Alain YVER

Alain YVER

BRUNO, premier tatoueur parisien

BRUNO



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    •    4 Rue Germain Pilon
    •    75018 Paris
    •    Montmartre, Pigalle, 18ème
    •    Numéro de téléphone 01 42 64 35 59

         HORAIRES :
         Ouvert de 10h00 à 19h00 sauf mercredi et dimanche

  

 

 

 •    Tatouages définitifs, tatouages éphémères, piercing, branding? Depuis quelques temps, on a vu ressurgir, dans nos sociétés occidentales, ces marquages corporels.Bruno de Pigalle , le précurseur. C'est Bruno de Pigalle qui ouvre le premier studio de tatoueur à Paris, en 1963. La technique est encore artisanale, mais Bruno est un " pro " qui a fait des émules.
  
    •    Bruno, premier tatoueur parisien


    •    Compagnon de Doisneau, pionnier de l’art corporel, Bruno est aussi le tout premier tatoueur de Paris.
    •    C’est en 1960 que Bruno ouvre les portes du tout premier studio de tatouage de Paris. À l’époque, la discipline est encore marginale et la France à la traîne d’autres pays plus progressistes. Bruno, comme tant d’autres, est tombé dans le tatouage par hasard. À l’occasion d’un voyage en Hollande, où beaucoup des meilleurs tatoueurs de l’époque exerçaient, il découvre l’art corporel, se passionne pour cet univers hors des clous et ressent l’envie d’apprendre à tatouer. De fil en aiguille, il entre en contact avec Peter, à Amsterdam. Dans le milieu du tatouage des années 1960, beaucoup moins connecté qu’il ne peut l’être aujourd’hui, Peter est une sorte de légende. Le courant passe bien entre les deux hommes et c’est tout naturellement que l’un des meilleurs tatoueurs de l’époque accepte de former le jeune Bruno. Ensemble, ils parcourent l’Europe et exercent dans une semi-clandestinité. Pas d’UE, pas de Schengen, les refoulements à la frontière et les incessantes combines lassent Bruno qui aimerait tatouer au grand jour. Il décide de se baser au Havre, comptant sur la vitalité portuaire de la ville normande pour lui ramener de la clientèle ; mais les cargos n’y amarrent que quelques heures pour éviter de payer les taxes françaises. Qu’à cela ne tienne : Bruno prend sa camionnette, direction le boulevard de Clichy, dans le XVIII° arrondissement de Paris dont il devient le premier tatoueur. Le quartier est louche, peuplé de prostituées, de macros et de petits voyous. Mais il vit aussi de solidarité et détient ses propres codes. Tout ce qu’il faut pour que Bruno s’y sente bien.
    •    En 1960, ce métier n’en était pas un : obtenir les papiers nécessaires à l’ouverture d’une boutique de tatouage se révèle un vrai casse-tête car l’administration n’a jamais été confrontée à ce genre de demande. L’aventure clandestine se prolonge donc quelques mois. Finalement, le 6 octobre 1960, le studio ouvre. C’est le jour de la Saint-Bruno. Le tatoueur s’est trouvé un (pré)nom d’artiste.
    •    Cinquante ans de création et d’influence : le meilleur tatoueur de Paris
    •    Les outils du tatoueur sont à l’époque rudimentaires, les conditions d’hygiène pas toujours idéales. Mais Bruno se démarque des tatoueurs clandestins et autres artistes de comptoir en proposant une vraie vision artistique et un travail professionnel. Sur les forums, encore aujourd’hui, les témoignages pullulent d’heureux nostalgiques qui racontent comment le meilleur tatoueur de Paris les a sauvé d’un tatouage raté par la grâce de son aiguille en 1978, 1980 ou 1984. Bruno est en situation de monopole, mais dans la pratique, les clients sont rares. Associés au crime, aux malfrats, le tatouage n’attire pas les foules ; quant aux criminels, ils évitent un lieu où ils pourraient potentiellement se faire repérer. Mais le talent finit par l’emporter et les candidats, d’abord timides, affluent finalement au fil des mois puis des années.
    •    C’est que Bruno, en plus de sa patte, brille aussi par sa discrétion ; le mot se répand qu’il est digne de confiance et peu enclin aux questions. Se rendre chez lui, c’est donc s’assurer d’être tatoué – et bien tatoué – mais également de ne pas avoir à s’en justifier. Progressiste, n’aimant pas se mêler des affaires des autres, Bruno séduit par son approche graphique et humaine et contribue à populariser le tatouage à Paris.
    •    Le succès aidant, Bruno se fait un nom sur la scène internationale. Il maintient le contact avec les autres tatoueurs qu’il a rencontrés dans le temps de ses voyages avec Peter ; Bruno multiplie les déplacements en Europe, aux Etats-Unis ou en Asie pour rencontrer ses pairs. Le meilleur tatoueur de Paris s’invite à la table de ses collègues du monde entier pour échanger techniques, conseils, méthodes ou instruments. Les conventions n’existent pas ; il faut tout organiser soi-même. Peu à peu, au profit de ces échanges, son trait devient plus sûr, plus créatif, plus habile et sa notoriété dépasse le simple cadre des tatoués et des voyous pour intéresser les artistes. Bruno est un personnage ; il tatoue aussi des célébrités. Doisneau lui rend visite et prend en photo ses pièces. Elles font le tour du monde, créent des vocations. Bruno publiera même un ouvrage : « Tatoués, qui êtes-vous ? » qui servira de référence pour une génération à venir. À partir des années 1970, les studios de tatouage commencent en effet tout doucement à fleurir à Paris.
    •    Une référence pour les meilleurs tatoueurs parisiens
    •    Et ces nouvelles recrues se tournent vers Bruno pour assurer leur formation. L’intéressé affirme avoir formé 300 ou 400 tatoueurs durant ses années d’activité. Car Bruno a fini par prendre sa retraite au tournant des années 2000, à 60 ans révolus, en raison d’un trouble visuel. Mais son œuvre continue de fleurir, grâce à ses héritiers qui aujourd’hui font les beaux jours du tatouage à Paris et ailleurs. Pionnier d’une génération, Bruno a initié d’une certaine façon ce boom du tatouage qui éclate aujourd’hui et permet à des artistes d’exception de s’exprimer librement. La France, malgré un retard chronique, recèle désormais de tatoueurs de très haut niveau, dont certains sont connus et reconnus au-delà de leur simple cercle. Parmi les meilleurs tatoueurs de Paris, des artistes comme Dimitri HK, Tin-Tin, Stéphane Chaudesaigues ou Laura Satana n’auraient jamais pu voir le jour si Bruno n’avait pas tout déclenché.
    •    Pourtant, et de l’aveu même de Bruno, le tatouage a beaucoup évolué. Aujourd’hui, l’artiste peut s’exprimer plus pleinement encore grâce aux nouveaux instruments et à une reconnaissance plus forte. Bruno, lui, regrette le temps où le tatouage était attaché à une symbolique très forte et parfois religieuse ou mystique, mais reconnaît la qualité graphique du travail des artistes d’aujourd’hui. Pour lui, le métier n’a pas changé ; il s’est diversifié.

 

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Le copain de Doisneau

    •    Robert Giraud (1921-1997), poète et chroniqueur de la rue parisienne, était le frère nocturne de Robert Doisneau et le copain de comptoir de Jacques Prévert. Après la publication de Monsieur Bob (Stock, 2009), la biographie qu’Olivier Bailly a consacré à ce prince de la nuit, ce blog continue d’explorer Bob Giraud et ses environs.


    •    Tatoueur qui êtes-vous ? Rencontre avec Bruno, le plus ancien tatoueur de Paris
    •    Publié le 25 octobre 2010



    •    Il s'appelle Bruno. C'est facile à retenir. Bruno comment ? Bruno tout court. Les amateurs de tatouages le connaissent bien. Il s'est fait un nom avec son prénom. Bruno a ouvert sa boutique de tatouage il y a cinquante ans. C'est le plus ancien tatoueur de Paris.
    •    Tatoueur patenté, on va dire, car bien sûr le tatouage n'a pas attendu Bruno pour exister. Mais dans sa boutique de la rue Germain-Pilon, à Montmartre, c'est un personnage qui a vu défiler des mètres carrés de peau d'hommes et de femmes, de toutes couleurs et de tous horizons, célèbres ou inconnues. Mais Bruno est un professionnel, n'attendez pas de lui des révélations sur sa clientèle.
    •    Il y a bien longtemps que je voulais le rencontrer. Car Bruno a connu Bob Giraud, bien sûr, dont le livre Les Tatouages du milieu fait encore référence aujourd'hui. Ce qu'on sait moins c'est que le tatoueur a aussi écrit un bouquin mastard sur la question - Tatoués qui êtes-vous ? - épuisé depuis longtemps.
    •    Un jour, passant du côté des Abbesses, je me suis décidé à descendre la rue Germain-Pilon. Bruno n'était pas là. C'est sa femme qui m'a répondu. Je lui ai expliqué que j'avais écrit un bouquin sur Robert Giraud, que Bruno l'avait connu et que j'aimerais le rencontrer. Elle m'a gentiment demandé de le rappeler dans la journée.
    •    Il ne tatoue plus, malgré une main qui ne tremble pas, mais tient un magasin d'articles pour tatoueurs . Au téléphone, il était un peu bougon. Je connais ça. C'est comme un jeu. Il faut bien se faire désirer. Bruno, c'est quand même le roi des tatoueurs.
    •    Un personnage historique. Et puis il m'a dit venez aujourd'hui, vers 16 heures. Combien de temps ça va durer, il m'avait demandé. Une demie-heure, mais ça dépendra de vos réponses. D'accord, une demie-heure, pas plus, j'ai du travail. C'était le 6 octobre, cinquante ans jour pour jour après l'ouverture de sa boutique.
    •    Pour mieux le savourer, lire cet entretien avec l'accent montmartrois

    •    Olivier Bailly : Vous avez ouvert votre boutique il y a cinquante ans...
Bruno : le 6 octobre !
    •    OB : Jour pour jour ?
B : Pile ! Yes. Pour la saint Bruno
    •    OB : Bruno, ce n'est pas votre nom
B : C'est mon nom commercial. Parce que j'ai toujours fait le distinguo entre la vie privée et la vie commerciale. Pour un tatoueur, il y a évidemment une certaine complicité et moi, d'abord par nature, et ensuite parce que je l'ai appris, j'ai compris qu'il fallait toujours garder les distances pour ne pas être compromis. Et donc j'ai toujours fait ce distinguo, voyez. Il y a la maison, il y a le boulot. Les choses sont bien sériées.
    •    OB : Que voulez-vous dire par « compromis » ? C'est un métier plus risqué qu'un autre ?
B : Je crois qu'on risque dans tous les métiers si on a une nature à se laisser faire.
    •    OB : Ce qui n'est pas votre cas, apparemment
B : Apparemment non. Je pense qu'il faut avoir les roubignolles pour tenir la route ! Evidemment il y a beaucoup de gens que je connais qui sont tombés, peut-être pas dans le stupre ni dans la fornication, comme aurait dit Brassens...[le téléphone sonne]. Oui, donc les tatoueurs... Vous recevez une clientèle très éclectique, variée, très ceci, très cela et donc vous devenez facilement complice si vous ne tenez pas les distances. Parce qu'il y en a qui vous diront « tiens j'ai pas de ronds, tu me fais un petit tatouage je te laisse ma montre ». Mais la montre a peut-être été piquée. Y' a eu toute cette époque où il y a eu de la drogue. Voyez il y a tout un tas de choses comme ça.
    •    OB : Vous avez donc ouvert la première boutique de tatouage à Paris, et peut-être en France...
  
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B : J'ai commencé en 1960, mais en fait j'ai ouvert le premier magasin, qui est au-dessus, dans la rue Germain Pilon, l'année d'après. J'ai commencé en Hollande pour faire ma formation avec un tatoueur en renom - Peter, à Amsterdam...
    •    OB : Encore un prénom !
B : Toujours ! Ben oui, c'était la tradition des compagnons d'autrefois. Le compagnonnage du tatouage existait. Maintenant il y a des noms, il y en a toute une variété, mais autrefois vous aviez Warlich ou Herbert à Hambourg, Peter à Amsterdam... C'était toujours des prénoms. Et puis c'est bien passé comme ça. Mais rappelez-vous. Combien il y a d'artistes, César et tous ces gens-là...

    •    OB : Donc Bruno fait son apprentissage chez Peter et ensuite ?
B : Ensuite il part en Allemagne avec Peter dans un camion que j'avais aménagé. On allaient dans les camps canadiens et américains. Et puis on a eu la police au cul tout le temps parce que les accords de Schengen n'existaient pas encore ! On n'avaient pas de laisser-passer. Donc c'était la course à l'échalote en permanence si bien que j'en ai eu marre. J'ai dis « moi ça m'emmerde, si je veux travailler c'est travailler dans la régularité et pas comme un malfrat. Alors on a retravaillé à Amsterdam avec Peter et de là je suis rentré sur Le Havre où j'ai rien foutu.
    •    Je pensais que Le Havre c'était quand même un grand port, mais que les cargos ne stationnaient pas longtemps parce que les taxes de stationnement sont tellement chères en France qu'ils montent plus facilement sur Anvers où ça coûte le tiers ou le quart. Alors les marins ne descendent même pas à quai. Donc pas de boulot. Parce que les compagnies préfèrent donner une prime aux matelots qui donnent un coup de main au déchargement.
    •    Alors ça c'est en 1960. Et c'est comme ça que je suis venu un jour sur le boulevard [de Clichy] avec mon camion et qu'à partir de là j'ai bien travaillé. Ça a bien marché. Et puis après j'ai ouvert une petite boutique parce que les flics sont montés dans le camion et m'ont dit « mais vous avez une licence ? ». Non, seulement un permis de conduire. « Non c'est pas ça, il faut une patente ».
    •    OB : Mais le métier n'existait pas
B : Ah non, non, ça n'existait pas ! Alors je leur ai dit « écoutez moi je veux bien avoir tout ce que vous voulez, mais encore faut-il que je sache que ce que vous voulez. » Du coup comme ils ne savaient pas non plus, les flics, je suis allé boulevard du Palais et là on m'a interrogé. On m'a dit « mais qu'est-ce que vous faites ? ». Alors je leur disais « je fais du tatouage comme ci, comme ça ». Mais il faut que vous ayez une autorisation ! Parce que ça leur paraissait extrêmement curieux qu'un gars fasse du tatouage, sans casier judiciaire, avec l'irrégularité toute bête toute simple du citoyen lambda que j'étais et que je suis resté.
    •    OB : Il faut préciser qu'en 1960 le tatouage ce n'était pas comme aujourd'hui
B : Ah c'était mal vu ! Je vous garantis que j'en ai vu rentrer dans la boutique pour me dire « c'est une abomination ce que vous faites. » Je vois pas en quoi c'est une abomination. Chacun étant libre de faire ce qu'il veut de son corps. Si j'avais un client qui voulait que je lui décore la partie la plus charnue de son individu je me demande bien ce que ça pouvait lui foutre !

    •    OB : Qui venait se faire tatouer chez vous à cette époque-là ? Les marins, les taulards ?
B : Oui, ils venaient ! C'est que ça été long avant que ça démarre. J'ai passé des semaines sans voir un client. Et puis à deux heures du matin vous aviez un mec en goguette qui s'amenait pour se faire faire un tatouage et je faisais ma journée.
    •    OB : Alors, qui venait ?
B : Des gars comme vous et moi. Vous savez j'ai jamais été analyste.
    •    OB : Oui, mais enfin, vous avez bien une petite idée.
B : Non ! Pour être un mec heureux, vous occupez pas des oignons des autres. Chacun sa merde. Et à partir du moment où on se respect réciproquement tout ira toujours bien. Alors que vous soyez un malfrat, que vous soyez un matelot, que vous soyez qui que vous voulez, qu'importe. Tant qu'on se respecte c'est bon.
    •    OB : Votre production est plus populaire que le livre de poche. Elle existe depuis cinquante ans, elle se promène partout dans le monde... Combien de gens avez-vous tatoué jusqu'à présent ?
B : J'en sais rien et puis j'ai jamais compté.

    •    OB : A vue de nez ?
B : Je vous dirais assurément des bêtises. Parce que je pense que c'est pas un métier que l'on fait pour faire du chiffre ou du quantitatif. Il faut faire des choses qui vous plaisent. C'est en cela que peut-être des gens ont dit que j'étais artiste. Parce que je prends le temps d'aimer. Et être artiste c'est aimer faire ce que l'on fait. Et aimer les gens pour qui on le fait. Et puis respecter ceux pour qui on le fait.

    •    OB : La question que j'aurais du vous poser dès le début c'est qu'est-ce qui vous a donné envie de pratiquer ce métier ?
B : Vous savez comme moi que les choses vous arrivent et que par le hasard d'une rencontre en Hollande j'ai rencontré, justement, le tatouage et que j'ai découvert-là un univers étonnant que je ne comprenais pas. Et j'ai voulu comprendre.
    •    Alors je suis rentré, c'est comme ça que j'ai vu Peter, c'est comme ça que j'ai vu tout un tas de gens qui étaient comme moi, qui n'avaient pas la mine patibulaire à laquelle on s'attend. Parce que comme tout le monde j'avais des idées reçues.
    •    Et finalement c'était des gens qui voulaient un tatouage. Mais nous avions à l'époque des mentalités différentes de celles d'aujourd'hui. A savoir que, qui que vous soyez, dans la mesure où vous me respectez, je vous respecte. Vous voyez. Vous étiez en panne quelque part on vous aurait dépanné tout de suite. Il y avait cette solidarité. Et la solidarité ça commence par le respect. Mais comme de nos jours les gens vivent tellement isolés les uns des autres et qu'ils ne se respectent plus et qu'ils n'en ont rien à foutre des autres... Aujourd'hui on ne se comprend plus !
    •    A l'époque c'était différent. D'ailleurs à l'époque nous nous rencontrions, les tatoueurs. J'allais par exemple à Copenhague, en Suède, aux Etats-Unis, en Australie, au Japon, nous allions chez le confrère qui était le maître de la profession parce que c'était comme ça. Et puis il y avait le respect de « un par ville ».
    •    OB : Ça a bien changé ! Combien y a t-il de tatoueurs aujourd'hui à Paris ?
B : J'en sais rien. J'en ai formé trois ou quatre cents, alors vous savez...C'est comme tout. Quand on a la chance d'exister par quelque chose ou pour quelque chose ça donne un sens à la vie. Et moi j'ai eu la chance de tomber sur ce créneau qui m'a fait exister.
    •    OB : Qu'est-ce qu'on tatouait dans les années 60 ?
B : On tatouait des choses qui étaient bien en rapport avec les mouvements de l'âme. C'étaient d'authentiques tatouages et au sens étymologique tatouage ça veut dire « dessin spirituel ». Ça vient de ta atua qui en tahitien signifie dessin (ta) et divinité (atua). Alors la spiritualité est comprise là au sens le plus large. Pour certains le tatouage c'était l'engagement de légion. Il y avait une valeur, quelque chose de l'idée du rapprochement, de la famille. C'était presqu'incantatoire pour certains. On se faisait beaucoup de Christ à l'époque, ou beaucoup de figures religieuses, maintenant c'est terminé.
    •    OB : Maintenant c'est quoi ?
B : Maintenant c'est de la merde ! Il y a de très beaux travaux qui sont faits. Je trouve que les jeunes font un excellent boulot.
    •    OB : Sont-ils davantage aidés par leur matériel, plus sophistiqué que celui que vous aviez à l'époque ?
B : Non parce que c'est une autre forme de dessin. A l'époque nous c'était du symbole. C'était de l'art compartimenté. On remplissait, un peu comme dans le vitrail. C'est une évolution artistique. Maintenant c'est fini. Les gens partent dans des dégradés, dans des trucs qui sont au demeurant très jolis, mais d'une facture différente.
    •    Il y a aussi, maintenant, et je ne sais pas si ça va tenir, le tribal. Que moi j'appelle le « troud'bal » parce que, si vous regardez bien ce sont des formes un peu simples, qui sont assez jolies, mais... Si un jour un gamin dit à son grand-père « dis papi, qu'est-ce que ça veut dire ton truc, là ? » il restera comme un con, ne saura pas dire quoique ce soit. Il dira c'est une bêtise de jeunesse, ça c'est l'éponge qui éponge tout, voyez. Mais en fait c'est pas vrai. On se fait pas un tatouage comme ça...Ou bien c'est par mimétisme ou bien c'est de l'embrigadement ou bien c'est de la connerie, mais on ne se fait pas un tatouage comme ça.
    •    OB : Mais aujourd'hui se fait-on tatouer pour des raisons différentes que dans le passé ?
B : Absolument ! Il n'y a pas de définition maintenant. Combien vous avez de gens qui se sont fait tatouer parce que Johnny Hallyday s'est fait tatouer un aigle
    •    OB : Vous l'avez déjà tatoué, Johnny ?
B : Ah...Je reste toujours assez discret. Renaud par exemple avait un poulbot sur le bras, j'ai fait ensuite une chiée de poulbots ! C'est la contamination.
    •    OB : C'est une attitude très différente de celle des anciens tatoués ?
B : Les marins avaient un signe de ralliement, comme le compagnonnage. Dans les légions romaines, les hommes étaient tatoués. Les galons étaient tatoués, pour la plupart. Faut lire les livres sur le sujet.
    •    Moi j'ai écrit un bouquin là-dessus : Tatoués qui êtes-vous ? Je lui ai filé une danse à l'éditeur. Parce qu'il m'avait piqué mon livre et il avait pas mis le nom de l'auteur. On a fait un cocktail. Je lui ai demandé pourquoi il n'y avait pas mon nom. Ah non, je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connaître, il me répond. Ah, tu me connais pas ? Eh bien tu vas me connaître. Paf ! Je lui ai mis un marron, mais sucré ! Et devant la télé et tout hein !
    •    Pour en revenir au livre, je pense qu'il était nécessaire, puisque j'avais une approche privilégiée des postulants au tatouage, de montrer et de dire que ce n'était pas forcément les mauvais garçons dont on parlait. Car les mauvais garçons étaient déjà soucieux à l'époque d'avoir des peaux de premières communiantes.
    •    L'époque de Robert Giraud c'était les voyous qui étaient au chtar et qui eux affichaient directement soit une passion, soit une vengeance, soit une chose dont la matérialité était dans le pictogramme. On le voyait. C'était presque une carte d'identité. Tandis que moi, les tatouages que j'ai eu pratiqué, et les gens qui m'ont fait confiance là-dessus, c'était des gens qui ne le montraient pas. C'était leur vie, leur fond.
 
    •    OB : Il y avait plus d'hommes que de femmes ?
B : Ah oui.
    •    OB : Et ça a évolué ?
B : Maintenant il y a plus de femmes que de mecs. Il y avait 2% de femmes à l'époque. Maintenant c'est je pense au moins l'équivalent.
    •    OB : Vous venez d'évoquer Bob Giraud. Vous vous souvenez de la première rencontre ?
B : Oui, je me rappelle qu'il est venu plusieurs fois. Il est venu une fois d'ailleurs avec le photographe, comment il s'appelle ce photographe...
    •    OB : Doisneau ?
B : Doisneau ! Il m'a fait des photos, je ne sais pas ce que j'en ai foutues, il y en avait toute une série.
    •    OB : Va falloir que je revienne vous voir pour que vous me les montriez !
B : Ah non ça m'emmerde, faut les chercher... Donc il était venu avec Doisneau. Un petit bonhomme gentil, Doisneau. Remarquez Giraud c'était pareil. C'était des mecs qui faisaient à peu près 1,65m.
    •    Robert Giraud lui c'était un gars... On s'entendait bien. Je me suis bi

    •    en entendu avec tout le monde. Quand ça allait pas on avait vite fait de se filer un marron et puis roulez jeunesse. Et donc Robert Giraud il avait déjà des idées préconçues sur le tatouage. Donc il ne venait pas au tatouage comme vous y venez. Là vous y venez avec la volonté d'entendre. Après vous en ferez ce que vous voudrez.
    •    Robert Giraud, lui, il avait déjà des idées et disons que... On voyaient différemment. C'est pas pour autant qu'on ne s'estimaient pas. Mais pour lui c'était vraiment encore la marque d'appartenance à un milieu douteux. Il avait travaillé avec Jacques Delarue, le flic, là.
    •    Donc ils avaient une optique bien précise et puis ils étaient partis sur les traces d'Edmond Locard, un grand bonhomme, de Lombroso, le criminaliste. Moi je trouve que Lombroso allait un peu vite dans sa manière de cataloguer. Et ce n'est pas parce que vous avez un tatouage que vous êtes forcément un criminel. D'ailleurs il parle de l'uomo criminale.
    •    OB : Robert Giraud, dans les Tatouages du milieu, parlait d'un monde qui se terminait. Vous vous étiez dans un monde...
B : Qui commençait ! Absolument. Comme quand j'ai arrêté de tatouer il y a une dizaine d'années. Parce que j'ai eu un accident à l'œil à la suite d'une paralysie faciale. Et donc ça me gène un peu. Et quand je casse la croûte, je pleure. Alors les gens ne m'invitent plus ! Vous savez il y a des périodes.
    •    Autrefois une génération c'était trente ans. Et tout est conditionné dans la vie par le 3 et par le 7. Donc j'ai fait mes trente ans. J'ai même fait du rab et maintenant je me suis lancé dans le matériel, à tort finalement parce que je suis plus emmerdé dans le matériel que je ne l'étais dans le tatouage. C'est devenu compliqué ce monde avec l'informatique et puis avec l'emmerdement de tous ces gens qui sont devenus des pouilleux, voyez. C'est vrai !
    •    Vous voyez des petits mecs qui s'amènent, ils veulent faire du tatouage. Quand vous faites du tatouage il faut y aller, il faut mettre ce qu'il faut dans la sauce. C'est comme un cuistot qui... faut pas y aller à l'économie. Alors si vous n'avez pas de moyen, vous dites j'ai pas une thune ceci, cela et c'est mon rôle de vous aider. Mais si vous voyez un trou du cul qui vient ici et qui vous emmerde pendant des heures « moi je veux ceci, moi je veux cela », Oui, et tu fais du tatouage depuis combien de temps ? « Ben y'a six mois... » Tu me fais chier ! Ecoute un peu et si t'es pas mal je vais te donner un coup de main.
    •    OB : Vous aviez quel âge quand vous avez ouvert votre boutique ?
B : J'avais vingt-deux ans. Non, vingt-trois : Et là j'en ai 73. Cinquante ans après, c'est pas compliqué. Si on a l'honnêteté de ne jamais admettre qu'on n'a jamais totalement raison on a des chances de ne pas avoir tort ! C'est une lapalissade. Confucius n'aurait pas dit mieux, je crois. Si, parce qu'il était pas con, celui-là. Quand je vois les jeunes qui font du tatouage, il y en a qui en font très bien, d'autres qui travaillent comme des salauds. Parce qu'ils vous parlent d'hygiène mais avec des machines à tricoter qui sont dégueulasses. Et ils viennent en me disant « vous pouvez pas me réparer ça ?» Je leur dis « attends, tu travailles avec ça ? »
    •    OB : « Machines à tricoter » c'est de l'argot ?
B : Non, c'est moi ça. J'ai mon langage. C'est pour ça qu'on s'entendait bien avec Giraud parce qu'il s'y entendait au jars aussi. Vous comprenez un mec comme moi il va pas se mettre à prendre des allures de gazelle, hein ! Bon, j'ai la gueule que j'ai, j'ai fait ce boulot là, c'est un métier où j'ai eu la chance de rencontrer des gens de toutes conditions qui m'ont appris énormément. D'abord parce qu'ils étaient à poil. Il n'y avait plus ce paravent de vertu, de snobisme, de mensonge que souvent on a dans les relations modernes.
    •    OB : C'est un peu comme chez le médecin ?
B : Et encore. Chez le médecin les mecs ils veulent toujours se mettre derrière un paravent. Tandis que là t'es à poil mon pote et puis tu me demandes de te faire ça. Et puis comme t'as les jetons t'es pas mal non plus. Voyez il y en a qui se ramènent, qui ont les bras comme mes cuisses et puis... ça amène des conditions relationnelles pures. J'ai eu la chance de rencontrer des gens dont certains étaient des souverains. C'étaient des rois. Des gens de la politique, du show business... Mais tout ce monde, plus ou moins pipeau à l'entrée, devenaient tout simple à poil. Imaginez De Gaulle aux chiottes vous allez voir, ça change tout !

    •    OB : Le roi est nu
B : Exactement. Et il faut avoir l'honnêteté de vous dire que ce gars-là est un mec comme vous. Bon, son parcours est différent parce que la vie est ainsi et puis bon tant mieux ou tant pis pour lui.
    •    OB : Fort de cette expérience est-ce que vous savez aujourd'hui pourquoi les gens viennent se faire tatouer ?
B : Toujours pas. Je vais vous dire pourquoi. D'abord j'ai pas voulu le savoir. Les éléments qui constituent votre vie c'est votre truc. Le fait d'essayer de gratter pour comprendre ça va te permettre de comprendre quoi, finalement ? Evidemment, quand on sait c'est mieux. Celui qui sait est libre. Mais en l'occurrence il est libre de quoi ? Autant je suis curieux pour la recherche, pour essayer de comprendre le fonctionnement de quelque chose, mais pour le reste je m'en fous. Et voyez, ça a un avantage, c'est qu'on passe partout. Si vous commencez à vous occupez de l'un de l'autre, etc., on se dit « tiens voilà l'abbé Pierre qui s'amène » !
    •    OB : Passer partout c'est une condition pour durer ?
B : Absolument ! Et vouvoyer toujours. J'ai toujours vouvoyé. Et ça permet d'être étanche.
    •    OB : Avec Bob Giraud vous vous vouvoyiez ?
B : Absolument.
    •    OB : Et vous vous voyiez souvent ?
B : Ah, c'était la Butte Montmartre ! Tu passais tu t'asseyais, tu restais un quart d'heure, on disait deux, trois conneries et puis salut. C'était la vie. Montmartre c'était un village où les gens étaient moins cons que maintenant. Il y avait des gonzesses plein la rue. C'était marrant parce qu'elles avaient leur mode de vie. On se respectaient. Elles faisaient leur boulot. Elles avaient leur machine à laver, moi j'avais la mienne, chacun sa merde !
    •    OB : Il y a un fanion de la légion dans votre boutique. C'est le votre ?
B : Non c'est un cadeau. Ah oui c'est un cadeau et il m'est cher. Parce que là j'ai rencontré des mecs, au sens noble du terme. Sans ambage. Qui étaient tous pour un. C'était du Dumas appliqué. Les légionnaires sont des gens qui finalement recherchent toujours l'affection de la camaraderie. La légion étrangère c'est vraiment la mal nommée.
    •    Les légionnaires c'est quoi ? ce sont des cas qui sont venus de tous les horizons, qui font partie de toutes les conditions pour aller dans un endroit où ils avaient besoin de trouver la chaleur humaine. Mais ils avaient besoin aussi de sentir la sueur. De sentir la difficulté. Parce qu'ils existent à travers le champ d'honneur. Ils sont très valeureux et ils sont très proches les uns des autres. Et je dois dire que c'est quelque chose qui manque énormément à l'heure actuelle. Sur les porte-avions ou sur les bateaux, il n'y a plus cette solidarité qu'il y avait autrefois ou qu'il y a peut-être encore chez les sous-mariniers. Non...
    •    Maintenant ce sont tous des sous-officiers, ils sortent des grandes écoles. On ne peut plus avoir des sous-mariniers et des hommes de troupe. Les armes sont devenues trop sophistiquées maintenant pour qu'on les confie à n'importe quel peigne-cul. C'est un métier. Comme dans les blindés, les cercueils roulants. Moi j'ai servi dans la cavalerie, mais j'aime beaucoup les chars d'assaut. C'est un peu con mon histoire d'aimer les chars d'assaut parce que je sais que finalement c'est très fragile un char. La moindre charge creuse il vous le fout en l'air. La légion c'est plus un souvenir de solidarité humaine qu'autre chose. Toujours l'idée du compagnonnage, voyez.
    •    OB : On discute depuis 29 minutes et 56 secondes...
B : Ben on arrête !

 //robertgiraud.blog.lemonde.fr/2010/10/25/rencontre-bruno-ancien-tatoueur-paris-olivier-bailly/



















































03/02/2014
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