Alain YVER

Alain YVER

DAIDO MORIYAMA

DAIDO MORIYAMA








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//www.youtube.com/watch?v=5GzGYwPakGQ

VIDEO
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Daido Moriyama : "J'aime là où ça pue l'humain"
LE MONDE | 14.12.2012  Par Claire Guillot

Figure majeure de la photographie japonaise, Daido Moriyama est un artiste compulsif, insatiable, qui arpente et photographie les villes depuis plus de cinquante ans. Ses images, prises au vol, violentes et saturées, sont moins faites pour les murs que pour ses livres, qu'il publie à un rythme frénétique.

Exposé à la Tate Modern de Londres aux côtés du photographe William Klein, qui l'a inspiré, Daido Moriyama est plutôt rare en France. Il fait un passage éclair à Paris où il expose à la galerie Polka sa dernière obsession : la sérigraphie. Entretien.
Qu'est-ce qui vous attire dans les villes ?
J'aime les endroits où les gens vivent, où il y a de la foule, où c'est le bordel. Des enfants, des chats, des chiens, il faut que ça grouille. J'aime là où ça pue l'humain : Sao Paolo, Tokyo, Paris... ça peut être n'importe où.
Vous n'avez pas besoin de vous sentir chez vous ?
J'ai beaucoup voyagé enfant, et je n'ai pas vraiment d'origine. Mon "petit village", comme on dit en japonais, c'est là où il y a de la chair humaine qui s'entasse. Shinjuku [quartier animé de Tokyo qu'il a beaucoup photographié], je n'y suis pas né, mais c'est un peu devenu ma patrie.
Vos photos parlent-elles plus des villes ou de vous-même ?
Je n'ai jamais voulu faire de la photo documentaire. Je fais des snapshots, des instantanés, et je n'ai jamais d'idée préconçue. C'est sur le moment que les images se créent. J'ai une attitude de chasseur, je trimballe mon capteur dans la ville. Tout ce qui bouge, tout ce qui est en mouvement, m'excite et me fait vibrer.
La photographie, c'est l'instant où une personne se confronte à une chose qui lui apparaît. Forcément, en enregistrant la ville, on s'enregistre soi-même : ma façon de voir change chaque jour, selon l'état des lieux, selon ma condition physique. Pour simplifier, on peut dire que j'enregistre le temps de mon existence. Malheureusement, je ne peux le faire que tant que je suis en vie... donc j'essaie d'en faire le plus possible.
Vous publiez un livre sur Paris. Une expérience plutôt négative...
J'y suis venu en 1988, alors que je n'avais pas un sou. Je ne parlais pas du tout français. Mon idée, c'était de créer une sorte de galerie personnelle, chez moi. J'ai trouvé une petite chambre, mais finalement je n'ai rien pu en faire.
J'étais tout seul, je traînais dans les rues et je prenais des photos – je n'avais que ça à foutre ! J'étais un chien errant dans les rues, un chat de gouttière, et quand j'étais triste, j'allais dans les gares pleines de monde, le Quartier latin. Ça me rassure de voir la foule.
Quand je vois ces photos maintenant, je suis partagé entre l'amertume et la nostalgie. En tant que photographe, c'est resté un moment important. Je ne pouvais pas montrer mes images, mais j'en ai pris beaucoup.
En 1973, vous avez publié un livre qui s'appelait : "Adieu à la photographie" (Sashin yo Sayonara). Pourquoi ce titre ?
A l'époque, il y avait plein d'interdits, d'objections, la photographie était une pratique très académique. Par exemple, le flou était interdit. Je disais, c'est quoi le problème avec le flou ? Sans vouloir dire que la photographie reflète la vie, je trouvais que la vie des hommes elle-même n'était jamais parfaitement nette... Je voulais chercher de nouveaux moyens d'expression pour la photographie. Rien d'extraordinaire.
La Tate Modern expose votre œuvre aux côtés de celle de William Klein. Quelle a été son influence sur vous ?
J'ai découvert le travail de Klein à New York en 1960, je me suis demandé : "Mais qu'est-ce que c'est que ça ?" J'avais 20 ans, et soudain, ça avait de la gueule de faire de la photo ! On pouvait faire ça et être stylé. L'impact sur moi a été énorme, à partir de là, je me suis mis à faire énormément de photo.
Vous avez aussi été marqué par Andy Warhol. A la galerie Polka, vous concluez un cycle d'expositions avec des sérigraphies, un exercice qu'il a beaucoup pratiqué. Qu'est-ce qui vous intéresse dans cette technique ?
Le tirage fait passer de la lumière, la sérigraphie fait passer de l'encre. Ça m'amuse. J'ai commencé à faire des sérigraphies dans les années 1970, de petits formats pour faire la couverture du magazine Asahi Camera. En 1974, j'en ai fait de plus grandes, pour la série "Harley Davidson".
Ce qui me plaît dans la sérigraphie, c'est qu'en utilisant une encre très épaisse, en pressant très fort, la puissance de l'image est décuplée. Elle s'impose beaucoup plus qu'un tirage. Cela devient un objet d'art.
Pour vous, le tirage n'est pas important ?
Si. Je m'investis totalement dans les tirages, mais je les fais pour les livres. Je n'ai jamais considéré un tirage isolé comme une œuvre d'art. Se contenter d'exposer des tirages sur les murs me frustre. La photographie vit pour être imprimée sur du papier, dans des livres, dans des magazines, dans des formats différents.
Il y a des dizaines de façon de faire apparaître des images, et c'est cela qui m'intéresse. La sérigraphie est un moyen de plus de les faire vivre.
Pourquoi faites-vous vos sérigraphies en grand format ?
La sérigraphie permet de tirer en grand assez facilement. Et quand on est à l'échelle un, en taille réelle, on est beaucoup plus impliqué dans l'image. Je cherche des formats de plus en plus grands.
J'ai photographié des rafflésies, c'est la fleur la plus grande du monde. En pleine croissance elle peut faire deux mètres. J'en ai fait des sérigraphies à l'échelle un. Et j'ai aussi un autre projet de sérigraphie, mais c'est un peu compliqué.
Lequel ?
Je voudrais faire une sérigraphie d'une baleine, à l'échelle 1. C'est immense. Je préfère les baleines bleues.

//www.lemonde.fr/culture/article/2012/12/14/daido-moriyama-j-aime-la-ou-ca-pue-l-humain_1806599_3246.html






Klein+Moriyama à la Tate Modern, deux visions à part


D'après le titre de l'exposition de la Tate Modern, ils sont exposés ensemble. Mais dans les salles, ils ébauchent seulement un discret dialogue. La grande exposition qui réunit deux maîtres de la photographie d'après-guerre, l'Américain William Klein et le Japonais Daido Moriyama, ressemble plutôt à deux rétrospectives séparées : les premières salles sont consacrées à  Klein, rien qu'à lui, et les dernières à Moriyama, lui seul. Mais malgré la surprise de départ, on a envie de dire "tant mieux", tant l'ensemble est réussi. Le commissaire a préféré conserver la cohérence remarquable de ces deux œuvres, séparément, plutôt que de les découper pour les comparer l'une à l'autre, salle par salle, thème par thème. Ce qui n'empêche pas de garder en tête, quand on arpente le flot d'images de Moriyama, les visions urbaines heurtées de l'Américain - les rapprochements, plutôt que d'être imposés, sont ceux que le spectateur voudra bien trouver.

Ces deux photographes majeurs ont en commun pourtant bien des choses: celle d'avoir fait de la ville leur terrain de jeu, et celle d'avoir brutalisé la "belle" photographie. C'est un film trépidant de Klein, en couleurs, qui accueille le spectateur : une plongée en musique dans la nuit et les néons de la ville, entre les théâtres et les cinémas qui clignotent de façon frénétique jusqu'à ce que le soleil, finalement, se lève. A New York, la caméra ne s'arrête jamais, les trains non plus - toute l'oeuvre est placée sous le signe du mouvement. Comme  si William Klein, c'était d'abord une énergie qui vous sautait à la figure - toutes les images qui suivent sont traversées par une tension permanente.
New York, ville qu'il a violemment rejetée, lui a inspiré des photos mémorables : loin de l'observateur neutre et distant, il provoque ses sujets, les interpelle, les convoque dans le cadre, les défie. Ses images sont floues, il coupe les têtes pour faire rentrer le plus de vie possible dans le cadre - et pourtant son oeil est acéré, et ces photos pleines d'accidents retombent toujours sur leurs pieds. Pour ses photos de mode, il se joue aussi des conventions en allant photographier ses mannequins dans la rue, en les confrontant à la vie réelle. Mais Klein ne s'est jamais contenté de la photographie: l'exposition, qui a opté pour un accrochage classique et soigné -loin des habitudes du photographes qui aime à empiler et confronter ses images entre elles-  présente ses peintures du début - où il intègre des mots, comme des néons qui brillent - et passe en revue ses nombreux films, grinçants et impertinents, dont le mémorable Qui êtes-vous Polly Maggoo?

La partie consacrée à Moriyama a une tonalité bien plus sombre. Le photographe japonais, plus jeune de dix ans que Klein, a souvent reconnu la dette qu'il avait envers la photographie son aîné, découverte dans les années 1960. Mais il a poussé beaucoup plus loin ce parti-pris de l'accident, de la confrontation aux choses. Ses images pleines de grain, sales, aux contrastes très marqués, qu'il récolte dans des traversées de la ville sont comme un flot qu'il publie dans des livres. Elles disent un Japon noir, fuyant, plein de détails incapables de former un tout, où les humains ressemblent à des animaux sauvages dont le regard est surpris dans la lueur des phares. Le photographe a participé à l'aventure du magazine Provoke, en 1968, qui voulait rompre avec la conception traditionnelle de l'art et de l'auteur. Il en a gardé un goût pour des images prises d'instinct, sans qualité (il utilise un petit appareil compact), sans véritable sujet,  sans volonté affirmée. "La photographie est le moment où se confrontent une personne et une chose qui lui apparaît" dit-il. Mais au-delà de cette vision heurtée et fragmentaire, le photographe étonne aussi par sa capacité à changer brutalement de mode d'expression : dans une salle, il a couvert les murs de petits formats couleurs ou noir et blanc, soigneusement alignés, qui reprennent parfois  des photos anciennes, et découpent le monde en un inquiétant quadrillage. Une vision sombre et puissante, qui laisse des traces.
Claire Guillot
William Klein + Daido Moriyama. Tate Modern. Jusqu'au 20 janvier 2013.

//expo-photo.blog.lemonde.fr/2012/12/14/kleinmoriyama-a-la-tate-modern-deux-visions-a-part/






Daido Moriyama :
les errances urbaines d'un grand photographe
Publié le 16/12/2012

Le grand photographe japonais Daido Moriyama, à la galerie Polka, décembre 2012.
Le photographe japonais Daido Moriyama a beau avoir publié des centaines de livres et fait des dizaines d'expositions, il se sent "toujours une sorte de hors-la-loi à prendre mes photographies comme ça dans la rue". Interview à l'occasion de son passage à Paris pour une exposition de ses sérigraphies sur toile à la galerie Polka dans le Marais (Paris, jusqu'au 12 janvier).

Les cadrages sauvages d'un "chien errant" autoproclamé

A 74 ans, le grand photographe japonais Daido Moriyama poursuit ses déambulations dans Tokyo et les métropoles du monde
pour saisir la vie à la volée: "Je bats le bitume comme un chien errant", explique-t-il dans un entretien à l'AFP.

Ses images en noir et blanc sont fortement contrastées, pleines de grain.  Le photographe aime le flou, les flux, les gros plans, les cadrages sauvages. Il arpente les rues avec son appareil compact, déclenchant de façon compulsive,  souvent sans regarder le viseur.

"La photographie est née en France. Paris est une ville dédiée à la photographie", déclare Daido Moriyama qui a vécu rive gauche en 1988 et 1989. Il y était venu avec le projet de créer une galerie personnelle qui n'a pas abouti. Mais il a photographié la capitale, un peu à la manière d'Eugène Atget (1857-1927) dont le travail l'inspire.

"Etre là où ça vit, où ça grouille"

Le territoire de prédilection de Moriyama reste Tokyo, et plus particulièrement le quartier très animé de Shinjuku, auquel il a consacré plusieurs livres. Mais finalement, "qu'on soit à New York, Tokyo ou Paris, peu importe. C'est moins un lieu précis que l'urbain que je recherche. Je veux être là où il y a du monde, de la foule, là où ça vit, où ça grouille". "J'appuie instinctivement sur le déclencheur. C'est une réaction physique".

Moriyama, qui a publié "Mémoires d'un chien" en 2004, aime les animaux errants, chiens et chats, qui sont "un peu hors-la-loi". "C'est comme cela que je travaille". "Cela devient d'ailleurs de plus en plus difficile de faire des instantanés montrant des quais de gare, des plages, des enfants". "Je le fais quand même. Je suis libre".

Fondateur de la revue "Provoke"
Influencé par le photographe franco-américain William Klein, Daido Moriyama est l'un des fondateurs de la revue "Provoke" (1968-1970) qui a oeuvré à la redéfinition du langage photographique au début des années 1970. L'image devait être le seul moyen d'expression (légendes et textes exclus) et toute démarche esthétique était bannie.

La revue a disparu au bout de quelques numéros. "Mais au fond de moi, je pense que je continue +Provoke+", déclare Moriyama. Un de ses livres majeurs s'intitule "Farewell Photography" (1972), un "au revoir" à la photographie académique.

La sérigraphie "comme une renaissance de la photographie"
Fan d'Andy Warhol, Moriyama produit comme lui des sérigraphies. Mais, timide, il n'a pas rencontré le plasticien lorsqu'il était à New York au début des années 1970. "Mon coeur battait tellement que je n'ai pas osé l'approcher". Moriyama aime le côté matériel de la sérigraphie, "comme une renaissance de la photographie".

Chasseur solitaire, Moriyama apprécie de rencontrer par moment son public. Chez Polka samedi, il organisait avec la famille Genestar un atelier de sérigraphie, sur fond de musique rock. "On s'amuse ensemble".

Exposé en ce moment à la Tate Modern de Londres avec William Klein, Daido Moriyama rêve de refaire un grand tour du Japon comme au début des années 1970. Mais il ne sera pas disponible avant trois ans.

Cycle Daido Moriyama
Galerie Polka
Jusqu'au 12 janvier 2013
12 rue Saint Gilles 75003 Paris

//www.francetv.fr/culturebox/daido-moriyama-les-errances-urbaines-dun-grand-photographe-129987






Daido Moriyama
août 30, 2010 · by Philippe

Ses images aux forts contrastes rejettent la "bonne technique" par des flous, des bougés, des lumières parasites ou la présence du grain.

Homme nomade, Daido Moriyama est un photographe et un auteur fascinant. Né en 1938, ses souvenirs d'enfance sont liés à l'occupation américaine.
Il commence sa vie de photographe en concevant des pochettes d'allumettes pour des bars d'Osaka avant de trouver un emploi dans un studio photo. A Kobe, il fait des portraits-souvenirs de marins et de passagers sur les quais. En 1961, il devient freelance. Vers 1965, Moriyama évolue vers une esthétique de l'instantané.
Ses photographies représentent les côtés les plus sombres de la vie urbaine.  Il piège ce qui se cache derrière la société de consommation.  Il attrape l'envers des paysages éblouissants des villes contemporaines.  Ses œuvres nous rappellent aussi que look urbain est souvent nostalgique.

La revue Provoke
Daido Moriyama sera lié au magazine Provoke qui eut comme cofondateur le photographe Takuma Nakahira, un ami de Moriyama.
Revue trimestrielle, Provoke veut apporter un matériau artistique capable de guider la pensée. Selon les fondateurs, les mots avaient perdu leur sens et la force de décrire la réalité. Ce rôle revenait donc aux photographes qui devaient prendre le relais sur le langage. Les images devaient avoir la priorité et même remplacer le langage.
Les théories artistiques du groupe Provoke ont permis à une nouvelle génération de photographes de rompre avec les conventions.
Moriyama et ses contemporains ont espéré prévoir un temps où les photographies allaient communiquer toutes seules. Bizarrement, celles-ci ont appelées les mots et Moriyama s'est mis à l'écriture !

Regarder le monde sous un autre angle ?
Daido Moriyama aime regarder le monde au niveau du sol ou du point de vue d'un chien par exemple. Il parcoure le japon en voiture pour y photographier le monde à partir de l'intérieur de celle-ci. Ce nouveau point de vue est incertain dans le monde la photographie où la station debout avait la préférence.
La photographie allait devenir une expression personnelle à partir du moment où elle arrivait à sortir des conventions. Les prises de vues se faisaient sans viseur. L'oeil du photographe ne devait pas être en contact avec les conventions de la prise de vue. Daido Moriyama n'était pas un photographe téméraire et il gardait toujours ses distances. Cette distance permet à l'autre d'apparaître à l'instar de lui-même dans ses photographies. Voyeurisme ? Description basée sur la timidité ? Percevoir le monde comme le spectateur d'un rêve ?
La perspective de ses photos suivent la démarche d'un voyeur ou un violeur. Son regard, à partir de la fenêtre d'une voiture en mouvement ou de l'ombre, est celle d'un criminel. C'est le travail de quelqu'un qui parle sans regarder les gens dans les yeux.
En 1980, Moriyama dit : « La plupart de mes instantanées, je les prends en roulant en voiture ou en courant, sans viseur, et de ce fait, on peut dire que je prends des photos plus avec le corps qu'avec les yeux. »
Daido Moriyama se présente comme une nouvelle génération inspirée par Tomatsu Shomei et guidée par ses impressions et ses obsessions.

//www.focale-alternative.be/blog/daido-moriyama/






Daido Moriyama
Daido MORIYAMA
Gabriel BAURET - Préfacier

Daido Moriyama (né à Osaka en 1938) n'est pas seulement l'un des plus grands artistes japonais contemporains ; son oeuvre photographique, ses écrits, la radicalité de sa démarche font de lui un des chefs de file du renouvellement international du langage photographique à partir des années 1970. Son esthétique de l'instantané, son refus absolu des conventions de la prise de vue (il affirme "prendre ses photographies plus avec le corps qu'avec les yeux"), sa volonté de penser et de vivre la photographie comme une expérience intime, ont ouvert des champs nouveaux, jusqu'alors presque inédits, et suscité une forme de libération de l'acte photographique.

//www.actes-sud.fr/catalogue/arts/daido-moriyama







Reportage: comment sérigraphier une baleine
avec Daido Moriyama

18 décembre 2012

 Il règne un joyeux bazar, samedi 15 décembre, à la galerie Polka :

A l'intérieur, dans le rez-de-chaussée de la galerie ou les meubles et les documents ont été empilés dans les coins, on s'active au son de la musique de Lou Reed et des sèche-cheveux. Des étudiants en tablier, des employés de la galerie vêtus de t-shirts aux couleurs du photographe Daido Moriyama impriment ou sèchent des images. Pendant ce temps, dehors, des dizaines de personnes font la queue à la porte, bravant la pluie, un ticket à la main.

Daido Moriyama et Jean-Kenta Gauthier, de la galerie Polka.
Ce jour-là, le photographe japonais Daido Moriyama a organisé sur place, avec l'aide de l'équipe de la galerie, un atelier de sérigraphie. Le photographe est familier des séances collaboratives où le public est convié à travailler à partir des images de l'artiste - à Londres, pour son exposition à la Tate Modern, il avait ainsi monté un atelier "livre". Mais c'est la première fois qu'il tente l'expérience avec la sérigraphie, une technique qu'il a découverte avec l'oeuvre d'Andy Warhol et qu'il affectionne.

Mais qu'est-ce que la sérigraphie, concrètement ? Arrivée à 16 h, juste à l'heure de la pause, j'ai pu interroger Pauline Filleron, qui enseigne à l'école Estienne (école du Livre et de la communication), et qui travaille à l'atelier Arcay. Cet établissement, situé juste à côté de la galerie Polka à Paris, a fourni les machines, le personnel et supervisé l'impression pour l'atelier de sérigraphie de Moriyama. "On peut dire que l'ancêtre de la sérigraphie c'est le pochoir", dit-elle. Le principe est d'imprimer sur un support à l'aide d'un écran de tissu dont certaines zones bloquent l'encre tandis que d'autres la laissent passer. A l'origine, cet écran était en soie, d'où le nom sérigraphie.
Pour les photos de Moriyama, "on numérise l'image puis on l'imprime en noir sur du film transparent rodoïde" explique Pauline Filleron. Ensuite, on place l'image sur l'écran qui a été préparé avec une émulsion photosensible. On insole le tout, c'est à dire qu'on l'éclaire avec une lampe très puissante. L'émulsion durcit à certains endroits sous l'action des ultraviolets : l'encre ne passera pas ici. Aux endroits protégés par le motif, l'émulsion ne durcit pas. On la retire en lavant à l'eau : c'est là que l'encre passera. "L'avantage de cette technique, explique Pauline Filleron, c'est qu'on peut imprimer sur énormément de supports différents. Et on dépose beaucoup d'encre, donc on peut avoir des couleurs très lumineuses, très intenses." A la galerie Poka, une dizaine d'étudiants ou d'anciens étudiants de l'école Estienne sont venus porter main-forte aux amateurs venus s'essayer à la sérigraphie. Selon elle, la technique n'est pas compliquée, mais il faut avoir le coup de main : il y a beaucoup de déchet lorsqu'on s'y essaie sans en avoir jamais fait. C'est ce que nous allons voir... en tentant l'expérience.

Le circuit
A l'intérieur de la galerie, un petit circuit bien balisé guide les visiteurs, qui ont payé 120 euros pour s'offrir l'atelier et repartir avec une sérigraphie signée. Parmi ces derniers, on trouve divers profils: des familles qui s'offrent un bon moment en même temps qu'un cadeau de Noel. Des amateurs de photographie curieux de cet atelier. Et quelques fans de Moriyama qui sont venus avec leurs livres à signer.
Chacun choisit la photo qu'il veut reproduire, parmi cinq prises à Paris à la fin des années 1980. Pour moi, ce sera la baleine au milieu: une photo qui a été prise devant le Centre Pompidou, il y a plus de 25 ans.

.Après avoir choisi le papier - argent ou blanc, on peut apposer un sceau rouge au dos de la feuille. Un geste sûr, appliqué par une étudiante de l'école Estienne.
Ensuite, on sèche :
Puis c'est le moment de la sérigraphie proprement dite: on place la feuille de papier sous l'écran.Il s'agit d'appliquer une couche d'encre avec une raclette, en un seul passage, en appuyant assez fort pour que le motif soit reproduit, mais pas trop fort pour ne pas créer de défaut.

Au dernier moment, finalement... je laisse le jeune homme plus expérimenté opérer.
L'encre noire, épaisse, brille par endroits. Il reste à sécher le tout, pour pouvoir emporter la sérigraphie sans attendre... la station "sèche-cheveux" est certainement l'une des plus amusantes.

Atelier séchage à la galerie Polka
Côté ambiance, on se croirait dans un salon de coiffure - sauf que les coiffeurs sont, entre autres, le rédacteur en chef de la revue Polka.

Etape sèche-cheveux pour la baleine.
Ensuite, les sèche-cheveux à pleine puissance font sauter les plombs toutes les cinq minutes.
Mais finalement, on y est. Reste à apposer un tampon en couleur - "Daido Paris 88-89".
Et Moriyama, dans tout ça ? Le maître est en bout de chaîne, il ne chôme pas, supervisant le résultat et signant les oeuvres.

Daido Moriyama approuve et signe.
Un sourire, un salut, une signature en caractères japonais : en une petite heure, voilà la baleine prête à prendre le large.
Claire Guillot

Exposition Sérigraphies, de Daido Moriyama, à voir à la Galerie Polka jusqu'au 12 Janvier. 12 rue Saint-Gilles 75003 Paris.

//expo-photo.blog.lemonde.fr/2012/12/18/reportage-comment-serigraphie-une-baleine-avec-daido-moriyama/







Voyage en terre inconnue avec Daido Moriyama
Laura Heurteloup  11 janvier 2013

Une allure de rockstar, une Peace au bec, Daido Moriyama, malgré ses 74 ans, a le regard vif et le cliché affûté. En fixant son visage marqué, on pense à Warhol, modèle majeur pour le Japonais dont le carnet de voyage, présenté dans le dernier volet de l'exposition triptyque que lui consacre la galerie Polka, nous entraîne en terre inconnue. Portrait.
« Je suis un chien errant, un chat de gouttière »...  Enfant de la guerre, Daido Mariyama porte des séquelles qui transparaissent dans ses clichés, pris dans une précipitation maladive, comme si l'instant présent pouvait lui échapper instantanément. Son inspiration, il l'a puisée au contact d'artistes influents, Warhol dans un premier temps, puis William Klein et son esthétique du chaos, qui resteront sa référence.
Formé à la peinture et au graphisme, Daido Moriyama va rapidement troquer son pinceau contre un appareil photo et redéfinir le langage photographique. Chef de file du mouvement Provoke dans les années 1970, il bouleverse les conventions en bannissant toute démarche esthétique et en privilégiant le reportage d'images, comme témoignage des mœurs et coutumes de la société japonaise moderne. Sur ce concept artistique, il va créer la revue du même nom, excluant les légendes et les textes. Sorte de journal intime photographique du quotidien, ce premier magazine reflète la volonté de Daido de ne pas exposer ses clichés dans leur individualité, mais d'écrire une histoire avec un ensemble.
Il affirme « prendre ses photographies plus avec le corps qu'avec les yeux », pense et vit la photo comme une expérience intime transpirant par tous les pores de sa peau. Reflets de sa personnalité de vagabond au regard perdu dans l'immensité du monde, ses photographies sont floues, les gros plans explosent sous le poids des grains et des saturations, les cadrages sont hasardeux (il déclenche sans même viser), mais enrichissent ses séries d'une très grande poésie.
Lorsqu'il déroule sa pellicule à New York et Paris pour la première fois, Daido Moriyama ne sait plus où donner de la tête. Dans une compulsion maladive, il déclenche à tout va, multipliant les errances urbaines, l'œil pétillant, le doigt frétillant. La plupart du temps il ne comprend pas ce qu'il photographie, mais l'instinct est là. Ce n'est qu'en tirant ses clichés, l'esprit apaisé, que le fil rouge d'un récit mystique se dessine. De ces photographies contrastées, il fera une série de sérigraphies. Le portrait de Warhol trône au centre de cette rétrospective comme un père posant un regard bienveillant sur les créations du fils prodigue. À y regarder de plus près, l'artiste américain pourrait être le personnage principal de cette fable, rébus aux multiples interprétations.
Du noir au blanc, la saturation et le contraste atteignent leur paroxysme, brouillant les pistes, dissimulant les secrets d'un vivier urbain violent, suintant de violence et de saleté. La douceur et le détail de la photographie d'origine ne deviennent alors que des traces d'encre épaisse, des tâches indélébiles renforçant la puissance de l'image. Les vastes étendues fantomatiques des premières sérigraphies, suspendues par un fil de chaussures pendantes, laissent rapidement place au brouhaha des villes lumineuses, enfermées dans leurs enseignes clignotantes, phares signalant la catastrophe qui se prépare à quelques centimètres de là.
Chacune des photographies de Daido Moriyama est un périple, une aventure complice portée par le regard attentif du passant face à celui d'un homme hanté par la quête de la folie, de la misère, de la violence, de la vie dans un rythme effréné. Et dans le monde poétique de Daido Moriyama, le hasard fait bien les choses.

//www.exponaute.com/magazine/2013/01/11/voyage-en-terre-inconnue-avec-daido-moriyama/







Les errances urbaines de Daido Moriyama
Interviews Par Pascale MOLLARD-CHENEBENOIT

PARIS - A 74 ans, le grand photographe japonais Daido Moriyama poursuit ses déambulations dans Tokyo et les métropoles du monde pour saisir à la volée "la vie qui grouille": "Je bats le bitume comme un chien errant", explique-t-il.
Internationalement reconnu, Daido Moriyama fait l'objet avec William Klein d'une grande exposition croisée à la Tate Modern de Londres jusqu'au 20 janvier. De dix ans son aîné, le photographe franco-américain est l'un des "maîtres" de Moriyama.
Les images en noir et blanc de Moriyama sont fortement contrastées, pleines de grain. Le photographe aime le flou, les flux, les gros plans, les cadrages sauvages. Il arpente les rues avec son appareil compact, déclenchant de façon compulsive, souvent sans regarder le viseur.
Vêtu d'un jean et d'un tee shirt "On the road" en référence à Jack Kerouac qu'il apprécie tant, Daido Moriyama est passé fin décembre à Paris pour une exposition de ses sérigraphies sur toile à la galerie Polka, spécialisée dans la photo.

"La photographie est née en France. Paris est une ville dédiée à la photographie", déclare Daido Moriyama qui a vécu rive gauche de 1988 à 1990. Il était venu à l'époque avec le projet de créer une galerie personnelle qui n'a pas abouti. Mais il a photographié la capitale, un peu à la manière d'Eugène Atget (1857-1927) dont le travail le fascine.
"Ce qui m'énerve quand je photographie Paris, c'est que toutes mes images ressemblent beaucoup à celle d'Atget. C'est agaçant", confie-t-il.
Le territoire de prédilection de Moriyama reste Tokyo, et plus particulièrement le quartier très animé de Shinjuku, auquel il a consacré plusieurs livres. Mais finalement, "qu'on soit à New York, Tokyo ou Paris, peu importe. C'est moins un lieu précis que l'urbain que je recherche. Je veux être là où il y a du monde, de la foule, là où ça vit, où ça grouille". "J'appuie instinctivement sur le déclencheur. C'est une réaction physique".
Moriyama, qui a écrit "Mémoire d'un chien" en 2004, aime les animaux errants, chiens et chats, qui sont "un peu hors-la-loi". "C'est comme cela que je travaille".
"Même aujourd'hui, alors que je fais beaucoup d'expositions et que j'ai publié des centaines de livres, je me sens toujours une sorte de hors-la-loi à prendre mes photographies comme ça à la sauvette dans la rue".
"Cela devient d'ailleurs de plus en plus difficile de faire des instantanés montrant des quais de gare, des plages, des enfants", en raison du droit à l'image. "Mais je le fais quand même. Je suis libre. J'essaie en tout cas de l'être", déclare ce rebelle.

Né en 1938 près d'Osaka, Daido Moriyama est le fils d'un assureur qui déménage souvent. Il grandit dans le Japon d'après-guerre et arrive à la photographie un peu par hasard. "J'étais dessinateur industriel et on m'a demandé d'aller prendre quelques photos pour des commandes. J'ai senti que j'étais davantage fait pour travailler dans la rue que dans un bureau".
Daido Moriyama est l'un des fondateurs de la revue "Provoke" (1968-1970) qui a œuvré à la redéfinition du langage photographique au début des années 1970. Pour les photographes du mouvement, l'image devait être le seul moyen d'expression (légendes et textes étaient exclus) et toute démarche esthétique était bannie.
La revue a disparu au bout de quelques numéros. "Mais au fond de moi, je pense que je continue Provoke", déclare Moriyama.
Un de ses livres majeurs s'intitule "Farewell Photography" (1972), un "au revoir" à la photographie académique.
Fan d'Andy Warhol, Moriyama produit comme lui des sérigraphies. Mais, timide, il n'a pas réussi à rencontrer le plasticien lorsqu'il était à New York au début des années 1970. "Mon cœur battait tellement que je n'ai pas osé l'approcher", dit-il en le regrettant encore.

Moriyama aime la sérigraphie car "le contact entre l'encre et la toile crée un univers de lumière". C'est comme une renaissance de la photographie, qui devient un autre objet".
Chasseur solitaire, Moriyama apprécie de rencontrer par moment son public. A la galerie Polka, à Paris, il a organisé un atelier de sérigraphie (photo ci-dessus), sur fond de musique rock. "On s'amuse ensemble".
Daido Moriyama n'aime pas entendre parler de "rétrospective" lorsqu'on expose ses œuvres. "Je ne suis ni un artiste ni même un journaliste. Car si mes photos enregistrent la réalité, je regarde d'un point de vue très privé le monde".
Le photographe n'a pas eu envie d'aller photographier Fukushima après le désastre. "C'aurait été facile. Mais je ne l'ai pas voulu. C'est une grande catastrophe", a-t-il expliqué lors d'une lecture à Paris. "Le seul moment que j'aurais voulu photographier, c'est le tremblement de terre et le tsunami, juste ce moment-là".
Très pris par ses diverses expositions et autres projets en cours, Doido Moriyama rêve de refaire un grand tour du Japon comme au début des années 1970 (cela avait donné le livre "Hunter"). "Il y a encore beaucoup de lieux à photographier", dit-il. Mais cela ne pourra pas se faire avant trois ans.

//blogs.afp.com/cross-culture/?post/2013/01/02/Les-errances-urbaines-de-Daido-Moriyama#.UTsSQRksk1g






En 1967, les sérigraphies d'Andy Warhol sont exposés pour la première fois au Japon. Daido Moriyama, âgé de 29 ans manifeste alors un intérêt immédiat pour cette technique artisanale qui représente pour lui un prolongement évident de la photographie.

Sa première sérigraphie sur papier de 1969: une couverture du magazine de photographie " Asahi Camera", par la suite publiée en janvier 1970. En 1974, il en expose six à Tokyo sous le titre " Harley Davidson". Il faudra attendre 2007 pour que l'artiste se réapproprie la sérigraphie sur toile. Il produit à la main des œuvres de grand format ou l'essentiel consiste en une encre noire, qui se marie à l'argent. L'exposition "Daido Moriyama: sérigraphies", présentée à la Galerie Polka du 14 novembre au 12 janvier 2013, est la troisième partie du cycle consacré à l'œuvre du maître japonnais.

//www.blast.fr/culture/culture-art/daido-moriyama/






Daido Moriyama
de Gabriel Bauret

résumé du livre
Daido Moriyama, né à Osaka en 1938, n'est pas seulement un des plus grands artistes japonais contemporains ; son oeuvre photographique, ses écrits, la radicalité de sa démarche font de lui un des chefs de file du renouvellement international du langage photographique à partir des années 1970. A lire quelques-uns des noms ou titres qui jalonnent la carrière de Moriyama, on devine que son parcours artistique échappe aux conventions : Provoke (une revue), Scandalous (une exposition), Hysteric (une publication). .. 
Ces termes ne renvoient pourtant en rien à une oeuvre niaisement sulfureuse ou complaisamment provocatrice, mais résonnent à la manière d'un manifeste postmoderne. Ainsi, à propos de Farewell Photography, livre majeur qu'il publie en 1972, Moriyama précise : 'Certains trouveront ce titre sarcastique, mais en réalité il exprime mon animosité et mon discours d'adieu à une photographie trop satisfaite d'elle-même pour mettre en question sa propre signification. 
Cette photographie-là passe à côté de la réalité.' Et la réalité que désigne ici l'artiste n'est pas celle assignée de longue date à la photographie, mais le substrat des violentes mutations que l'histoire du Japon a connues, de l'après-Deuxième Guerre mondiale aux dernières heures du XXe siècle. Graphiste de formation, Moriyama s'initie à la photographie auprès de Eikoh Hosoe, mais décide, dès l'âge de vingt-trois ans, de devenir photographe indépendant et de faire de Tokyo sa ville d'élection. 
Avec son ami le photographe et critique Takumi Nakahira, il fonde la revue Provoke, foyer de protestation politique et culturelle et laboratoire de recherches et d'expérimentations nouvelles pour la photographie. Exacerbant les pistes et les orientations que certains précurseurs, parmi lesquels William Klein et son célèbre Tokyo dont il reconnaît l'influence, avaient défrichées, Moriyama développe une esthétique dure et crue où la narration et l'illustration n'ont plus cours. 
Images fortement contrastées, flous, épreuves granuleuses, cadrages 'sauvages', la photographie de Moriyama semble traversée par une pulsion vitale extrême qui scelle un refus absolu des normes établies de la prise de vue. Il affirme 'prendre ses photographies plus avec le corps qu'avec les yeux' et renonce même parfois à l'obligation de la visée comme dans Hunter, série de paysages prise depuis sa voiture. 
Car l'oeil de Moriyama est nomade, il dérive au fil de la marche urbaine et saisit sans relâche des apparitions soudaines : visages, animaux, scènes de rue, façades, écrans vides, graffitis, tout fait signe pour composer une poétique abstraite et déroutante. Cette esthétique de l'instantané alliée à une volonté farouche de penser et vivre la photographie comme une expérience intime, une pratique quasi existentielle, ont ouvert des champs nouveaux et suscité une forme de libération de l'acte photographique que de très nombreux artistes savent devoir à Daido Moriyama.

//www.evene.fr/livres/livre/gabriel-bauret-daido-moriyama-1169497.php







Daido Moriyama LABYRINTH

le 02 novembre 2012 par Rémi Coignet

Une planche contact est (était) une esquisse, une étape du travail photographique, un outil voué à demeurer dans l'atelier du photographe. La fameuse série de vidéos initiée par William Klein où des photographes donnaient leur part de vérité, en expliquant leurs choix, a popularisé cet objet. Depuis, les recueils de planches contact se sont multipliés. Il s'agit souvent de projets éditoriaux paresseux. Leur point de départ ? Associer un nom célèbre au fantasme du lecteur de comprendre la genèse d'un chef-d'œuvre à partir des images qui précèdent ou suivent sa captation. Comme si le succès en photographie était lié à des questions de cadrage, d'instant décisif et non de démarche, de réflexion, d'intégration d'images au sein d'un projet qui les transcende.
Labyrinth est un objet entièrement différent. On y reconnait bien, ici où là, quelques icônes du maitre japonais, le chien ou les jambes gainées de collants résille, par exemple. Mais, découvrir les conditions de leur origine n'est pas l'objet. Pour ce livre, Daido Moriyama a réalisé de nouvelles planches contact sur lesquelles cohabitent des négatifs d'époques différentes. Une bande de film des années 1960 peut ainsi en côtoyer d'autre plus récentes. Par le remix, Moriyama abolit la notion de chef-d'œuvre. Toutes les images sont égales. Parfois le spectateur pense être face à un film entier de nus ou d'autoportraits, pourtant l'observation des numéros d'images, indique qu'il se trompe… le plus souvent. On peut voir dans cette radicalité l'affirmation de l'absolue liberté du créateur sur son œuvre. Voire un discret pied de nez aux institutions qui du LACMA à la Tate Modern lui rendent hommage en exposant… ses chefs-d'œuvre.
Le titre, Labyrinth, recouvre le dédale que l'auteur créé au sein de son œuvre mais aussi la plongée que le lecteur effectue dans les méandres de son univers mental et visuel. Ses obsessions sont patentes. Goût des formes géométriques qui souvent se répondent à quelques bandes de distance. Une roue dialogue avec le cercle du logo Lucky Strike, par exemple. Les images d'images sont légion : écrans de télévision, enseignes lumineuses, affiches… Les mannequins de vitrines sont tout aussi nombreux.  Se retrouve, bien entendu, sa passion des villes, de leur incessant mouvement. On reconnait Tokyo, bien sûr, mais aussi Paris, New York ou Barcelone. Les planches contact ne sont pas annotées. Ainsi l'œil vagabonde sur la double page, est attiré par une image. En ignore d'autres. De même que Moriyama plonge dans le flux de la vie, le spectateur plonge dans le flux de ses photos captant un élément ici, un autre là. Ironiquement, Labyrinth se clot par une planche d'autoportraits, l'une des seule qui semble provenir d'un seul et même film. Dans sa célèbre marinière, Moriyama s'y représente grimé en Auguste, le clown blanc et triste. En face,  se trouve un court texte, le seul du livre. Il s'achève ainsi : "Les différents royaumes que je visite sont comme les pièces éparses d'un puzzle qui ne pourra jamais être reconstitué." Lucidité face à l'impossibilité de déterminer le pourquoi d'une photographie ou de la conscience humaine.
RC
Daido Moriyama, Labyrinth, coédition Akio Nagasawa Publishing et Aperture, relié sous jaquette pour l'édition japonaise, broché sous jaquette pour l'américaine, 304 pages. Conception graphique : Hiroshi Nakajima.

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Les éditions Nagasawa viennent de rééditer dans un coffret les cinq premiers numéros de la revue japonaise de photographies Record.

Cette revue a été créée dans un contexte très particulier en 1972 par Daido Moriyama, l'un des photographes japonais majeur de l'après-guerre.
par Julien Voinot

Né en 1938 à Osaka, il s'installe en 1961 à Tokyo et se fait connaître dès le milieu des années 1960. Il tente d'intégrer le prestigieux groupe de photographes VIVO, alors en pleine dissolution. A l'époque, il devient opportunément l'assistant du célèbre photographe Eiko Hosoe. Ce dernier lui permet alors de côtoyer de grands noms de la photographie japonaise tels que Shomei Tomatsu ou Takuma Nakihara, rédacteur en chef du magazine L'œil Moderne. Il participe également à la revue d'avant-garde Provoke, dont le deuxième numéro paraît en 1968. Le magazine, qui n'a connu que trois numéros, est resté dans l'histoire de la photographie car il conteste à l'époque les conventions de la photographie traditionnelle par un traitement original du grain de l'image ou encore par des cadrages singuliers et jusque là inédits. Les images en noir et blanc sont floues, saturées, granuleuses, avec de forts contrastes et les sujets (paysages ou scènes de rues) sont le plus souvent quasi-indiscernables. C'est en 1972 que Daido Moriyama publie donc son livre le plus connu et le plus « extrême » à ce jour Farewell Photography (Adieu Photographie). Ce livre choc, véritablement révolutionnaire et contestataire fait date dans l'histoire des livres de photographies, car le photographe tente de créer un nouveau langage visuel. C'est dans ce même esprit et cette même exigence esthétique que Daido Moriyama lance seul la même année le magazine Record. Cinq numéros voient le jour, composés chacun de cinq à douze photographies. Il s'agit essentiellement de photographies urbaines où l'œil de l'artiste s'exprime pleinement, par un ton original et le goût du détail. 
Depuis novembre 2006, Daido Moriyama a relancé la revue et quatre nouveaux numéros sont parus. Plus conséquent que les cinq premiers numéros, ils présentent chacun une trentaine de photographies prises lors de ses pérégrinations. Le dernier numéro (n°9) regroupe notamment une série de photographies prises lors d'un de ses voyages en Europe, aux Pays-Bas et en Allemagne. 

Notons également la parution récente du dernier ouvrage de Daido Moriyama « S' », aux éditions Kodansha. Après une longue période de relative accalmie dans sa production, on sait le photographe très prolifique depuis la fin des années 1990, avec la publication d'une demi-douzaine d'ouvrages par an et un nombre croissant d'expositions dans le monde. La Fondation Cartier lui a notamment consacré une grande retrospective en 2003. Traditionnellement, il s'intéresse essentiellement au milieu urbain tokyoïte et plus spécifiquement à Shinjuku, quartier de Tokyo dans lequel il vit. Dans ce sens, le livre S' opère une sorte de rupture, par ses grands formats où les photos occupent souvent une double page. Daido Moriyama a pris ici le parti de s'intéresser au milieu sportif, mais d'une façon tout à fait originale puisqu'il a photographié des lieux déserts, sans aucun sportif ou public. Il s'agit de circuits automobiles, piscines, terrains de baseball, rings de boxe ou de pistes de ski. Ces images magnifiques, dans le style propre qu'on lui connaît deviennent alors très inquiétantes et angoissantes. Signalons que l'ouvrage est paru également dans une édition de luxe.

//www.edit-revue.com/?Article=239







Une conversation avec Daido Moriyama
Publié le 17 décembre 2012 par Rémi Coignet

Par un matin froid, dans une cour du Marais, Daido Moriyama apparaît. En jeans étroits, boots et caban bleu canard, le cheveu dru et la cigarette à la main, il a la prestance d'un rockeur. En ce mois de décembre, accompagné de son éditeur Akio Nagasawa et de son neveu Sohey Moriyama, responsable de la Daido Moriyama Photo Foundation, le maitre japonais est à Paris pour lancer un nouveau livre, donner une conférence et organiser pour son public un atelier de sérigraphie en forme de performance. Rencontre dans les bureaux de sa galerie, Polka, avec un monstre sacré.
À lire Memories of a Dog, on se rend compte à quel point la mémoire, le souvenir, mais aussi la nostalgie que peut créer leur absence, sont importants pour vous. Photographier est-il un moyen de construire de la mémoire ? Il y a une rencontre entre la mémoire de chacun, individuelle, avec la mémoire du monde, la mémoire collective.
Vous avez noté vous-même que des choses vues mais pas enregistrées peuvent réapparaitre plus tard dans d'autres circonstances. Cette sensation de "déjà vu" vous l'utilisez dans votre œuvre avec des images qui se font écho à des années de distance. Donc, feuilleter l'un de vos livres est-ce plonger dans l'univers mental de Daido Moriyama ? On ne rentre pas si facilement dans ma tête ! Je ne dirais pas non plus que ce soit le but immédiat de mes images. Cela ne va pas jusque là. Il s'agit d'une confrontation. Voir mes livres de photographie revient à voir des images de mes souvenirs et de mes pensées. L'important est la confrontation entre les souvenirs et les pensées de celui qui regarde et les miens. C'est là que se passe quelque chose. Je cherche à créer la rencontre du spectateur et de ma pensée.
Puisque l'on parle de mémoire et de souvenir, vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti en découvrant le New York de William Klein ? Qu'en avez-vous appris ? À l'époque, j'ai été choqué, frappé, incroyablement excité par ces images tant elles étaient puissantes. Et aujourd'hui encore, lorsque je les regarde, demeure ce même sentiment. Dans le New York de Klein, chaque image a un impact et une force qui ont laissé en moi un souvenir. Toutes, sans exception.
C'est une chose que vous avez écrite à propos de la première photo de Nicéphore Niepce : elle aussi est inscrite dans votre tête. L'impact de l'image de Niepce est très puissant sur moi. Elle est tellement forte que dans mon appartement, à Tokyo, au dessus de mon lit, j'ai un poster de presque un mètre de large de l'image prise à Saint-Loup par Niepce.
Depuis l'époque Provoke, vous vous êtres toujours revendiqué apolitique (et bien sûr l'époque était très politique). Mais est-ce que représenter le monde, même de manière subjective, ne revient pas à porter un discours sur lui et sur la manière dont il fonctionne ? Je suis extrêmement heureux si l'on regarde mes images en pensant qu'elles portent une sorte de discours sur le monde. Mais je n'ai jamais eu une appréhension un peu facile de la politique en tant qu'engagement, ou adhésion à un parti. Mon approche est beaucoup plus large. Et dans ce sens-là, oui elles sont politiques. Et si l'on pense cela, j'en suis très heureux. Le monde et ce qui s'y passe ne peuvent pas se résumer simplement.
Par exemple, les photos de gens sur la plage dans A Hunter correspondent à un scandale sanitaire de cette époque. C'est donc une prise de position. Mais dans vos livres, vos photos n'ont pas de titres ou de légendes. Le regard sur ces images change donc si l'on connaît ce contexte ou pas. Que préférez-vous : que le public possède ce savoir contextuel ou bien pensez-vous que cela perturbe la vision plastique de votre travail ? Si on comprend le contexte tant mieux, mais la photographie est un médium, une expression  extrêmement libre. Donc ce qui m'importe, est la confrontation de cette image avec le public. Si celui-ci maitrise le contexte tant mieux. Mais finalement l'important est l'individu et son sentiment confronté à la photographie plus que le contexte. Cela rejoint ce que je disais précédemment sur le monde qui ne peut se résumer de manière simple et politique. La photographie a un sens bien sûr, mais en même temps elle porte une multiplicité de sens possibles. C'est là qu'elle devient intéressante. Moi-même, parfois, il y a des choses que je ne comprends pas du tout.
Il y a très souvent dans votre travail des images d'images : photos de presse, portraits de stars (Brigitte Bardot, Marilyn Monroe, etc.) photos trouvées ou mannequins de vitrines. Les voyez-vous comme un matériau photographique intéressant ou plutôt comme une représentation de notre réalité contemporaine ? [Daido Moriyama réfléchit un moment] Que ce soit un écran de télévision qui diffuse une image, un poster, ou ce que l'on veut d'autre, moi je trouve une image en voyant d'autres images. Au fond, que je prenne une photographie d'une femme dans la rue ou que je prenne une photographie d'une photographie de cette femme dans la rue, ce sera toujours dans une confrontation entre ces différents niveaux que se créent mes images. J'aime que mon travail se situe dans cette confusion. Mon travail consiste à mettre tous ces niveaux à plat. Je ne crée pas de hiérarchie entre les images. Jamais.
Pour revenir un instant à Provoke, aviez-vous alors la sensation de faire quelque chose d'important dans l'histoire de la photographie ? Non, pas du tout ! Je n'avais absolument pas conscience que c'était historique !
Et êtes-vous surpris par la légende qui entoure aujourd'hui cette revue qui n'a connu que trois numéros et n'a été vue à l'époque que par un cercle restreint ? On porte un peu trop d'intérêt à Provoke ! [rires] À l'époque, nous étions très sérieux et nous travaillions avec acharnement. Mais aujourd'hui, quand j'entends ce que l'on dit sur Provoke, et que je lis que c'est historique, je suis tout de même surpris. Provoke n'a eu que trois numéros et moi je suis arrivé au numéro deux. Mais, dans mon for intérieur, j'ai la sensation d'être toujours en train de faire Provoke. [petits rires] Je me flatte peut-être un peu, mais c'est tout de même ce que je pense aujourd'hui encore. J'ai ce sentiment de poursuivre Provoke. Et sans cette ambition, impossible de continuer à faire de la photographie de rue.
Qu'a de si spécial le medium photographique pour qu'on y consacre sa vie ? Et deuxièmement qu'est-ce qui vous donne envie aujourd'hui encore, chaque jour ou presque, de prendre votre appareil et de descendre dans la rue ? Chaque matin, quand je me réveille, je suis habité. C'est la photographie qui fait que je me lève. Et je sors immédiatement dans la rue. Cela est entretenu par les heures et les heures que je passe à marcher, à me promener dans la ville.
J'aimerais parler de vos livres. Vous en avez publié 200 environ. Pourquoi le livre est-il si important dans votre pratique ? Le plus important pour moi, avant de faire des livres, est de prendre des photos. Ma vie consiste à prendre des photos. J'ai en moi cette énergie de faire de la photographie. Et donc, qu'il y ait plein de livres qui en découle, c'est normal au fond.
Oui, mais je crois savoir que vous accordez plus d'importance à faire des livres que des tirages.  Fondamentalement oui, je préfère la forme du livre. Faire un livre pour moi c'est comme construire un grand puzzle. Ce puzzle, je lui fais prendre forme et il me reflète. Cela revient à me poser la question : "qu'est-ce que la photographie et quelle est ma conception de la photographie à ce moment donné." Le livre est pour moi le temps de la réflexion. Donc il est très important.
Dès votre premier livre Japan a Photo Theater, (1968) vous avez mélangé des sujets très divers : acteurs de théâtre, scènes de rue, etc. L'editing d'un livre a-t-il, pour vous, comme but de produire une narration ou des sensations ? Bien sûr de la sensation. Je m'intéresse assez peu à la narration. À l'époque, j'étais jeune et c'était mon premier livre. Mon projet, pour ce livre-là, était d'assembler des images et de comprendre ce qu'était la photographie.
Votre troisième livre, publié en 1972, que beaucoup de monde, moi le premier, considère comme un chef d'œuvre, s'intitule Farewell Photography. Quel était le sens de ce titre ? Pensiez-vous abandonner la photographie ?
Non, je n'ai pas pensé à arrêter la photo ! [rires]  C'est plutôt qu'autour de moi, beaucoup de gens avaient une conception de la photographie totalement différente de la mienne. Ils se posaient des interdits et des obligations. C'était donc un académisme. Il s'agissait de dire au revoir à cette photographie-là. Mais, je ne sais pas si les gens alors ont pensé que ça avait de la gueule, de l'allure, de faire cette déclaration ou s'ils ont jugé que c'était plutôt ridicule de ma part. [rires]
Est-ce que la liberté –de rompre avec les académismes, de faire des printing show, de publier un livre comme Labyrinth– n'est pas la principale caractéristique de votre travail ? Oui, c'est ce que je pense. Il existe plein de langages différents : on peut faire de l'art, on peut écrire de la littérature. Mais si on fait de la photographie, on fait de la photographie et il faut l'exploiter sous toutes ses formes. C'est ça être photographe.
Dès que possible, vous rééditez vos livres, notamment dans la très belle collection de poche de Kodansha. À chaque fois, vous modifiez des choses dans l'editing, la mise en page ou le format. Pourquoi ? C'est souvent lié à des questions de coûts. Mes livres anciens sont chers et la plupart des gens ne peuvent pas se les offrir. J'essaye, à chaque fois, de ressortir mes livres de la manière la plus simple et la plus abordable possible parce que je veux qu'un maximum de personnes les voient. C'est donc bien souvent fait en fonction des problèmes de prix de revient.
Mais les changements sont-ils uniquement motivés par des coûts de production ou est-ce également une manière de revisiter votre travail ? Au fond, même si je change un peu les images ça ne change rien ! [rires] Ca reste la même chose.
Vous venez de publier Labyrinth un remix de vos planches contact. Quel est pour vous le sens de ce livre ? J'aimerais que l'on pense que c'est l'antichambre de Japan a Photo Theather.
Que voulez-vous dire par là ? Qu'il résume la préparation de tous mes autres livres.
Alors que votre œuvre est sans concession, vous êtes l'un des photographes les plus populaires. Je pense que vous ressentez cette affection du public. Qu'y a-t-il, selon vous, de si universel dans votre travail qui puisse fédérer un public partout dans le monde ? Je ne crois pas que tout le monde m'aime ! [rires] Je pense qu'il y a plein de gens qui me détestent. Mais, c'est peut-être dû au fait que, dans mes livres et dans mon projet, je n'ai jamais voulu imposer une lecture de mon travail au public. J'ai toujours voulu le laisser complètement libre de l'apprécier et de le recevoir. Je n'ai jamais affirmé : "il faut le comprendre comme ceci ou comme cela". C'est une hypothèse.
Pour finir, vous avez écrit dans Memories of a Dog que longtemps vous vous êtes répété comme un mantra : « never come morning ». Est-ce que finalement vous avez accepté que le jour se lève ? Pour moi, le jour ne s'est jamais levé ! Et c'est pour cela que j'ai toujours cette énergie de prendre des photographies. C'est vraiment comme ça, le jour ne s'est jamais levé pour moi. Et le jour où il se lèvera j'arrêterai la photo ! [rires]. Ce jour-là ce sera vraiment Farewell Photography.
Propos recueillis par Rémi Coignet. Traduction Jean-Kenta Gauthier.
Daido Moriyama, exposition Sérigraphies, Polka Galerie, 12 rue Saint Gilles, 75003 Paris. Jusqu'au 12 janvier 2013.

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Daido Moriyama, miroir de la mémoire
15 novembre 2012 Par Nicolas DUTENT

" La mémoire ne filme pas, la mémoire photographie. "
Milan Kundera
 Daido Moriyama est un artiste japonais dont le travail s'impose avec force mais discrétion depuis presque un demi siècle. D'abord versé dans la peinture, il se choisit comme photographe à l'âge de 21 ans.
Pour ne plus jamais quitter cette ambition, laquelle l'amena à dépeindre plusieurs décennies durant les balbutiements d'une archipel que le 20e siècle a jeté dans des contradictions dont il peine à s'extraire : empire militaire livré depuis le 16e siècle (notamment du fait des occupations successives) dans des guerres ou rivalités ouvertes ou tacites, miracle économique avorté, déclin démographique, spectres bien vivants d'Hiroshima et Nagasaki, "camisole" monarchique qui pèse sur le modèle politique aussi bien que les comportements...
C'est cette terre de paradoxes, confinée dans des rites insondables et des moeurs bien ancrées, dont Moriyama se fait le discret mais passionnant conteur.
Copyright Daido Moriyama - Hokkaido,1978 - courtesy Polka Galerie
La galerie Polka s'est lancée dans une entreprise ambitieuse qui vise à restituer, à travers 3 moments à la fois distincts et cohérents, les grandes périodes et les lieux emblématiques qui ont jalonné le parcours artistique du japonais certes pris dans les réalités particulières de son pays et son époque mais résolument ouvert sur le Monde : il est ainsi partie prenante des séismes culturels (sa curiosité s'est d'ailleurs forgée au sein de différents collectifs ou magazines avant gardistes dont l'agence Vivo ou le groupe « Provoke ») qui le traversent.
La conception méthodique de la mise en valeur et « en récit » des séries discontinues ici évoquées, donne à voir l'exposition peut-être la plus réussie abritée dans ce lieu parisien.
Dans un premier temps, le cycle « Hokkaido Northern » se veut une entrée en matière à la fois dense et caractéristique du procédé photographique de Moriyama. Que son objectif se fixe à Hokkaido, Shinjuku, Osaka ou Tokyo... il livre des clichés qui interpellent autant par leur pouvoir symbolique, la puissance du grain et des contrastes que l'attractivité de cadrages dynamiques, souvent informels.
Il y a comme un savant mélange de spleen et de contemplation onirique dans ce travail.
Car qu'il s'agisse de chiens errants, de rues hantées par l'enfance, la folie ou la misère, de peluches qui ironisent derrière la fenêtre d'un particulier, de passagers abattus ou songeurs dans ces transports qui rythment et ordonnent le quotidien, d'affiches usées par le temps, de paysages qui hésitent entre les phares de la ville et une empreinte rurale encore bien visible, une solitude vertigineuse... Moriyama livre chaque photographie sous la forme d'un poste d'observation de sa mémoire et de ses sinuosités.
Copyright Daido Moriyama - Hokkaido, 1978 - Polka Galerie
Mais cette confusion, loin de nous rebuter, nous plonge dans une traversée jamais totalement délibérée au coeur de la fragilité des souvenirs, des ressorts de l'âme et d'une histoire personnelle éclatée, mouvante. Tous ces éléments participant à leur différents niveaux d'influence ou de contrainte à l'acte photographique.
Les effets de surexposition, la prégnance du noir et blanc dans ses errances et le choix décomplexé des flous qu'il s'autorise ici et là participent sans équivoque à cette impression.
Nous ne résistons pas à évoquer en guise d'analogie la citation de John Stuart Mill qui considérait avec une lucidité où une acuité très prématurées que « la photographie est une brève complicité entre le prévoyance et le hasard », tant cette formule prend racine et acte dans les présents travaux.
Copyright Daido Moriyama - Paris, 1989 - courtesy PolkaGalerie
Cette dextérité relâchée qui fait entrer l'inconscient et l'accident dans le projet même de son oeuvre tout en refusant la bien vaine ou réductrice recherche de l'excellence technique, nous la retrouvons toute entière dans le cycle « Paris » (à paraître mi décembre chez Poursuite "Daido Moriyama, Paris") qui sera présenté du 10 au 22 novembre prochain.
Vous aurez alors l'occasion de découvrir des clichés inédits, lesquels, de la rue Mouffetard aux quais de Seine en passant par la rue du Cherche Midi ou l'édification naissante du centre Pompidou, se jouent des références artistiques occidentales modernes. Petits commerces déserts, rues encombrées, urbanisme triomphant, mendiant égaré dans la frénésie et l'indifférence d'une ville monde... l'ombre d'Atget et Doisneau n'est effectivement jamais loin.
Vous appréciez à sa juste mesure la confidentialité et la teneur de tirages que la galerie Polka a pris un soin tout spécial de porter à votre connaissance, offrant à autant d'intéressé(e)s la primeur d'un Moriyama méconnu voire ignoré.
Pour finir et commitamment à sa série parisienne, vous pourrez découvrir dès courant novembre (dernier cycle qui se tiendra du 10 novembre au 12 janvier) le cycle« Sérigraphies » de cet artiste qui, dans les traces d'Andy Warhol, s'est passionné pour cette technique artisanale et plus monumentale qui n'est qu'une déclinaison et un prolongement possibles de la photographie. Là encore vous aurez le privilège d'apprécier vingt sérigraphies sur toile encore jamais présentées.
Nicolas Dutent

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Daido Moriyama

Les planches-contact de Daido Moriyama

"Alors que je poursuivais mon périple, les scènes qui se déroulaient sous mes yeux se confondaient avec des scènes que je gardais en mémoire. La confusion entre l'espace et le temps peut soudainement plonger le voyageur dans l'incertain." Pour le grand maître japonais né en 1938 qui a fait exploser tous les codes traditionnels de son art, la photographie est liée à l'errance. Avec ses images déconstruites et sombres, souvent brutales mais toujours d'un lyrisme absolu, ce "street photographer" déjà légendaire, à l'influence déterminante, décrypte un japon convulsif.

En novembre 2011, Daido Moriyama et son éditeur, Akio Nagasawa, sont à New York. 
Dans le hall de leur hôtel, un photographe expose ses planches-contacts agrandies. Moriyama, lui, préfère choisir
ses photographies à partir des négatifs.
 
Nagasawa a longtemps pensé qu'en dévoilant leurs planches, les photographes tendaient à prouver le long effort consenti pour retenir un instantané. Pourtant, après une nuit de réflexion, Moriyama et Nagasawa se mettent d'accord: ils en feront un livre, certes, mais avec des planches-contacts "éditées".
 
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Daido Moriyama sous l'influence de Warhol
21 décembre 2012

Daido Moriyama ? Un chien errant. C'est ainsi que se définit le photographe japonais, dont l'œuvre fait l'objet d'une triple exposition à la galerie Polka. Le troisième cycle, consacré à ses sérigraphies, s'ouvre sur l'image d'un bâtard, représentation symbolique de l'artiste. Le poil hérissé, le regard perçant, il ressemble plus au loup qu'à l'animal domestique. C'est que Daido Moriyama se laisse difficilement dompter. A la photographie classique, il préfère les instantanés flous, trop contrastés, mal cadrés. Une marque de fabrique née d'une contrainte. Celle de prendre des clichés à la volée.
Depuis plus de quarante ans, l'homme, né en 1938 à Ikeda (Japon), déambule dans Shinjuku (Tokyo), lieu de passage où fonctionnaires et prostituées se croisent sans jamais se saluer. C'est de là que parviennent la plupart de ses clichés, déclinés ici en sérigraphie sur toile. A Japanese Town (1971) montre une va-nu-pieds dans une ruelle jonchée de déchets. Impossible de fixer la jeune femme à travers son objectif. Daido Moriyama improvise, tient son appareil mini format d'une seule main, appuie sur le déclencheur avec une telle prestesse que personne n'a le temps d'anticiper son geste.
Plus rarement, il fait poser les gens, comme sur Japan's scenic trio Mutsumatsuyama (1974), où un enfant probablement trisomique fait la grimace. Une démarche analogue à celle de Diane Arbus, fascinée par les êtres étranges et burlesques. En témoigne également ce portrait (Nippon Gekijo Shashincho, 1967) de jeune homme, dont le crane rasé paraît surdimensionné. L'artiste se plaît à capturer les accidentés de la vie, comme de la route. Ainsi, la photo Smash Up (1969) montre des silhouettes amassées autour de deux voitures qui viennent de se percuter. Cette image a par ailleurs été utilisée comme publicité pour la prévention routière.
Si l'artiste refuse d'être dompté, il sait dresser le grand public. Apprécié partout où il met les pieds (ou les pattes), il a été exposé au MOMA de New York en 1974, à la fondation Cartier en 2002, et actuellement à la Tate modern de Londres, au côté de William Klein, un de ses artistes préférés. Ce dernier est un des précurseurs du flou dans la photographie, comme le rappelle la photo célèbre où deux enfants dansent sur les tristes boulevards de Brooklyn.
L'autre grande source d'inspiration de Daido Moriyama est Andy Warhol, dont le portrait trône au centre de l'exposition. L'artiste pop, dont la mèche d'un blanc cru balaie le visage blafard, semble scruter l'espace au travers de ses lunettes noires et opaques. Sa présence ici n'est pas fortuite. S'il était encore en vie, il aurait presque pu être l'initiateur de l'événement. Bien que la sérigraphie soit une technique d'origine japonaise, Warhol est le premier artiste américain à y voir un langage plastique autonome. Ainsi apparaissent, en 1967, les séries « Marylin ».
Les sérigraphies sur toile d'Andy Warhol jouent un rôle décisif dans l'œuvre de Moriyama, qui s'approprie à son tour le médium. Pour l'artiste, cette démarche permet au cliché d'acquérir l'autonomie d'une œuvre d'art. Avant même de découvrir le travail de son aîné, le photographe pensait déjà la photo comme dépendante d'un support, peu - importe lequel, pourvu que ce dernier lui donne de la consistance, du poids. Un visuel accroché à un mur perd son âme. Ainsi, il s'est toujours dit hostile à l'exposition classique de son travail, bien que ce soit souvent le cas.
Pour lui, la photographie prend vie au contact d'un livre, d'un magazine voire d'un t-shirt. Très prolifique, il publie régulièrement des ouvrages photographiques, dont les plus connus sont Farewell Photography et Hunter en 1972, Lettre à St Lou en 1990 et Memories of a dog en 2001. Par ailleurs, il lance la revue Record où chaque numéro illustre un pan de son travail. Editée de 1972 à 1973, elle disparaît avant de renaître sous l'impulsion du galeriste et éditeur Akio Nagasawa en 2006. Enfin, il bouscule l'univers trop souvent figé des institutions culturelles, proposant aux visiteurs de la Tate modern, le 14 octobre dernier, d'acheter une édition unique de son œuvre, à partir de 90 photographies disponibles que ces derniers sélectionnent et orchestrent librement.
Ici, l'exposition Sérigraphies est accompagnée d'un catalogue retraçant le parcours photographique de Daido Moriyama. Il semblerait que les promeneurs s'attardent plus sur l'ouvrage que sur l'accrochage en lui-même, quelque peu décevant. Contrairement à ce que pense l'artiste, la sérigraphie sur toile n'insuffle pas la vie à ses photographies. Au contraire, le médium, imperméable à la lumière, annule toutes les nuances de gris présentes dans l'œuvre en noir et blanc de Moriyama. Ces photos, déjà très granuleuses et saturées au départ, prennent ici un aspect graphique, pixélisé, dénué de poésie.
A ce propos, il est vraisemblable que l'artiste, qui a démarré sa carrière comme graphiste, opère ici un retour vers son passé, sa jeunesse. La récente sérigraphie sur toile Tight (2011), accrochée dans un renfoncement de la galerie, sonne comme un retour à l'ordre. Elle représente les jambes d'une femme enfermées dans un collant dont la forme, quadrillée, symétrique, ordonnée, se répète à l'infini. Une image esthétique dépourvue d'anarchie, de chaos, de vie.
Emma Paoli

//marieemmapaoli.blog.lemonde.fr/2012/12/21/daido-moriyama-sous-linfluence-de-warhol/




De 1988 à 1990, Daido Moriyama a vécu à Paris, rue Mouffetard puis rue du Cherche-Midi.

De ce séjour, il rapporte des photographies publiées, presque dans la confidentialité, en 2009, dans la collection Visions of Japan de l’éditeur japonais Korinsha. La galerie Polka est heureuse de présenter une sélection de trente tirages de ces photographies jamais exposées.

Daido Moriyama multiplie les références aux travaux d’artistes occidentaux modernes: Robert Doisneau et l’hôtel de Ville, Claude Monet et la gare Saint-Lazare. Mais le photographe japonais laisse surtout planer la présence d’Eugène Atget et de son Photographe de Paris: des ruelles compressées et jonchées de petits commerces, souvent vides, des mendiants perdus dans l’architecture de la ville. Et de jour comme de nuit. «Paris» rappelle également le goût prononcé, quasi obsessionnel, de Daido Moriyama pour les jeux graphiques et les vitrines.

Au tournant des années 70, Daido Moriyama avait nourri de nombreuses discussions avec le cofondateur de la revue «Provoke», Takuma Nakahira, auteur d’un essai visionnaire sur le travail d’Eugène Atget Looking at the City, or the Look from the City (1973).
 

La série "Paris" a été publiée au Japon dans la collection "Visions of Japan", Korinsha, Tokyo, Japon, 1999.
Cet ouvrage est disponible à la libraire de la galerie Polka.

Galerie Polka 12, rue Saint-Gilles


//www.polkamagazine.com/evenement/view/47
















16/04/2013
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