Alain YVER

Alain YVER

HENRI DE RÉGNIER

HENRI DE RÉGNIER





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Poète, romancier, essayiste
Biographie

Né à Honfleur, le 28 décembre 1864.
Après avoir fréquenté le collège Stanislas, Henri de Régnier fit son droit dans la perspective d’embrasser la carrière diplomatique. Mais rapidement, il préféra se consacrer aux lettres. Dès ses premiers recueils, Poèmes anciens et romanesques (1889), il s’acquit une place dans le monde littéraire. D’œuvre en œuvre, poète avec principalement Tel qu’en songe (1892), Aréthuse (1895), Les Jeux rustiques et divins (1897), Les Médailles d’argile (1900), La Cité des eaux (1902), La Sandale ailée (1905), Le Miroir des heures (1910) et d’autres titres encore, il alla sans cesser d’être classique vers toujours plus de liberté dans la forme. Entre Verlaine et Valéry, il est le plus remarquable des poètes français, le plus abondant aussi. Et les poèmes de la fin de la vie, contenus dans Vestigia Flammae et Flamma Tenax, ne sont pas les moins admirables.
Henri de Régnier témoigna d’un égal talent de conteur (Contes à soi même (1893) et de romancier, avec La Double maîtresse — paru en 1900 et qui est un roman freudien avant l’heure — auquel vinrent s’ajouter Le Bon plaisir (1902), Le Mariage de minuit (1903), Les Vacances d’un jeune homme sage (1903), Les Rencontres de M. de Bréot (1904), Le Passé vivant (1905), La Peur de l’amour (1907), La Flambée (1909), La Pécheresse (1920), L’Escapade (1925), Henri de Régnier avait une prédilection pour le XVIIIe siècle où il puisait volontiers ses sujets, parfois scabreux, et dont même il pastichait le style.
Critique littéraire également, il tint longtemps le feuilleton littéraire du Figaro.
Admirateur de Mallarmé, aux « mardis » duquel il assistait régulièrement dans sa jeunesse, il avait été d’abord influencé par Leconte de Lisle et surtout par José Maria de Heredia dont il épousa, en 1896, l’une des filles, Marie, qui publia elle-même des poèmes sous le pseudonyme de Gérard d’Houville. Henri de Régnier a composé une œuvre originale dans laquelle se rencontrent le Parnasse et le symbolisme.
En mars 1908, Henri de Régnier se présenta une première fois à l’Académie française, au fauteuil d’André Theuriet, mais c’est Jean Richepin qui enleva le siège, et l’on raconte que, rentré chez lui, le poète se laissa tomber dans un fauteuil en murmurant « José Maria » ! Il fut enfin élu, par 18 voix, le 9 février 1911, contre Pierre de Nolhac, au fauteuil de Melchior de Vogüé.
C’est le comte Albert de Mun qui le reçut, le 18 janvier 1912. Le discours par lequel il s’acquitta de cette tâche, et qu’il prononça contre tous les usages, debout, prit les apparences d’un éreintement. Parlant des romans de Régnier, il déclara : « Je les ai lus, ces romans, je les ai tous lus et jusqu’au bout, car j’ai été capitaine de cuirassiers. Mais pour parler davantage, entre les graves images qui gardent notre Coupole, des aventures de vos Amants singuliers, des Rencontres de M. de Bréot et des Tentations de M. Nicolas de Galandot, convenez monsieur que je ne suis plus assez cuirassier... » Si les pointes à l’endroit du récipiendaire sont de coutume dans les réceptions académiques, on n’avait pas entendu de critique aussi ferme d’un nouvel élu depuis l’entrée d’Alfred de Vigny.
Henri de Régnier devait recevoir à son tour Pierre de La Gorce en 1917, René Boylesve en 1919, Henri Bordeaux en 1920 et Pierre Benoit en 1932.
Homme de suprême élégance et de détachement, Henri de Régnier dit à son lit de mort : « Je vous en prie, après moi, pas de société d’amis. » L’avenir l’a peut-être trop bien entendu.
Mort le 23 mai 1936.






Le bonheur

Si tu veux être heureux, ne cueille pas la rose
Qui te frôle au passage et qui s'offre à ta main;
La fleur est déjà morte à peine est-elle éclose.
Même lorsque sa chair révèle un sang divin.

N'arrête pas l'oiseau qui traverse l'espace;
Ne dirige vers lui ni flèche, ni filet
Et contente tes yeux de son ombre qui passe
Sans les lever au ciel où son aile volait;

N'écoute pas la voix qui te dit : « Viens ». N'écoute
Ni le cri du torrent, ni l'appel du ruisseau;
Préfère au diamant le caillou de la route;
Hésite au carrefour et consulte l'écho.
Prends garde… Ne vêts pas ces couleurs éclatantes
Dont l'aspect fait grincer les dents de l'envieux;
Le marbre du palais, moins que le lin des tentes
Rend les réveils légers et les sommeils heureux.

Aussi bien que les pleurs, le rire fait les rides.
Ne dis jamais : Encore, et dis plutôt : Assez…
Le Bonheur est un Dieu qui marche les mains vides
Et regarde la Vie avec des yeux baissés !





Repos après l'amour

Nul parfum n'est plus doux que celui d'une rose
Lorsque l'on se souvient de l'avoir respiré
Ou quand l'ardent flacon, où son âme est enclose,
En conserve au cristal l'arôme capturé.

C'est pourquoi, si jamais avec fièvre et délice
J'ai senti votre corps renversé dans mes bras
Après avoir longtemps souffert l'âcre supplice
De mon désir secret que vous ne saviez pas,

Si, tour à tour, muet, pressant, humble, farouche,
Rôdant autour de vous dans l'ombre, brusquement,
J'ai fini par cueillir la fleur de votre bouche,
0 vous, mon cher plaisir qui fûtes mon tourment.

Si j'ai connu par vous l'ivresse sans pareille
Dont la voluptueuse ou la tendre fureur
Mystérieusement renaît et se réveille
Chaque fois que mon cœur bat contre votre cœur,

Cependant la caresse étroite, ni l'étreinte
Ni le double baiser que le désir rend Court
Ne valent deux beaux yeux dont la flamme est éteinte
En ce repos divin qu'on goûte après l'amour!



Elvire aux yeux baissés

Quand le désir d'amour écarte ses genoux
Et que son bras plié jusqu'à sa bouche attire,
Tout à l'heure si clairs, si baissés et si doux,
On ne reconnaît plus les chastes yeux d'Elvire.

Eux qui s'attendrissaient aux roses du jardin
Et cherchaient une étoile à travers le feuillage,
Leur étrange regard est devenu soudain
Plus sombre que la nuit et plus noir que l'orage.

Toute Elvire à l'amour prend une autre beauté;
D'un souffle plus ardent s'enfle sa gorge dure,
Et son visage implore avec félicité
La caresse trop longue et le plaisir qui dure...

C'est en vain qu'à sa jambe elle a fait, sur sa peau,
Monter le bas soyeux et que la cuisse ajuste,
Et qu'elle a, ce matin, avec un soin nouveau,
Paré son jeune corps délicat et robuste.

La robe, le jupon, le linge, le lacet,
Ni la boucle ne l'ont cependant garantie
Contre ce feu subtil, langoureux et secret
Qui la dresse lascive et l'étend alanguie.

Elvire! il a fallu, pleine de déraison,
Qu'au grand jour, à travers la ville qui vous guette,
Peureuse, vous vinssiez obéir au frisson
Qui brûlait sourdement votre chair inquiète;

Il a fallu laisser tomber de votre corps
le corset au long busc et la souple chemise
Et montrer à des yeux, impurs en leurs transports,
Vos yeux d'esclave heureuse, accablée et soumise.

Car, sous le rude joug de l'amour souverain,
vous n'êtes plus l'Elvire enfantine et pudique
Qui souriait naïve aux roses du jardin
Et qui cherchait l'étoile au ciel mélancolique.

Maintenant le désir écarte vos genoux,
Mais quand, grave, contente, apaisée et vêtue,
Vous ne serez plus là, vous rappellerez-vous
Mystérieusement l'heure où vous étiez nue?

Non! Dans votre jardin, doux à vos pas lassés,
où, parmi le feuillage, une étoile palpite,
De nouveau, vous serez Elvire aux yeux baissés
Que dispense l'oubli du soin d'être hypocrite.





Odelette 1

Un petit roseau m'a suffi
Pour faire frémir l'herbe haute
Et tout le pré
Et les deux saules
Et le ruisseau qui chante aussi ;
Un petit roseau m'a suffi
A faire chanter la forêt.

Ceux qui passent l'ont entendu
Au fond du soir, en leurs pensées
Dans le silence et dans le vent,
Clair ou perdu,
Proche ou lointain...
Ceux qui passent en leurs pensées
En écoutant, au fond d'eux-mêmes
L'entendront encore et l'entendent
Toujours qui chante.

Il m'a suffi
De ce petit roseau cueilli
A la fontaine où vint l'Amour
Mirer, un jour,
Sa face grave
Et qui pleurait,
Pour faire pleurer ceux qui passent
Et trembler l'herbe et frémir l'eau;
Et j'ai du souffle d'un roseau
Fait chanter toute la forêt.
Les Jeux rustiques et divins




Odelette 2

Si j'ai parlé
De mon amour, c'est à l'eau lente
Qui m'écoute quand je me penche
Sur elle ; si j'ai parlé
De mon amour, c'est au vent
Qui rit et chuchote entre les branches ;
Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau
Qui passe et chante

Avec le vent ;
Si j'ai parlé
C'est à l'écho,

Si j'ai aimé de grand amour,
Triste ou joyeux,
Ce sont tes yeux ;
Si j'ai aimé de grand amour,
Ce fut ta bouche grave et douce,
Ce fut ta bouche ;
Si j'ai aimé de grand amour,
Ce furent ta chair tiède et tes mains fraiches,
Et c'est ton ombre que je cherche.

Les Jeux rustiques et divins




Le jardin mouillé

La croisée est ouverte; il pleut
Comme minutieusement,
À petit bruit et peu à peu,
Sur le jardin frais et dormant.

Feuille à feuille, la pluie éveille
L'arbre poudreux qu'elle verdit;
Au mur, on dirait que la treille
S'étire d'un geste engourdi.

L'herbe frémit, le gravier tiède
Crépite et l'on croirait là-bas
Entendre sur le sable et l'herbe
Comme d'imperceptibles pas.

Le jardin chuchote et tressaille,
Furtif et confidentiel;
L'averse semble maille à maille
Tisser la terre avec le ciel.

Il pleut, et les yeux clos, j'écoute,
De toute sa pluie à la fois,
Le jardin mouillé qui s'égoutte
Dans l'ombre que j'ai faite en moi.

Les Médailles d'argile




Elegie

Je ne vous parlerai que lorsqu'en l'eau profonde,
Votre visage pur se sera reflété,
Et lorsque la fraîcheur fugitive de l'onde,
Vous aura dit le peu que dure la beauté.
Il faudra que vos mains pour en être odorantes,
Aient cueilli le bouquet des heures, et tout bas,
Qu'en ayant respiré les âmes différentes,
Vous soupiriez encore maois ne souriez pas.
Il faudra que le bruit des divines abeilles,
Qui volent dans l'air tiède et pèsent sur les feuilles,
Ait longuement vibré au fond de vos oreilles,
Son rustique murmure et sa chaude rumeur.
Je ne vous parlerai que quand l'odeur des roses,
Fera frémir un peu votre bras sur le mien,
Et lorque la douceur qu'épand le soir des choses,
Sera entrée en vous avec l'ombre qui vient.
Et vous ne saurez plus, tant l'heure sera tendre,
Des baumes de la nuit et des senteurs du soir,
Si c'est le vent qui rôde ou la feuille qui tremble,
Ma voix ou votre voix ou la voix de l'Amour.





Le départ

Je n'emporte avec moi sur la mer sans retour
Qu'une rose cueillie à notre long amour.
J'ai tout quitté; mon pas laisse encore sur la grève
Empreinte au sable insoucieux sa trace brève
Et la mer en montant aura vite effacé
Ce vestige incertain qu'y laissa mon passé.
Partons! que l'âpre vent en mes voiles tendues
Souffle et m'entraîne loin de la terre perdue
Là-bas.  Qu'un autre pleure en fuite à l'horizon
La tuile rouge encore au toit de sa maison,
Là-bas, diminuée et déjà si lointaine!
Qu'il regrette le clos, le champ et la fontaine!
Moi je ferme la porte et je ne pleure pas.
Et puissent, si les dieux me mènent au trépas,
Les flots m'ensevelir en la tombe que creuse
Au voyageur la mer perfide et dangereuse!
Car je mourrai debout comme tu m'auras vu,
Sur la proue, au départ, heureux et gai pourvu
Que la rose à jamais de mon amour vivant
Embaume la tempête et parfume le vent.

Henri de Régnier  (1864-1936)








Henri de Régnier Poète et écrivain à Venise
(1864 - 1936)

Henri de Régnier, poète et écrivain, a écrit de très beaux textes sur Venise.

Ses Esquisses vénitiennes, l'Altana ou la Vie vénitienne, tout comme ses Récits vénitiens sont une immersion intime dans la véritable Venise, dans celle du cœur et des poètes.

Le lieu préféré d'Henri de Régnier à Venise était l'Altana de la Ca' Dario dans le Dorsoduro.

Il nous a laissé quelques très beaux poèmes sur Venise.

Les amis d'Henri de Régnier l'appelaient “Stick” car il se promenait toujours avec une canne à pommeau, très distingué et presque distant. Comme il le disait lui-même, il ne cherchait pas à se faire de relations à Venise où il vivait essentiellement en solitaire, loin des hommes mais si proche de Venise.

La plaque située sur le mur du jardin du Palazzo Dario, sur le Campiello Barbaro, qui honore Henri de Régnier, dans le sestier du Dorsoduro à Venise.
La plaque située sur le Palazzo Dario - Agrandir
Cet homme apparemment froid et distant était en fait quelqu'un de très sensible, de très humain. Son regard sur Venise est l'un des plus beaux que nous ayons lus.

Dommage que la plupart de ses textes ne soient plus disponibles en librairie... Heureusement on peut encore trouver son livre "Récits vénitiens" qui a été réédité il y a peu, un livre très intime sur Venise, à lire absolument pour y “plonger” corps et âme !



Frontispice
Sur l'eau verte, bleue ou grise
Des canaux et du canal,
Nous avons couru Venise
De Saint-Marc à l'Arsenal.

Au vent vif de la lagune,
Qui l'oriente à son gré,
J'ai vu tourner ta Fortune,
O Dogana di Mare!

Souffle de l'Adriatique,
Brise molle ou sirocco,
Tant pis, si ton doigt m'indique
Fusine ou Malamocco !

La gondole nous balance
Sous le felze, et, de sa main,
Le fer coupe le silence
Qui dormait dans l'air marin.

Le soleil chauffe les dalles
Sur le quai des Esclavons;
Tes détours et tes dédales,
Venise, nous les savons !

L'eau luit; le marbre s'ébréche;
Les rames se font écho,
Quand on passe à l'ombre fraîche
Du Palais Rezzonico.


Épigramme vénitienne
Un vent triste et perfide, ô Venise, a soufflé
Sur le fard pâli de ta joue,
Et la Fortune a fait avec son pied ailé
Plus d'une fois tourner sa roue.

Toi qui voyais jadis, comme un essaim bruyant
Sorti de tes ruches guerrières,
Vers ta riche beauté revenir d'Orient
Les fanaux d'or de tes galères!

Un jour, ne t'es-tu pas, en robe de brocart,
Éblouissant ceux qui t'ont vue,
Assise en ton orgueil et leur offrant leur part,
A ton festin, la face nue ?

Puis, sous le masque noir dont le nocturne atour
Parait ta grâce déguisée,
N'as-tu pas invité le Plaisir et l'Amour
A boire à ta coupe irisée?...

Une barque de fruits croise sur le canal
Une gondole lente et close;
Un cyprès noir dans le jardin de l'Hôpital
Dépasse le haut du mur rose;

Un vieux palais sourit à l'angle d'un campo
De sa façade défardée,
Derrière un store jaune d'ocre, un piano
Estropie un air d'“Haïdée” ;

Sur la lagune une péotte de Chioggia
Etend sa rouge voile oblique
En attendant le vent subtil et doux qui va
Se lever de l'Adriatique,

Et, Maîtresse des mers, j'évoque un temps lointain,
Venise, où, Reine des rivages,
Tu coiffais d'une conque d'or le front marin
De tes Doges aux durs visages !









Henri de Régnier : Souvenirs sur Oscar Wilde.

Dans la préface qu'il donne à la réédition de La Maison des Grenades d'Oscar Wilde aux Editions Jonquières en 1924, Henri de Régnier fait de Wilde un portrait de légende.


Souvenirs sur Oscar Wilde

Chaque année, au printemps et quelquefois en hiver, on rencontrait à Paris un gentleman anglais accompli. Il menait ici la vie que M. Bourget, par exemple, pouvait mener a Londres, fréquentant les artistes et les salons, les restaurants et les notabilités mondaines, tout ce qui intéresse un homme instruit et élégant qui sait penser et qui sait vivre.
    Cet étranger était de haute stature et de vaste corpulence. Un teint rouge rendait plus large encore la figure imberbe et proconsulaire. C'était une médaille glabre.
    Les yeux souriaient. Les mains paraissaient belles, un peu charnues et grasses, l'une ornée à l'annulaire d'une bague à scarabée de pierre verte. La grande taille du personnage autorisait l'ampleur de redingotes magistrales, ouvertes sur des gilets voyants en velours ras ou de satins brochés. Des cigarettes d'Orient a bout doré fumaient continuellement a ses lèvres. Une fleur rare à la boutonnière parachevait cette tenue a la fois cossue et méticuleuse. De fiacre en fiacre, de café en café, de salon en salon, il balançait sa démarche paresseuse de gros homme un peu las. Il correspondait par télégrammes et parlait par apologues. Il venait de déjeuner avec M. Barrès et allait dîner avec M. Moréas, car il était curieux de toutes les pensées, et les idées hardies, concises et ingénieuses du premier l'intéressaient comme les affirmations brèves, sonores et péremptoires du second.
    Paris accueillait ce voyageur avec quelque curiosité. M. Hugues Le Roux le loua. M. Théodore de Wyzewa l'égratigna, mais rien ne troublait sa solide prestance, sa souriante sérénité et sa béatitude narquoise.
    Qui de nous ne l'a rencontré durant ces années ?
    J'ai eu aussi le plaisir de le voir et de le revoir quelquefois. Il s'appelait Oscar Wilde, poète anglais et homme d'esprit.
    Il avait beaucoup écrit et beaucoup parlé. Ses poèmes valaient-ils ceux d' Algernon Swinburne, je l'ignore, mais un volume d'essais de la plus ingénieuse dialectique, un roman dramatique et éloquent, le recueil de quatre contes fort beaux et le renom indiscuté du plus parfait des esthètes d'outre-Manche lui donnaient un halo de gloire et certifiaient une personnalité intéressante. Il plut, amusa, étonna. On s'enthousiasma pour lui ; il eut des fanatiques. Je me souviens qu'une dame de nos amies prétendit même avoir distingué autour de la tête de son hôte une auréole lumineuse.

    On dînait finement et longuement dans une salle à manger luxueuse et claire. La nappe était couverte d'un surtout et de chemins de violettes odorantes. Le Champagne grésillait dans les verres taillés ; les couteaux d'or pelaient les fruits. M. Wilde parlait. On avait réuni autour de lui quelques convives silencieux et dispos au plaisir de l'entendre.
    De cette conversation et de quelques autres j'ai gardé un souvenir vif et durable. M. Wilde s'exprimait en français avec une éloquence et un tact peu communs. Sa phrase s'agrémentait d'un tri de mots judicieux. En bon humaniste d'Oxford, M. Wilde aurait pu user aussi bien du latin et du grec. Il aimait l'antiquité hellénique et romaine. Sa causerie était toute imaginative. C'était un incomparable conteur d'histoires. Il en savait des milliers qui s'enchaînaient l'une à l'autre.
    C'était sa façon de tout dire, une hypocrisie figurative de sa pensée. Il en est une qu'il conta ce soir-la et où je crois qu'il faisait allusion a lui-même.
    « Il y avait une fois, disait-il, un jeune homme qui habitait dans une ville près de la mer ; chaque matin, il sortait pour marcher sur la grève et, au retour, il racontait qu'il avait vu les Sirènes ; or il advint qu'il en rencontra une ; elle se baignait dans l'eau bleue ; il la vit, mais, en revenant, comme on l'interrogeait sur ce qu'il avait vu, ce jour-là, il se tut et ne répondit pas. »
    Il ne fallait pas trop pousser M. Wilde sur le sens de ces allégories, il fallait jouir de leur grâce et de leur inattendu sans soulever les voiles de cette fantasmagorie d'esprit qui faisait de sa conversation une sorte de Mille et une Nuits parlées.
    La cigarette d'or s'éteignait et se rallumait incessamment aux lèvres du conteur. La main, d'un geste lent, faisait verdoyer le scarabée annulaire. Le visage se variait de la mimique la plus amusante, la voix continuait intarissablement, un peu traînante, toujours égale.
    M. Wilde était persuasif et étonnant. Il excellait à certifier l'invraisemblable.
    La donnée la plus douteuse prenait à sa parole une véracité momentanément indiscutable. D'une fable il traduisait une scène précise et réelle; d'un fait, il extrayait une fable. Il écoutait la Schéhérazade intérieure et semblait être le premier à s'étonner de ses inventions fabuleuses et singulières.
    Ce don particulier rendait la conversation de M. Wilde quelque chose de très à part dans la causerie contemporaine, qui ne ressemblait pas a l'ingéniosité précise et profonde de M. Stéphane Mallarmé, par exemple, si délicatement explicative des faits et des objets, a cette irisation imaginaire de pensées aux angles de leurs facettes qui donnait un charme unique et raffiné aux entretiens de l'illustre maître.
    M. Wilde contait comme avait conté M. Villiers de l'Isle-Adam, mais les histoires du précieux et terrible narrateur des Contes Cruels, d'une ironie féroce et méticuleuse, laissaient comme un arrière-goût cuivré et douloureux.
    Quand le grand halluciné, à la face triangulaire, aux yeux pâles, en passant sa maigre main dans sa penchante chevelure grise, évoquait quelque farce du monstrueux Tribulat Bonhomet ou, dans un verre d'eau manié méthodiquement, simulait les mixtures explosives de « l'Etna chez soi » on subissait un malaise d'admiration, d'attente et d'angoisse,
    M, Wilde charmait et amusait, et il donnait l'impression d'un homme heureux, à l'aise dans la vie. N'avait-il pas embelli son imagination des plus belles pensées humaines et joui à les agencer en rapports nouveaux?
    Il avait agrémenté son existence de quelques actions excentriques et inoffensives, comme de faire servir à un dîner, en guise d'entrées, des plats de roses ou confectionner par un tailleur excellent un costume de « pauvre » pour un mendiant dont la vue quotidienne, a la porte de sa maison, l'offusquait.
    Il avait voyagé, parcouru l' Amérique en culottes courtes, un tournesol à la main, et l'Italie en dandy byronien. On le vit en France, croisant en yacht sur les côtes normandes. Sa barque descendit la Loire au fil de l'eau. A Londres, il participait à la vie élégante que créent les grandes fortunes et les grandes hérédités. On l'admirait et il s'admirait infiniment lui-même. Il ne lui manquait ni le cortège des disciples ni l'escorte des reporters.
    Il connut le plaisir d'être luxueusement édité. Ses poèmes se vendaient en vélins blancs avec des gaufrages d'or, son Dorian Gray, sous une couverture de papier gris qui semblait de la cendre de cigarettes, son House of Pomegranates (La Maison des Grenades) avec des gardes d'un papier beau à en tailler un gilet. On jouait avec succès ses pièces sur plusieurs théâtres et, à la première représentation de l'une d'elles, il vint sur la scène saluer le public, exhibant à son frac le premier bouquet d'oeillets verts qu'on ait porté.
    Enfin poète anglais, il écrivit un drame en français (Salomé). C'était un homme heureux, dont gardent mémoire tous ceux qui aiment les belles paroles et les belles histoires.

HENRI DE RÉGNIER.







Contes pour chacun de nous / Henry de Régnier /
 illustrés par A. Mayeur.
 Aux Éditions Lapina, 1926. 148 p.

          o Ce ouvrage inédit de : "Contes pour chacun de nous" par Henri de Régnier est le premier de la Collection "Les Panathénées". L'édition a été tirée à : un exemplaire sur Japon Impérial réimposé, contenant deux pages inédites autographes, les originaux ayant servi à l'illustration de l'ouvrage, le cuivre barré, deux états de l'eau-forte, une épreuve du cuivre barré et une suite des bois sur Japon, numéroté 1 ; dix-neuf exemplaires sur vieux Japon, contenant : deux états de l'eau-forte, une épreuve du cuivre barré et une suite des bois sur Japon, numérotés 2 à 20 ; cinquante exemplaires sur Japon Impérial réimposés, contenant : deux états de l'eau-forte, une épreuve du cuivre barré et une suite des bois sur Japon, numérotés 21 à 70 ; trente exemplaires sur Japon Impérial réimposés, numérotés 71 à 100 ; mille exemplaires sur Vergé de Rives B.F.K. pur chiffon, numérotés 101 à 1.100 ; cinquante exemplaires Hors Commerce sur divers papiers, marqués I à L., et vingt-cinq exemplaires sur Rives B.F.K., contenant les suites sur Japon, souscrits par M. Édouard Champion. L'eau-forte et les bois originaux ont été exécutés par A. Mayeur. L'impression a été achevée sur les presses et dans les ateliers de Lapina, à Paris, le quinze février mil neuf cent vingt-six. [Exemplaire n°] 736.



31/01/2012
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