Ce n'est pas une enquête, c'est une dissection… Parue en 2002 aux Etats-Unis, "Deep in a Dream-The Long Night of Chet Baker" nous arrive en France avec un parfum de scandale. L'auteur, James Gavin, journaliste au New-York Times, n' a omis à vrai dire aucun détail sur le voyage de Chet Baker au pays des seringues. Avec ou sans ordonnance, l' ange déchu prend ici les traits d'un junkie sans foi ni loi qui se tue dans tous les sens du terme: cramponné à son prochain fix, Chet ne pense à rien d'autre. Ses amours, ses enfants, ses amis, il les expulse de sa bulle… Il trahit toute la confiance qu'on a en lui, et il trahit trop souvent aussi sa musique, à coup de concerts bâclés où le seul public qui l'intéresse est le dealer du coin…
Chet sous un mauvais jour, donc… Reste à élucider le mobile du crime. Sur ce point, James Gavin a plutôt bien gambergé son sujet. Il n'en fait pas trop sur l'enfance perturbée du trompettiste, même si on comprend très vite qu'une mère envahissante et un père brutal et looser n'ont rien d' épanouissant. Le rapport à l'Amérique, lui, est beaucoup plus complexe. Dans les années 50, Chet Baker met son pays en pâmoison. Transformé en "cover-boy" d'un jazz non menaçant par les clichés de William Claxton, ses tee-shirts West Coast sont beaucoup plus lucratifs que ses solos. Mâchoire carrée, fossettes saines, l'ancien garçon de ferme ayant servi son pays à trois reprises symbolise la pureté même dans l'euphorie d'après-guerre. Le malentendu sera mortifère, car Chet est d'abord un type en colère et mort d'angoisse devant son public.
Il faut dire qu' à New-York, la presse jazz a très vite commencé à le "casser". On s'est moqué du trompettiste qui jouait d'oreille, on a daubé l' icône gay, on a fait le parallèle entre son insouciance au volant, dans des sublimes bagnoles, alors qu'au même moment Clifford Brown, qui avait plus de mal à joindre les deux bouts, se scratchait dans un talus d'autoroute parce qu'il n'était pas sûr d'être à l'heure pour un concert à Chicago… Et ce ne sont pas seulement les musicos blacks, comme on l'a dit trop souvent, qui sonnèrent la charge (Il y en eu, au contraire, comme John Lewis, Oscar Pettitford, Kenny Dorham, qui prirent fait et cause pour lui) … Gerry Mulligan, Art Pepper ou encore Stan Getz, ne furent pas plus tendres… Stan Getz qui fut peut-être le premier à lui faire goûter l'héroïne, d'après certains témoignages, même si l' épisode déterminant semble avoir été l'overdose parisienne de Dick Twardzic. James Gavin aurait pu aussi creuser, peut-être, la piste Charlie Parker (c'est la thèse de Jean-Louis Chautemps: "L'attente profonde de Chet, dit-il, ce n'est pas vers Miles Davis qu'elle est tournée, c'est vers Charlie Parker. Il est incapable de "tuer le mort" et d'effectuer le travail de deuil ") … Quoiqu'il en soit, le rejet de l'Amérique, chez Chet Baker, culmine à la fin des années 50. Ecoeuré par le traitement policier auquel sa plongée dans la drogue l'a exposé, accusé d'avoir traîné le rêve américain dans la boue, il part en Europe, où il sera mythifié de son vivant, y compris après son agression de San Francisco qui le laisse encore plus destroy…
James Gavin, on l'aura compris, n'a pas voulu mythifier Chet Baker. Et s' il y a effectivement un côté "Poète vos papiers !" dans la façon dont il dévoile des choses qui n'avaient peut-être pas besoin de l'être, il a épargné "l'âme" de Chet… Elle surnage dans le naufrage d'une intégrité, cette âme du chanteur-trompettiste aimé malgré lui et dont chaque égarement renvoie à une fragilité originelle capable, jusqu' à la fin, de faire naître une émotion jazzistique unique, allant encore plus loin dans l'épure, dans l'économie de la note, dans le mot juste, imperméable à toutes les modes, et encore plus rebelle face à la technicité assumée de certains de ces collègues (Chet détestait Wynton Marsalis) … Il est donc là, le miracle collatéral de cette bio crue et cruelle: on est encore plus raide dingue de Chet à la fin qu' au début du livre. On se dit que Miles et Sinatra n'ont pas été des enfants de choeur eux non plus, tout en s'offrant le luxe, parfois, de se regarder dans un miroir en se disant: "Mais oui ! t'es le plus beau !"… Dans le miroir de Chet Baker, il n'y avait, disait-il, que de la merde… et puis aussi une fenêtre ouverte, le 13 mai 1988, dans une chambre d' hôtel d'Amsterdam…
La Longue Nuit de Chet Baker (Editions Denoël) de James Gavin. Parution le 2 mai.
La Longue Nuit de Chet Baker (Editions Denoël) de James Gavin. Parution le 2 mai.
Chet Baker est un refuge. Sa vie semble être une chute que tout le monde aime contempler ; suscitant à la fois envie et soulagement. Assister à la chute des autres rassure ; si l'on est en position de voir les autres tomber, c'est qu'on ne tombe pas soi-même.
La Longue Nuit de Chet Baker raconte en détail cette chute, ces minuscules plates-formes de vide auxquelles Baker tenta de s'accrocher, tout en étant toujours conscient qu'il était immanquablement attiré vers le bas. Parce qu'on lui a promis trop vite les sommets, Baker n'a pu que souffrir d'un vertige génial, qui est devenu de moins en moins présent sous le regard attristé puis atterré des témoins de sa vie, à mesure que le drogué prenait le pas sur le musicien.
Seringue aux lèvres
Il fut un homme mis à terre trop vite, et qui passa le reste de sa vie à se plaindre qu'on l'empêche de se relever. Il fut quelqu'un qui dépensa une énergie phénoménale pour faire de son génie musical une part naturelle de son caractère sans jamais y parvenir. Les nombreux témoignages de musiciens recueillis par James Gavin s'accordent sur ce point : un Chet Baker qui est dans un bon jour est l'image même d'un musicien parfait. Ce qu'on nous présente de lui dans ce livre, c'est la personnalité d'homme, qui va à l'encontre de la personnalité d'artiste. Et pourtant, rarement musicien ne fut autant associé à son instrument, et réciproquement. Si Gavin fait un travail intéressant pour aller à l'encontre des mythes et légendes, il ne résiste pas à la tentation de présenter ses premières années comme un véritable miracle. Celui d'un jeune homme né dans la fange et qui se retrouve propulsé aux sommets en un rien de temps. S'il pense peut-être briser ce mythe en nous racontant ce jeune homme taciturne et violent, profondément instable y compris dans son éducation, il le développe au contraire grandement. C'est le début d'un roman britannique pour un auteur qui en exploite de nombreuses ficelles tout au long de son travail. Nous avons le jeune homme qui, par son énergie et sa créativité, s'extirpe de l'inertie de son milieu social. Gavin n'en développe pas moins un portrait subtil de Baker, le dépeignant comme un monstre d'égoïsme, doté d'un caractère asocial et destructeur et d'une personnalité de tortue, sur la carapace de laquelle tous les événements glissent. Baker est mû par une rancœur qu'il n'identifiera jamais très bien, et que personne ne comprendra complètement. On invoque son père, musicien raté et drogué accompli, mauvais mari et mauvais père. Baker fut mauvais mari, il le fut même plusieurs fois ; il fut aussi mauvais père ; il fut un drogué bien plus accompli que son père ; mais un musicien raté, certainement pas. Ce n'est pas là une question de reconnaissance par le public ou par ses pairs (il ne l'eut que très brièvement et ses albums qui se sont le plus vendus sont certainement ceux qui, au début de sa carrière, capitalisent sur le nom de Gerry Mulligan), mais d'importance dans ce qu'il a apporté au jazz.
Baker, tout d'abord, suit un parcours historique que peu de musiciens ont connu. Dans le jazz, entre les années 1940 et les années 1980, tout change. Les visages, les noms – à part Miles Davis, celui avec lequel il sera le plus comparé – et les courants musicaux sont radicalement différents. Après avoir été dans les années 1950 un symbole de la musique jazz de la côte Ouest, Baker s'efforcera vite de ne plus être le symbole de rien. Pourtant, toujours comme une manière de refuge, il accepte les comparaisons symboliques les plus diverses – certaines viennent à l'esprit à la lecture, d'autres sont proposées, directement ou allusivement par James Gavin : la dimension œdipienne par exemple, évidente dans les incessants retours de l'auteur à la personnalité de la mère, Vera, lorsqu'il évoque ses échecs avec les femmes qui l'aiment ; Dr Jekyll et – nettement plus souvent – Mr Hyde, qui viennent à l'esprit quand on entend ou voit Baker sur des pochettes d'albums ; et puis, découvrir ses photos après la fin des années 1960, c'est voir le portrait de Dorian Gray, après avoir vu seulement son modèle les vingt années qui précèdent. Le roman britannique continue.
Baker est autodestructeur, c'est à peu près acquis et connu du monde entier dès la moitié de sa vie. Il ressemble à un enfant qui aurait joué avec lui-même à ce jeu cruel d'arracher une à une les pattes d'un insecte pour voir à quel point celui-ci peut survivre. Il détruisit aussi tout son entourage tout en ne cessant de se plaindre qu'on le persécutait. Sa passion, qui dura trente ans, pour la drogue laissa rarement indemnes les compagnons de sa vie. La séduction réelle du trompettiste – on ne parle pas seulement du physique, car Baker est loin d'être un bel homme après les années 1960-70 – entraînait les femmes et les hommes indifféremment. Si l'on est pris de passion pour sa musique ou pour sa personnalité (pourtant bien peu intéressante si l'on prend un peu de recul, ce que tente de faire Gavin), on est obligé de se perdre corps et âme dans ses errances. "Si vous n'arriviez pas à communiquer avec lui par la drogue, vous faisiez long feu", dit ainsi Ruth Young, une de ses compagnes dans ce que l'on appellera la seconde partie de sa vie. Carol Jackson, après avoir cru comme toutes les autres qu'il ne se droguait pas ou plus (et toutes les femmes de sa vie pensèrent avoir le pouvoir de le changer, de le guérir par la force d'un amour qui ne semblait pas réellement l'intéresser), devint une droguée et une femme aigrie et méchante. Arrivant aux années 1970 dans son parcours biographique, Gavin tend à faire se succéder les listes des compagnons de Baker qui furent par lui initiés à la drogue et de ceux qui en sont morts. Le conflit entre l'image surannée du Baker que nous avons pourtant encore tous en mémoire et sa personnalité réelle est impressionnant, qui semble être parfois un combat entre Gavin et Baker, entre l'historien et le mythe.
Baker, part II
Revenons à cette "deuxième partie de la vie" de Chet Baker. Chez lui, tout est conflictuel, divisé, profondément bipolaire. Il adore ou il déteste, bien que la plupart du temps, il ne s'intéresse même pas à ce qui se passe autour de lui. Il est aimé ou haï – presque toujours aimé, et ce, au grand désespoir de ceux qui l'aiment. Il est un musicien hors pair ou au contraire très mauvais, et conséquemment, il est musicalement adoré ou détesté, mollement défendu parfois, en souvenir de ses grandes années. Cette période de triomphe est très courte, et correspond encore à un univers conflictuel. C'est le jazz de la côté Ouest contre celui de la côte Est, ce sont les Noirs contre les Blancs, les "cools" contre les "bops", les nouveaux contre les vieux. Chet Baker devint vieux sans avoir jamais été nouveau. On l'exploita à ses débuts comme idole glamour, Dick Bock et son label Pacific Records lui firent enregistrer des albums proprement ridicules pour son public-cible, les jeunes femmes, certains qu'il deviendrait un talent sûr du jazz et que l'on pouvait l'utiliser à cette fin en attendant. Mais cette heure n'arriva jamais. La discographie de Chet se partage entre les disques avec Gerry Mulligan et quelques fulgurances au milieu de nombreux enregistrements douteux accomplis pour pouvoir se payer de la drogue. David Remnick vient de publier dans le New Yorker une liste de 100 albums de jazz indispensables. L'unique trace de Chet Baker est dans l'album avec Gerry Mulligan enregistré en 1953, lorsqu'il forma son quintette sans piano. C'est l'époque où l'on forme les rêves les plus fous sur la carrière de Baker. Beaucoup s'en trouveront très déçus.
Tout au long du livre de Gavin, c'est un sentiment que l'on retrouve constamment : la déception, et la rage des protagonistes de la vie du trompettiste envers un homme qui gâcha son talent et sa vie de la sorte. Il invoque la pression que firent peser sur lui les musiciens, le public, les femmes, ses parents, pour expliquer la drogue. Il prétend que le fait de devenir le meilleur trompettiste de jazz américain (et donc du monde, à l'époque) en 1953, c'est-à-dire d'atteindre la première place du classement du magazine Down Beat, a causé sa perte. Il se serait vu placé au niveau des plus grands, au-delà même de leur niveau, avant d'y avoir été préparé. Baker, cependant, est une personnalité qui saura, comme le font souvent les drogués, agiter avec une habileté étonnante la corde de la persécution et de la victimisation. La musique, comme tous les arts, a eu ses génies précoces – et nul doute que Baker fasse partie de cette catégorie – qui ont connu par la suite des difficultés : mais tous ne sombrèrent pas dans une déchéance aussi profonde que celle de Chet Baker. Plus qu'à proprement parler un problème de relations avec son public et avec ceux qui partagèrent sa vie à plusieurs degrés, Chet Baker semble avoir, plus profondément, un problème avec la perception de l'autre et de ce qu'il peut lui apporter. Le livre rappelle à de nombreuses reprises que l'un des grands gâchis de la carrière de Baker fut d'accepter des concerts d'une importance dérisoire – souvent, encore une fois, pour pouvoir se payer de la drogue – et de s'entourer d'accompagnateurs d'un niveau douteux. On l'oppose une nouvelle fois à Miles Davis sur ce point, qui sut s'entourer dignement et qui s'en trouva toujours récompensé. Un autre aspect de ce problème avec la perception de l'autre est qu'il engendra un phénomène réciproque. Baker, personnage retors et manipulateur, fut toujours perçu comme un ange, et sut en jouer diaboliquement : "Les spectateurs projetaient sur lui l'image de ce qu'ils pensaient être le romantisme", dit le Hollandais qui fut son agent à la fin de sa carrière.
Le livre de Gavin offre un parcours cohérent et fascinant sur les différentes étapes de la carrière de Baker. Sa principale qualité est d'offrir une forme qui épouse à merveille cette fuite en avant permanente que fut la vie du trompettiste. Les lieux et les dates s'enchaînent à une vitesse insensée, et les voyages incessants de Baker sont empilés dans une structure assez libre, qui par bonheur convient à ce parcours. On a l'impression en le lisant de regarder un équilibriste sur une corde tendue dont on sait qu'il va tomber, mais qui se reprend de manière surprenante à chaque épisode de sa vie. Très rapidement, ce qui importe, c'est moins de savoir s'il va chuter que de savoir quand et comment. Baker est mort la tête défoncée par un poteau électrique lors de sa chute d'une fenêtre de son hôtel, en plein milieu du quartier de la drogue le plus fameux d'Amsterdam. Mais on n'aurait guère été surpris s'il était dans son lit à 70 ans (tout en en paraissant 95), tant on avait fini par s'habituer à le voir se rééquilibrer tant bien que mal sur son fil instable. La prison, les déceptions artistiques et amoureuses, la déchéance physique glissent sur la peau d'un homme qui toute sa vie ne semble avoir vécu que pour la trompette et l'héroïne.

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