Alain YVER

Alain YVER

CHAÏM SOUTINE

Chaïm Soutine




Chaïm Soutine, né en Russie, dans le village de Smilovitchi, près de Minsk, dans l'actuelle Biélorussie, le 9 juin 1893[1] et mort à Paris, le 9 août 1943, est un peintre français.

Il a développé précocement une vision et une technique de peinture très particulières en utilisant, non sans raffinement, une palette de couleurs flamboyantes dans un expressionnisme violent et tourmenté.

Biographie

Peu expansif, introverti et secret, Chaïm Soutine n’a tenu aucun journal et n’a laissé que peu de lettres. Les photographies le représentant sont rares. Le peu que nous sachions de lui provient de ceux qui l’ont côtoyé et des femmes qui ont partagé sa vie. « Soutine resta une énigme impossible à déchiffrer jusqu’à la fin. Ses toiles sont les seules clefs véritables qui ouvrent la voie de cet homme déroutant.[2] »

L'enfance

Chaïm Soutine naît dans une famille juive orthodoxe d’origine lituanienne de Smilovitch, un shtetl de quatre cents habitants en Biélorussie. Les conditions de vie étant pénibles pour les Juifs sous l’empire russe, il y passe une enfance pauvre, dans les traditions et les principes religieux du Talmud. Son père gagne sa vie comme raccommodeur chez un tailleur. Chaïm (héb. « vie ») est le dixième d’onze enfants. Timide, il se livre peu. Le jeune garçon préfère dessiner au détriment de ses études, souvent des portraits de personnes croisées ou côtoyées. La tradition rabbinique étant très hostile à la représentation de l’homme, le jeune homme est souvent puni. En 1902, il part travailler comme apprenti chez son beau-frère, tailleur à Minsk. Là-bas, à partir de 1907, il prend des cours de dessin avec un ami qui partage la même passion, Michel Kikoine.

Il est un jour violemment battu par le fils d’un homme dont il réalisait le portrait. La mère de Chaïm porte plainte, obtient gain de cause et perçoit une vingtaine de roubles en dédommagement. En 1909, cet argent permet au jeune Soutine de partir en compagnie de Kikoine, pour Vilna. Les deux amis sont accueillis chez le docteur Rafelkes et trouvent un emploi de retoucheurs chez un photographe (il fait la connaissance de Deborah Melnik, une aspirante cantatrice qu’il retrouvera plus tard à Paris).

En 1910, les deux compères sont admis à l’école des Beaux-Arts après avoir passé l’examen d’entrée. Là, un trio se forme avec la rencontre de Pinchus Krémègne. Les conversations tournent autour de la capitale de la France où, dit-on, de nombreux artistes, venus de tous horizons, créent un art totalement nouveau.

Voyant là l’occasion de s’émanciper, Krémègne part le premier pour Paris bientôt suivi par Kikoïne en 1912. Soutine espère fermement les rejoindre. Devant ce désir irrépressible, Le docteur Rafelkes finance son voyage.

En partant, Chaïm rompt avec son entourage et son passé. De ses travaux réalisés jusque-là, il n’emporte ni ne laisse aucune trace.


Paris

Krémègne l’accueille à Paris, le 13 juillet 1913 et l’emmène à la « La Ruche », une cité d’artistes du quartier du Montparnasse. Il y a là de nombreux peintres étrangers — que l’on désignera bientôt comme l’École de Paris ou l’École juive. Dès son installation, il court au musée du Louvre découvrir ce qu’il ne connaît que par les gravures vues à l’école des Beaux-Arts de Vilna. Faute de pouvoir récupérer l’atelier que Chagall vient de quitter, il partage celui de ses deux compatriotes retrouvés. Quelque temps après, il s’inscrit à l’École nationale des Beaux-Arts où Kikoïne est élève. Pour subsister, il travaille de nuit comme porteur à la gare Montparnasse. C'est à cette époque qu'il ressent les premières douleurs stomacales ; symptômes consécutifs à des années de privations. Par ailleurs, il est obsédé par les souvenirs morbides de souffrances et de pauvreté de son enfance. Il se voit toujours traqué par la misère et tente de se pendre pour en finir. Il est sauvé in extremis par son ami Krémègne. Ces souffrances intérieures, aussi bien physiques que psychiques, lui provoquent une telle tension nerveuse qu’un ulcère gastrique ne tarde pas à se déclarer.


La Grande Guerre

Le samedi 2 août 1914, l’ordre de mobilisation générale est donné. Soutine se porte volontaire et creuse des tranchées, en tant que terrassier. Il est cependant rapidement réformé à cause de son fragile état de santé. Recensé comme Russe, il obtient de la préfecture de police du 15e arrondissement un permis de séjour au titre de réfugié.

Solitaire, il se tient à l’écart de toutes tendances artistiques et s’installe à la cité Falguière. C’est là que le sculpteur Jacques Lipchitz lui présente Amedeo Modigliani — également réformé car atteint de tuberculose. Modigliani, son aîné de dix ans, lui voue une réelle affection. Si bien, qu’il devient son ami et son mentor.

Ne mangeant presque jamais à leur faim, ils s’adonnent à la boisson, vont voir les prostituées. Soutine se partage entre les ateliers de ses amis de « La Ruche » et de Falguière, se rend souvent à Livry-Gargan où Kikoïne vit avec sa femme. Là bas, il se perd dans les chemins à la recherche d’un paysage qui l’inspire. Il ne supporte pas d’être observé pendant son travail, retirant la toile du chevalet dès que quelqu’un approche.

Modigliani le présente à son marchand, Léopold Zborowski qui, à la vue de son travail, n’hésite pas à le prendre sous son aile. En 1918, Modigliani doit partir se soigner à Vence, dans le midi de la France, et demande à Soutine de le rejoindre.

Soutine rentre à Paris en octobre 1919. Un ancien voisin d’atelier de la cité Falguière, Pierre Brune, lui écrit de Céret, dans les Pyrénées-Orientales et l’invite à venir s’y installer. Soutine, qui a du mal à se faire à la vie parisienne où les étrangers sont dévisagés avec agressivité, accepte avec enthousiasme. Zborowski lui paie le voyage.


Céret


À Céret, il retrouve le peintre Pierre Brune. Michel Kikoine vient le voir pendant quelques mois. Fin janvier 1920, il apprend la mort de Modigliani[3]. Ébranlé par la disparition de son ami, il cesse de boire et observe les recommandations des médecins pour s’alimenter. Il est cependant trop tard pour son ulcère. Ombrageux, colérique et sauvage, il vit à l’écart de la communauté artistique. Pendant près de deux ans, il peint énormément. En été 1920, Zborowski vient chercher près de deux cents toiles. Ensuite, Soutine fait de fréquents déplacements entre Céret et Cagnes-sur-Mer jusqu’en 1922.

À cette époque, l’arrivée d’un riche collectionneur américain, le docteur Albert Coombs Barnes, met le Paris artistique en émoi. Celui-ci désire réunir une collection d’œuvres contemporaines pour sa fondation à Philadelphie. Zborowski réussit à lui vendre une soixantaine de toiles peintes à Céret, assurant ainsi la renommée de Soutine. Paul Guillaume, l’un des grands marchands d’art parisiens écrit : « Un jour que j’étais allé voir chez un peintre un tableau de Modigliani, je remarquais, dans un coin de l’atelier, une œuvre qui, sur-le-champ, m’enthousiasma. C’était un Soutine et cela représentait un pâtissier. Un pâtissier inouï, fascinant, réel, truculent, affligé d’une oreille immense et superbe, inattendue et juste, un chef-d’œuvre. Je l’achetai. Le docteur Barnes le vit chez moi […] Le plaisir spontané qu’il éprouva devant cette toile devait décider de la brusque fortune de Soutine, faire de ce dernier, du jour au lendemain, un peintre connu, recherché des amateurs, celui dont on ne sourit plus…[4] »

Soutine part pour Cagnes-sur-Mer où il peint une série de paysages aux couleurs lumineuses. Hanté par des questions de formes et de couleurs, souvent insatisfait de son travail, Soutine renie et brûle un grand nombre de toiles peintes à Céret au cours d’accès de désespoir. La région ne lui plaît pas et il en avise son marchand pour revenir à Paris en 1924.

Désormais, il vit confortablement, soigne sa mise, perfectionne son français en lisant beaucoup et se passionne pour la musique de Bach. Il habite près du parc Montsouris et loue un atelier spacieux. Il revoit Deborah Melnick, connue à Vilna, et entame une brève liaison. Le couple est déjà séparé quand Deborah met au monde une fille en juin 1925. Soutine refuse de reconnaître l’enfant.

Il ne cesse de peindre. Les animaux écorchés ou éventrés qu’il prend comme modèle sont des visions de son enfance qui hanteront une bonne part de sa peinture, comme la série des carcasses de bœufs et celle des volailles. Les voisins, horrifiés par les cadavres d’animaux qu’il conserve dans son atelier, se plaignent des odeurs qui émanent de son atelier.

Quant à Zborowski, le marchand a désormais pignon sur rue grâce à la notoriété des œuvres de Soutine et Modigliani. Souvent, il récupère les toiles lacérées que le peintre a jugées mauvaises pour les faire restaurer — ce qui met Soutine hors de lui lorsqu’il s’en aperçoit.

En juin 1927, le peintre ne se montre pas au vernissage de la première exposition de ses œuvres. Hostile à ce genre de manifestation, il en limite le nombre de son vivant. Il séjourne souvent dans la maison louée par Zborowski au Blanc, dans l’Indre et dans la propriété de Marcellin et Madeleine Castaing à Lèves, près de Chartres. Il s’est lié d’amitié avec le couple, grand amateur d’art, lors d’une cure à Châtelguyon, en 1928. Les Castaing ont de nombreuses relations comme Blaise Cendrars, Erik Satie, Henry Miller.
Ses tableaux sont maintenant présents dans de prestigieuses collections. En 1929, il peint la série des arbres à Vence lorsque survient la crise économique aux États-Unis. Les acheteurs américains se font rares. La crise gagne l’Europe. En 1932, Zborowski est ruiné. En mars[Quand ?], à 43 ans, il meurt d’une crise cardiaque. Soutine réserve alors sa production aux Castaing. En 1935, vingt de ses tableaux sont exposés à Chicago. En 1937, Paris organise une exposition au Petit Palais. Cette année-là, il rencontre Gerda Groth, réfugiée juive allemande qui a fui le régime nazi. Quand la guerre éclate, ils partent ensemble dans l’Yonne à Civry-sur-Serein, en été 1939.


La Seconde Guerre mondiale

Le 15 mai 1940, Gerda est arrêtée et envoyée, en tant que ressortissante allemande, au camp de Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques. Libérée sur intervention elle se cache à Carcassonne jusqu’à la fin de la guerre. Elle ne reverra jamais plus Soutine.

Sous Vichy, les Juifs ont l’obligation de se faire recenser. Soutine, traqué, mène une vie clandestine, retournant souvent à Paris pour se faire soigner. Bien que conscient du danger auquel il s’expose, il ne semble pas avoir fait les démarches nécessaires pour fuir la France. Suite à une délation, il se réfugie à Champigny-sur-Veude, près de Tours en Indre-et-Loire, avec sa nouvelle liaison, Marie-Berthe Aurenche, ancienne compagne de Max Ernst. Malgré ses crampes d’estomac de plus en plus fréquentes, il peint un certain nombre de paysages. Bientôt, son ulcère s’aggrave. Le 31 juillet 1943 au matin, il est fiévreux et doit être hospitalisé. Avant d’être transporté, il se rend à son atelier et brûle ses toiles. À l’hôpital de Chinon, son état est jugé critique : une hémorragie interne est diagnostiquée. Il faut l’opérer. On le dirige vers une clinique parisienne du 16e arrondissement. Les contrôles de la France occupée doivent être évités et le voyage se révèle plus long que prévu. Opéré dès son arrivée, le 7 août, il meurt deux jours après. Son enterrement a lieu le 11 août à Paris, au cimetière du Montparnasse, dans une concession appartenant à la famille Aurenche. Rien ne fut gravé sur la tombe avant la fin de la guerre. Dix-sept ans après, en 1960, Marie-Berthe Aurenche se suicide et est enterrée à son côté.

Malgré des interruptions plus ou moins longues, Chaïm Soutine aura beaucoup peint et beaucoup détruit jusqu’à la fin de sa vie.


Bibliographie

    * Clarisse Nicoïdski, Soutine ou la profanation, Jean-Claude Lattès, 1993.
    * Daniel Klébaner, Soutine. Le tourment flamboyant, éd. Somogy, 2000.
    * Maurice Tuchman, Esti Dunow et Klaus Perls, Soutine. Catalogue Raisonné, édition trilingue : français, anglais et allemand, Berlin, Taschen, 2001.
    * Esti Dunow, Chaïm Soutine - Céret 1919-1922 - Musée d’art moderne de Céret, Céret, 2000, (ISBN 2901298311)




 Anecdotes

    * Soutine peignait sur de très vieilles toiles qu’il grattait avant de s’en servir. Même si Soutine était reconnu internationalement et vivait plutôt confortablement, Madeleine Castaing se chargea souvent de lui procurer ce genre de support.
    * Il avait la manie de racheter ses anciennes toiles pour les retravailler ou les détruire.
    * Il se rendit par trois fois à Amsterdam pour aller au Rijksmuseum où il restait fasciné pendant des heures devant les toiles de Rembrandt à qui il vouait une admiration sans bornes. Gustave Courbet l’influença aussi et il montra de l’intérêt pour la peinture de Georges Rouault.
    * Avec 22 tableaux de Soutine, la collection Jean Walter et Paul Guillaume, visible au Musée de l'Orangerie à Paris, est la plus importante d’Europe. (Voir Lien externe ci-dessous)
    * Une rose baptisée Chaim Soutine ®, a été créée par Georges Delbard, horticulteur dans l’Allier.
    * Le 7 février 2005, Le Pâtissier de Cagnes, peint en 1922 a atteint l’enchère record de 5 048 millions de livres (7 344 840 €) chez Christie's à Londres.
    * Dans un roman "Groom" publié en 2003, l'écrivain François Vallejo évoque la figure et quelques oeuvres de Chaïm Soutine pendant la période de la seconde guerre mondiale à Paris.


   1. Å™ Le peintre ignorait le jour et le mois de sa naissance. Ceux qui l’on côtoyé (la secrétaire de Zborowski, marchand de Soutine ou Waldemar George, critique d’art), avancent qu’il disait être né en 1894 ; telle, Marie-Berthe Aurenche, la dernière femme avec qui il vécut, rédigea le faire-part de décès en précisant l’âge de sa mort à 49 ans. Cependant, il est convenu de citer l’année 1893, établie le 9 juin 1913, pour son immatriculation au Service des étrangers de la préfecture de police de Paris. (Maïthé Vallès-Bled, catalogue de l’exposition Soutine du musée de Chartres, 1989.)
   2. Å™ Soutine, Alfred Werner, traduit de l’Anglais par Marie-Odile Probst, éd. Cercle d’Art, Paris, 1986.
   3. Å™ Jeanne Hébuterne, sa compagne de 22 ans, enceinte de leur deuxième enfant, se suicide au lendemain de sa mort en se jetant du cinquième étage de l’appartement de ses parents.
   4. Å™ Premier article sur Soutine dans le numéro de janvier 1923 de la revue, Les Arts à Paris.
   5. Å™ Diffusé sur France 3 Sud le samedi 26 janvier 2008.










Chaïm Soutine

Expression de l'angoisse

Fuyant son pauvre ghetto de Smilovitch, Soutine est venu, peut-être à pied, dans ce Paris dont il avait sans doute entrevu la vision à travers quelque merveilleux mirage.

Il déchante vite, puisque, dans une attirance fatale, il échoue, dès son arrivée, dans cet autre ghetto qu'était La Ruche de Vaugirard, où il rencontre des compatriotes, réfugiés politiques qui y vivent dans une atmosphère de terreur et de drames. Au point que le pauvre Soutine, traqué par la misère, tentera de se pendre et ne sera sauvé qu'in extremis par son compatriote Kremegne.


Il n'assimilera jamais la vie ni les mœurs de la capitale, pas plus d'ailleurs qu'il n'avait pu s'acclimater à celles de l'humble village de sa Russie natale où, dixième enfant d'une pauvre famille qui en comptera onze, il s'était refusé à devenir tailleur d'habits comme son père. Pour l'instant toutefois, il vit dans cette misérable Ruche qui a pour voisins immédiats les abattoirs de Vaugirard. Au café proche de son atelier, il a contracté d'invraisemblables relations parmi les bouchers et les tueurs des abattoirs, qui y viennent consommer sous des blouses sanguinolentes ceinturées de l'arsenal de leurs terrifiants couteaux.

Soutine partage avec ses compatriotes le goût des couleurs hautes de ton et d'intensité. Mais, chez lui, la couleur prendra le plus souvent des nuances assourdies. Les verts, les bleus, les jaunes ou les rouges de la palette de son compatriote Chagall sont toujours éclatants, les siens deviennent verdâtres, bleuâtres, jaunâtres ou rougeâtres, sans perdre pour cela de leur intensité convulsive et rageuse. La fréquentation des tueurs de Vaugirard lui inspire volontiers des sujets de bêtes égorgées ou de quartiers de viande pourvus des couleurs de la pourriture. Ses figures, ses paysages, à leur tour, se pareront, Si l'on peut dire, de toutes les boues colorées de la décomposition. Et l'on songe à ces macabres statues des XVe et XVIe siècles qui représentent des squelettes où subsistent quelques lambeaux de chair que fouillent des vers, ou encore aux terrifiants évêques verdâtres dans leurs cercueils ouverts que représente le Triomphe de la Mort, au Campo Santo de Pise.

La vie tout intérieure de Soutine poursuit le cours désordonné d'un rêve de primitif dont il cherche en vain à déterminer le sens. Il aura beau lire, au hasard, les livres les plus divers et les plus contradictoires, depuis la Bible jusqu'aux romans populaires les plus vulgaires en passant par les ouvrages des philosophes et des poètes, il aura beau s'efforcer de pénétrer les secrets des maîtres du passé, de Rembrandt à Cézanne, il ne parviendra jamais à rencontrer, dans toutes les manifestations intellectuelles auxquelles il tentera de s'initier, des échos susceptibles de l'éclairer sur un comportement interne et sur une compréhension des choses qu'il semble subir et au développement desquelles il assiste, pour ainsi dire, comme un étranger. Peut-être aura-t-il souffert d'une sorte d'amour jamais partagé.

Même s'il se passionne un temps pour Rembrandt, il ne lui arrivera jamais d'éprouver l'effet de l'intime satisfaction qu'avait ressentie son ami Chagall qui, après avoir intensément interrogé le vieux maître, avait pu s'écrier, transporté de joie: " Rembrandt m'aime!

Les conditions si spécifiques de l'art de Soutine donnent à entendre combien il serait difficile de considérer l'Expressionnisme autrement que comme un ensemble de tendances particulières puisque le cas du grand artiste demeure unique. Chez Soutine, qui restera toujours imperméable à toute théorie artistique, on relèvera surtout cet attachement irréductible à un goût de la mort ou du néant qui l'incitera à déformer, avec une amère joie sadique, tous les sujets que son pinceau a rencontrés. En effet sa technique sera fonction de ce que lui dicteront ses sentiments. Dire ce qu'il a à dire, et par n'importe quel moyen, sera son unique loi. Il sacrifiera toujours le côté plastique à son état émotionnel. Et encore ce ne sera même pas un sacrifice. Tout le long de sa dramatique existence, il ne fera que crier sa triste complainte avec ce sens bouleversant du pathétique que l'on trouve à l'écoute de quelque admirable Negro spiritual magnifiquement chanté par un nègre à la voix éraillée.









Séjours à Céret en 1919-1922

Après des études aux Beaux-arts de Vilna (Lituanie) où il se lie d’amitié avec Kikoïne et Krémègne, Soutine rejoint ses amis à Paris en 1913. Il loge à La Ruche puis à la Cité Falguière. Pendant quelques mois il suit des cours dans l’atelier Cormon à l’Ecole des Beaux-arts. Au Louvre il admire les œuvres de Rembrandt, Le Tintoret, Courbet, Chardin… Il séjourne à Cagnes en 1918 avec Modigliani et y découvre la Méditerranée et la couleur. L’année d’après, poussé par son marchand Zborowski, il rejoint Céret pour une longue période de trois ans, d’octobre 1919 à 1922, durant laquelle il fera aussi des allers retours avec Cagnes et Paris. A Céret, Soutine investit les cinq francs qu’il reçoit de son marchand dans des tubes de peinture. Il vit misérablement, habillé du même bleu de chauffe durant tout son séjour et sur lequel il essuie ses pinceaux. Les habitants l’ont surnommé el pintre brut, le peintre sale. Zborowski décrit la période céretane de son protégé ainsi : « Il s’en va dans la campagne où il vit comme un misérable dans une sorte d’étable à cochons. Il se lève à quatre heures du matin, fait vingt kilomètres à pied, chargé de ses toiles et couleurs, pour trouver un site qui lui plaise, et rentre se coucher en oubliant de manger. Puis il décloue sa toile et, l’ayant étendue sur celle de la veille, il s’endort à côté ». Soutine vivra sans doute au début de son séjour dans des casots, sortes de petits appentis construits dans les champs pour le matériel agricole, mais par la suite il louera des chambres chez les céretans habitant le centre de la ville, proposant parfois de payer le loyer avec une oeuvre.

De 1919 à 1922 il peint un ensemble considérable de toiles, estimé à deux cents environ. Ces « tableaux de Céret » occuperont une place à part dans sa carrière. Au fur et à mesure de son séjour son style très figuratif évolue vers un expressionnisme déroutant voire violent. La facture énergique, la pâte épaisse, les tourbillons de couleurs et de mouvements donneront l’expression la plus forte et la plus convaincante de son art. Les vues peintes sont de plus en plus rapprochées, touffues et déstructurées, écrasées dans le plan du tableau et coupées par les bords de la toile. Un mouvement les agite, Soutine évite les verticales et les horizontales strictes. Le procédé accentue l’inclinaison des maisons et des arbres qui vacillent. Soutine travaillait directement sur le motif, peignant ses paysages dans la nature. Mais l’énergie exprimée dans ces toiles rejaillit aussi sur les portraits et les natures mortes peintes à cette époque comme la série des « Hommes en prière » ou des « Glaïeuls ». Il commence aussi, à Céret, la série des « Bœufs écorchés ».

En 1923, le Docteur Barnes, célèbre collectionneur américain, découvre le travail de Soutine dans la galerie de Paul Guillaume et y achète plusieurs toiles peintes à Céret. La condition sociale de Soutine se transforme radicalement en même temps que sa réputation est faite.

Durant l’été 2000 le Musée de Céret a organisé une exposition regroupant plus de 70 toiles exécutées par cet artiste dans notre ville, révélant ainsi, au delà de cette très forte expressivité, le lien profond, quasi viscéral, qui s’est établi entre Soutine et les paysages céretans.

Suite à cette exposition, un prêteur privé, Mr Latner, a souhaité que l’œuvre « Vue sur Céret, la vieille ville » , 1919, reste en dépôt au musée de Céret. Cette pièce donnant une vue d’ensemble sur la ville fut peinte par Soutine au début de son séjour, probablement depuis la route de Fontfrède. Les couleurs sont automnales ; ocres et rouges prédominent. En trois années Soutine a saisi dans ses compositions les lieux les plus emblématiques de la ville comme la Place de la Liberté (œuvre mise en dépôt au musée en 2006), l’Eglise Saint-Pierre, le Couvent des Capucins, le ravin des Tins…








Chaïm Soutine
La construction d’un artiste singulier

Vous pouvez voir à Paris sur les cimaises du musée de l’Orangerie depuis peu une série de toiles de Chaïm Soutine, il y est exposé à côté de Maurice Utrillo. Les liens entre ces deux artistes sont passionnants à explorer…allez-y et laissez vous transporter et pénetrer !

Dramatisation biographique, valorisation artistique. Le petit Chaïm, jeune juif immigré, devient Soutine, grand Peintre Maudit du début du XX° siècle.

C’est tout d’abord par le récit de sa vie que la singularité de Soutine a commencé à se construire. Par une étude comparative des différentes versions de sa biographie, les historiens de l’art ont décri Soutine comme un enfant ayant été touché très jeune par la vocation de la peinture dans un milieu qui lui était hostile. Dans son petit shtetl lituanien était interdit toute représentation comme le dicte la loi mosaïque. Il quitta tout pour s’adonner à son art. Il arriva à Paris, laissant dans l’ombre ses racines. Cette dimension sacrificielle va lui donner une aura mystique, contribuer à sa singularisation.

Son mutisme, les témoignages ambigus sur une personnalité complexe vont interpeller l’imagination des historiens d’art et ainsi dans un même mouvement alimenter sa légende. La considération de personnage Soutine est un échelon majeur dans la construction de la singularité.

Quand il est question de sa peinture, sa puissance toute personnelle, venue des entrailles de l’homme intrigue, interroge. Pour passer à la postérité, pour être considéré comme un grand artiste, Soutine doit trouver une place dans l’histoire de l’art. La construction de sa singularité artistique a été forgée par de multiples et diverses comparaisons faites entre ses œuvres et celles d’artistes antérieurs à lui ou contemporains. Elles n’ont pas affaibli l’originalité de ses créations bien au contraire. Elles nous aident à mieux regarder l’œuvre de Soutine, à se pencher sur ses maîtres et sur l’enseignement que Soutine a tiré de leur peinture pour construire la sienne. Ce sont des artistes comme Rembrandt, Courbet, Bonnard, découverts au Louvre, qui l’ont aidé à trouver la voie de son art. Les historiens de l’art ont tenté d’inscrire Soutine dans une lignée ou dans un mouvement comme l’expressionnisme. Cependant cette tentative de rattachement à un mouvement va demeurer floue, ce qui révèle l’originalité de son travail. En effet, l’art de Soutine s’est développé en dehors des mouvements de son temps, il l’a fait pour lui et non pour le public ou le marché. Il y a mis tout son être, chaque touche étant comme une confession, comme un don de soi. Il est unique, inimitable, inclassable. Si sa peinture nous émeut autant encore aujourd’hui c’est parce qu’elle touche à l’universalité. Tout en étant l’expression d’une individualité propre, une œuvre toute personnelle, elle réveille en nous nos douleurs, nos violences intérieures, nos pulsions.

La singularité de Soutine a plusieurs visages. Il me semble important d’évoquer ici le visage américain de sa singularité. Un ouvrage paru il y a peu de temps intitulé « The impact of Chaïm Soutine », nous montre quelle importance l’art de Soutine a eu sur une jeune génération de peintres américains. La lecture trans-atlantique de Soutine s’est faite sans la présence de l’homme lui-même, sans toute cette mythologie qui entoure l’artiste maudit. Les américains ont pris ses œuvres pour elles-mêmes, d’un point de vue strictement plastique. Soutine est considéré là bas comme un « prophète ». Beaucoup de critiques et d’artistes outre atlantique se sont intéressés à lui le voyant comme le partisan du nouvel expressionnisme d’après guerre. Il est le peintre annonciateur de l’expressionnisme abstrait. Les jeunes artistes américains se penchent surtout sur les qualités formelles de son œuvre, son traitement de la matière, comment il s’est battu avec elle, comment il a péniblement étiré ses écheveaux de pigments sur la toile, comment il s’est confronté à elle avec tout son corps et sa puissance dans le moment enthousiaste de la création. Pollock et De Kooning par exemple revendique une certaine filiation avec les œuvres de Chaïm Soutine. Apres avoir été un artiste majeur de l’école de Paris, Soutine devient l’inspirateur de l’école de New York.

Soutine Artiste Maudit, Soutine Expressionniste, Soutine Prophète. C’est un artiste aux multiples visages dont la forte singularité lui donne une place majeure et unique au sein de l’histoire de l’art.

Sophie A.


03/10/2010
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