Alain YVER

Alain YVER

BENEDIKT TASCHEN

BENEDIKT TASCHEN




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Benedikt Taschen est un éditeur allemand, né le 10 février 1961 à Cologne. Il est principalement connu pour avoir fondé la maison d'édition Taschen Verlag en 1980.

Dernier né d'une famille de cinq enfants, il collectionne à partir de l'âge de 12 ans tous les objets liés au dessinateur Carl Barks et découvre le commerce en achetant et revendant des doubles.

Dès avant 20 ans, il ouvre Taschen Comics à Cologne, une librairie de bandes dessinées de collection. En 1980, il commence la vente et la réimpression d'œuvres de René Magritte.

En 1985, il publie une monographie sur Pablo Picasso dont la particularité tient au prix : beaucoup moins cher que les livres d'art de l'époque. Ces monographies assurent le succès des éditions Taschen depuis lors.








Benedikt Taschen: éditeur XXL

 En rendant accessibles les livres d’art au grand public, le patron allemand a fait de ses éditions un succès mondial. Entretien avec
un passionné.

Un entretien avec Marion Mertens - Paris Match

Paris Match. Taschen fête ses 30 ans. Vous passez pourtant toujours pour le bad boy des livres. Vous sentez-vous enfin accepté par l'establishment de l’édition ?
Benedikt Taschen. Après toutes ces années, les gens du métier ont fini par s'habituer à nous. Nous avons dû travailler deux fois plus pour nous imposer. Aujourd'hui, ce qui compte vraiment pour moi, c'est qu'il y a une ou deux générations de passionnés qui ont grandi avec mes livres. Cela me paraît d'autant plus bizarre qu'au fond je me sens encore comme un petit garçon avec une approche et un ?enthousiasme d'enfant sur la vie.

Que répondez-vous à ceux qui s'émeuvent que votre maison propose un catalogue mêlant peinture, photographie, BD et sexe ?
Je ne vois pas le problème. Pour moi, tous les livres font partie d'une même famille, la mienne. J'aime les fabriquer, tous, et j'y mets la même passion et le même soin. J'aime offrir cette variété de choix.

Commercialement, vous ne vous êtes pas trompé puisque le grand livre du pénis ou celui consacré aux seins sont des best-sellers.
Effectivement ce sont deux des grands succès des dix dernières années. Nous sortons une version 3D en 2011. Ces albums se vendent bien parce qu'ils ont l'air respectables et ont été conçus avec le même professionnalisme qu'un livre d'art. Vous ne vous sentez pas idiot quand vous l'achetez.

C'est ça, l'esprit Taschen ?
Il ne faut jamais sous-estimer la connaissance que quelqu'un peut avoir d'un sujet. Nos livres ont du succès car nos lecteurs voient que leur passion, quelle qu'elle soit, y est prise au sérieux. Nous faisons de cette exigence la base de notre travail, que le livre soit vendu 10 euros ou 10 000 euros.

Parmi ceux que vous avez publiés, lesquels préférez-vous ?
J'en ai une vingtaine. Je pense au tout premier, bien sûr, l'album de BD érotique avec l'héroïne américaine Sally Forth. Il y a ensuite le “Picasso” sorti en 1985 et traduit dans 25 langues. Et puis, bien sûr, “Sumo” d'Helmut Newton, le fameux livre monument le plus cher du monde. Son succès nous a ouvert le marché des livres très onéreux que nous avons conservé ensuite.

Le succès de "Sumo" vous a boosté ?
Oui, sur le plan financier, bien sûr, mais son succès a fait beaucoup aussi pour notre renommée. Nous avons séduit toute une clientèle de collectionneurs, dans la grande tradition du XVIIIe et du XIXe siècle. Ce qui, à l'heure du numérique, vous l'avouerez, était un joli clin d'œil au passé.

Vous avez plusieurs casquettes : celles de créateur, manager d'équipe et gérant. Comment partagez-vous votre temps ?
J'essaie de créer les trois quarts de mon temps. J'ai une garde rapprochée d'une dizaine de personnes passionnées et brillantes avec qui je travaille entre l'Allemagne et les Etats-Unis. Je tente de recruter la meilleure équipe sur chaque nouveau projet et de suivre son travail sur les deux ou trois ans que dure la gestation d'un livre. Je ne trouve pas que créer et gérer soient antinomiques. Si nos livres ne se vendaient pas, cela voudrait dire que nous n'avons pas bien travaillé. On ne pourrait pas en vouloir au public de ne pas nous avoir suivis !

A qui appartient Taschen ?
A moi, à 100 %, et je souhaite garder cette indépendance pour être mon propre maître à bord.

Comment choisissez-vous vos thèmes ?
Nous étudions bien sûr le marché. Les livres d'art représentent environ 30 % de notre production. Le reste, comme l'architecture, la photo, la décoration, le sexe, le voyage, à peu près 10 % chacun. Je ne peux pas éditer un livre s'il ne me passionne pas, même si je sais qu'il pourrait être rentable. Je fonctionne au coup de cœur.

Comme avec le photographe David LaChapelle ?
Oui, j'ai rencontré David il y a quinze ans et c'est devenu un très bon ami. Depuis on travaille ensemble. Pareil pour Mario Testino que j'ai vu cet été à Ibiza. J'ai mis des années à réussir à publier Sebastião Salgado que je considère comme un génie. Cela avait été pareil pour Helmut Newton. Faire un livre avec un auteur, pour moi, c'est comme un mariage. On parie sur du long terme, pas sur une histoire d'un soir !

Comment gérez-vous ces artistes aux ego parfois surdimensionnés ?
Notre vrai plus est notre capacité d'adaptation au talent. Je choisis des gens en qui ces grands créateurs ont confiance pour collaborer à leur livre. Les artistes deviennent difficiles quand ils sont incompris. S'ils sentent que nous sommes disponibles et à l'écoute de leurs besoins, alors ça marche tout seul.
 

"J'ai beaucoup d'admiration pour Hugh Hefner"

Même avec quelqu'un comme le très fantasque photographe aventurier Peter Beard ?
Il est génial. C'est un gentleman et un mec super. Nous étions ensemble à Cassis, début septembre. Cela fait vingt-deux ans que nous partageons des moments dingues.

Parlez-nous de Hugh Hefner, le patron de “Playboy”…
Je ne l'ai jamais vu habillé autrement qu'en pyjama ! Plus sérieusement, j'ai beaucoup d'admiration pour lui. En plus d'être un patron de presse recrutant les meilleurs écrivains et les plus grands photographes, il a eu un rôle fondamental dans la libération sexuelle des Américains durant la seconde partie du XXe siècle.

Y a-t-il des photographes que vous n'avez pas réussi à publier ?
Oui, bien sûr, mais pas tant que ça... Sans vouloir paraître vantard. Nous nous apprêtons à concrétiser un grand projet avec Annie Leibovitz pour un livre du genre de “Sumo”. Cela a pris quinze ou vingt ans avant d'y arriver. Dans ce métier, il faut persévérer. Il y a encore plein de gens avec qui je voudrais faire des livres, comme le photojournaliste de guerre James Nachtwey ou le peintre David Hockney.

Quels artistes ont compté pour vous ?
Helmut Newton a été pour moi un mentor. Il m'a présenté à des personnes extraordinaires. Billy Wilder, par exemple, dont nous ressortons un livre petit format sur “Certains l'aiment chaud”. Il était très humble et très généreux. On s'est rencontré quand je suis arrivé aux Etats-Unis en 1995 et nous nous sommes vus un jour sur deux jusqu'à sa mort. Comme Helmut Newton, il représente pour moi une sorte de chaînon manquant dans l'histoire allemande. Tous deux sont des juifs exilés. L'un émigre en Australie, l'autre aux Etats-Unis en 1938. Ils incarnent cette intelligentsia juive, ces gens cultivés et sophistiqués avec un esprit bohème qui ont disparu en laissant un grand vide jamais comblé. Je crois qu'ils avaient plaisir à échanger avec un Allemand de ma génération. Ils ont énormément compté pour moi. Quand j'ai eu l'occasion de publier un livre de photos de Leni Riefenstahl, je suis d'abord allé les voir. Helmut m'a dit qu'elle était sans aucun doute une des grandes photographes du XXe siècle, et sans aucun doute aussi une nazie. Billy a dit la même chose et conseillé bien sûr de faire le livre avec elle.

Vous vivez entre les Etats-Unis et l'Europe, vous sentez-vous plutôt américain ou européen ?
Ma femme est américaine. Je suis allemand. Mon plus jeune fils, Laszlo, qui a 10 mois, a les deux passeports. Je suis allemand par mes racines, mon éducation et certaines des valeurs inculquées dans mon enfance comme la discipline et la droiture. Mais je me sens comme un Gitan.

Vous avez déclaré avoir tout compris sur le capitalisme en lisant les albums de l'Oncle Picsou. La poignée de la porte d'entrée du siège de vos bureaux de Cologne est d'ailleurs une tête de Donald en bronze.
Le dessinateur Carl Barks était un véritable génie du dessin, avec un sens de la narration extraordinaire et une grande fantaisie. Il a inventé dans les années 1950 tout un univers reposant sur le capitalisme américain dont les héros sont des canards. Quand je suis arrivé en Amérique pour la première fois, tout me semblait très familier. J'avais tout appris de la société capitaliste avec les aventures de Donald Duck et cela m'a beaucoup servi par la suite !

Quel bilan tirez-vous de vos trente années dans l'édition ?
Que rien n'est jamais gagné. Ce n'est pas une science exacte, vous avez besoin de chance et de continuer à vous amuser.

Même après trente ans, on commet des erreurs ?
Oh oui ! Ce qui n'est pas une erreur aujourd'hui peut le devenir demain !









L'homme qui réinvente les beaux livres

L'ouvrage d'art à bon marché - de Picasso à Léonard de Vinci, en passant par l'architecture ou l'érotisme - fit sa fortune. Aujourd'hui, Benedikt Taschen se lance dans le très haut de gamme. Portrait d'un éditeur iconoclaste.
 
Tour Eiffel et gros seins. Voilà résumée - un peu abruptement - la politique éditoriale monumentale de la maison Taschen pour cet hiver 2006. Points communs des deux ouvrages stars de la saison, La tour de 300 mètres et The Big Book of Breasts (on admirera au passage l'emplacement ironique de l'adjectif «big» ...): la démesure et le raffinement. Deux ouvrages format «XXL» qui, pour les vingt-cinq ans de la maison, entérinent la deuxième révolution Taschen: après avoir fait exploser le marché du livre d'art par le bas en cassant les prix, l'éditeur l'attaque désormais par le haut, avec de magnifiques objets hors norme et coûteux.
La tour de 300 mètres est un cas d'école. Il y a quelques mois, Petra Lamers-Schütze, une des têtes chercheuses de la maison, tombe, chez un antiquaire londonien, sur un rarissime portfolio édité à 500 exemplaires par Gustave Eiffel en 1900. On y trouve, merveilleusement imprimés, tous les plans de son colosse d'acier. Un coup d'?il, et l'intuitif Benedikt Taschen, fondateur de la maison, dit banco. Les 53 centimètres de haut et 37 de large de l'original ne lui font pas peur. Grâce à un appareil numérique unique en Europe, situé à Tübingen, il est possible de reproduire l'ouvrage à l'identique. Pour réduire les coûts, le texte est édité en huit langues sur chaque page et son auteur, Bertrand Lemoine, payé au forfait. Résultat: 5 000 exemplaires d'un objet unique, inédit depuis plus d'un siècle sous cette forme, pour 99,99 euros. «Seulement», serait-on presque tenté d'ajouter à ce prix de quinzaine commerciale.
Attention, du haut de cette tour Eiffel, un quart de siècle d'édition vous contemple! Et l'empire Taschen ne cesse de s'étendre: après le magasin de Paris, à deux pas de l'Odéon - où l'on croise Mick Jagger, Eva Herzigova et Charlotte Gainsbourg -, forcément dessiné par Starck, un Taschen Store va bientôt ouvrir à New York. Une nouvelle filiale vient d'être créée à Hong-Kong. Et les millions de livres vendus chaque année génèrent une croissance à deux chiffres.
Pourtant, tout a commencé dans un modeste hangar de Cologne. Passionné de BD, fasciné par Carl Barks (créateur de Donald Duck), le jeune Benedikt, fils de médecins né en 1960, y vend des albums glanés ici ou là. A l'aube des années 1980, il fait un stage chez Futuropolis, un éditeur parisien hypercréatif, qui - tiens, tiens... - a fait exploser le format de la bande dessinée avec sa collection culte 30/40, des albums de 30 centimètres sur 40 signés Tardi ou Swarte. «Il nous a notamment aidés sur Le mur, un portfolio de Bilal», se souvient Etienne Robial, l'ancien patron de Futuro.
Mais son premier gros coup date de 1982. Benedikt Taschen rachète, un mark pièce, un lot de 40 000 monographies en anglais de Magritte, éditées par New American Library. Et les revend... 9,99 marks le volume. «Ceci est un homme d'affaires», aurait pu calligraphier le surréaliste belge. Des ouvrages d'art bon marché dans une langue universelle: toute la philosophie Taschen est déjà là. Suivent Dalí, Picasso (le best-seller), Lichtenstein, puis une collection d'architecture, les Hotel Books, un rayon érotique fourni, des rééditions malignes comme le Steve McQueen de William Claxton... Tous trilingues pour abaisser les coûts. Tirage de départ: entre 30 000 et 100 000 exemplaires.
La formule sera souvent copiée par la concurrence - qui, en retour, note que le compact 1000 Record Covers de l'éditeur allemand ressemblait furieusement à un Eugène Atget jadis édité par Hazan. Qu'importe, Taschen oblige ses très honorables concurrents à tirer drastiquement les prix vers le bas. «Il est inventif et a révolutionné la distribution: c'est un peu le McDo de l'édition, sourit Adam Biro, célèbre éditeur de beaux livres. Je me souviens être allé il y a quelques années de Paris à Budapest en voiture: dans chaque ville, en France, en Allemagne, en Tchéquie, en Hongrie, je suis tombé sur des livres Taschen dans la langue du pays. A côté, nous sommes de petits restaurateurs de cuisine traditionnelle.»
«Il a clairement démocratisé le beau livre, résume Jean-Jacques Baudouin-Gautier, le directeur général de la branche française. Sans jamais lancer la moindre étude de marché et en ne faisant confiance qu'à son instinct.» C'est peu dire que Benedikt Taschen détonne dans le milieu compassé du livre d'art. L'homme, qui rêvait de devenir comédien, n'hésite pas à poser pour le photographe Jean-Loup Sieff en compagnie de son ex-épouse Angelika nue - imagine-t-on Gaston Gallimard en faire autant? Il a accroché dans son bureau un immense Jeff Koons, ne se sépare jamais de son bouledogue Sans-Souci et passe la moitié de l'année sur les hauteurs d'Hollywood, dans sa Chemosphere, une incroyable habitation en forme de soucoupe volante signée Lautner et payée un million de dollars.
Chaque matin, il épluche à la loupe les chiffres de toutes les boutiques Taschen. Il décide de tout, convainc lui-même le boxeur Muhammad Ali de publier chez lui, peut passer des semaines sur la maquette du phénoménal Atlas Maior, un bijou de cartographie du XVIIe siècle. «Il revoit tout personnellement, témoigne Bertrand Lemoine. A peine deux jours après avoir envoyé ma préface de La tour de 300 mètres de Gustave Eiffel, j'avais reçu un message: "Monsieur Taschen a apprécié votre texte."»
L'insaisissable Allemand n'est jamais là où on l'attend. L'accuse-t-on d'être cheap, avec ses livres à 7 euros vendus chez Maxilivres? De faire du porno chic avec ses Girly Magazines et autres Tom of Finland? Il répond en lançant la collection Classics, bras armé de la deuxième révolution Taschen. Des ouvrages de 600 pages en format XXL, hauts de 44 centimètres et pesant bien leurs six ou sept kilos. «L'idée est de rendre de nouveau disponibles des chefs-d'?uvre souvent inaccessibles depuis des siècles, explique Petra Lamers-Schütze. Nous avons commencé avec les planches du cabinet de curiosités d'Albertus Seba et un atlas anatomique du XIXe siècle.» Mais le best-seller reste «le» Leonardo da Vinci, l'intégrale des dessins et peintures du génie italien.
Et puis il y a les lubies du patron, comme ce Some like it hot tout en longueur, édité suite à un coup de foudre amical pour Billy Wilder. Benedikt Taschen a toujours adoré les livres- objets hors norme. A l'occasion il en faisait éditer des séries numérotées qu'il offrait à une poignée d'amis. Découvrant que ces volumes s'arrachaient au marché noir, il décide de les commercialiser. Le premier de sa série sera Sumo de son ami Helmut Newton. Oh, trois fois rien, 30 kilos de photos livrés avec une table conçue par Starck. Tiré à 10 000 exemplaires en 1999, il est sur le point d'être épuisé, malgré son prix... 5 000 euros! «Plus c'est cher, mieux ça se vend», reconnaît sans détour Jean-Jacques Baudouin-Gautier. Alors, pourquoi s'arrêter en si bon chemin? Début 2007 paraîtra I'll be watching you, journal de tournée du groupe Police, signé par le guitariste Andy Summers. Mais la prochaine sensation sera un somptueux Peter Beard, recueil de collages photo, entre jet-set et guerriers massaïs, livré dans un coffre en bois. Compter 4 000 euros pour un des 250 premiers exemplaires, 1 500 pour les suivants. «Il est quasiment épuisé avant d'être imprimé», se réjouit-on chez Taschen. Dans le même temps, plus démocratiquement, Benedikt Taschen a sondé ses internautes pour savoir à quelles stars consacrer les premiers volumes d'une toute nouvelle collection, Movie Icons, 6,99 euros pièce. Ont été élus: Audrey Hepburn, Clint Eastwood et, bien sûr, Marilyn... «Taschen, c'est politique», aime à répéter Philippe Starck. Tendance aristo-révolutionnaire, alors?









Taschen ou le livre d'art pour tous

Phénomène En dix ans, le jeune éditeur allemand Benedikt Taschen a bouleversé le marché des beaux livres en l'inondant d'ouvrages bon marché. Et de qualité. Mais comment fait-il?

L'Hebdo;  1996-12-05
Taschen ou le livre d'art pour tous

Phénomène En dix ans, le jeune éditeur allemand Benedikt Taschen a bouleversé le marché des beaux livres en l'inondant d'ouvrages bon marché. Et de qualité. Mais comment fait-il?
 Mireille Descombes

La qualité à bas prix dans le livre d'art, Benedikt Taschen en a fait plus qu'un slogan: une réalité. Ce nom ne vous dit rien? Possible. Et pourtant, vous avez sûrement vu ses livres même si vous n'en avez jamais lu. Il se peut aussi que vous en possédiez sans le savoir. Publiés dans une vingtaine de langues, ses produits aujourd'hui sont partout. Dans les meilleures librairies comme dans les moins bonnes, chez les spécialistes du livre d'art comme chez les soldeurs.

Certains les groupent en famille, à l'entrée du magasin, avec quelques occasions. D'autres, moins accrocheurs, les dispersent dans les rayons. Marcel Weber, éditeur et libraire spécialisé dans les livres d'art à Genève, est de ceux-là: «On est bien obligé d'avoir leurs ouvrages. Ils attirent et c'est bien normal: leurs deux Picasso, par exemple, valent ensemble la moitié d'un Picasso classique.» Avec les années, même les récalcitrants comme Bernard Letu se sont laissé convaincre. «Il y a cinq ans, je l'aurais traité de parvenu du livre. Puis j'ai découvert que c'était bien fait, avec de bonnes reproductions et de bons textes. J'ai d'ailleurs vendu de ses livres à des gens très distingués», s'amuse le libraire genevois qui précise: «Ce n'est certes pas l'essentiel de mon chiffre d'affaires mais il me fait entrer du monde et me met en contact avec un public plus populaire.»

Dans les grandes librairies, même refrain: rapport qualité/prix, Taschen est imbattable. Les livres de l'éditeur allemand représentent ainsi «5 à 8% du chiffre d'affaires réalisé par les rayons beaux-arts» de Payot. Ce même Payot où, nous révèle le directeur commercial Jean-Noël Plantier, 8 à 10% du chiffre d'affaires proviennent des ventes de livres d'art. Le seul bémol surgit là où on l'attendait le moins, dans la bouche de Marcel Arnaud, acheteur des livres pour la Société Migros Suisse romande: «Nous travaillions beaucoup avec Taschen, et j'insiste sur l'imparfait car ce sont des ouvrages un peu en courbe descendante. Renoir, Dali, ça marchait très bien. Mais l'érotisme ou l'architecture, ce n'est plus notre métier. On n'est pas là pour vendre à 2% de la population. Ce produit qui, au départ, semblait très profilé grande surface intéresse et concerne aujourd'hui de plus en plus les libraires.»

Que de chemin parcouru, en effet, depuis le premier livre paru en 1985, un Dali à 10 francs (plus précisément 9,95 francs). Outre la collection des «Sexy Books» et sans parler des calendriers, des posters et des cartes postales, outre la Petite et la Grande Collection et à côté de livres sur la photographie, le design ou le tatouage, Taschen propose plusieurs catalogues raisonnés - dont une réédition actualisée d'un Monet coproduit avec le Wildenstein Institute - et lance une encyclopédie de l'architecture mondiale en 40 volumes (lire encadré). Physiquement, les Taschen se déclinent donc aujourd'hui à la façon des champignons de la chanson: il y en a des petits gros, des grands, des maigres, des tout petits et des géants. Ou plutôt des «Jumbos» pour reprendre la terminologie Taschen. Et tout cela dans des prix oscillant entre 9,95 et 199,95 francs.

Comment fait-il? C'est bien sûr la question que tous se sont posée. Et d'autant plus les professionnels du livre qui savent que, compte tenu de tous les intermédiaires, le prix de vente d'un livre d'art se calcule en multipliant par trois ou quatre son prix de revient. Et c'est là que les faits côtoient le mythe, que les fantasmes se substituent aux non-dits. Certains voient Taschen parti de rien, d'autres nanti d'une confortable pelote, tous l'imaginent farfelu, voire «déjanté». Le personnage, il est vrai, s'y prête et ne craint pas de provoquer. N'a-t-il pas choisi, sur une photo publicitaire signée Jeanloup Sieff, de figurer à côté de son éditrice en chef - et aujourd'hui nouvelle épouse - Angelika entièrement nue?

Né en 1961 à Cologne, Benedikt Taschen semble en fait s'être donné comme défi de battre tous les records en matière de précocité. Mordu de bande dessinée dès l'enfance et possédant depuis toujours la fibre commerciale, ce fils de médecins ouvre à moins de vingt ans sa propre librairie et édite son premier livre maison cinq ans plus tard. Aujourd'hui, toujours à Cologne, cet homme qui «aime les livres en général» et apprécie «particulièrement l'art contemporain» - dont il est collectionneur - se trouve, à 35 ans, à la tête d'une entreprise d'envergure mondiale.
 Une recette infaillible

«Comment je fais pour vendre si bon marché? En calculant à l'envers», lâche-t-il, laconique et un peu ennuyé. Entendez: en fixant le prix de vente le plus bas possible pour attirer un très large public et en adaptant ensuite ses moyens de production à cet objectif. Comme pour tout autre produit de grande diffusion. Pas question en effet pour Taschen de se tenir dans les limites d'un marché national mais pas question non plus de réaliser des coéditions qui multiplient les intermédiaires et donc les frais. Sa maison publie elle-même en plusieurs langues et, au début du moins, vendait directement aux libraires, imposant un certain nombre d'exemplaires de départ puis des réassorts par cartons d'un même titre. «Mais attention, insiste Benedikt Taschen, paradoxalement nous investissons beaucoup plus d'argent que toute autre maison d'édition dans nos livres. On s'en sort seulement parce qu'on peut les garder en vente longtemps.»

Taschen publie environ 50 titres par an. A côté des grands classiques, il offre des sujets plus pointus, ou moins convenus, un Yves Klein ou un Duchamp, un Christo, un Diego Rivera et même un Martin Kippenberger. Dans son propre catalogue, au moyen d'un petit cigare pictogramme, l'éditeur n'hésite pas à afficher ses propres choix et ses préférences. De manière similaire, il signale les best-sellers et les ouvrages porteurs d'espoirs financiers. Même le «Bon titre, mauvaises performances» a son signe. En revanche, quand on lui parle tirages et chiffre d'affaires - il dépasserait largement les 100 millions par an - Benedikt Taschen lâche, cassant: «Je ne veux pas ennuyer les gens avec des chiffres que de toute manière ils ne comprennent pas. La seule chose qui compte pour nous, c'est de faire des livres intéressants.» Et le fameux «un Taschen vendu toutes les trois secondes», vrai ou faux? Là, il acquiesce, mais précise: «C'était il y a quelques années. C'est plus rapide aujourd'hui, autour d'un toutes les deux secondes.»

Le phénomène Taschen n'a sans doute pas fini de surprendre. Et de séduire. Après avoir travaillé avec l'éditeur allemand pour l'introduction de son programme en France, le Suisse Jean-François Gonthier a lui-même créé Terrail (une filiale de Bayard) sur le modèle Taschen. Et les autres? On les devine un peu jaloux, aigris, voire méprisants. Pas du tout. Ou s'ils le sont, ils cachent parfaitement leur jeu. «On ne va pas s'amuser à faire des choses que d'autres font très bien», lâche Clair Morizet, attaché de presse chez Citadelles & Mazenod. Le spécialiste des gros beaux livres chers - vendus en partie par courtage - se dit par ailleurs plutôt satisfait de son chiffre d'affaires. «L'arrivée de nouveaux produits représente une bonne chose car elle oblige les autres à bouger, admet de son côté Delphine Le Cesne, responsable de la production au département des beaux livres de Flammarion. Bien sûr, c'est plus difficile pour des éditeurs dont les coûts de commercialisation sont importants comme les nôtres. Mais nous avons d'autres atouts et qualités, notamment nos relations privilégiées avec les auteurs.» Il est intéressant de noter aussi que Flammarion s'aligne sur les prix Taschen avec ses ABCdaires et surtout sa collection Tout l'art.

Traiter le livre d'art comme n'importe quelle marchandise, c'est le pari de Benedikt Taschen. Tout en pensant que l'occasion crée le larron, il a su toutefois ne jamais mépriser le public et rester attentif à ses propres faiblesses en améliorant textes et traductions. Responsable beaux-arts à la librairie Payot Lausanne, Georges Daguenet lui donne donc raison quand il constate: «De toute manière, la laideur se vend mal. Si, dans le domaine du livre d'art, il y a de bons et de mauvais livres, ce sont les bons qui se vendent.» M. D
 L'architecture mondiale en multipack

Six mille ans d'histoire en 40 volumes, à 40 francs pièce, tel est un peu cavalièrement résumé le programme de cette nouvelle collection Taschen sur l'architecture mondiale. On y trouvera aussi d'innombrables plans, des photos étonnantes, des mises en page sobres mais plaisantes, et des relectures parfois inédites. Et c'est un Suisse, Henri Stierlin, qui - avec Philip Jodidio pour «les temps modernes» - dirige l'entreprise. Ce Genevois né en 1928 à Alexandrie signe également les deux premiers ouvrages déjà parus: les volumes I de l'Empire romain et de l'Islam. Véritable professionnel du livre d'art - «J'ai fait plus de 60 bouquins» reconnaît-il - Stierlin a déjà piloté une collection similaire aux Editions de l'Office du livre entre 1964 et 1972. Décidément, Benedikt Taschen sait bien s'entourer.





















03/02/2011
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