Alain YVER

Alain YVER

GEORGES EEKHOUD

GEORGES EEKHOUD






Georges Eekhoud (né le 27 mars 1854 à Anvers et mort le 29 mai 1927 à Schaerbeek) est un écrivain belge qui, flamand par la naissance et l'ascendance, reçut, comme Maurice Maeterlinck, Émile Verhaeren ou Georges Rodenbach, une éducation française.

Il n'a jamais intimement renié son origine flamande. Il a choisi d'écrire en français parce que la littérature qui s'écrivait dans cette langue, en Belgique, à l'époque, était la littérature prestigieuse. Mais il a écrit, pour des raisons économiques, des romans populaires en néerlandais sous pseudonyme et il a collaboré à la presse flamande, sous son nom.


Biographie

De milieu très modeste, orphelin très jeune, Georges Eekhoud a été élevé dans une famille bourgeoise. C'est ainsi qu'il a commencé ses études à Mechelen (Malines) et les a poursuivies en Suisse, à l'institut Breidenstein. Cette dualité, comme la dualité linguistique, a fortement marqué sa vie et son œuvre. Attentif au mouvement littéraire parisien, Il n'y a pas un accès direct. Contrairement à ce qu'on dit souvent, il n'a rencontré Zola ou Paul Verlaine qu'une seule fois et toujours à Bruxelles, où ceux-ci étaient de passage. Installé à Bruxelles en 1880, Eekhoud devient rédacteur au quotidien L'Étoile belge et rejoint les fondateurs de la Jeune Belgique, revue à laquelle il participe activement.

C'est en 1883 que paraît son premier roman Kees Doorik, Scène de Polder. Son héros est déjà un de ces parias auxquels l'écrivain vouera toute sa sympathie. Dans Kermesses et surtout dans La Nouvelle Carthage, Eekhoud affirme son credo social, un intérêt esthétique pour les déshérités et une haine pour la bourgeoisie. Il reste fidèle à la définition qu'en donne Gustave Flaubert : « J'appelle bourgeoisie tout ce qui est de bas » et invente le concept de "belgeoisie". Il se souvient aussi des mots de Charles De Coster qui fut son répétiteur à l'École militaire : « Vois le peuple, le peuple partout! La bourgeoisie est la même partout ». De telles opinions le conduisent à quitter la Jeune Belgique pour rejoindre le groupe du Coq rouge. À la même époque, il se rallie aux idées de l'avocat Edmond Picard, franc-maçon, premier sénateur socialiste et également un antisémite virulent.

Ainsi, il participe en 1892 à la fondation de l'Art social avec Camille Lemonnier, Emile Verhaeren et des leaders socialistes comme Emile Vandervelde. Il réalise également la partie littéraire d'un Annuaire pour la Section d'art de la Maison du Peuple. Il collabore pendant vingt ans au « Mercure de France » dont il est le correspondant pour la Belgique.

La rencontre avec Sander Pierron en 1891 va fortement marquer son existence. Eekhoud permet au jeune ouvrier typographe exploité de sortir de sa triste condition sociale en l'engageant comme secrétaire et en l'initiant à l'écrtiture narrative. Une grande complicité s'installe entre eux. Les deux cent cinquante correspondances échangées par les deux hommes et le journal tenu par Eekhoud rassemblés dans un ouvrage intitulé Mon Bien Aime Petit Sander attestent d'une véritable relation sentimentale vécue discrètement par les deux hommes mariés et consentie par leurs épouses respectives.

En 1899, il publie son roman Escal-Vigor, faisant scandale en tant que premier roman en littérature française belge à traiter ouvertement l'homosexualité.

En 1900, quelques mois avant le procès intenté à Georges Eekhoud, paraît dans les Annales des sexualités intermédiaires et en particulier de l'homosexualité, la revue dirigée par Magnus Hirschfeld, un long article en allemand intitulé « Georges Eekhoud. Avant-propos ». Il est signé Numa Prætorius. Son objectif est de présenter aux lecteurs l'œuvre de Georges Eekhoud. C'est une curieuse analyse, quasi nouvelle par nouvelle, de ce que les ouvrages de Georges Eekhoud peuvent contenir d'éléments correspondant à ce qu'on appellerait, aujourd'hui, la culture homosexuelle. Le dépouillement est long, minutieux et explicite ; l'article qui fait suite à celui-là dans le même numéro de la revue a pour titre « Un Illustre Uraniste du XVIIe siècle. Jérôme Duquesnoy, sculpteur flamand ». Il est rédigé en français et il est signé par Georges Eekhoud. Cet ensemble est suivi lui-même de deux articles peu connus de Eekhoud, parus dans la revue Akademos et de la traduction en français d'autres articles de Numa Praetorius sur Georges Eekhoud. On trouvera encore un curieux article de Eekhoud paru dans L'Effort Éclectique après le procès d'Escal-Vigor. Loin de revendiquer simplement la totale liberté de l'écrivain, Eekhoud situe Escal-Vigor et le procès auquel il a donné lieu dans une perspective historique et politique. Dans tous les articles réunis ici, Eekhoud parle de l'uranisme tandis que d'autres, avec son approbation, parlent de lui comme du grand écrivain, qui le premier parmi les modernes, a peint des uranistes avec sympathie et sensibilité.

Vers 1905, il va accueillir chez lui l'écrivain néerlandais Jacob Israël de Haan. Celui-ci fuyait les huées de ses amis socialistes et artistes après le scandale causé par la parution de son roman à thématique ouvertement homosexuelle Pijpelijntjes. Une profonde amitié va s'installer entre les deux hommes. De Haan traduira en vers Escal-Vigor, Les libertins d'Anvers et La nouvelle Carthage. Dans l'épilogue de son Escal-Vigor, il écrit un hommage chaleureux à Eekhoud[1]. Eekhoud, de son côté, écrira en 1908 la préface du deuxième roman de de Haan Pathologieën: De ondergang van Johan van Vere de With, dans laquelle il défend la liberté des écrivains d'écrire de tout ce qui se passe dans la société[2].

Cependant, voir en Eekhoud un auteur naturaliste manichéen est aussi réducteur que de lui accoler les étiquettes d'écrivain « régionaliste » ou de peintre de l'homosexualité masculine. C'est oublier qu'il est avant tout un esthète aux goûts paradoxaux, un poète lyrique qui excelle dans l'évocation des ports ou des foules :

    « À l'horizon, des voiles fuyaient vers la mer, des cheminées de steamers déployaient, sur le gris laiteux et perlé du ciel, de longues banderoles moutonnantes, pareils à des exilés qui agitent leurs mouchoirs, en signe d'adieu, aussi longtemps qu'ils sont en vue des rives aimées. Des mouettes éparpillaient des vols d'ailes blanches sur la nappe verdâtre et blonde, aux dégradations si douces et si subtiles qu'elles désoleront éternellement les marinistes. » (La Nouvelle Carthage)

Citation

    * Maurice Wilmotte justifie le choix du jury qui accorda le prix quinquennal à Eekhoud pour La Nouvelle Carthage (11 mars 1894) :

    « En vous proposant, Monsieur le ministre, d'accorder le prix quinquennal de littérature française à La Nouvelle Carthage, nous avons cru rendre un hommage d'équité à celui de tous nos écrivains qui doit le plus à lui-même et le moins à l'esprit de secte ou de coterie et en général aux influences étrangères. S'il était supérieur à ses concurrents par son originalité manifeste, il les égalait d'un autre côté par sa technique littéraire et sa haute et large compréhension. Ce qui caractérise M. Eekhoud plus que tout autre artiste belge, c'est la sincérité d'impression et le labeur probe dont ses ouvrages portent l'inimitable cachet. Tels ses ouvrages, tel l'homme lui-même. La religion de la souffrance humaine résume, semble-t-il, les aspirations si variées et parfois si ondoyantes de M. Eekhoud. Cet artiste à la patte rude, au verbe mâle et coloré, est aussi un sensitif dont la plume a des délicatesses infinies pour décrire les infortunes qui se cachent dans l'obscurité indifférente des villes. Toujours, quel que soit son thème, M. Eekhoud reste l'observateur sincère, attentif et ému, du même peuple et de la même nature. Et cet observateur est en même temps bien personnel : sa personnalité déborde dans ses œuvres sous les ingénieux déguisements d'une fiction romanesque mais si elle s'y manifeste avec une indéniable vigueur, elle n'apporte toutefois avec elle aucun étalage de vanité, aucune affirmation déplaisante d'un moi bouffi et mesquin. Elle ignore cette psychologie égoïste qui ramène à la glorification de l'individu toutes les conquêtes d'un cerveau généreusement doué. Elle est largement humaine et capable de la plus rare des abnégations. »

   1. Å™ Jacob Israël de Haan, Escal-Vigor, dans: Verzamelde Gedichten, tome I, Amsterdam, G.A. van Oorschot, 1952, page 66
   2. Å™ Georges Eekhoud, dans Jacob Israël de Haan, Pathologieën: De ondergang van Johan van Vere de With, 1975 (première édition 1908), Den Haag, Kruseman's Uitgeversmaatschappij, pages VIII-X






une autre
BIOGRAPHIE


Né à Anvers le 27 mai 1854, dans une riche famille bourgeoise, Georges Eekhoud perd ses parents avant d'atteindre l'âge de dix ans. Recueilli par un oncle, il est envoyé dans un pensionnat suisse; au-delà d'études scientifiques et mathématiques, il s'y familiarise avec l'anglais, l'allemand et l'italien. Un court passage à l'École militaire de Bruxelles lui permet de bénéficier de la présence de Charles De Coster, en tant que répétiteur. Il est exclu de l'école suite à un duel, et dilapide l'héritage paternel. Son oncle l'émancipe.

Dès 1877, il écrit deux recueils de poèmes, Myrtes et cyprès et Zig-zags poétiques, dans lesquels l'influence romantique est très présente. Dans Les Pittoresques (1879), sa versification reste classique, mais des préoccupations sociales apparaissent. Il tente alors l'aventure parisienne, et fréquente les peintres Millet et Rousseau. Sa production littéraire sera jalonnée d'études consacrées à des artistes comme Teniers, Looymans, Poreau ou les peintres animaliers. À Paris, il fait aussi la connaissance de Zola, de Verlaine et de Remy de Gourmont.

Rentré en Belgique et pressé par la nécessité, Eekhoud entame une carrière journalistique. Il devient rédacteur à L'Étoile belge dès son installation à Bruxelles en 1881, et participe à La Jeune Belgique, dont il se séparera pour devenir l'un des fondateurs du Coq rouge. Son premier roman, Kees Doorik, est publié en 1883. Il s'agit d'une étude naturaliste, dans le cadre rural de la Campine. À travers une intrigue amoureuse, Eekhoud pose les premiers jalons de ses futures préoccupations : l'antagonisme entre l'homme et la société conformiste. Les romans suivants accentueront les prises de positions sociales. Kermesses (1884) et Les Nouvelles Kermesses (1887) sont des recueils de nouvelles à la langue colorée. L'influence qu'a exercée sur lui la peinture s'y retrouve dans des scènes pittoresques, pleines de bruits et de fureurs.

Les Milices de Saint-François (1886) et La Nouvelle Carthage (1888) apparaissent comme des exemples parfaits du roman naturaliste belge. Le second récit est centré sur les enjeux bourgeois et capitalistes qui s'opposent à la misère des usines dans une tragédie de colère et de sang. Dans les ouvrages qui suivent, Eekhoud reste fidèle à sa révolte contre les conventions et les injustices et il dépeint les milieux où les souffrances et les détresses passent avant le bonheur. Les récits du Cycle patibulaire (1892) s'attachent aux marginaux et aux exclus de la société; ceux de Mes communions (1895) font pénétrer le lecteur dans les milieux de la prostitution et des expatriés. L'homosexualité est le thème central des romans Escal-Vigor (1899) et L'Autre Vue (1904). À l'époque où Wilde subit la prison pour ce motif, et où Gide affiche ses positions uranistes, Eekhoud s'inscrit dans le mouvement du droit à la différence. La publication de sa correspondance avec Sander Pierron, en 1993, a mis en évidence le caractère particulier d'une liaison sur laquelle avait toujours plané l'ambiguïté.

En 1891, Eekhoud écrit un récit historique, Les Fusillés de Malines, épisode de la résistance armée des paysans flamands contre l'oppresseur français. Il récidive en 1912, avec Les Libertins d'Anvers, qui se déroule dans la cité portuaire, au Moyen Âge, et évoque les aventures d'une secte païenne. Dans ces textes, Eekhoud fait preuve d'un souci très réel de documentation. Magrice en Flandre ou le Buisson des mendiants (1927), roman picaro-chevaleresque, et Proses plastiques (1929), ensemble de récits parus précédemment, complètent une œuvre dont le souci reste la dénonciation de l'oppression sous toutes ses formes. L'évolution de la pensée d'Eekhoud aboutira en 1922, dans Le Terroir incarné, à une constatation presque résignée : l'histoire individuelle s'efface devant l'histoire collective.

Il faut signaler, pour être complet, des études sur Henri Conscience, sur Shakespeare et son siècle et sur Peter Benoît, ainsi que de nombreux articles parus dans des dizaines de revues. Sans grand succès, Eekhoud tentera l'aventure théâtrale (L'Imposteur magnanime, 1902).

Pendant de nombreuses années, Eekhoud donne des cours publics de littérature, mais il doit quitter sa fonction en 1918, suite à ses déclarations pacifistes en temps de guerre. Un mouvement de solidarité internationale, auquel participent notamment Romain Rolland et Henri Barbusse, a pour effet de le réhabiliter. Ce n'est pas la première fois qu'une action de soutien est entreprise en sa faveur. En 1900, déjà, Barrès, Gide, Pierre Louÿs et d'autres firent paraître dans le Mercure de France une motion de protestation contre le procès intenté à Eekhoud pour son roman Escal-Vigor, jugé licencieux. Ce procès aboutit à l'acquittement de l'écrivain.

L'œuvre d'Eekhoud est riche en violence et en sensualité, elle exprime les frémissements de la passion humaine et s'insurge contre les conventions. Son style est lui aussi révolutionnaire. S'éloignant de la pureté de la langue défendue par Giraud ou par Gilkin, il adopte un vocabulaire truculent, coloré, émaillé d'expressions populaires, qui donne aux tableaux qu'il dépeint un grand accent de vérité. L'expressivité qui se dégage de son discours pourrait paraître limitée par le souci de susciter chez le lecteur une réaction contre les injustices. Mais Eekhoud s'en sert avec bonheur pour définir son originalité et conserver à ses récits une étonnante actualité. Eekhoud a mené dans la société rigide et conformiste du début du siècle un combat qui dut être douloureux. Son œuvre où l'instinct domine, où les accents pathétiques abondent, est le témoignage d'une personnalité sensible à la détresse humaine.

Lorsque l'Académie royale de langue et de littérature françaises est créée, Eekhoud fait partie des membres désignés par le roi. Il meurt à Schaerbeek le 29 mai 1927.








Georges Eekhoud,
du régionalisme à la question homosexuelle
1888, publication de la Nouvelle Carthage
Mirande Lucien


En 1888, les principaux écrivains belges de langue française, de la génération de La Jeune Belgique, quittent un à un Bruxelles pour se fixer à Paris. Georges Rodenbach est le premier à s'y installer en janvier 1888. L'année suivante, André Fontainas revient y vivre et y accueille Francis Nautet. Cette année-là, Verhaeren comme Charles Van Lerberghe y font plusieurs séjours, et Eugène Demolder s'installe en Seine-et-Oise. Albert Mockel, le liégeois, fondateur de La Wallonie, se fixe définitivement dans la capitale française en 1889. La Jeune Belgique s'enlise dans des querelles idéologiques et personnelles et c'est Le Mercure de France, créé par Valette en 1890, qui va bientôt constituer un pôle d'attraction. Eekhoud, l'Anversois de naissance, qui réside à Bruxelles depuis 1882, reste en Belgique. Il y restera toute sa vie.

En 1888 il publie chez Henry Kistemaeckers la première version de La Nouvelle Carthage. La version dite définitive publiée en 1893 et couronnée la même année par le prix Quinquennal de littérature lui apportera la reconnaissance nationale. Pour cela il a étoffé le roman de 1888 de chapitres nouveaux. L'œuvre est devenue le roman d'une ville : Anvers. Laurent Paridael, le personnage principal, s'est affirmé, il a osé fréquenter les « runners », ces écumeurs du port au sexe indécis. Mais surtout, Eekhoud ne le laissera pas là, puisque Paridael est aussi le héros des Voyous de velours de 1904.

Au sens politique du mot, on ne peut vraiment parler de régionalisme qu'à propos de deux romans d'Eekhoud : Les Milices de Saint-François et Les Fusillés de Malines. Le premier met en scène des paysans mobilisés autour de leur curé et de leur seigneur pour lutter contre les « libéraux» « inspirés par le mépris de l'autonomie patriale et le lucre égoïste » (p. 100 et 101) Le second roman se situe à l'époque révolutionnaire et raconte la révolte des paysans prêts à mourir pour « Dieu et la patrie ». Mais en fait on considère qu'Eekhoud est un romancier régionaliste parce qu'il a situé l'intrigue des deux romans et surtout des deux recueils de nouvelles : Kermesses et Nouvelles Kermesses, publiés avant La Nouvelle Carthage, dans la Campine : une région de landes à peine assainies, un pays écarté et sauvage situé au nord d'Anvers. Ce sera vrai aussi pour les recueils de la maturité. Or ce n'est pas le pays qui retient Eekhoud - il constitue le plus souvent la caisse de résonance des passions- mais les hommes qui en sont issus. Il peut les rencontrer dans les rues de Bruxelles où ils viennent exécuter les grosses besognes de terrassement et ils sont proches, nous le verrons, du peuple bruxellois des faubourgs. Eekhoud n'est pas tant le romancier d'une terre que celui d'une race. Cette race est la résultante d'un incessant bouturage à ce carrefour de l'Europe, que tous les peuples « occupèrent ». Ils ont en commun une langue à l'époque méprisée : le flamand, qui à Bruxelles se mélange au français pour constituer un étrange « baragouin » comme dit Eekhoud.

Georges Eekhoud fut un marcheur infatigable et, dans son journal, il raconte des promenades qui donnent lieu à des repas champêtres : « Pique-nique dans un estaminet près de Jette, excellentes, nobles gens : la vieille, la cabaretière, un bon gars placide, le petit garçon, consommateurs sympathiques. Tout ce monde s'amuse de nous voir préparer le thé avec des instruments perfectionnés. Braens leur remet une bouteille de vin à peine entamée. Ils se la partagent fraternellement […] Tout cela émouvant. Douce et poignante mélancolie. Ah les braves cœurs de mes flamands de Brabant, si près de la capitale égoïste et sceptique, frivole ! Nostalgie profonde ! mes gars ! mes gars !…J'en ai le cœur gros et il me pèse…me poigne encore ! »  Ce sont « ses gars », ses « modèles » qui retiennent Eekhoud en Belgique. « Comme mon cœur, écrit-il à Iwan Gilkin, le tien ne bat ferme que chez nous. » (Dédicace sur l'exemplaire des Fusillés de Malines qui lui est destiné.)

La Campine n'est pas le pays où Eekhoud a grandi : lui-même était un petit citadin. La Campine est le pays de sa femme, une campagnarde de sept ans son aînée, longtemps « en service » chez sa grand-mère. C'est un pays emprunté, où il n'est pas chez lui, où il reste toujours un « monsieur » et la race évoquée est et elle n'est pas, elle est le blanc sur lequel s'inscrivent ses fantasmes homoérotiques. Le message de la nouvelle intitulée « Le suicide par amour »  est que l'objet d'amour n'existe jamais en soi, il est le résultat d'un effort de synthèse et d'abstraction : « il surgira dans les effluves des parfums et les ondes des harmonies auxquels s'attachent les plus intimes souvenirs ; [il] possèdera la voix pathétique de tes obsessions musicales, la couleur de ses vêtements sera puisée à la palette de tes peintres aimés, mieux, empruntée aux haillons des libres voyous qui lui servirent d'avant-coureurs » (Cycle Patibulaire, p. 232). Lorsque l'objet imaginaire est parfaitement constitué, l'émotion peut conduire à la mort appelée ici « le suicide par amour ». À l'inverse, la perspective de mourir et d'être enterré entretient un espoir : « m'incorporer, atome par atome et cellule par cellule, en toutes ces jeunes adolescences, éternel printemps de ma patrie ! (Voyous de velours, p. 160)

Le Journal et la correspondance d'Eekhoud montrent que l'écrivain a eu de nombreuses relations sexuelles avec des ouvriers rencontrés dans des terrains vagues, qu'il entraîne dans des chambres payées à l'heure ou au mois. Pour cela nulle trace de culpabilité. Sa seule appréhension était bien prosaïque : la crainte des maîtres chanteurs. Mais si le plaisir procuré par ces jeux d'approche et de drague, la joie sauvage, par corps interposé, de s'approprier une terre, constitue l'essentiel de son inspiration littéraire, il sent bien qu'il lui faut s'autocensurer pour être publié et que, si la critique le célèbre c'est parce qu'elle le lit mal. Elle voit dans son amour fanatique une préoccupation d'ordre social. Lui dessiller les yeux serait dangereux. La crainte qu'il éprouve à publier, en 1892, son Cycle patibulaire en Belgique est sur ce point exemplaire : « Par ces temps de persécution littéraire, je crois sage, mon cher Kistemaeckers, de ne publier mon Cycle Patibulaire que pour prendre date, c'est-à-dire à un très petit nombre d'exemplaires qui ne seront pas mis en librairie, et dont nous forcerons le prix pour rebuter les lecteurs compromettants. » Le livre enrichi des nouvelles les plus explicites sur l'amour d'un homme pour un autre homme paraîtra à Paris, au Mercure de France en 1896 suivi en 1897 par Mes Communions. Or Eekhoud est profondément patriote, attaché à une Belgique unitaire dont la régionalisation actuelle ne donne plus qu'une idée assez imprécise. Si l'accueil de Paris le flatte, il fait aussi de lui un exilé de l'intérieur.

Les contacts qu'il peut avoir avec les écrivains français sont de ce point de vue décevants. En 1897, quand il rencontre pour la première fois André Gide, de passage à Bruxelles, son enthousiasme est grand et il croit avoir décelé une connivence, mais il s'est trompé : Corydon est loin encore et Gide ne lui en fera jamais l'hommage…
Quand il est trop déçu, Georges Eekhoud se réfugie parmi les païens anglais du XVIème siècle, qu'il traduit ou commente : « J'ai porté avant-hier la fin de ma traduction de Philaster chez Monnom ; je l'avais terminée lundi. Oh le plus pur chef-d'œuvre de souffrance, de sacrifice et de bonté : c'est bien dans ce monde que je trouve quelques contemporains » écrit-il, à son ami Sander Pierron ( p.121).

Par ailleurs, il existe depuis une trentaine d'années des livres où sous couvert d'analyse médicale on parle de ceux qu'on appelle les uranistes. Dans le silence hypocrite des pays puritains les cas qu'on y décrit, les douleurs qu'on y évoque touchent bien des solitaires. C'est pour cette raison que, dans la bibliothèque d'Eekhoud, on trouve la traduction française de 1895 de la Psychopatia sexualis de Richard Krafft-Ebing. Il en a coché de nombreux passages tantôt avec le côté bleu, tantôt avec le côté rouge de son crayon bicolore. On y trouve aussi des livres d'Havelock Ellis, d'Otto de Joux, d'Albert Moll, et enfin de Carl Heinrich Ulrichs. À quoi il faut ajouter Les Annales de l'unisexualité, de Raffalovich, des exemplaires de Sexual-Problem, revue dirigée par Max Marcuse ou encore d'Anthropophytheia publiée sous la direction du docteur F.S. Krauss de Vienne. On trouve encore des numéros des Archives d'anthropologie criminelle de médecine légale du docteur Alexandre Lacassagne et d'Archiv für Kriminal-Anthropologie und Kriminalistik. C'est que Georges Eekhoud, du fait de ses études en Suisse, lit parfaitement l'anglais, mais aussi l'allemand, chose rare, à l'époque, chez les lecteurs francophones : qu'on songe au temps que, pour cette raison, l'œuvre de Freud mettra à pénétrer en France. Eekhoud est informé des débats qui ont lieu en Allemagne depuis le milieu du siècle à propos de ce qu'on se met à appeler l'homosexualité. Deux grands courants s'y manifestent parfois antagonistes, parfois stratégiquement unis. Le premier, plus poétique, est animé par Adolf Brand. Pour lui homosexualité et anarchie vont de pair : il y a lieu d'affirmer le droit de l'individu sur son propre corps et de refuser toute intervention de l'État ou des Églises. Autour de lui, on trouve des artistes qui refusent la société industrielle, ressentent de la nostalgie pour la liberté de la Grèce antique et sont essentiellement pédérastes. Brand fonde la revue Der Eigene en 1896. Le titre doit beaucoup au livre de Max Stirner Der Einzige und sein Eigentum. Eekhoud connaît l'œuvre de Stirner qui, comme lui, écrit dans la revue La Société Nouvelle de Fernand Brouez, le méconnu. C'est à l'intérieur de Der Eigene que se développe la notion de « Lieblingsminne ». Brand fonde aussi en 1903 la « Gemeinschaft des Eigenen » avec Benedict Friedländ qui à son tour est un des fondateurs du Jung-Wandervogel. Chez les Wandervogels, l'amour de la nature parcourue, sac au dos, va de pair avec l'amour du peuple et le patriotisme. Tout cela se retrouve dans l'œuvre d'Eekhoud. En 1906 paraît dans Der Eigene « Une mauvaise rencontre », et, en 1907, « Le Suicide par amour », deux nouvelles d'Eekhoud traduites par Richard Meienreis.

Mais depuis 1895 et la condamnation d'Oscar Wilde à deux ans de travaux forcés, les temps portent aussi à la militance. L'unification de l'Allemagne a entraîné la généralisation de l'article 175 du code pénal prussien qui criminalise les relations homosexuelles. En mai 1897 le docteur Magnus Hirschfeld fonde à Berlin le Wissenschaftlich-humanitäre Komitee ou WhK., dont la devise est « per scientiam ad justitiam ». Son but immédiat est de militer pour l'abolition de l'article 175 par une série de pétitions adressées aux pouvoirs publics. En fait, c'est le premier acte d'une longue histoire de l'abolition, à travers le monde, des mesures de discrimination qui visent les homosexuels et de la reconnaissance de leur identité propre. Cette reconnaissance passe d'abord par l'acceptation et la valorisation de leur image à leurs propres yeux. Au départ de l'action d'Hirschfeld, il y a le suicide d'un de ses proches. Ce n'est pas le lieu d'écrire cette histoire, mais on peut comprendre qu'Eekhoud, qui ne trouve pas d'interlocuteur en Belgique ou en France, se soit intéressé passionnément à l'action de ce comité, dont il a eu connaissance très tôt. Dans ses mémoires publiées en 1922-23, Hirschfeld évoque Eekhoud dans le chapitre intitulé « Les fondateurs du WhK et les premiers membres » Dans d'autres chapitres, il évoque la visite rendue à Eekhoud en 1904 et leurs promenades dans les quartiers à voyous. Dans la bibliothèque d'Eekhoud on trouve deux livres de Magnus Hirschfeld, celui de 1904 porte la dédicace « À Georges Eekhoud, en signe de remerciements sincères pour le beau livre L'Autre Vue et en témoignage fidèle ». En 1897, le comité entreprend la publication régulière de ce qu'on traduit généralement par « Annales des sexualités intermédiaires et en particulier de l'homosexualité ». C'est dans ce « Jahrbuch » qu'Eekhoud va être salué par des intellectuels comme un écrivain qui parle de l'homosexualité avec sincérité et talent. En 1900, en préface à un article en français signé par Eekhoud, Eugen Willem, juriste Starsbourgeois et membre influent du comité, écrit dans les « Annales », sous le pseudonyme de Numa Praetorius, une longue présentation, très orientée, de l'œuvre de Georges Eekhoud. On y lit que « Cette manière d'appréhender l'homosexualité à travers la littérature, cette percée au cœur de l'amour uraniste, c'est précisément ce qui rend l'œuvre d'Eekhoud précieuse en même temps qu'indispensable pour quiconque s'occupe de la question de l'amour antiphysique. » […] Il établit alors le catalogue détaillé des nouvelles d'Eekhoud explicitement homosexuelles.

Évoquant enfin Escal-Vigor, roman paru en 1899, il dit : « c'est peut-être le plus beau roman uraniste. […] On y décrit l'amour qu'un jeune comte paré de toutes les vertus de l'esprit et du corps, voue à Guidon, simple garçon de la campagne. […] En même temps, le roman nous donne à voir les combats et les tourments de l'âme par lesquels doit passer un homosexuel avant d'être en mesure de reconnaître sa nature et de comprendre que son amour est légitime.[…] Partout le comte se heurte à la méfiance, la calomnie, la méchanceté et la haine […] Une grandiose scène finale, haute en couleurs, dépeint la fin tragique de l'être aimé. Durant un jour de liesse populaire où la sensualité du peuple célèbre de véritables orgies, il est tué par des femmes en furie, de véritables bacchantes »

Escal-Vigor est, dans l'œuvre d'Eekhoud, un roman exceptionnel. L'action ne se situe pas dans tel ou tel village ou dans un faubourg identifiable, mais dans une île à la fois imaginaire et parfaitement inimaginable tant les contraires s'y côtoient. Henry de Kehlmark, le héros est noble et le roman est placé sous l'égide de Conradin et de Frédéric de Bade. C'est avant tout un roman érastique : l'unique objectif d'Henry est l'éducation de son aimé par l'art et le sport, dans la pure tradition grecque ou dans celle des collèges anglais. Il veut faire de cet être élu un être exceptionnel pour partager avec lui un amour sublime. Seule, dans Escal-Vigor, la souffrance est bien réelle, mais pas assez forte pour faire taire l'ultime proclamation : « Si j'avais à revivre, c'est ainsi que je voudrais aimer dussé-je souffrir autant et même plus que je n'ai souffert ». (p. 261). Une machination se met en place, le livre qu'on n'a pu voir en vitrine à Bruxelles est trouvé chez un libraire de Heist-sur-mer et l'auteur est appelé à comparaître devant la Cour d'Assises de Bruges, les 25, 26 et 27 octobre 1900. La presse est partagée. Les écrivains belges et français se mobilisent à l'annonce du procès au nom de la liberté de l'Art. Eekhoud est accusé d'outrage aux bonnes mœurs. Une lettre à Valère-Gille, convoqué comme témoin, montre sur quels arguments il entend construire sa défense : « Est-il besoin de vous dire que mon intention en écrivant Escal-Vigor a été uniquement de dépeindre le phénomène douloureux de l'amour entre hommes, n'impliquant aucune pratique ordurière, mais promptement interprété par la foule comme une affection matérielle contre-nature, supposition calomnieuse qui n'a manqué à aucun des grands hommes qui se sont trouvés dans ce cas et dont j'ai voulu conter l'histoire en la plaçant dans un milieu que j'aime et avec des personnages analogues à tous ceux de mes autres œuvres. » Eekhoud est acquitté, mais dans l'opinion publique belge les dégâts sont réels. En France, le livre connaît un succès de scandale et les réimpressions se succèdent. En Allemagne « la cause » a trouvé son martyr et les témoignages d'intérêt ou de sympathie affluent. La traduction en allemand sort en 1903. Le Journal d'Eekhoud, muet de 1899 à la fin de 1901, permet toutefois d'affirmer qu'en janvier 1902 Eekhoud travaille déjà à ses « voyouteries ». Le livre sort en 1904 sous le titre L'autre vue pour devenir ensuite Voyous de velours ou L'Autre vue, livre que nous avons déjà évoqué, puisque son héros est le même que celui de La Nouvelle Carthage. On peut affirmer que le procès de Bruges n'a pas cassé la plume d'Eekhoud. Dans L'Autre vue il n'est pas question de proclamer que la nature de l'homosexuel est « juste ou légitime » mais de donner voix au désir, de le laisser s'exprimer avec jubilation. Nulle part ailleurs, les fantasmes d'Eekhoud ne sont mieux visibles : son amour pour une race d'hommes dont les caractéristiques sont révélées par le velours chatoyant, odorant, maculé, torturé de leur culotte de peine érigée en fétiche. Cette fois la littérature y a gagné, mais l'homme, l'artiste, le notable est définitivement discrédité aux yeux de ses compatriotes. « J'avoue que des livres de ce genre me paraissent sortir des limites de l'art. Ce sont les confessions d'un malade bien plus que les impressions d'un artiste » écrit un ami de Georges Eekhoud, dans L'Art Moderne. (Georges Rency 1905 p.44).

Nous sommes en 1905, Freud publie ses Trois essais sur la théorie sexuelle. S'il n'y voit plus l'homosexualité comme un crime qu'il faut condamner, il la considère comme un déficit sexuel. En Angleterre comme en Allemagne elle reste un crime, tous les efforts des partisans de la révision de l'article 175 ont échoué. S'est ouvert alors le temps des grands procès. Fritz Krupp harcelé par les accusations s'est suicidé en 1902, le général Hector Mac Douglas a fait de même en 1903. En 1907 éclate l'affaire Eulenbourg qui éclabousse tout l'entourage de Guillaume II. En 1909 se tient, à Paris, le procès Renard qui, de son propre aveu, incitera Gide à écrire Corydon. Eekhoud fait régulièrement allusion dans son Journal à ces sujets qui l'affectent gravement et conserve des coupures de presse. Le 15 février 1909, il écrit dans son Journal : « Tous ces jours-ci j'étais bien triste, bien énervé ! Le plus désespéré n'est-ce pas l'homosexuel ! »

Ainsi se déroulent, de manière morose, les dix années qui le séparent de la première guerre mondiale pendant laquelle s'imposera à lui le terrible devoir de haïr ceux qui l'ont aidé à se connaître et lui ont donné fugacement l'impression d'appartenir à une grande fraternité. Ses prises de position nuancées à l'égard du mouvement flamand soutenu par les Allemands, lui vaudront en 1918 d'être destitué de toutes ses charges, y compris celles qui lui permettent de subvenir à ses besoins. Le Mercure de France lui ferme sa porte pour ne pas être affecté par des querelles entre Belges. Les réhabilitations seront bien tardives, l'homme est usé et incapable de bénéficier de l'embellie des années 20. Rien ne dit d'ailleurs qu'il aurait trouvé son compte dans ce grand bal où les masques s'ajustent de plus en plus près et où quelques feux de joie annoncent déjà les grands bûchers du fascisme.

Bibliographie

Georges Eekhoud Les Milices de Saint-François, (Bruxelles, Imprimerie Vve Monnom, 1886). Georges Eekhoud, Cycle Patibulaire, deuxième série, (Bruxelles, La Renaissance du livre, 1927). Mon bien aimé petit Sander. Lettres de Georges Eekhoud à Sander Pierron. Texte établi et annoté par Mirande Lucien, (Lille, Cahiers G.K.C .,1993). « Georges Eekhoud Ein Vorwort » par Numa Praetorius in Jahrbuch für Sexualzwischenstufen mit besonderer Berücksichtigung des Homosexualität, 1990, pp. 268-277. Traduit par Charles Adam pour Un illustre uraniste, (Lille, Cahiers G.G.C.,1996). Georges Eekhoud, Escal-Vigor (Paris, Séguier « bibliothèque décadente »,1966). Mirande Lucien, « Georges Eekhoud », in Bulletin des amis d'André Gide, XXI,97, pp. 78-85. Mirande Lucien, Eekhoud le rauque (Lille, Presses universitaires du Septentrion « collection Objet »,1999). Le Journal de Georges Eekhoud est inédit et se trouve à Bruxelles aux AML

Mirande LUCIEN - 2003






Escal-Vigor, Georges Eekhoud [1899]

Violence et passion :
le premier roman des amours masculines.

Georges Eekhoud, écrivain belge, publia en 1899 ce roman neuf et inattendu : Escal-Vigor.

    Si l'homosexualité se glissait déjà dans certaines œuvres (Balzac par exemple), c'était toujours de manière furtive ou allusive, sans jamais oser devenir la trame nommée du récit.

Escal-Vigor semble le premier roman à situer en pleine lumière et au premier plan le thème de la passion homosexuelle : passion partagée qui se heurte à la société. Livre audacieux scandaleux à l'époque, il reste aujourd'hui surprenant par la force de son propos et sa profonde fraîcheur romanesque.

Du conte, Escal-Vigor rassemble tous les éléments : un château isolé dans une île imaginaire, dressé face à l'océan, enferme les deux héros, seuls (à une femme près) contre les hommes et contre Dieu.

Henry de Kehlmark est le personnage romantique par excellence : «grands yeux d'un bleu sombre tirant sur le violet de l'améthyste et la pourpre des nuées et des vagues au couchant...», mais sportif autant qu'esthète, viril «rappelant sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la Renaissance». Celui qu'il aime est un tout jeune garçon, Guidon, sensuel et tendre, «... un adolescent mieux découplé et plus élancé que les compagnons de son âge, aux reins cambrés, au teint d'ambre, aux yeux de velours sous de longs cils noirs, à la bouche charnue et très rouge, aux narine dilatées par de mystérieuses sensualités olfactives, aux cheveux noirs plantés drus, avantageusement moulé dans son méchant costume qui adhérait à ses formes comme leur pelage aux membres élastiques des félins...».

Autour d'eux les méchants : le village, Claudie la fille vulgaire et cruelle, Landrillon le valet arriviste. Une bonne fée aussi, Blandine, blanche et sacrifiée, la femme tout amour, celle qui protège et se consume. Et comme dans les plus belles légendes les personnages secondaires, stylisés certes, sont lourds de violence et de sensualité, frustres et pleins de sève.

Une autre originalité du roman est dans cette réalité charnelle et oppressante. Des scènes à la Bruegel de Velours ressuscitent un univers de paganisme et de licence - près duquel la liaison d'Henry et de Guidon paraît d'une extraordinaire pureté - qui sert de décor et de ressort dramatique au crescendo de l'amour interdit.

Des siècles après les amours idéalisées de la Grèce antique, Escal-Vigor offre à nouveau la splendeur du mythe. Il élève l'amour homosexuel la légende, le débarrassant des scories du narcissisme.

Suffisamment révélateur du comportement social pour s'inscrire dans une actualité troublante, le récit est néanmoins situé dans un espace imaginaire, et les derniers chapitres, dans l'excès théâtral d'un rite érotique, atteignent l'universalité. Tout au long du martyre de Guidon, les transgressions s'épuisent. Henry ramasse son petit, assassiné par la vindicte populaire. Figés, les villageois regardent le couple marcher vers sa double mort. Ils ont expié, les voici réunis dans l'immortalité : le mystère de l'amour entre hommes est sanctifié.

Ce roman/légende va au-delà d'une mise en scène de l'homosexualité. C'est la cérémonie païenne qui libère le groupe hétérosexuel de ses désirs reniés : faire l'amour avec le semblable, se perdre dans la volupté stérile. En sacrifiant le couple masculin idéal, l'archétype fantasmé de l'interdit, les villageois apaisent pour un temps les frustrations que commande la vie tribale. Comme Tristan et Iseult, éternellement arrêtés aux portes du bonheur, Henry et Guidon entrent dans la légende.

Escal-Vigor n'a pas vieilli : ce roman parle de l'essentiel, le sacrifice du bonheur pour que survive le rêve, la mort des amants pour que renaisse l'amour. Son originalité, c'est que pour la première fois deux hommes en soient l'incarnation.

Å° Éditions Ombres, Collection Petite bibliothèque Ombres, 1999 (réédition), ISBN : 2841421015

 



05/03/2012
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