Alain YVER

Alain YVER

CHET BAKER

Chet Baker






LE PRINCE DE LA BALLADE, DU JAZZ COOL, (west coast jazz, qui est également le titre d' un livre d' Alain Tercinet ). IL SORT DE SA TROMPETTE UN SON EMPREINT DE MÉLANCOLIE, ET UNE VOIX RECONNAISSABLE ENTRE TOUTES, CHARGÉE ÉGALEMENT DE CETTE MÊME MÉLANCOLIE. CHET À ÉCRIT SON AUTOBIOGRAPHIE : Comme si j' avais des ailes (chez 10/18) , QUI NOUS RETRACE SON QUOTIDIEN, MAIS ÉGALEMENT LE MONDE DES MUSICIENS DE JAZZ. À ÉCOUTER : Chet Baker Live in Bologna 1985, Chet Baker Baby Breeze, Chet Baker In Paris... Chet Baker 1979 avec Rachel Gould au chant. )




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Né le 23 décembre 1929 à Yale dans l'Oklahoma, Chesney Henry " Chet " Baker qui fut initié à la musique par sa famille reçut à treize ans sa première trompette. Bien qu'il ait pris des leçons à Glendale en Californie où la famille Baker a émigré en 1940, il apparût très vite qu'il jouait beaucoup mieux à l'oreille qu'en lisant des partitions. Après avoir intégré l'armée américaine à 17 ans, il est transféré à Berlin et joue dans l'orchestre militaire de la 298ème Armée tout en faisant connaissance avec la musique de Dizzy Gillespie et de Stan Kenton par l'intermédiaire des fameux Victory-discs gravés spécialement pour la distraction des troupes. Libéré en 1948, il part à Los Angeles où il perfectionne ses connaissances musicales au Collège El Camino, écoute les trompettistes de passage comme Miles Davis (une de ses inspirations majeures) ou Fats Navarro et se produit régulièrement dans les clubs de la ville comme le Bop City ou le Blackhawk. En 1950, il s'enrôle à nouveau dans l'armée et joue avec le 6th Army Band à San Francisco mais, muté dans un poste isolé dans le désert d'Arizona, il finit par déserter et, après avoir été déclaré inapte au service militaire, il est définitivement libéré et commence une carrière de musicien de jazz professionnel. On trouve ses premières traces discographiques sur un LP édité chez Fresh Sound Records et intitulé Live At The Trade Winds. Il s'agit d'une jam session datée du 24 mars 1952 et enregistrée au Trade Winds Club d'Inglewood (Californie). Chet y jour sur un titre, Out of Nowhere, en compagnie des saxophonistes Sonny Criss et Wardell Grey. Il a ensuite la chance d'être engagé par Charlie Parker et joue à ses côtés pour quelques concerts West Coast. Pour ceux qui ne sont pas trop exigeants sur la qualité du son, il existe un concert historique enregistré le 16 juin 1952 au Trade Winds et édité en compact chez Time Is sous le nom Inglewood Jam où l'on peut entendre Chet Baker interpréter des versions longues de quatre thèmes au côté de Charlie Parker, Sonny Criss (as) et Al Haig au piano.



A l'été 1952, il rejoint le fameux quartet sans piano du saxophoniste baryton Gerry Mulligan. Il enregistrera avec cette formation des disques restés légendaires sur le nouveau label Pacific Jazz Records. Tous les titres en quartet de Gerry Mulligan parus chez Pacific Jazz ont été réédités sous la forme d'un superbe coffret de 4 CD édité par Blue Note et intitulé The Complete Pacific Jazz Recordings of the Gerry Mulligan Quartet with Chet Baker qui comprend, outre les célèbres sessions de 1952 et de 1953, une session de décembre 1957 connue sous le nom de "Reunion" et une autre datant de la même époque avec la chanteuse Annie Ross. Ce ne sont pas moins de 82 morceaux (y compris les prises alternatives) qui figurent ici dont le célèbre Jeru et l'encore plus célèbre My Favorite Things qui contribuera beaucoup à la renommée naissante du trompettiste. Il est notoire que ces deux fabuleux musiciens s'entendaient beaucoup mieux sur scène que dans la vie privée mais la musique qu'ils jouent ensemble est tout simplement intemporelle : elle a imposé le style West Coast à la fois cool, swinguant, sophistiqué et brillant, Mulligan le théoricien et Baker l'intuitif virevoltant l'un autour de l'autre jusqu'à ne plus former qu'une unique et parfaite entité musicale. Ces interprétations comptent parmi les plus belles de l'histoire du jazz.



A l'été 53, Mulligan ayant été emprisonné pour détention de stupéfiants, Baker forme son propre quartet incluant cette fois le pianiste Russ Freeman, le bassiste Red Mitchell et le batteur Bobby White et s'installe pratiquement à résidence au fameux club "The Haig" de Los Angeles. Il enregistre son premier morceau (Isn't It Romantic) en leader le 24 juillet 1953 pour Pacific Jazz. Ce titre est réuni avec d'autres issus de sessions postérieures sur une compilation Blue Note fort recommandable intitulée Chet Baker Quartet Featuring Russ Freeman. Moins intellectuelle qu'émotionnelle, la musique, si elle n'atteint pas les sommets du quartet avec Mulligan, n'en reste pas moins intimiste et agréable comme de la musique de chambre. C'est pour ce même label qu'il enregistrera encore en décembre 1953 Grey December avec e.a. Jack Montrose(ts), Russ Freeman(p) et Shelly Manne(d) et en février 1954 le célèbre Chet Baker Sings avec des versions hyper-romantiques de standards comme I Fall In Love To Easily, But Not For Me, et surtout l'inénarrable My Funny Valentine, un disque dont l'audience dépasse largement le cadre strict des amateurs de jazz et sur lequel Baker, malgré sa voix limitée, impose un style de jazz vocal androgyne, tendre et fragile. Son talent reconnu (il est nommé à plusieurs reprises en tête du classement annuel de Downbeat) et sa dégaine à la James Dean ne tardent pas à attirer l'attention d'Hollywood mais, après avoir tourné un premier film, Baker, qui est davantage intéressé par la musique, coupera court à sa carrière cinématographique. En septembre 1955, Baker, accompagné de son nouveau quartet avec le pianiste Dick Twardzik, part pour une première tournée en Europe. Mais Twardzik meurt à Paris un mois plus tard et le groupe se sépare, Baker s'entourant alors de jazzmen européens comme René Urtregger (p), Bobby Jaspar (ts), Francy Boland (p), Benoît Quersin (b), et Jean-Louis Viale (dr) avec qui il enregistrera quelques beaux disques comme ceux connus sous le nom de "Sessions Barclay" et édités dans la série des Chet In Paris. Le volume 2 est particulièrement remarquable avec un Chet impérial qui déroule les standards avec une aisance déconcertante et un swing naturel plein de chaleur et de mélancolie, centre d'intérêt incontesté d'un groupe subjugué par le lyrisme de sa trompette.



De retour aux Etats-Unis en avril 1956, Baker remonte un nouveau quintet avec Phil Urso (ts) et Bobby Timmons (p) et enregistre le du 24 au 31 juillet 56 trois sessions pour Pacific Jazz regroupées sur le compact Chet Baker & Crew dans lequel le trompettiste, toujours dans un contexte West Coast, y joue plus bop que d'habitude. Pendant la même période, il grave aussi en sextet une superbe session West Coast en compagnie d'Art Pepper (as), Leroy Vinnegar (b) et Stan Levey (dr) édité en compact sous le nom Chet Baker - Art Pepper : The Route. On citera encore le Chet Baker In New York (Riverside / OJC) de septembre 1998 qui, sans être essentiel, est un bon disque permettant d'écouter le trompettiste en compagnie d'Al Haig (p), Paul Chambers (b) et Philly Joe Jones notamment dans une superbe interprétation du Solar de Miles Davis.

En 1959, Baker repart seul en Europe avec l'intention d'y rester et s'établit en Italie. Il y connaîtra la prison et des fortunes diverses, menant ensuite une vie errante à travers les pays européens où il enregistre avec des musiciens locaux. De cette période, s'il ne fallait retenir qu'un disque, ce serait l'excellent Somewhere over the Rainbow (RCA / Bluebird) de janvier 1952 connu aussi comme The Italian Sessions. En compagnie de Bobby Japar (ts, fl), René Thomas (gt), Daniel Humair (dr) et Benoît Quersin (b). Le trompettiste en grande forme casse son image cool en interprétant des standards (dont le Well, You Needn't de Monk) avec fougue et en montant même dans le registre aigu de son instrument, lui qui avait l'habitude de se tenir à une dynamique volontairement restreinte et intimiste. Ce disque très bop est aussi un must pour les fans du guitariste belge René Thomas ici particulièrement bien mis en valeur. Mais on pourra aussi l'écouter en compagnie de Jacques Pelzer (as & fl) et de Rene Utreger (p) lors d'une étrange session où il joue dans un style moins chaleureux que d'habitude et qui rappelle fortement Miles Davis, allant même jusqu'à reprendre sa fameuse composition So What (Chet Baker Quintet Brussels 1964, Landscape). De retour aux USA en mars 1964, Baker enregistre abondamment, notamment 5 disques pour la firme Prestige (Groovin', Comin' On, Cool Burnin', Smokin' and Boppin' with the Chet Baker Quintet) réédités plus tard en trois compacts : On a Misty Night, Stairway to the Stars et Lonely Star. Baker, qui est passé temporairement au bugle à la suite du vol de sa trompette, impose une fois encore son style cool resté intact qu'il confronte ici au saxophone ténor de George Coleman. Baby Breeze (Polygram) qui compile plusieurs sessions de janvier et février 1965 est également un bon disque. Malheureusement, les choses se dégradent par la suite en raison de problèmes personnels liés à la drogue et sa carrière décline soudain rapidement à tel point qu'il n'enregistre plus que très peu à la fin des 60's pour finalement arrêter complètement de jouer au début des années 70.



Contre toute attente et grâce à un coup de pouce de Dizzy Gillespie, Baker revient à la musique en 1973 et retrouve Mulligan au Carnegie Hall en novembre de l'année suivante (Gerry Mulligan / Chet Baker : Carnegie Hall Concert, CTI). La musique est certes évocatrice mais la magie opère encore et le contexte a été modernisé grâce à l'apport du pianiste Bob James, du bassiste Ron Carter et d'un jeune guitariste qui deviendra célèbre : John Scofield. Cependant, les opportunités de travail se faisant rares, il décide en juillet 75 de tenter une nouvelle fois sa chance en Europe. En dépit de multiples voyages aux USA et de quelques concerts au Japon, il y résidera la plupart du temps, enregistrant de nombreux disques au hasard de ses pérégrinations et rencontres, certains très bons (et même aussi bons que les disques West Coast des débuts), d'autres dictés seulement par la nécessité. Parmi les meilleurs, on retiendra Once Upon a Summertime (OJC, février1977) avec Gregory Herbert (ts), Harold Danko (p), Ron Carter (b) et Mel Lewis (dr) qui se caractérise par un répertoire moins usité que d'habitude parmi lequel on notera une version du ESP de Wayne Shorter ainsi que The Touch of Your Lips (Steeple Chase, juin 1979) et Chet Baker Trio Live in Montmartre Vol. 2 (Steeple Chase, octobre 1979) où le trompettiste fait preuve d'un lyrisme émouvant au sein d'une formule très intimiste en trio avec le guitariste Doug Raney et le contrebassiste danois Niels-Henning Ørsted Pedersen. En février 1980, il est de passage en Belgique et enregistre avec un sextet qui comprend Steve Houben (as), Bill Frisell (gt) et le batteur Bruno Castellucci (Chet Baker/Steve Houben, 52° Rue Est Records).



A Stockholm en 1983, la radio suédoise enregistre un concert de Baker en tournée avec un autre géant de la West Coast : Stan Getz (ts). L'animosité du saxophoniste envers Baker est encore plus grande que celle de Mulligan mais, heureusement, ça ne s'entend pas trop sur scène et la rencontre rééditée sur 3 CD par Verve (The Stockholm Concerts) reste fort recommandable particulièrement si, en plus de Baker ici en superbe forme, vous appréciez aussi le lyrisme de Getz totalement compatible avec celui de son partenaire. De ses cinq dernières années, on conseillera quatre disques superbes enregistrés dans des contextes différents. Strollin' (Enja) : intitulée d'après une composition d'Horace Silver, cette prestation en trio au festival de Münster le 21 juin 1985 avec Philip Catherine à la guitare et Jean-Louis Rassinfosse à la contrebasse est un grand moment de swing et de pur lyrisme dans la lignée du trio danois de 1979 (les trois musiciens avaient déjà enregistré ensemble à plusieurs reprises notamment en septembre 1983 lors d'une superbe session ressortie récemment sur le label Igloo sous le nom de Crystal Bells). Candy (Gazell), enregistré 9 jours plus tard avec Michel Graillier au piano et le contrebassiste Jean Louis Rassinfosse, est un autre autre moment de pur bonheur avec une version du Nardis de Miles Davis et un Bye, Bye Blackbird très mélancolique. Chet Baker in Tokyo (Evidence, juin 1987) : ce concert enregistré au Japon démontre que Chet marqué par les années de galère n'a rien perdu de son talent. Très bien accompagné par le pianiste Harold Danko, le bassiste Hein Van Der Geyn et le batteur John Engels, Baker joue et chante des titres variés dont Four de Miles Davis, l'incontournable My Funny Valentine et même un titre spécialement écrit pour lui par le chanteur de rock Elvis Costello : Almost Blue. Et enfin My Favourite Songs Vol. I & II - The Last Great Concert (Enja, avril 1988) : deux semaines seulement avant sa fin tragique à Amsterdam, Baker enregistre à Hanovre avec l'aide d'une section rythmique, d'un Big Band et d'un orchestre complet, ce concert en forme de célébration au cours duquel il revisite avec brio quelques-uns uns de ses titres préférés. Le vendredi 13 mai 1988 à trois heures du matin, il chute dans des circonstances non élucidées par la fenêtre d'un hôtel d'Amsterdam, mettant ainsi un terme à une vie nomade et totalement désorganisée. Il avait 58 ans.



La discographie très inégale de Chet Baker comporte quelques 200 compacts sans compter les compilations, les coffrets et les disques confidentiels publiés sur des labels locaux. En conséquence, si les bacs réservés au trompettiste sont souvent bien garnis, il vaut mieux savoir ce que l'on va s'offrir. Voici une sélection de 8 compacts majeurs mettant surtout en évidence le jeu du trompettiste mais aussi à l'occasion ses capacités de chanteur et qui ne vous décevront pas. Pour ceux qui souhaiteraient toutefois acquérir un compact essentiellement consacré à son art vocal, on conseillera Chet Baker Sings (Blue Note / Pacific Jazz) qui comprend les sept morceaux, dont My Funny Valentine, I Fall In Love To Easily et But Not For Me, interprétés le 15 février 1954 lors de sa première session complète en tant que chanteur, session initialement éditée par Pacific Jazz sous le même titre. Chet y est superbement accompagné par un trio comprenant Russ Freeman (p), Carson Smith (b) et Bob Neal (dr) dont la simplicité sied à merveille à son chant délicat. Un huitième titre (The Thrill Is Gone) provenant d'une autre session est ajouté. Le reste du disque est consacré à six morceaux issus d'une session en quartet, avec Russ Freeman, Jimmy Bond (b)et Peter Littman(dr), enregistrée le 23 juillet 1956. Ce compact remarquable représente assurément la quintessence de l'art vocal très particulier de Chet Baker et constitue sans doute l'une des plus évidentes illustrations de ce que les mots "Cool Jazz" veulent dire.






La Longue Nuit de Chet Baker

mai, 2008

Ce n'est pas une enquête, c'est une dissection… Parue en 2002 aux Etats-Unis, "Deep in a Dream-The Long Night of Chet Baker" nous arrive en France avec un parfum de scandale. L'auteur, James Gavin, journaliste au New-York Times, n' a omis à vrai dire aucun détail sur le voyage de Chet Baker au pays des seringues. Avec ou sans ordonnance, l' ange déchu prend ici les traits d'un junkie sans foi ni loi qui se tue dans tous les sens   du terme: cramponné à son prochain fix, Chet ne pense à rien d'autre. Ses amours, ses enfants, ses amis, il les expulse de sa bulle… Il trahit toute la confiance qu'on a en lui, et il trahit trop souvent aussi sa musique, à coup   de concerts bâclés où le seul public qui l'intéresse est le dealer du coin…

Chet sous un mauvais jour, donc… Reste à élucider le mobile du crime. Sur ce point, James Gavin a plutôt bien gambergé son sujet. Il n'en fait pas trop sur l'enfance perturbée du trompettiste, même si on comprend très vite qu'une mère envahissante et un père brutal et looser n'ont rien d' épanouissant. Le rapport à l'Amérique, lui, est beaucoup plus complexe. Dans les années 50, Chet Baker met son pays en pâmoison. Transformé en "cover-boy" d'un jazz non menaçant par les clichés de William Claxton, ses tee-shirts West Coast sont beaucoup plus lucratifs que ses solos. Mâchoire carrée, fossettes saines, l'ancien garçon de ferme ayant servi son pays à trois reprises symbolise la pureté même dans l'euphorie d'après-guerre. Le malentendu sera mortifère, car Chet est d'abord un type en colère et mort d'angoisse devant son public.

Il faut dire qu' à New-York, la presse jazz a très vite commencé à le "casser". On s'est moqué du trompettiste qui jouait d'oreille, on a daubé l' icône gay, on a fait le parallèle entre son insouciance au volant, dans des sublimes bagnoles, alors qu'au même moment Clifford Brown, qui avait plus de mal à joindre les deux bouts, se scratchait dans un talus d'autoroute parce qu'il n'était pas sûr d'être à l'heure pour un concert à Chicago… Et ce ne sont pas seulement les musicos blacks, comme on l'a dit trop souvent, qui sonnèrent la charge (Il y en eu, au contraire, comme John Lewis, Oscar Pettitford, Kenny Dorham, qui prirent fait et cause pour lui) … Gerry Mulligan, Art Pepper ou encore Stan Getz, ne furent pas plus tendres… Stan Getz qui fut peut-être le premier à lui faire goûter l'héroïne, d'après certains témoignages, même si l' épisode déterminant semble avoir été l'overdose parisienne de Dick Twardzic. James Gavin aurait pu aussi creuser, peut-être, la piste Charlie Parker (c'est la thèse de Jean-Louis Chautemps: "L'attente profonde de Chet, dit-il, ce n'est pas vers Miles Davis qu'elle est tournée, c'est vers Charlie Parker. Il est incapable de "tuer le mort" et d'effectuer le travail de deuil ") … Quoiqu'il en soit, le rejet de l'Amérique, chez Chet Baker, culmine à la fin des années 50. Ecoeuré par le traitement policier auquel sa plongée dans la drogue l'a exposé, accusé d'avoir traîné le rêve américain dans la boue, il part en Europe, où il sera mythifié de son vivant, y compris après son agression de San Francisco qui le laisse encore plus destroy…

James Gavin, on l'aura compris, n'a pas voulu mythifier Chet Baker. Et s' il y a effectivement un côté "Poète vos papiers !" dans la façon dont il dévoile des choses qui n'avaient peut-être pas besoin de l'être, il a épargné "l'âme" de Chet… Elle surnage dans le naufrage d'une intégrité, cette âme du chanteur-trompettiste aimé malgré lui et dont chaque égarement renvoie à une fragilité originelle capable, jusqu' à la fin, de faire naître une émotion jazzistique unique, allant encore plus loin dans l'épure, dans l'économie de la note, dans le mot juste, imperméable à toutes les modes, et encore plus rebelle face à la technicité assumée de certains de ces collègues (Chet détestait Wynton Marsalis) … Il est donc là, le miracle collatéral de cette bio crue et cruelle: on est encore plus raide dingue de Chet à la fin qu' au début du livre. On se dit que Miles et Sinatra n'ont pas été des enfants de choeur eux non plus, tout en s'offrant le luxe, parfois, de se regarder dans un miroir en se disant: "Mais oui ! t'es le plus beau !"… Dans le miroir de Chet Baker, il n'y avait, disait-il, que de la merde… et puis aussi une fenêtre ouverte, le 13 mai 1988, dans une chambre   d' hôtel d'Amsterdam…

La Longue Nuit de Chet Baker (Editions Denoël) de James Gavin. Parution le 2 mai.










La Longue Nuit de Chet Baker (Editions Denoël) de James Gavin. Parution le 2 mai.


Chet Baker est un refuge. Sa vie semble être une chute que tout le monde aime contempler ; suscitant à la fois envie et soulagement. Assister à la chute des autres rassure ; si l'on est en position de voir les autres tomber, c'est qu'on ne tombe pas soi-même.

La Longue Nuit de Chet Baker raconte en détail cette chute, ces minuscules plates-formes de vide auxquelles Baker tenta de s'accrocher, tout en étant toujours conscient qu'il était immanquablement attiré vers le bas. Parce qu'on lui a promis trop vite les sommets, Baker n'a pu que souffrir d'un vertige génial, qui est devenu de moins en moins présent sous le regard attristé puis atterré des témoins de sa vie, à mesure que le drogué prenait le pas sur le musicien.


Seringue aux lèvres

Il fut un homme mis à terre trop vite, et qui passa le reste de sa vie à se plaindre qu'on l'empêche de se relever. Il fut quelqu'un qui dépensa une énergie phénoménale pour faire de son génie musical une part naturelle de son caractère sans jamais y parvenir. Les nombreux témoignages de musiciens recueillis par James Gavin s'accordent sur ce point : un Chet Baker qui est dans un bon jour est l'image même d'un musicien parfait. Ce qu'on nous présente de lui dans ce livre, c'est la personnalité d'homme, qui va à l'encontre de la personnalité d'artiste. Et pourtant, rarement musicien ne fut autant associé à son instrument, et réciproquement. Si Gavin fait un travail intéressant pour aller à l'encontre des mythes et légendes, il ne résiste pas à la tentation de présenter ses premières années comme un véritable miracle. Celui d'un jeune homme né dans la fange et qui se retrouve propulsé aux sommets en un rien de temps. S'il pense peut-être briser ce mythe en nous racontant ce jeune homme taciturne et violent, profondément instable y compris dans son éducation, il le développe au contraire grandement. C'est le début d'un roman britannique pour un auteur qui en exploite de nombreuses ficelles tout au long de son travail. Nous avons le jeune homme qui, par son énergie et sa créativité, s'extirpe de l'inertie de son milieu social. Gavin n'en développe pas moins un portrait subtil de Baker, le dépeignant comme un monstre d'égoïsme, doté d'un caractère asocial et destructeur et d'une personnalité de tortue, sur la carapace de laquelle tous les événements glissent. Baker est mû par une rancœur qu'il n'identifiera jamais très bien, et que personne ne comprendra complètement. On invoque son père, musicien raté et drogué accompli, mauvais mari et mauvais père. Baker fut mauvais mari, il le fut même plusieurs fois ; il fut aussi mauvais père ; il fut un drogué bien plus accompli que son père ; mais un musicien raté, certainement pas. Ce n'est pas là une question de reconnaissance par le public ou par ses pairs (il ne l'eut que très brièvement et ses albums qui se sont le plus vendus sont certainement ceux qui, au début de sa carrière, capitalisent sur le nom de Gerry Mulligan), mais d'importance dans ce qu'il a apporté au jazz.

Baker, tout d'abord, suit un parcours historique que peu de musiciens ont connu. Dans le jazz, entre les années 1940 et les années 1980, tout change. Les visages, les noms – à part Miles Davis, celui avec lequel il sera le plus comparé – et les courants musicaux sont radicalement différents. Après avoir été dans les années 1950 un symbole de la musique jazz de la côte Ouest, Baker s'efforcera vite de ne plus être le symbole de rien. Pourtant, toujours comme une manière de refuge, il accepte les comparaisons symboliques les plus diverses – certaines viennent à l'esprit à la lecture, d'autres sont proposées, directement ou allusivement par James Gavin : la dimension œdipienne par exemple, évidente dans les incessants retours de l'auteur à la personnalité de la mère, Vera, lorsqu'il évoque ses échecs avec les femmes qui l'aiment ; Dr Jekyll et – nettement plus souvent – Mr Hyde, qui viennent à l'esprit quand on entend ou voit Baker sur des pochettes d'albums ; et puis, découvrir ses photos après la fin des années 1960, c'est voir le portrait de Dorian Gray, après avoir vu seulement son modèle les vingt années qui précèdent. Le roman britannique continue.

Baker est autodestructeur, c'est à peu près acquis et connu du monde entier dès la moitié de sa vie. Il ressemble à un enfant qui aurait joué avec lui-même à ce jeu cruel d'arracher une à une les pattes d'un insecte pour voir à quel point celui-ci peut survivre. Il détruisit aussi tout son entourage tout en ne cessant de se plaindre qu'on le persécutait. Sa passion, qui dura trente ans, pour la drogue laissa rarement indemnes les compagnons de sa vie. La séduction réelle du trompettiste – on ne parle pas seulement du physique, car Baker est loin d'être un bel homme après les années 1960-70 – entraînait les femmes et les hommes indifféremment. Si l'on est pris de passion pour sa musique ou pour sa personnalité (pourtant bien peu intéressante si l'on prend un peu de recul, ce que tente de faire Gavin), on est obligé de se perdre corps et âme dans ses errances. "Si vous n'arriviez pas à communiquer avec lui par la drogue, vous faisiez long feu", dit ainsi Ruth Young, une de ses compagnes dans ce que l'on appellera la seconde partie de sa vie. Carol Jackson, après avoir cru comme toutes les autres qu'il ne se droguait pas ou plus (et toutes les femmes de sa vie pensèrent avoir le pouvoir de le changer, de le guérir par la force d'un amour qui ne semblait pas réellement l'intéresser), devint une droguée et une femme aigrie et méchante. Arrivant aux années 1970 dans son parcours biographique, Gavin tend à faire se succéder les listes des compagnons de Baker qui furent par lui initiés à la drogue et de ceux qui en sont morts. Le conflit entre l'image surannée du Baker que nous avons pourtant encore tous en mémoire et sa personnalité réelle est impressionnant, qui semble être parfois un combat entre Gavin et Baker, entre l'historien et le mythe.


Baker, part II

Revenons à cette "deuxième partie de la vie" de Chet Baker. Chez lui, tout est conflictuel, divisé, profondément bipolaire. Il adore ou il déteste, bien que la plupart du temps, il ne s'intéresse même pas à ce qui se passe autour de lui. Il est aimé ou haï – presque toujours aimé, et ce, au grand désespoir de ceux qui l'aiment. Il est un musicien hors pair ou au contraire très mauvais, et conséquemment, il est musicalement adoré ou détesté, mollement défendu parfois, en souvenir de ses grandes années. Cette période de triomphe est très courte, et correspond encore à un univers conflictuel. C'est le jazz de la côté Ouest contre celui de la côte Est, ce sont les Noirs contre les Blancs, les "cools" contre les "bops", les nouveaux contre les vieux. Chet Baker devint vieux sans avoir jamais été nouveau. On l'exploita à ses débuts comme idole glamour, Dick Bock et son label Pacific Records lui firent enregistrer des albums proprement ridicules pour son public-cible, les jeunes femmes, certains qu'il deviendrait un talent sûr du jazz et que l'on pouvait l'utiliser à cette fin en attendant. Mais cette heure n'arriva jamais. La discographie de Chet se partage entre les disques avec Gerry Mulligan et quelques fulgurances au milieu de nombreux enregistrements douteux accomplis pour pouvoir se payer de la drogue. David Remnick vient de publier dans le New Yorker une liste de 100 albums de jazz indispensables. L'unique trace de Chet Baker est dans l'album avec Gerry Mulligan enregistré en 1953, lorsqu'il forma son quintette sans piano. C'est l'époque où l'on forme les rêves les plus fous sur la carrière de Baker. Beaucoup s'en trouveront très déçus.

Tout au long du livre de Gavin, c'est un sentiment que l'on retrouve constamment : la déception, et la rage des protagonistes de la vie du trompettiste envers un homme qui gâcha son talent et sa vie de la sorte. Il invoque la pression que firent peser sur lui les musiciens, le public, les femmes, ses parents, pour expliquer la drogue. Il prétend que le fait de devenir le meilleur trompettiste de jazz américain (et donc du monde, à l'époque) en 1953, c'est-à-dire d'atteindre la première place du classement du magazine Down Beat, a causé sa perte. Il se serait vu placé au niveau des plus grands, au-delà même de leur niveau, avant d'y avoir été préparé. Baker, cependant, est une personnalité qui saura, comme le font souvent les drogués, agiter avec une habileté étonnante la corde de la persécution et de la victimisation. La musique, comme tous les arts, a eu ses génies précoces – et nul doute que Baker fasse partie de cette catégorie – qui ont connu par la suite des difficultés : mais tous ne sombrèrent pas dans une déchéance aussi profonde que celle de Chet Baker. Plus qu'à proprement parler un problème de relations avec son public et avec ceux qui partagèrent sa vie à plusieurs degrés, Chet Baker semble avoir, plus profondément, un problème avec la perception de l'autre et de ce qu'il peut lui apporter. Le livre rappelle à de nombreuses reprises que l'un des grands gâchis de la carrière de Baker fut d'accepter des concerts d'une importance dérisoire – souvent, encore une fois, pour pouvoir se payer de la drogue – et de s'entourer d'accompagnateurs d'un niveau douteux. On l'oppose une nouvelle fois à Miles Davis sur ce point, qui sut s'entourer dignement et qui s'en trouva toujours récompensé. Un autre aspect de ce problème avec la perception de l'autre est qu'il engendra un phénomène réciproque. Baker, personnage retors et manipulateur, fut toujours perçu comme un ange, et sut en jouer diaboliquement : "Les spectateurs projetaient sur lui l'image de ce qu'ils pensaient être le romantisme", dit le Hollandais qui fut son agent à la fin de sa carrière.

Le livre de Gavin offre un parcours cohérent et fascinant sur les différentes étapes de la carrière de Baker. Sa principale qualité est d'offrir une forme qui épouse à merveille cette fuite en avant permanente que fut la vie du trompettiste. Les lieux et les dates s'enchaînent à une vitesse insensée, et les voyages incessants de Baker sont empilés dans une structure assez libre, qui par bonheur convient à ce parcours. On a l'impression en le lisant de regarder un équilibriste sur une corde tendue dont on sait qu'il va tomber, mais qui se reprend de manière surprenante à chaque épisode de sa vie. Très rapidement, ce qui importe, c'est moins de savoir s'il va chuter que de savoir quand et comment. Baker est mort la tête défoncée par un poteau électrique lors de sa chute d'une fenêtre de son hôtel, en plein milieu du quartier de la drogue le plus fameux d'Amsterdam. Mais on n'aurait guère été surpris s'il était dans son lit à 70 ans (tout en en paraissant 95), tant on avait fini par s'habituer à le voir se rééquilibrer tant bien que mal sur son fil instable. La prison, les déceptions artistiques et amoureuses, la déchéance physique glissent sur la peau d'un homme qui toute sa vie ne semble avoir vécu que pour la trompette et l'héroïne.





30/12/2006
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