Yoann

































31/10/2010
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