Alain YVER

Alain YVER

CHARLES-LOUIS PHILIPPE

CHARLES-LOUIS PHILIPPE





http://www.amis-auteurs-nicaise.gallimard.fr/html/autgall/02022.htm

http://www.amis-troncais.org/Charles-Louis-Philippe.html



Charles-Louis Philippe, né à Cérilly (Allier) le 4 août 1874 et mort à Paris le 21 décembre 1909, est un poète et romancier français.

Biographie

Fils d'un sabotier, issu d'un milieu très populaire, Charles-Louis Philippe a pu suivre des études grâce à une bourse. Il est toujours resté solidaire des humbles. Il écrit [Quand ?], par exemple, à Maurice Barrès : « Ma grand-mère était mendiante, mon père, qui était un enfant plein d'orgueil, a mendié lorsqu'il était trop jeune pour gagner son pain. J'appartiens à une génération qui n'est pas encore passé par les livres. [...] Il faut que je vous rappelle qu'il est en moi des vérités plus impérieuses que celles que vous appelez « les vérités françaises ». Vous séparez les nationalités, c'est ainsi que vous différenciez le monde, moi je sépare les classes. [...] Nous avons été murés comme des pauvres et, parfois, lorsque la Vie entrait chez nous, elle portait un bâton. Nous n'avons eu comme ressource que de nous aimer les uns les autres. C'est pourquoi j'écris toujours plus tendre que ma tête ne le commande. Je crois être en France le premier d'une race de pauvres qui soit allée dans les lettres. »

Après son baccalauréat, Charles-Louis Philippe prépare sans succès les concours d'entrée à l'École polytechnique et à l'École centrale, puis monte à Paris et entre dans l'administration du département de la Seine. Désormais à l'abri du besoin, il mène à Paris une vie modeste, dans son petit appartement de l'île Saint-Louis.

Il écrit d'abord des poèmes en prose, mais abandonne vite la poésie pour la fiction et publie à compte d'auteur Quatre histoires de pauvre amour (1897), puis La Bonne Madeleine et la Pauvre Marie (1898) et La Mère et l'enfant (1900). Une aventure avec une jeune prostituée lui donne l'idée d'un roman du trottoir parisien : ce sera Bubu de Montparnasse (1901), qui est très bien reçu. Suivent Le Père Perdrix (1902, pressenti par Octave Mirbeau pour le premier Prix Goncourt, mais paru trop tôt pour pouvoir concourir ; puis Marie Donadieu (1904), qui a peu de succès, et Croquignole (1906), tableau de la vie morose d'un petit employé, qui n'obtient pas le Prix Goncourt, malgré le soutien de Mirbeau. Philippe fait partie du « groupe de Carnetin » — du nom d'une maison louée en commun, près de Lagny, sur la Marne — avec Francis Jourdain, Marguerite Audoux, Léon Werth et Léon-Paul Fargue. Il est aussi lié d'amitié avec André Gide et Valery Larbaud. Il meurt prématurément le 21 décembre 1909, d'une typhoïde compliquée d'une méningite.

Activité éditoriale

Charles-Louis Philippe après les années de Carnetin fonde avec quelques amis La Nouvelle Revue Française (à l'origine de la NRF).

Charles-Louis Philippe est actif et influent dans la discussion littéraire de son temps, non pas dans les chapelles, mais à travers le réseau de ses rencontres électives et de ceux qui le recherchent à cause de ses œuvres contrastées, comme le dira plus tard par exemple Léon-Paul Fargue, en quête de celui qui a pu écrire à la fois La mère et l'enfant et Bubu de Montparnasse (s'agissant de prostitution et de syphilis) ; et ses idées édifiées par son œuvre manifeste ont un impact critique, non seulement dans le cadre des échanges du groupe de Carnetin, mais encore dans le cadre national et international au-delà (le groupe rend la maison de Carnetin au début de 1908). D'abord il appartient au réseau connu au-delà des frontières des auteurs qui ont publié dans la revue d'"art social" L'enclos, qui portera ses ouvrages personnels après qu'il aura publié dans son premier élan parmi ce groupe autour de Louis Lumet, ensuite il est à l'origine de la création de La Nouvelle revue française, théoriquement et pratiquement (lire l'article dans La République des Lettres).

Au début de l'année 1908 il anime un mouvement avec les écrivains Henri Ghéon (1875-1944), Eugène Montfort (1857-1940), André Ruyters (1876-1950) et Michel Arnauld (pseudonyme de Marcel Drouin, beau-frère d'André Gide, 1870-1943), qui décide de créer une revue littéraire spécialisée intitulée La Nouvelle Revue Française et d'en proposer la direction à Eugène Montfort ; celui-ci allie quelques auteurs de son propre réseau et en tant qu'éditeur porte le no 1 [1] ; André Gide participe solidairement par un article. Mais à l'issue du bouclage Philippe et ses amis s'unissant avec Gide s'opposent à Montfort sur les engagements éditoriaux de l'opus, notamment à propos d'une critique sur Mallarmé -- auteur qu'ils défendent même s'ils combattent l'idéalisme -- et d'un article en tendance d'éloge sur Gabriele D'Annunzio, qu'ils désapprouvent. Cet opus ne sera jamais distribué bien qu'il reste accessible dans la collection de la revue, redoublé par le N°1 de 1909 (quant à lui distribué comme l'opus inaugural, celui de la création des éditions de la NRF). Ultérieurement ils n'admettront pas davantage les décadentistes [2] a fortiori ceux engagés dans le mouvement d'une renaissance culturelle des nations européennes, ou sensibles à ces avant-gardes idéologiques ; ils se situent contre la réaction 'historiciste' qui réintègre les nationalismes en les déplaçant vers une conception impérialiste de l'Europe, sous la nouvelle idéologie de la culture pan-européenne para-révolutionnaire qui se développe alors. Sinon discuter de cela dans leurs pages, dont l'objet formel ne peut inclure le discours politique, contrairement à La Revue Blanche (achevée en 1903), ils veulent du moins que leurs actes d'écrivains en mouvement de revue s'en démarquent radicalement (la visée stylistique constituant la base d'un consensus minimal).

Quant aux engagements stylistiques, ils concernent une critique du naturalisme et du symbolisme qu'ils veulent dépasser ou exclure. Étant en quête de renouvellement littéraire, ils ne veulent pas reproduire les revues du passé ni sur le fond littéraire ni dans le champ éditorial. Le groupe se sépare de Montfort sans délai et André Gide prend sur lui que les instigateurs de l'idée éditent par eux-mêmes la revue ; ils créent l'association "Les éditions de La Nouvelle Revue Française" (NRF) pour publier le vrai-faux no 1, avec une ligne éditoriale clairement distincte de la précédente, qui paraît le 1er février 1909. Migration et refondation de la Revue dont Charles-Louis Philippe est membre du comité de rédaction fondateur et le demeure jusqu'à sa mort.

Gide est le médiateur des éditions de la NRF auprès de Gaston Gallimard qui les soutient et en deviendra le directeur en 1911 (à la demande des fondateurs encore vivants), en même temps qu'il demandera à l'écrivain de lancer La Collection Blanche dont on peut considérer qu'elle est l'émergence de la Revue au départ des éditions Gallimard, qui naîtront en 1919. Mais pendant les années de guerre Gallimard (de surcroît irrité par le manque de discernement de Gide à propos de Proust) déserte la revue. Après l'armistice elle sera relancée magistralement par Jacques Rivière qui en avait été le secrétaire de rédaction en 1911, et auquel Gallimard créant d'autre part la société des éditions de la Librairie Gallimard, confiera l'autonomie directoriale de la NRF.








Charles-Louis Philippe, un écrivain « populiste »

 Avant d'être utilisé par les élites pour déconsidérer la parole du peuple, le terme « populiste » désignait le style littéraire adopté par les écrivains en marge des salons académiques. Eric Conan nous invite à (re)découvrir l'un d'entre eux, Charles-Louis Philippe, au travers d'une réédition et d'un hommage qui lui sont consacrés chez Gallimard.

Il fut un temps où le terme « populiste » ne servait pas à déconsidérer tous ce que les élites ne supportent plus chez les couches populaires qu'elles ont abandonnées. Il désignait un style littéraire s'intéressant à l'univers des humbles et dont les personnages, malgré un contexte social difficile, étaient crédités de valeurs et de sentiments universels. Un Prix du Roman populiste fut d'ailleurs créé en 1931 pour distinguer chaque année « un livre dont le peuple est le héros » afin de s'opposer à la littérature des salons académiques alors incarnée par Henry Bordeaux. Le Prix du roman populiste sera accordé, entre autres, à Eugène Dabit, Jules Romains, Louis Guilloux et Jean-Paul Sartre. Il s'agissait encore de défendre l'accès du peuple à la culture et à l'autonomie, tant contre le mépris bourgeois que les dogmes de la littérature prolétarienne.

C'est l'un des grands écrivains de cette veine populiste, Charles-Louis Philippe, que nous font aujourd'hui redécouvrir Bruno Vercier et les éditions Gallimard qui rééditent son Croquignole. Fils de sabotier de l'Allier devenu ouvrier à la Ville de Paris, ce grand écrivain populaire né en 1874, handicapé par une tuberculose infantile, boursier de la République et bachelier, est mort à 35 ans de la typhoïde. Il a laissé une œuvre littéraire forte avec des personnages se débattant dans un univers fait d'inégalités, d'injustices, de maladies, mais aussi d'amour maternel et de bonheurs quotidiens exprimés dans une langue pure, « si singulière, qui, s'émerveillant de chaque chose, aussi banale soit-elle, lui rend les prestiges de l'inouï et du jamais vu », comme l'écrit Bruno Vercier dans son bel hommage à Philippe. Une langue à l'époque admirée et remarquée par les plus grands qui virent en Charles-Louis Philippe plus qu'un égal. Gide en particulier, qui en fera un ami. Il fit même entrer au comité de rédaction de la Nouvelle Revue Française cet écrivain du peuple qui démontrait que l'on peut atteindre la grandeur littéraire tout en restant fidèle à ses origines sociale ainsi qu'il le fit remarquer à Maurice Barrés : « Vous séparez les nationalités, c'est ainsi que vous différenciez le monde, moi je sépare les classes. [...] Nous avons été murés comme des pauvres et, parfois, lorsque la Vie entrait chez nous, elle portait un bâton. Nous n'avons eu comme ressource que de nous aimer les uns les autres. C'est pourquoi j'écris toujours plus tendre que ma tête ne le commande. Je crois être en France le premier d'une race de pauvres qui soit allée dans les lettres. »

La Mauvaise fortune. Charles-Louis Philippe, par Bruno Vercier, Gallimard, 224 p., 19,80 Euros
Croquignole, par Charles-Louis Philippe, Gallimard, 174 p., 6,90 Euros.







Charles-Louis Philippe, prince sans couronne


Quelle chance cet anniversaire Gallimard ! Grâce à ce centenaire dont on parle beaucoup – et notamment chez Mollat où on le célèbre avec vigueur – on entend de nouveau parler d'auteurs moins à l'honneur ces derniers temps. Charles-Louis Philippe (1874-1909), l'auteur préféré de Georges Brassens dit-on, fait partie de ces oubliés régulièrement redécouverts et dont on perçoit l'importance une fois écartés les approximations sur son compte. L'Imaginaire réédite Croquignole, Bubu de Montparnasse est toujours au catalogue des Cahiers Rouges de Grasset, de petits éditeurs s'en souviennent, pas l'oubli donc mais un respect poli et l'honorable mépris des universitaires qui ont d'autres génies à fouetter. On est donc reconnaissant à Bruno Vercier qui a élu cet auteur parmi d'autres dans son panthéon personnel, de lui consacrer un superbe ouvrage dans la non moins superbe et indispensable collection L'Un & l'autre de J.B.Pontalis. Son propos ? Ni un éloge, ni un panégyrique, mais un voyage en compagnie d'un auteur mort avant de s'être assuré une postérité durable mais auquel de grands auteurs vont rester fidèle, longtemps. Qu'on se souvienne que parmi les trois premiers livres édités sous le sigle de la N.R.F. il y avait, à côté de l'auguste Claudel, un Philippe, enfant du peuple s'étant tout entier consacré à la littérature et qui eut à subir le destin de ceux que le sort ne veut pas favoriser, un peu comme plus tard Eugène Dabit, lui aussi balayé trop vite d'une scène où il aurait grandi. Ce que ce livre nous dit, avec intelligence et sans cet excès de lyrisme qui condamne les livres sur les auteurs méconnus du fait de l'accumulation d'hyperboles qu'on a bien du mal à justifier, c'est comment un enfant d'en bas a réussi à inventer une langue qui lui soit propre sans cesser d'être celle de tout un peuple que l'on croit silencieux parce que personne n'écrit pour lui. Charles-Louis Philippe ne faisait pas peuple, ne surjouait pas sa condition, il en faisait une matière littéraire pétrie des beautés de sa misère. Un siècle après sa mort, si la Société des Amis de C.-L.P. n'existe plus comme naguère, l'auteur reste en vie, sa langue nous parle. Et ce n'est pas le moindre mérite de La mauvaise fortune que de nous inviter aux vraies richesses d'un roi sans couronne de la littérature française.









Bubu de Montparnasse de Charles-Louis Philippe




 Charles-Louis Philippe est un écrivain qu'on oublie, et puis qu'on redécouvre depuis des décennies. Décrivant et méditant sur la condition de « pauvre » et de « misérable » au début du XXème siècle, il est pourtant très moderne. La plupart de ses ouvrages, romans et contes, sont imprégnés de sa propre existence, de l'expérience de la pauvreté.

Le meilleur de son œuvre est concentré sur quelques années au début du XXème siècle. Il peut être considéré à juste titre comme un précurseur de la littérature prolétarienne, devant Poulaille ou Dabit. Mais il est bien plus que cela parce qu'en effet il effectue un travail sur la langue, un travail semblable à celui des artisans. Il possède un style, à la fois drôle et tendre, ironique aussi.

Il est mort très jeune, à trente-cinq ans, emporté par une méningite foudroyante. On peut dire que malgré son enthousiasme, la vie ne lui a pas été favorable. Excellent élève, il poursuit ses études à coups de bourse, il progressera comme ça jusqu'à l'examen de Centrale qu'il échoue et qu'il refuse de tenter à nouveau. Mais comme il faut bien vivre, il va tenter sa chance à Paris et finit par obtenir un petit emploi de fonctionnaire qui, à défaut de l'enrichir, lui laisse du temps pour écrire. Assez rapidement il se fait remarquer des intellectuels de sa génération : Gide, Larbaud et bien d'autres le trouve terriblement moderne et novateur.

Pourtant son style est simple, et au premier abord il apparait dans la continuité du naturalisme de Zola ou même de Maupassant dont les contes l'inspireront. Le peuple pourrait le lire facilement, sauf qu'il n'a pas derrière lui un éditeur important, ses ouvrages seront d'abord édités à compte d'auteur, et sauf aussi que ses récits sont tout à fait sombres.

Philippe est le témoin d'un monde qui disparait et qui s'oriente vers l'industrie et le commerce. Imprégné de théories libertaires, ses écrits ne sont pourtant pas militants. Son propos est ailleurs. Il trace des caractères, comme des logiques dont le sens propre les dépasse. Tous ces personnages sont les victimes de leur condition matérielle. Ils n'ont pas assez de force pour s'élever au-delà de leur déterminisme. C'est le cas de Bubu, maquereau d'occasion par laisser-aller, mais c'est aussi le cas de Berthe, sa femme qu'il prostitue, et encore le cas de Pierre qui n'a pas assez de volonté pour aider Berthe à s'en sortir. La façon dont ils acceptent tous les trois la fatalité de la syphilis est parlante. Le père Perdrix est aussi dans le déterminisme, même s'il est d'un autre genre. Croyant devenir aveugle, il fait confiance à son médecin qui lui enjoint de ne plus travailler. Il est maréchal-ferrant, c'est un métier peut-être dur, mais c'est un métier qui nourrit sa famille et qui demande aussi une certaine habileté. Or tout cela lui est enlevé d'un seul coup, d'un seul, sans même qu'il ait l'intention de se révolter.

C'est probablement Bubu qui reste le chef-d'œuvre de Charles-Louis Philippe. C'est ce roman qui a situé son auteur quelque part entre Nietzche et Dostoïevski. Et c'est là qu'il se révèle aussi un grand styliste. Le roman est très noir, bien avant que ce soit la mode. On y croise des prostituées, des maquereaux, des étudiants pauvres aussi. La misère est partout, tant physique, que morale. Peut-être est-ce même que ce roman est à l'origine de style particulier du roman noir français qui se poursuivra avec Carco, Auguste Le Breton, Pierre Lesou et quelques autres. Et Philippe en l'écrivant semble être habité par une sorte de rage plutôt rare et détonante dans les lettres de cette époque. Jamais on n'a parlé aussi bien de la syphilis qu'ici.

«  Oh ! sois bénie ! Vieille chanson des véroles, dans l'hôpital où tu naquis, tu chantais de lit en lit dans tous les cœurs, tu divinisais les mourants et tu battais des ailes des ailes sur le front des vérolés, vieille chanson des véroles ! »

« Il eut ensuite une idée de vérole. Eh ! s'il n'avait pas la vérole s'il n'avait pas la vérole ! Alors il lui sembla que ce serait retrancher quelque chose à sa gloire. Il marchait avec tant de passion que ses jambes semblaient soulevées. S'il n'avait pas la vérole, il était grand temps de l'avoir »

L'histoire de Bubu a été portée en 1971 (époque à laquelle on croyait encore à la transformation sociale dans un sens positif) à l'écran par Mauro Bolognini. Il est bien curieux que ce soit un italien qui ait eu l'idée d'adapter Philippe à l'écran. A croire que les réalisateurs français ne savent pas lire. Le film est excellent, probablement un des meilleurs de Bolognini. Le film possède des qualités nombreuses, à commencer par la photographie d'Ennio Guarnieri et les décors qui donnent intentionnellement un aspect très pictural au film, certains lui ont reproché son caractère esthétisant. On peut entendre également Léo Ferré chanter du Verlaine. Mais si l'histoire est assez fidèle à la lettre, elle en trahit cependant l'esprit. En effet, l'idée de transposer la prostitution du boulevard Sébastopol à Florence donne un côté provincial au drame. Egalement le film est porteur d'un message politique explicite qui n'est pas dans les intentions de Philippe, Berthe était une petite fleuriste, dans le film est une simple ouvrière. Car la prostitution est le résultat non seulement de la misère sociale, mais aussi de la perversité et de la fainéantise du maquereau de Berthe qui s'appuie sur l'imbécilité de celle-ci. Enfin, le film de Bolognini appuie plutôt sur la responsabilité de Piero (Pierre) et sur sa lâcheté. Dans le livre, quand Maurice vient reprendre Berthe, accompagné du Grand Jules, il revendique un droit marital car il a épousé Berthe, cet aspect disparaît dans le film et rend le retour de Berthe (Berta) à sa déchéance de femme publique plus difficilement compréhensible. Mais ces réserves, si elles donnent au film un contenu bien différent du livre, ne doivent pas faire oublier qu'il s'agit d'un très grand film. Ottavia Piccolo tient parfaitement le rôle de cette très jeune femme naïve qui se transforme au fil des jours en une putain marquée par la fatalité. L'utilisation des très beaux décors est accentuée par des mouvements de caméra virtuoses. On admirera la sortie de l'usine, l'enterrement de la pauvre prostituée ou encore les scènes de ces femmes malades dans le vieil hôpital. On notera que c'est la même équipe qui réalisa l'année précédente le très beau Metello.







Avant Francis Carco et Pierre MacOrlan, dont il fut une source d'inspiration, Charles-Louis Philippe, namis de Francis Jammes et d'André Gide, membre fondateur de la NRF, a donné son récit des marlous, des nuits sur les boulevards, des filles publiques et des mœurs nocturnes.

« Ce n'est rien, Seigneur. C'est une femme, sur un trottoir, qui passe et qui gagne sa vie parce qu'il est bien difficile de faire autrement. »

La petite Berthe est bien mignonne, apprentie fleuriste qui sort avec ses sœurs à un bal. Elle y rencontre Maurice, ébéniste, qui se montre le plus galant des cavaliers, l'invite à boire une grenadine et, de rendez-vous en rendez-vous, devient son amant, puis son homme, car Maurice, dit « Bubu de Montparnasse » est un malin des rues qui comprend vite que sa petite femme va pouvoir travailler pour lui. Bubu a ses amis, Jules notamment, et les soirées et les filles publiques, un univers nouveau et  festif que Berthe fait sien et pour lequel elle accepte son rôle : la voilà fille publique. Elle est résignée, presque indifférente (« Les hommes abusent de notre corps et le crèvent pour nous donner du pain. »), c'est une élégante parmi les filles dont la topographie en fait un monde bien défini, avec ses étapes, ses règles (établies par les souteneurs), ses déchéances (les maladies, l'alcool, le racolage de n'importe qui pour manger, etc.).

Le boulevard Sébastopol est son territoire, elle l'arpente jusqu'à 22 heures et gagne l'argent du ménage, payer la chambre d'hôtel, les souliers — outil de travail —, les loisirs de Bubu. Elle rentre rapporter ses sous, se coucher près e son homme, et, comme celui-ci sait qu'il faut tenir sa femme, qu'il faut l'éduquer par l'autorité et la force, il la corrige pour son bien.

Un soir, elle rencontre pour client le jeune Pierre, employé de quelque ambition qui bûche encore ses diplômes et qui, trop timide et provincial, erre sur les boulevard à regarder les autres. Il n'a pas de femme, il aura Berthe. Et comme il est un faible, il l'aime, devient un régulier, un ami, presque un amant quand elle tente un moment de sortir de la rue — quand Bubu est en prison — mais qu'on l'y remet de force et qu'il ne s'interpose pas, craintif qu'il est du Milieu qu'il a presque fréquenté par procuration mais dont il ne sait rien.

« Elle partait dans un monde où la bienfaisance individuelle est sans force parce qu'il y a l'amour et l'argent, parce que ceux qui font le mal sont implacables et parce que les filles publiques en sont marquées dès l'origine comme des bêtes passives que l'on mène au pré communal. »

C'est par les yeux de Pierre que la vie du Boulevard s'anime, son regard naïf en fait un monde d'aventures quand ce n'est qu'un monde de misère. Les souteneurs y vivent mieux que leurs filles, mais ce n'est pas brillant quand même, une manière d'association de misérables.

Quand Berthe est déclarée syphilitique, tout bascule : elle se retire à l'hôpital, Maurice n'a plus le sous et est contraint au vrai crime (cambriolage) pour survivre, ce qui le conduit en prison, et Pierre est mis clairement devant une réalité à laquelle il n'était pas préparé. La vérole réorganise la vie du boulevard, fait que les uns et les autres réfléchissent et prennent leurs distances. Maurice s'en sortira parce qu'il a l'habitude de la rue et la science du mal (« La science du mal est bonne comme un bon fruit sur la route sèche et nous aide à marcher, entre la vérole et la prison, comme de grands voyageurs sans hypocrisie et sans peur. »), il viendra reprendre Berthe. Berthe se laissera berner un moment par ses propres illusions de vie laborieuse et honnête, se rapprochera de Pierre mais se laissera reprendre par son homme comme par une force à laquelle elle ne veut pas se soustraire (« […] — jamais — elle n'eût pu oublier celui qui fut le sien et qui fut plus qu'un dieu parce qu'il était l'Homme quand elle était vierge. Sa chair était gravée dans la sienne bien plus profondément que tous les sentiments et que tous les désirs. »). Quant à Pierre, il prendra conscience que ce monde n'est pas le sien, qu'il est sans doute un peu lâche et qu'il regrettera, toute sa vie, cette petite Berthe à qui il a osé dire « je t'aime ».

Si Bubu de Montparnasse n'est pas le meilleur roman de Charles-Louis Philippe, pour la qualité de la langue aussi bien que la construction (regrettera dans le détail un certain nombre de répétitions qui alourdissent le texte), il est sans doute la meilleure introduction à son œuvre, dont une grand partie (les quatre premiers romans) a été publiée à compte d'auteur. Ne boudons pas Bubu, son grand succès, et incontestablement une vue en coupe des plus réussies des nuits parisiennes de son temps.

Loïc Di Stefano








Bubu de Montparnasse

Bubu de Montparnasse, c'est un peu un ménage à trois. Il y a d'abord Berthe Méténier, 20 ans, fleuriste devenue fille publique après s'être mis à la colle avec Maurice Bélu, dit Bubu. Maurice « la choisit belle et vierge, puis il en fait son plaisir, puis il en fait son métier ». Maurice le souteneur, celui qui « prend les femmes dans sa main et les façonne ». Le dernier personnage du trio, c'est Pierre Hardy, jeune provincial monté à Paris. Un micheton qui s'amourache de Berthe, cette « trotteuse » rencontré sur le boulevard Sébastopol.

Quand Berthe attrape la vérole, elle finit à l'hôpital. Avec sa protégée sur la touche, les temps sont durs pour Maurice. Il monte un braquage mais les choses tournent mal et il est arrêté. Après l'hôpital, Berthe repart sur le trottoir, à son compte. Dans les moments difficiles, elle se tourne vers Pierre, ce bon ami toujours prêt à l'aider. Avec lui, elle peut envisager un semblant d'avenir. Mais la mise en liberté conditionnelle de Bubu va mettre à bas ses derniers espoirs. Son « homme », bien décidé à la reprendre, va se rendre chez Pierre et elle n'aura pas d'autre choix que de le suivre.

Charles-Louis Philippe fait partie de ces grands écrivains français tombés dans l'oubli. Très modeste employé à la ville de Paris, de faible constitution, il mourra de la typhoïde à 35 ans. Admiré durant sa courte carrière par les plus grands noms de son époque, il fonda avec son ami André Gide la NRF en 1908. Bubu de Montparnasse date de 1901. Le style est très naïf et les répétitions nombreuses. Charles-Louis Philippe est un enfant du peuple. Il décrit comme personne la gueuserie des faubourgs, ces petites gens que le grand monde exècre. Il montre un respect absolu pour ses personnages. Beaucoup de tendresse aussi, sans pour autant chercher à les idéaliser. Bubu est vaniteux et grande gueule. Berthe, dont le double jeu permanent est avant tout une question de survie, a tout de la figure tragique. Et pierre, lui, « n'a pas assez de courage pour mériter le bonheur ».

Le Paris du début du XXème siècle est restitué sans fard. La violence, la pauvreté, les ravages de la syphilis, la condition des femmes publiques, rien n'est occulté. Berthe est un personnage féminin qui vous poursuivra longtemps. Cette oie blanche devenue prostituée par amour pour Maurice, va très vite comprendre que plus jamais elle ne pourra échapper à sa condition. Son homme la bat ? Elle l'accepte car « un homme est un gouvernement qui nous bat pour nous montrer qu'il est le maître, mais qui saurait nous défendre au moment du danger. » Et quand Maurice vient la rechercher en sortant de prison, c'est une sorte de lucidité qui prend le pas sur l'amertume : « Elle partait dans un monde ou la bienfaisance individuelle est sans force parce qu'il y a l'amour et l'argent, parce que ceux qui font mal sont implacables et parce que les filles publiques en sont marquées dès l'origine comme des bêtes passives que l'on mène au pré communal ».

Ni populaire ni populiste, Bubu de Montparnasse est un roman du peuple, tout simplement. Et c'est déjà beaucoup.

Bubu de Montparnasse, de Charles-Louis Philippe, Grasset, 2005. 125 pages. 7,20 euros.
 


 


 


 



11/06/2012
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