Alain YVER

Alain YVER

CHARLES MINGUS

MINGUS



MINGUS (contrebassiste) L' HOMME EN COLÈRE, IL SE DÉGAGE DE SA MUSIQUE UNE PUISSANCE PHÉNOMÉNALE, POUR COMPRENDRE LE PERSONNAGE : LIRE SON AUTOBIOGRAPHIE : "Moins qu' un chien" QUI NOUS RETRACE LA VIE DES MUSICIENS DE JAZZ, LA SÉGRÉGATION ENVERS LES AFROS AMÉRICAINS. À CE PROPOS, DANS LE SUPERBE LIVRE DE Pannonica De Koenigswarter : " LES MUSICIENS DE JAZZ ET LEURS TROIS VOEUX" MILES DÉCLARE : " JE VOUDRAI ÊTRE BLANC " . À ÉCOUTER: Blues & roots, blues & politics, Mingus ah um... consulter l' article



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Charles Mingus
   
Charles Mingus, contrebassiste, pianiste, mais avant tout compositeur, a édifié une œuvre reflétant fidèlement sa personnalité : complexe, colérique et engagée, elle s'abreuve aux racines de la musique noire américaine (blues, gospel...), du jazz ellingtonien, du be-bop et de la musique classique occidentale
Charles Mingus est né en 1922 dans le quartier de Watts à Los Angeles. En raison de ses origines métisses, il est très vite confronté à la discrimination raciale. Sa peau "couleur de chiasse" (pour reprendre une expression de sa succulente autobiographie Moins qu'un chien) lui vaut d'être rejeté par les blancs parce qu'il est jugé trop noir et par les noirs parce qu'il est jugé trop blanc. De ce contexte il gardera un caractère explosif à la limite de la paranoïa. C'est à l'Eglise qu'il découvre le blues, les preachers et le gospel. Élevé dans l'apprentissage de la musique classique, il joue d'abord du violoncelle puis de la contrebasse, son voisin Buddy Collette (saxophoniste, flûtiste et clarinettiste) ne lui voyant aucun avenir dans le monde blanc de la musique classique.
C'est également Buddy Collette qui lui décroche son premier engagement avec Lee Young (1940), puis Charles Mingus joue pour Louis Armstrong (1941 à 1943), pour Kid Ory et dans l'orchestre de Lionel Hampton (1946-48). Il concrétisera (très brièvement) un rêve en jouant dans l'orchestre de Duke Ellington, mais est viré après avoir menacé avec une hache Juan Tizol (coauteur du thème "Caravan") suite à une réflexion raciste ! Expérimentant un temps la formule du trio (avec Red Norvo notamment) il joue ensuite avec Art Tatum, les chefs de file du be-bop : Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Max Roach, Bud Powell...

A partir du milieu des années 50 Charles Mingus constitue sa propre formation qui prendra diverses dénominations (dont Baron Mingus and his Octet) avant de devenir le Charles Mingus's Jazz Workshop, l'atelier jazz avec lequel il concrétise ses premières compositions se nourrissant aux racines de la musique noire américaine (gospel, blues...), du jazz ellingtonien, du be-bop, de la musique classique occidentale. Charles Mingus injecte dans l'exécution de ses compositions une force et une expressivité sans pareil, poussant ses musiciens dans leurs derniers retranchements. Certaines de ces compositions sont réputées injouables et, ce qui n'arrange rien, Mingus est une véritable tête de mule ! Largement ouvertes à l'expérimentation ses œuvres préfigurent le Free Jazz des années 60.

Sélection discographique :

Difficile de conseiller tel ou tel album, tant l'oeuvre de Charles Mingus est riche et cohérente et où chaque composition recèle de trouvailles et de panache. Parmi ses nombreux chef-d'oeuvres, on notera quelques incontournables, qui chacun aborde un aspect différent de l'édifice mingusien.

Pithecantropus Erectus (1956), sa première œuvre d'importance. Cet album marque un véritable tournant, celui où la synthèse de styles que constitue le projet mingusien prend forme en un langage nouveau. Formant un quintet avec Jackie McLean (sax alto), J.R. Moterose (sax tenor), Mal Waldron (piano) et Willie Jones (batterie), il dépeint à travers ce disque une fascinante plongée dans une ambiance urbaine des années 30. On croirait que l'orchestre joue sur le trottoir d'une rue embouteillée de New-York !

Charles Mingus presents Charles Mingus (Candid, 1960). Grâce à Candid, Mingus a trouvé l'alchimie qui fait sonner ses complexes compositions enregistrées en studio comme de véritable performances live. On y entend les interjections de Mingus pour guider ses musiciens, mais aussi les fameux mots incendiaires : "Eh, Dannie Richmond cites-moi une poignée de gens ridicules" ; Dannie Richmond : " Faubus, Rockfeller, Eisenhower". Ce sont les mots de l'une des compositions majeures de Mingus : "Fables of Faubus". Ils épinglent le gouverneur de l'Arkansas Orval Faubus qui avait demandé l'ajournement de l'admission d'une quinzaine de noirs à l'université de Little Rock, à la rentrée 1957, de crainte de voir des émeutes se déclencher. Cette composition avait été publiée une première fois sur "Ah Hum (1959) mais censurée par Columbia, c'est à dire sans les paroles accusant Faubus. C'est ce qui décida Mingus a rompre avec cette compagnie et à enregistrer pour le label indépendant Candid. Une étude ultra complète sur cette œuvre, ses différentes versions et variations (notamment lors de la tournée de 1964) et le contexte politique de l'époque, a été écrite par Didier Levallet, Denis-Constant Martin sous le titre L'Amérique de Mingus : musique et politique, les Fables of Faubus de Charles Mingus (Paris : P.O.L., 1990).

Mingus At Antibes (1960) Mingus se produit en France en juillet 1960 à Antibes Juan-les-Pins avec Ted Curson, Booker Ervin, Dannie Richmond (le batteur qui l'accompagnera pendant quasiment toute sa carrière), Eric Dolphy et Bud Powell, pour un concert entré dans les annales du jazz où les conversations musicales entre Mingus et Dolphy ont heurté une partie du public, sifflant au scandale.

The Black Saint and The Sinner Lady (1963), étonnant essai orchestral dans le sillage d'Ellington et Stravinsky.

Money Jungle (Blue Note, 1962) : le triumvirat impérial, Duke Ellington / Max Roach / Charles Mingus, revisite quelques grands thèmes d'Ellington pour un bœuf aussi dynamique que légendaire. Mingus slappe avec bonheur les cordes de sa contrebasse, à la limite de la rupture ; Duke Ellington parcourt toujours avec la même dextérité les touches de son piano, s'aventurant jusqu'aux extrémités du clavier ; Max Roach ballade ses baguettes sur les fûts et cymbales avec une exactitude et un à propos sidérant. Les sommets du disque : les pétaradants et déjantés "Caravan" et un "Money Jungle".
Charles Mingus Sextet 1964 : Difficile de choisir parmi les nombreux enregistrements de la tournée de 1964, tant la cohésion et l'entente du sextet Charles Mingus (contrebasse), Eric Dolphy (alto sax, clarinette basse, flûte), Clifford Jordan (tenor sax), Johnny Coles (trompette), Jaki Byard (piano); Dannie Richmond (batterie) semble concrétiser à la perfection les attentes de Mingus. Optons pour les deux volumes du Charles Mingus Sextet Concertgebouw Amsterdam April 10th 1964. La vidéo Charles Mingus Sextet (concert du 12 avril 1964 à Oslo) (KJazz Productions, VHS 60mn) permet également de découvrir "de visu" cette osmose. Même lorsqu'il ne joue pas, Eric Dolphy est impressionnant par la puissance méditative qu'il dégage.

Let My Children Hear Music (Columbia, 1972). De 1965 à 1970, Charles Mingus traverse une mauvaise passe. Il est profondément touché par la disparition d'Eric Dolphy (en juin 1964), les engagements se raréfient, il se sent persécuté, se fait viré de son loft new-yorkais en 1966. A partir de 1969, Mingus fait progressivement son retour sur scène, mais c'est véritablement avec Let My Children Hear Music qu'il fait son retour discographique, album qui est souvent considéré comme le testament musical de Mingus, même s'il enregistré par la suite deux autres albums important : Moves (1974) et Cumbia and Jazz Fusion (1976).

Charles Mingus est décédé le 5 janvier 1979 à Cuernavaca au Mexique, d'une crise cardiaque suite à une sclérose amyothrophique latérale paralysante.





Bibliographie
Charles Mingus et Nel King, Moins qu'un chien.

Avec toujours le souci de révéler au public le jazz dans tous ses éclats, la 21è édition du festival "Banlieues Bleues" affichait, entre autres événements, le retour du mythique Sun Râ et des spectacles musicaux dédiés à de grandes figures de l'histoire, du jazz, de la musique et de la littérature comme W.E.B. Dubois et Martin Luther King, mais aussi les textes d'Amadou Hampâté Bâ avec Amkoullel du Nine Ensemble de Raphaël Imbert, d'Eric Dolphy avec Out de Jean-Marc Padovani et enfin de Charles Mingus avec Moins qu'un Chien de Mohamed Rouabhi.
Après Malcom X et Providence café qui lorgnent du côté de l'Amérique, Mohamed Rouabhi se penche sur la vie de Charlie Mingus pour évoquer "le quotidien des musiciens noirs dans les Etats-Unis des années 50". Contrebassiste, pianiste et compositeur, né en 1922 dans le quartier de Watts à Los Angeles, Charles Mingus a été confronté comme beaucoup de ses concitoyens "de couleur" à la discrimination raciale.










Juin 1964 : outre huit pages consacrées aux concerts parisiens du bassiste (texte de Jean-louis Comolli), Jazz Magazine publie sa première interview de Charles Mingus. Ce sont Jean Clouzet et Guy Kopelowicz qui s'y sont employés. Leur tâche, on le verra, ne fut pas des plus faciles, mais le résultat en est... mémorable. Même 38 ans après...

Charles Mingus, un certain nombre de critiques américains paraissent nourrir à votre égard une hostilité de principe. Croyez-vous que celle-ci soit fondée uniquement sur des critères musicaux ou bien ne résulterait-elle pas plutôt de la virulence de vos prises de position sociales et politiques ?
— En réalité, je n'en ai aucune idée. Peut-être ne m'aimez-vous pas non plus. Les critiques ne peuvent supporter qu'un Noir leur parle ou se comporte comme le ferait un Blanc. Cela n'est d'ailleurs pas seulement vrai pour le domaine de la musique. Le même genre de problème se pose à moi presque continuellement dans ma vie de tous les jours. Dernièrement, je suis entré dans un magasin de Copenhague pour acheter une chemise. Le directeur de la tournée nous avait quittés un instant. J'ai demandé au vendeur de me présenter ce qu'il avait de meilleur. J'ai fait mon choix. J'ai payé puis, après avoir attendu un moment sans résultat, je me suis décidé à réclamer ma monnaie. C'est alors qu'on a refusé de me donner ce qui m'était dû. C'est scandaleux ! Les Blancs sont traités différemment. Quand ma femme, qui est blanche, va dans un magasin, il n'arrive jamais qu'on refuse de lui rendre sa monnaie. Moi, je me suis fait voler. J'ai payé 10 dollars une chemise qui n'en valait que 5 et, par-dessus le marché, je ne suis pas parvenu à récupérer mon argent. Il paraît que le vendeur n'a pas apprécié la manière dont j'ai formulé ma réclamation. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Comme je menaçais de faire appel à la police, c'est lui qui le premier l'a fait venir. Un flic s'est présenté presque aussitôt. Il ne m'a pas adressé la parole, n'a même pas cherché à savoir de quel côté était la vérité. J'étais noir, donc j'avais tort. Je ne sais pas si en France les policiers sont plus aimables, mais ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici en Europe n'étaient pas particulièrement bien intentionnés. Celui dont je vous parle m'est tombé dessus à bras raccourcis et m'a tellement abîmé l'épaule que j'ai été obligé de me faire soigner à l'hôpital et n'ai pas été en état de jouer ce soir-là. C'est insensé !

— ...Croyez-vous que cet incident est arrivé à cause de la couleur de votre peau ?
— Mais bien sûr ! Je pourrais vous raconter bien d'autres anecdotes comparables à celle-ci. Même vos chauffeurs de taxi ne cachent pas leurs préjugés raciaux. Hier, à mon arrivée, ils ralentissaient quand je leur faisais signe; mais, dès qu'ils s'apercevaient que j'ai le teint sombre, ils redémarraient aussitôt pour aller prendre le Blanc le plus proche.

Votre opinion est en contradiction avec celle de la plupart des jazzmen que nous avons eu l'occasion d'interviewer. Pour eux, le racisme en Europe est loin d'être absent mais il n'est jamais systématique.
— De qui vous moquez-vous? Personne ne peut comprendre cet état de choses s'il n'est pas noir. Voulez-vous encore un exemple ? Hier soir, quand je suis entré dans cet hôtel, la réceptionniste m'a traité comme si j'étais le dernier des chiens. J'ai bien saisi son manège bien qu'elle ne parlât pas un mot d'anglais. Elle a discuté un instant avec le chauffeur et, rien qu'à son comportement, j'ai tout de suite compris ses sentiments à mon égard. Pour percevoir la haine, il n'est pas indispensable de savoir ce que les gens disent. L'hostilité se reconnaît souvent simplement au son de la voix. L'amour, la haine, cela s'exprime d'abord par des sonorités, des inflexions de voix, non des paroles. Vous, je ne vous déteste pas. Ce que je déplore, c'est cette situation dans laquelle je me débats. Je n'ai pas envie de parler. Pourquoi tenez-vous tellement à discuter avec moi ?

— Sans doute parce que nous pensons que cette conversation peut nous aider à comprendre certains aspects de votre musique.
— Pour moi, ce genre d'interview ne présente aucun intérêt. Aux Etats-Unis, il a été écrit sur moi plus d'articles que sur n'importe quel autre musicien; il n'empêche que je gagne moins d'argent que la plupart de mes confrères. George Wein est le premier manager qui soit parvenu à mettre sur pied une tournée européenne pour mon orchestre. Mais cette tournée a été mal organisée. Il a tellement rapproché les concerts qu'il a failli tuer mon trompettiste. J'ai dormi quatre heures en cinq jours. Je n'ai pas fait un véritable repas depuis trois jours. J'ai mangé un steak en cinq minutes à l'aéroport de Copenhague mais j'ai dû le laisser tellement il était mauvais. Wein, lui, a le temps de manger. D'ailleurs, il n'assiste même pas à nos concerts. Il préfère se balader avec une fille. Pour lui, la tournée est une partie de plaisir. Si on le forçait à adopter notre rythme de vie actuel, il n'accepterait jamais d'engager, dans de telles conditions, l'orchestre qu'il lui arrive de diriger. Aucun être humain ne peut faire du bon travail quand il ne dispose pas d'un minimum de temps pour récupérer de ses fatigues. Ne venez pas ensuite me demander ce qui est arrivé à mon trompettiste.

— Votre manière de travailler aux Etats-Unis est-elle si différente ?
— Vous savez, on ne peut pas dire qu'aux Etats-Unis je croule sous les propositions de travail. Les impresarios ne me portent pas particulièrement dans leur coeur. On m'a fait une réputation qui ne m'aide pas beaucoup à obtenir des engagements. On a dit que je passais mon temps à créer des ennuis, que j'aimais me battre; je ne sais plus trop quoi encore. D'accord, je me suis battu mais c'était il y a de nombreuses années et dans des situations bien particulières. Je fais allusion à ce qui est arrivé avec Jimmy Knepper. J'ai eu longtemps ce musicien dans ma formation et je peux affirmer que je le connais bien. C'est l'un des plus grands drogués que je connaisse. Je lui ai cassé la gueule le jour où je l'ai découvert dans ma propre salle de bains en train de se piquer. Nous sommes allés en justice mais, bien sûr, c'est lui qui a gagné le procès. C'est lui que les juges ont cru parce qu'il est blanc. Que croyez-vous qu'il serait arrivé si les rôles avaient été inversés, c'est-à-dire si j'avais fait ce dont Jimmy Knepper s'est rendu coupable? Eh bien! moi qui suis noir, je serais probablement en tôle à l'heure actuelle.

Je me suis aussi battu, quelques années auparavant, avec Jackie McLean. A cette époque, il était continuellement camé et il disparaissait fréquemment plusieurs jours de suite sans donner de ses nouvelles. Ce fut la cause directe de notre dispute. J'avais été engagé dans un club pour deux semaines mais, au bout de quelques jours, j'ai été renvoyé par le patron de cette boîte qui me tint responsable de l'absence de McLean. Lorsque celui-ci se décida à revenir, ce fut pour m'entendre dire qu'il ne faisait plus partie de l'orchestre. Il n'a guère semblé apprécier ma décision puisqu'il a tout de suite sorti de sa poche un couteau et a cherché à m'atteindre. Il m'a, du reste, entaillé un doigt. Mais aujourd'hui, toute cette histoire est bien oubliée et Jackie est devenu mon meilleur ami. Il me considère comme son propre frère et aime à répéter à qui veut l'écouter que je lui ai sauvé la vie en l'aidant à se tirer du pétrin dans lequel il était à cette époque.

La drogue est, d'ailleurs, une des plaies de ce métier. Parce que Charlie Parker se droguait, beaucoup de jeunes musiciens se croient obligés de faire la même chose, persuadés qu'ils sont que la drogue est indissociable de la bonne musique. Le drame, c'est qu'effectivement le Bird a, sous l'emprise de la drogue, enregistré un tas de bons disques. Tous ces types qui mènent une vie sordide en ont tiré la conclusion qu'il ne pouvait pas bien jouer quand il ne se droguait pas. C'est lamentable. Tous leurs efforts devraient porter plutôt vers une mise en condition physique de leur corps aussi parfaite que possible. Ils auraient intérêt à imiter un musicien comme Rollins qui, parce qu'il vit sainement, est actuellement un géant en pleine possession de ses moyens. Malheureusement, la presse s'est mêlée de toute cette histoire et a identifié tous les musiciens à des drogués. Parker n'a jamais été arrêté pour usage de stupéfiants. Camarillo, c'était une simple question médicale sans rapport avec la police. Ainsi, sous la plume des journalistes, Armstrong est devenu "Oncle Tom"mais aussi "Le drogué" , Gillespie est devenu "The crazy ". Ils ont fait de nous de véritables singes.

— Ne croyez-vous pas que cette attitude de la presse américaine concerne tous les musiciens de jazz, même blancs? Rappelez-vous le scandale causé par l'arrestation de Getz...
— Ne me parlez pas de Stan Getz. Moi, je ne veux m'occuper que du musicien de couleur qui, faute de liberté, ne peut pas travailler là où il le voudrait. Getz gagne un million de dollars dans les studios d'enregistrement. Il peut jouer où bon lui semble alors que nous, nous en sommes réduits à jouer dans des porcheries. Tout cela parce qu'on nous désigne sous le vocable de musiciens de jazz. Quand vous me classez dans la catégorie « jazzmen », vous limitez automatiquement mes possibilités de travail. Je ne veux pas que ma musique soit appelée jazz. Savez-vous ce que cela veut dire, jazz ? A la Nouvelle-Orléans, to jazz your lady cela vent dire b... votre petite amie. Je ne veux pas que les critiques appliquent ce mot à ma musique. Qu'ils aillent plutôt se faire « jazzer» ! Ma musique est une oeuvre de beauté qui n'a rien à voir avec ça... Cette expression pornographique ne concerne pas la musique, pas plus d'ailleurs que l'amour. Lorsque je couche avec une femme, je ne la b... pas, moi, je lui fais l'amour. Le coït sans affection, à la sauvette, avec une p... ? Très peu pour moi ! Ma musique, c'est pareil. Elle a la beauté d'une femme qui ouvre les jambes. De l'amour véritable. Pas de pornographie.

— Est-ce pour ces raisons de terminologie qu'il y a quelques mois vous appeliez votre musique rotary perception ?
— J'ai le droit d'appeler ma musique comme bon me semble. N'importe quel Blanc a bien le droit de le faire; pourquoi pas moi ? Je vous répète une fois de plus que je ne joue pas de jazz. Appelez cela de la m... si cela vous fait plaisir. La rotary perception est une sorte de rythme circulaire que nous avions mis au point, mon batteur et moi. Je ne peux pas vous en donner une définition. Cela ne s'expliquait pas; cela se sentait. Nous avons pratiqué ce style dans plusieurs boîtes : au Show-place, au Copa City entre autres. Mais nous n'avons pas eu l'occasion d'enregistrer un seul disque qui l'illustre. Aujourd'hui, nous l'avons abandonné pour nous tourner vers une autre forme de swing.

— De quelle manière parvenez-vous à traduire clans votre musique vos émotions, vos sensations du moment ?
— Pour moi, la musique est un langage au sens propre du terme. Il y a quelques années encore, je me servais du langage parlé avec beaucoup de difficultés. Ma bouche avait bien du mal à traduire mes pensées. Depuis, j'ai fait beaucoup de progrès dans ce domaine mais ma contrebasse demeure mon mode d'expression favori. Je peux parler en musique. Je ne sais pas si vous vous rendez compte exactement des possibilités de mon instrument. Je vais vous donner un exemple précis. Il y a quelque temps, mon psychanalyste, le docteur Finkelstein, s'est livré à la petite expérience suivante. Il a écrit sur un bout de papier la phrase « Mingus I think is a genius », phrase volontairement incorrecte puisqu'il aurait dû écrire : « I think Mingus is a genius. » Puis il m'a demandé de tenter de traduire cette phrase sur ma contrebasse. J'ai d'abord joué ce qui me semblait le mieux correspondre à l'idée choisie, à un jeune saxophoniste qui venait d'entrer dans ma formation et qui, peut-être pour cette raison, n'a rien compris. J'ai refait la même expérience sur Dannie Richmond, le batteur qui joue avec moi depuis plusieurs années. Dannie a demandé à écouter une seconde fois puis m'a dit : « Je ne saisis pas parfaitement, mais je crois avoir reconnu les mots "Mingus"et "génie ", quelque chose comme "Mingus est un génie", mais la phrase me paraît incorrecte. Il doit y avoir quelque chose d'inversé ! » Voilà. Si vous ne me croyez pas, je peux vous donner l'adresse du docteur Finkelstein et il vous confirmera sans peine ce que je viens de raconter. Avant cette expérience, il avait du mal, lui aussi, à imaginer qu'il soit possible de parler au moyen d'une contrebasse. C'est pourtant ce que je fais tous les jours. Je suis le premier à avoir dompté le langage musical. Non, excusez-moi, j'oubliais Parker qui avait commencé avant moi. Avez-vous remarqué que le Bird aimait à s'exprimer en courtes phrases qui, pour ceux d'entre nous qui savaient écouter, étaient parfaitement claires ? Nous étions ainsi un petit nombre à qui le Bird "parlait". Bud Powell, Fats Navarro. Regardez Bud aujourd'hui. Quand il joue, on a toujours l'impression qu'il attend que quelqu'un lui dise quelque chose, musicalement parlant. Eh bien ! moi, je sais parler à Bud. Si j'avais la possibilité de jouer avec lui, je l'aiderais beaucoup à se rétablir musicalement et aussi corporellement. La musique est capable, presque à elle seule, de faire vivre les gens. Elle peut les rendre heureux, les faire pleurer, aimer et même s'entretuer. Mais, pour obtenir ce résultat, il faut amener son corps au niveau de la musique. Pour ma part, je travaille avec mon batteur presque en état d'hypnose. Quand nous jouons ensemble, nous sommes véritablement en état de transe. Dès que je commence à jouer avec Dannie Richmond, je suis sûr qu'il va se passer quelque chose. C'est fantastique de le sentir ressentir en même temps que moi les mêmes choses.

— Croyez-vous qu'Omette Coleman possède cette sorte de sixième sens musical ?
— Ne me parlez pas d'Ornette Coleman. Il y a aux Etats-Unis un tas de musiciens de son espèce qui sont incapables de lire la musique et qui ont une approche particulière de celle-ci. Coleman est un joueur de calypsos. D'ailleurs, il est antillais. Il n'a rien à voir avec Kansas City, la Géorgie ou La Nouvelle-Orléans. Il ne fait pas une musique du Sud. Il vient peut-être du Texas mais il n'empêche que sa famille est "calypso" comme celle de Sonny Rollins. Tous ces musiciens ont, de par leurs origines, un feeling tout à fait différent du nôtre. Sonny, au début de sa carrière, avait beaucoup de difficultés. Il copiait éperdument le Bird. Maintenant, heureusement, il a trouvé sa voie et s'est parfaitement réalisé. Pour en revenir à Omette, il ne peut pas jouer un thème aussi simple que Body and Soul. Il appartient, comme Cecil Taylor d'ailleurs, à cette catégorie d'instrumentistes incapables d'interpréter un morceau avec des accords et une progression parfaitement établis. Je me rappelle avoir tenté de jouer avec lui. Il y avait avec moi, ce jour-là, Kenny Dorham et Max Roach. Nous avons attaqué All the Things You Are mais, au bout de quelques mesures, Omette Coleman, incapable de garder le tempo et de suivre les accords, s'est complètement embrouillé. Laissez-le interpréter des calypsos.

— Souhaitiez-vous que votre récent disque "Mingus at Town Hall" paraisse sous la forme que nous connaissons et voulez-vous nous parler des incidents qui ont émaillé le concert ?
— "Mingus at Town Hall" n'était pas à l'origine un concert mais une séance d'enregistrement ouverte au public. Ce qui est une nuance. Je me suis toujours rappelé l'impression que j'avais ressentie en voyant Duke Ellington faire sa première séance pour Columbia non en studio mais sur la scène d'un théâtre. J'ai pensé que le public serait heureux d'assister à la préparation d'un disque telle qu'elle a lieu dans un studio quand les musiciens jouent en pleine décontraction, recommencent plusieurs fois de suite le même morceau, fument, boivent et n'hésitent pas à tomber la veste. Quelque chose donc de totalement différent d'un véritable concert. J'ai soumis mon idée aux responsables de ma compagnie et l'on m'a dit que ma suggestion d'inviter le public était très acceptable. J'aurais voulu que tout cela soit entièrement gratuit mais on m'a fait comprendre qu'il y aurait des frais à amortir. Ce que j'ai su plus tard, c'est que George Wein, qui est un homme avide, avait fait payer les spectateurs en leur faisant croire qu'ils allaient assister à un véritable concert de Charles Mingus. Au lieu de morceaux bien mis au point, les gens ont été surpris d'entendre quatre ou cinq mesures de temps à autre, de voir les musiciens s'arrêter à tout bout de champ puis recommencer ce qu'ils venaient de jouer. Et ainsi de suite. Auprès du public, ce soir-là, je suis passé pour un fumiste. J'espère que j'ai montré, avec un disque comme "The Black Saint and the Sinner Lady ", que je ne suis ni idiot ni malhonnête.

— Vous n'êtes plus sous contrat avec la firme Impulse ?
— Non. Je n'enregistre plus chez Impulse et n'ai plus l'intention de le faire. Cette compagnie n'a pas tenu les promesses qu'elle m'avait faites. Je devais signer avec ses dirigeants un contrat de 15 000 dollars mais je me suis aperçu à temps qu'il n'avait pas été prévu de garanties financières sur la vente de mes disques. D'autre part, il est inadmissible qu'une compagnie comme Impulse ne soit pas parvenue à vendre simplement autant de disques que ne l'a fait, il y a neuf ans, Debut, ma propre compagnie. R.C.A., elle, est bien arrivée à vendre très bien "Tijuana moods", un disque pourtant enregistré il y a de nombreuses années. Elle en a vendu presque dix fois plus que mes enregistrements récents chez Impulse ou Columbia. Les dirigeants de ces compagnies sont des incapables et des voleurs. D'ailleurs, lorsque j'ai voulu savoir comment marchait la vente de mes disques, Columbia a refusé de me faire voir ses comptes.

Par ailleurs, je ne suis pas satisfait de mes enregistrements. Je n'oublie pas, certes, que les musiciens, qui n'arrivent pas à jouer ce que je leur demande et qui modifient des notes par-ci par-là, ont une grande part de responsabilité, mais les véritables coupables sont, encore une lois, les compagnies Pour ne vous donner qu'un seul exemple, après l'enregistrement de "The Black Saint", Bob Thiele, le directeur de la séance, égara les bandes magnétiques sur lesquelles figuraient les meilleures versions de ce qui devait être la face B du disque. Il poussa l'audace jusqu'à prétendre que ces bandes n'existaient pas ! J'ai passé des nuits à recomposer la face manquante à partir des autres prises utilisables. Quant tout fut fini, les bandes magnétiques disparues furent retrouvées.

— Approuvez-vous la manière dont a été utilisée votre contribution musicale au film de John Cassavetes « Shadows »
— Je n'ai absolument rien à voir avec la bande sonore de ce film. J'ai bien écrit quelque chose mais je n'ai pas pu venir à bout de mes projets. Nous n'avons pas passé plus de trois heures dans le studio où la musique devait être enregistrée. Juste le temps d'interpréter quelques mesures. C'est tout. J'ai laissé tomber parce que nous ne sommes pas parvenus à nous mettre d'actord sur les questions financières. Cassavetes s'est approprié la musique jouée par le saxophoniste ténor qui était alors dans ma formation. Il est certain que je serais très content de travailler pour le cinéma mais à condition de disposer de tout le temps nécessaire. Ce que j'aimerais, c'est ne préparer qu'une partie de la musique puis compléter ensuite en improvisant pendant qu'on me projetterait le film. Je crois que ma musique pourrait rendre service à de jeunes metteurs en scène car elle doit pouvoir mettre en valeur n'importe quel message social ou religieux. Beaucoup de types m'ont demandé de mettre sur pied une partition musicale mais ils m'ont fait des tas de promesses qu'ils n'ont pas tenues.

— Vous avez demandé à un psychanalyste...
— Arrêtez. Pas la peine de continuer. Je connais votre question. Si j'ai voulu que le docteur Pollock rédige les notes pour la pochette de "The Black Saint ", c'est parce que j'estimais qu'il pouvait le faire tout aussi bien, sinon mieux, que la plupart des critiques de jazz. Ceux-ci sont tous des menteurs. La prochaine fois, je ferai écrire ces notes par un chauffeur de taxi ou mon concierge; c'est-à-dire des gens qui ne sont pas du métier, des gens susceptibles d'aimer ma musique même s'ils ne savent pas pourquoi ils sont attirés par elle. Oui, je vais agir ainsi à partir d'aujourd'hui. Et toutes les compagnies devraient m'imiter. Les critiques actuels forment une belle bande d'enfoirés. Ils se prennent pour des dieux. Parce qu'ils sont capables de reconnaître les meilleurs musiciens, ils croient qu'ils ont le meilleur sens critique. Suffit-il de reconnaître les meilleurs plats pour être nécessairement un fin gastronome? Je me demande pourquoi les compagnies d'enregistrement font encore appel à eux. Pour quel journal travaillez-vous ?

— Pour la revue Jazz Magazine...
— Qu'est-ce que c'est que cette revue ? Sans doute un truc à 50 cents. Que personne ne lit. Seules ont une importance des revues comme Life ou Time magazine mais malheureusement les articles qu'on peut y trouver concernant le jazz sont écrits par des incapables. Les revues de jazz n'intéressent personne. Vous, vous faites cette interview sans doute pour gagner de l'argent et Jazz Magazine va faire un bénéfice en la publiant. Tout le monde se fait de l'argent sur le dos des musiciens. Je suis prêt à changer immédiatement de travail avec vous, si vous le désirez. J'aurai une secrétaire et je prendrai du bon temps avec elle.

— Pourquoi jouez-vous de plus en plus fréquemment du piano dans vos enregistrements récents ?
— Non. Je ne crois pas que j'utilise le piano plus fréquemment qu'il y a quelques années. Si j'ai tenu à introduire moi-même un des thèmes de The Black Saint, c'est tout simplement parce que j'en avais envie. Je viens par ailleurs d'enregistrer tout récemment un album de piano solo. Les pianistes, en général, interprètent mal ma musique. Ils se trompent souvent dans les accords. Quand c'est moi qui m'installe au clavier, iI n'y a plus de problèmes. Je ne joue pas du piano comme un pianiste mais plutôt comme un compositeur. De toute façon, je n'ai pas de mal à jouer mieux que la plupart des pianistes modernes. Si l'on excepte Jaki Byard et, naturellement, Bud Powell, la majorité des pianistes d'aujour-d'hui n'ont pas de main gauche. Moi, je me sers de celle-ci et comme j'y mets beaucoup de coeur, j'obtiens un bon résultat.

— On raconte que...
— Pourquoi regardez-vous sans arrêt votre b... de papier. Etes-vous incapable de me poser une question sans avoir recours à lui ?
— S'il nous arrive de temps à autre de regarder cette feuille, c'est afin d'éviter d'oublier de vous poser certaines questions. Voulez-vous arrêter là cette interview ?
— Non. Mais ce genre de conversation ne me plaît pas beaucoup. Puisque cela vous intéresse que je parle, je vais parler. Si vous voulez, je peux vous dicter un livre. Je ne comprends pas pourquoi vous voulez connaître ma façon de penser. Enfin, continuons.

— Est-il exact que votre partie de basse dans le disque "Concert at Massey Hall" avec Charlie "Chan" ait été réenregistrée en studio comme certains l'ont prétendu ?
— C'est faux. La majorité des morceaux provient bien du concert. Seul a été enregistré à part All the Things You Are avec Billy Taylor au piano. Peut-être également un autre morceau. De toute façon, en quoi cela peut-il bien intéresser vos lecteurs ?

— Monk nous a dit que Parker lui avait volé une partie de sa musique. Que pensez-vous de cette affirmation ?
— Parker n'a rien volé à personne. Quand il est arrivé au Minton's, il y avait déjà plusieurs années que son style était au point. Moi-même, j'ai encore des partitions que j'ai écrites en 1939, à une époque donc où Monk n'avait même pas encore composé 'Round Midnight. Un de ces morceaux, Smooch, a été enregistré il y a huit ans par Miles Davis. En poussant jusqu'à l'extrême, je pourrais prétendre que Monk m'a volé l'idée de Round' Midnight. Mais, en réalité, personne ne prend rien à personne. Si quelqu'un a volé quelque chose à Monk, ce n'est sûrement pas moi. Je ne possède aucun disque de ce musicien. J'ai d'ailleurs très peu de disques chez moi. Quelques-uns enregistrés par Duke Ellington et qui m'ont été donnés par Jimmy Blanton. Les gens croient que je suis né à New York. En fait, je viens de la Californie, c'est-à-dire d'un pays où, il y a encore quelques années, les gens ne savaient pas ce que c'était qu'un tourne-disque. Ils n'avaient jamais entendu parler de Parker ou de Monk avant les années cinquante. Pour ma part, je dois dire qu'à cette époque, je n'aimais pas beaucoup le Bird. Je lui préférais de beaucoup un musicien comme Buddy Collette. C'est ma femme Celia qui, elle, adorait Parker, qui m'a peu à peu converti. Elle était prête à me larguer si je ne me mettais pas à apprécier Parker et Monk. Je dois dire, à ma décharge, que je n'ai jamais beaucoup goûté la musique de drogués. Elle a une sonorité qui m'ennuie. Je n'ai aucune sympathie pour les gens qui éliminent leurs problèmes au moyen des stupéfiants. Moi, je veux faire face à mes problèmes jusqu'à ce que ce soit ma vie qui les élimine d'elle-même.

— Ne pensez-vous pas que la condition des Noirs aux Etats-Unis soit en train de s'améliorer peu à peu ?
— Sur le plan du spectacle, il n'y a pas l'ombre d'une amélioration. Pour ne considérer que le domaine de la trompette, il y a deux cents trompettistes noirs qui crèvent de faim pour un Miles, un Dizzy ou un Armstrong qui arrivent à travailler. Les jeunes musiciens en sont venus à détester le jazz qui les maintient dans l'obscurité et les empêche de gagner leur vie. Ils se considèrent maintenant comme des musiciens symphoniques. Quand Ed Sullivan emploie un orchestre de trente musiciens, vous êtes assurés de ne pas y rencontrer un seul instrumentiste de couleur. Les musiciens, les comédiens, même les clowns, sont de race blanche. Quand j'ai débuté dans ce métier, on m'a fait passer une audition. Il y eut une sorte de petit examen. Je n'étais pas le meilleur mais j'étais le second. Or, ils ont retenu le troisième qui était blanc mais ne se sont pas intéressés à moi. Ce jour-là, j'ai failli tout laisser tomber.

— Comment réagit un auditoire blanc aux Etats-Unis quand vous interprétez "Fables of Faubus" ?
— Jusqu'ici. la plupart de la musique a été écrite pour les Blancs. Ce n'est que très récemment que l'on a commencé à écrire de la musique qui parle au peuple noir et essaie de prendre sa défense. Les choses ont bien changé depuis la naissance de cette musique de prostituées appelée jazz. Celui-ci s'adressait alors essentiellement aux gangsters dont la vie dissolue n'engendrait pas particulièrement la beauté. Et puis, peu à peu, sont apparus des hommes qui ont tenté de prendre position, de montrer ce qu'il y avait de malsain chez certains Blancs, ces capitalistes qui exploitent l' Américain blanc de seconde classe et l'Américain noir de troisième classe pour faire de ce dernier son esclave. La société dans laquelle nous vivons est gouvernée par une race de seigneurs qui s'opposent à ce que le Noir soit libre. Dans notre monde actuel, la liberté c'est le fric. Et il en sera ainsi tant que les capitalistes nous dirigeront. Non, je ne suis pas communiste. Dans ma vie, je n'ai rencontré qu'un petit nombre d'Américains qui soient dignes de ce nom. Les autres ne m'aiment pas car ils sentent que je connais leur manière de procéder. Je suis capable d'identifier au premier coup d'oeil le Blanc qui, hier encore, vous demandait de décamper du trottoir sur lequel il se trouvait. Aujourd'hui je peux marcher du même côté que le Blanc mais, en fait, les choses n'ont guère changé. Maintenant, dans beaucoup de domaines, c'est pire qu'avant. Vous avez sans doute entendu parler de Malcolm X et des Black muslims ? Eh bien ! ils se conduisent souvent comme des bébés en comparaison de l'état d'esprit de certains Noirs américains. A New York, très souvent, il arrive aujourd'hui qu'un Blanc qui essaie de monter dans un taxi conduit par un Noir s'entende répondre : « Tire-toi de là, espèce de c... » Beaucoup de nous ont envie de tuer parce qu'on nous a traités comme des animaux et qu'on a employé à notre égard des manières fascistes. Vous me demandiez à l'instant si notre situation allait s'améliorer. Bien sûr, elle va devenir très bonne mais, pour cela, il faut d'abord qu'ils exterminent un million des nôtres comme les Nazis l'ont fait pendant la dernière guerre avec les Juifs. Dans le Sud, ils ont construit des prisons où les Blancs qui viennent manifester aux côtés des Noirs sont séparés de ceux-ci. Eric Dolphy vient de me faire lire un article dans lequel on révèle que ces prisons sont entourées de réseaux de fil de fer électrifié, exactement comme les camps de concentration allemands. Si nous continuons de manifester et de réclamer la liberté, ils vont nous brûler en nous jetant sur le corps de l'essence enflammée. Je parle des Blancs du Sud et non de ceux de New York qui, pour la plupart, ne nous veulent pas de mal, niais pas de bien non plus. Ils ne désirent pas notre mort mais ne sont pas désireux de nous accepter. Je crois qu'ils nous détestent. Je suis même persuadé qu'ils nous détestent. Un chauffeur de taxi me disait l'autre jour : « Je pense que les Noirs poussent trop loin leurs revendications. » Trop loin ? C'est son opinion. D'autres Blancs nous demandent pourquoi nous ne restons pas à Harlem. Mon fils a vingt ans et a fréquenté pendant deux ans une université dans laquelle il a poursuivi des études de peinture. Il croit qu'il est devenu très savant parce qu'on lui a dit qu'il pouvait peindre, chanter ou danser mais, en réalité, on ne lui a rien appris du tout. Ils essaient de nous maintenir dans l'ignorance la plus complète. Seuls parviennent à se débrouiller ceux qui ont la chance de naître dans une famille fortunée. Ce fut le cas pour Paul Robeson ou Ralph Bunch. Pour eux, il n'y a pas eu de problème. Leurs parents étaient suffisamment riches pour leur donner l'éducation de leur choix. Quant aux autres, on a tout fait pour leur faire ressentir leur état d'infériorité. J'ai été marqué toute ma vie par la manière dont on s'est comporté avec moi lorsque j'étais à l'école. J'avais une institutrice blanche dont je me rappelle encore le nom, Miss Corik, qui, un jour, a amené toute sa classe de petits enfants noirs dans une banque. Elle nous a conduits devant une table sur laquelle étaient empilées des liasses de billets. Elle nous a alors dit « Regardez bien cet argent, vous n'en aurez jamais autant. N'essayez même pas. " Cela vous paraîtra peut-être étrange, mais les conséquences de cette attitude se font encore sentir aujourd'hui. Il n'y a pas longtemps, juste avant que j'épouse ma femme actuelle, j'étais amoureux d'une personne dont j'ignorais totalement les ressources financières. J'avais vraiment le béguin pour elle. Mais, dès l'instant où j'ai appris qu'elle était très riche, je suis devenu incapable de la prendre dans mes bras. C'était comme si on m'avait coupé les c... Les Blancs nous tiennent par l'argent. Avez-vous déjà vu un Noir sur un billet de banque ? Non seulement un type comme Rockefeller ne paie pas d'impôts mais, par-dessus le marché, l'argent que, nous, nous payons, lui revient. Tant que ces gens seront au pouvoir, rien ne sera bon pour nous. Paul Robeson n'était pas communiste mais on l'a tellement traité de communiste que sa seule chance de salut fut justement de le devenir. Il n'empêche que Robeson est le Noir américain le plus précieux pour notre pays. Avec Martin Luther King. Celui-ci est, à mon avis, le seul qui pourrait prendre la succession du président Kennedy lâchement assassiné par les Nazis du Sud. En le tuant, ils ont tué un saint. S'il le voulait, le Blanc pourrait entretenir des relations de bon voisinage avec les autres races mais, quand il est arrivé dans ce pays, il a préféré exterminer les Indiens plutôt que de les intégrer. Comment voulez-vous que nous n'ayons pas remarqué cet état de choses? Pourtant, on a tout fait pour nous laver le cerveau. L'institutrice dont je vous parlais à l'instant nous parlait sans cesse des « Trois singes ». Vous connaissez peut-être cette statue... Elle représente un singe avec les mains sur les oreilles, un autre avec une main sur les yeux, le troisième avec une main sur la bouche. Eh bien, elle aurait voulu que tous les petits Noirs adoptent cette attitude : ne rien entendre, ne rien voir, ne rien dire. Les Blancs avec qui j'ai pu parler de tous ces problèmes me font penser à des médecins. Ils nous analysent avec attention à la recherche des effets invisibles de l'esclavage sur notre personne. Ils sont par ailleurs victimes de cette sorte de maladie qui consiste à croire qu'être blanc est un bienfait qui leur est tombé du ciel. Ils portent leur peau blanche comme d'autres portent leurs décorations.

Voilà les choses que j'aurais voulu vous dire hier soir au moyen de ma musique. J'avais envie de jouer à Paris peut-être plus que dans n'importe quelle autre ville d'Europe. J'ai une amie qui habite Nice. Elle est venue aux Etats-Unis et m'a assuré que si je venais m'installer dans ce pays, j'arriverais à oublier toutes mes préoccupations et peut-être à me sentir libre. Cela serait bien la première fois. Quant à vous, c'est par une attitude compréhensive à notre égard que vous parviendrez à mériter votre salut sur cette planète. Voilà tout ce que j'aurais voulu vous raconter lors de mon concert mais, par malheur, les forces du diable ont abattu Johnny Coles, mon trompettiste. Ne disposant plus que de deux voix mélodiques au lieu de trois, j'ai dû y renoncer. J'ai failli en crever. Heureusement, je ne peux pas mourir encore.
(Propos recueillis au magnétophone par Jean Clouzet et Guy Kopelowicz.)

(c) Jazz Magazine 2002

Lire le compte-rendu de Jean-Louis Comolli sur les deux concerts parisiens de 1964.



A LIRE
• Charles Mingus, Moins qu'un chien, Parenthèses Editions, Collec. Epistrophy, 1985

Confession, divagation, délire parfois…
La musique tient curieusement peu de place dans l'autobiographie de Mingus, mais celle-ci n'en reste pas moins passionnante ! Sont largement évoquées sa passion des femmes et sa lutte continuelle (et désepérée) contre le « monde des blancs »
Au final, un livre bourrée d'humour et d'excès.




POUR L' AMOUR DE MINGUS

Présentation de l'éditeur

Rien ne prédestinait Sue et Charles Mingus à se rencontrer et à s'aimer aussi intensément. Elle, issue de la bourgeoisie de Milwaukee, diplômée de Smith College, journaliste, et lui, un des plus grands musiciens de jazz, un excentrique aux comportements excessifs, un artiste des plus complexes qui deviendra l'un des compositeurs américains majeurs du XXe siècle. L'improbable amour de Charles Mingus, fait de séduction, de confrontation, d'excès et d'exagérations de toutes sortes, va entraîner Sue dans un univers où le jazz et l'art se mêlent aux obsessions magnifiques de la personnalité de Charles, de sa confrontation avec la vie, de sa révolte. Le monde qu'elle va alors découvrir est un monde tout à la fois hostile, passionnant et déroutant. Ce livre est le récit de leur passion, de leur tumultueux mariage ; une véritable Odyssée qui nous entraîne dans les paysages de la création artistique des années soixante et 70, de l'avant-garde de la côte Est américaine, sur les pas de ce couple extraordinaire, jusqu'à la mort de Charles. Ce livre illustre un moment particulier de l'histoire du jazz, de la vie et de la création d'un artiste majeur dont les compositions continuent encore d'illuminer les concerts dans le monde entier

Biographie de l'auteur
Sue Graham Mingus fut journaliste en Europe puis à New York où elle devint éditrice du magazine culturel Changes. Aujourd'hui elle se consacre à la musique de Charles Mingus, parle label Revenge Records qu'elle a créé et les tournées des formations telles que le Mingus Big Band ou le Mingus Orchestra ayant pour répertoire l'œuvre de Mingus

 






   
 


30/12/2006
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