Alain YVER

Alain YVER

JACK KEROUAC

Jack Kerouac


JACK KEROUAC
PAS TOUJOURS UNE BELLE GUEULE, COMME ON A L' HABITUDE D'EN VOIR. VOICI UNE PHOTO D' UN ÊTRE À VIF ( TIRÉ DU LIVRE : L' ANGE DÉCHU, UNE VIE DE JACK KEROUAC, PAR STEVE TURNER ) INDISPENSABLE POUR CEUX QUI AIMENT KEROUAC, MAGNIFIQUEMENT ILLUSTRÉ. À LIRE DE KÉROUAC ??? TOUT!!!


Textes de Robert Canovaro

Jack Kerouac et le jazz (Jazz Mag)

Visitez le Beat-Hotel

Autour de Jack Kerouac par André Duhaime (à propos des haïkus)
PPP  (citations sur les Kerouac et les Beats)

Autres liens :(anglo-saxons)
The Official Website of Jack Kerouac



(12 mars 1922 - 21 octobre 1969) est un écrivain et poète américain qui compta parmi les membres les plus importants du mouvement de la Génération Beat en littérature. Malgré l'insuccès critique de ses œuvres à leur sortie, il est aujourd'hui considéré comme l'un des auteurs américains les plus importants du XXe siècle. Son style spontané et intime a inspiré de nombreux artistes, tels que Tom Robbins, Richard Brautigan, Hunter S. Thompson, Ken Kesey, Tom Waits et Bob Dylan. Les œuvres les plus connues de Kerouac sont Sur la route et Les Clochards Célestes.
Jack Kerouac a passé la majeure partie de sa vie d'adulte partagé entre les grands espaces américains et l'appartement de sa mère à New York. Ce paradoxe est à l'image de sa vie : confronté aux changements rapides de son époque, il a éprouvé de profondes difficultés à trouver sa place dans le monde, ce qui l'a amené à rejeter les valeurs traditionnelles des années 50. Ses écrits reflètent cette volonté de se libérer des conventions sociales étouffantes de son époque, et de sa quête d'un sens à son existence. Un sens qu'il a également cherché dans des drogues comme la psilocybine, la marijuana, et la benzedrine, dans la religion et la philosophie (notamment le bouddhisme), et dans de fréquents voyages à travers le monde. Vantant les bienfaits de l'amour (la passion charnelle est pour lui "la porte du paradis"), proclamant l'inutilité du conflit armé, quel qu'il soit, et considérant que "seuls les gens amers dénigrent la vie", Jack Kerouac et ses écrits sont vus par beaucoup comme précurseurs de la philosophie des années 60, bien au-delà encore, et tout ce qui en découle.
Kerouac est mort à St. Petersbourg, en Floride à l'âge de 47 ans d'une hémorragie kystique oesophagienne due à son alcoolisme.

Biographie

Né Jean-Louis Lebris de Kerouac, d'une famille canadienne-française à Lowell au Massachusetts, il est le fils de Léo-Alcide Kerouac et Gabrielle Lévesque. Sa mère était cousine issue de germains de l'ancien premier ministre québécois René Lévesque, tandis que son père était apparenté au frère Marie-Victorin (né Conrad Kirouac). Jusqu'à l'âge de sept ans, il ne parle que le français et il apprend l'anglais comme seconde langue à l'école. Très jeune (quatre ans), il a le cœur brisé par la mort de son frère Gérard (neuf ans), ce qui, plus tard, le conduisit à écrire Visions de Gérard en janvier 1956 (Publ. 1963). Il a publié quelques poèmes en français, et vers la fin de sa vie, certaines lettres à Allen Ginsberg témoignent de son désir de retrouver la langue de son enfance.
Ses prouesses athlétiques en font une star dans son équipe locale de football, et cela lui vaut d'entrer à l'Université Columbia de New York. C'est là qu'il rencontre les personnes avec lesquelles il voyage autour du monde. À son retour, il écrit à propos de la fameuse Beat Generation, qui comptait les Allen Ginsberg, Neal Cassady et William Burroughs. Après une fracture de la jambe et une dispute avec son entraîneur, ses études prennent fin, et Kerouac quitte l'université pour s'engager dans la marine marchande.
Entre ses voyages maritimes, Kerouac séjourne à New York avec ses amis de Columbia. Il commence son premier roman The Town and the City, qui est publié en 1950 et qui lui vaut une certaine reconnaissance en tant qu'écrivain.
Kerouac écrit constamment, bien qu'il ne publie son roman suivant qu'en 1957, lorsque Sur la route est finalement accepté par un éditeur. Le personnage principal parcourt les États-Unis en auto-stop (et se rend également au Mexique) avec son ami Dean Moriarty, inspiré par Neal Cassady. Il noue des amitiés informelles, a des expériences amoureuses et autres. Le style de vie non matérialiste des protagonistes est à l'origine de bien des vocations parmi les écrivains américains et le transforme en mythe vivant.
Jack Kerouac écrit Sur la route (On the Road) en trois semaines dans de longues sessions de Prose Spontanée ; il crée ainsi un style d'écriture totalement personnel. Il est salué dans certains cercles comme un écrivain américain majeur et, malgré lui, comme le porte-parole de la Génération Beat. Son style lui est en partie inspiré par son amour du mouvement jazz Be Bop et de ses improvisations. En 2001 la rédaction du American Modern Library inclut Sur la route dans sa liste des 100 meilleurs romans du XXe siècle en langue anglaise. Le manuscrit de On The Road a été dactylographié d'un seul jet sur des feuilles de papier à caligraphie japonaise, collées bout à bout avec du Scotch Tape et non sur un rouleau de papier à télétype.
D'autres romans, tels que Les Clochards célestes (The Dharma Bums) font l'apologie d'un style de vie inspiré par le bouddhisme Zen, de moines itinérants recherchant la pureté et des expériences spirituelles pouvant mener à l'illumination. Ainsi dans son roman "le vagabond solitaire", le personnage principal y entreprend, par exemple, une retraite solitaire de plusieurs mois en tant que guetteur de feux pour l'Office Canadien des forêts. Il est dit que Kerouac poussa Allen Ginsberg à se convertir au bouddhisme. Il était cependant également très inspiré par la religion chrétienne, dessinant des pietà dans ses journaux et écrivant des psaumes.
Pendant ses années de refus par les éditeurs, il écrit plusieurs ouvrages autobiographiques, qu'il emporte dans son sac de voyage sur des ramettes de papier dont il colle les pages bout à bout pour ne pas avoir à s'arrêter pour changer de page sur sa machine à écrire. Parmi ces livres:


Cependant, il n'écrit pas toujours en voyage. En fait, il passe beaucoup de temps chez sa mère, où il écrit et se documente (par exemple, pendant plusieurs mois sur le bouddhisme).
Mais après la publication de Sur la route, il vit mal son succès public. Il s'éloigne de ses amis écrivains beat comme Allen Ginsberg et dans une moindre mesure William S. Burroughs. Il reproche à Ginsberg de trop rechercher l'attention du public et de trahir l'esprit beat. Même ayant besoin d'argent, il ne se tourne plus vers eux et ne répond plus aux invitations des médias. Il est également irrité par le développement d'un bouddhisme de mode, duquel il est en partie responsable.
Ses autres ouvrages comprennent de la prose, de la poésie, des écrits bouddhistes, des haïkus et des enregistrements sonores.
Il meurt à l'âge de 47 ans des suites de complications kystiques liées à son alcoolisme.
Une rue porte son nom à San Francisco en Californie, et le bar le Vesuvio, réputé comme fréquenté par Jack Kerouac, est toujours en activité.
Un imposant parc thématique lui a été dédié au centre de la ville de Lowell dans le Massachusetts. On y retrouve des stèles de granit où sont gravés des extraits de ses romans.
Une stèle à son nom a été érigée en 2000 au lieu dit " de Kervoach " à Lanmeur, Bretagne.


Bibliographie et références
De Jack Kérouac


       1950 : Avant la route (The Town & The City);
       1957 : Sur la route (On the Road);
       1958 : Les Clochards célestes ( The Dharma Bums);
       1958 : Les Souterrains ( The Subterraneans);
       1959 : Mexico City Blues ( Mexico City Blues);
       1959 : Maggie Cassidy ( Maggie Cassidy);
       1959 : Docteur Sax ( Dr. Sax);
       1960 : Tristessa ( Tristessa);
       1960 : Le Vagabond solitaire ( Lonesome Traveller);
       1960 : The Scripture of the Golden Eternity ( Scripture of the Golden                                         Eternity);
       1961 : Book of Dreams ( Book of Dreams);
       1961 : Pull my Daisey ( Pull my Daisey);
       1962 : Big Sur ( Big Sur);
       1963 : Visions de Cody ( Visions of Gerard);
       1965 : Les Anges de la désolation ( Desolation Angels);
       1966 : Satori à Paris ( Satori in Paris);
       1968 : Vanité de Duluoz ( Vanity of Duluoz);



La piste de Jack Kerouac
vendredi 7 janvier 2005 par Rodolphe Christin
 
S'en aller avec Kerouac, et risquer l'abordage d'horizons imprévus sur une vieille terre d'Amérique bousculée dans ses repères car traversée comme jamais. Vue, vécue, elle tremble, vacille, dépasse les bornes, dérangée par le rythme des voyages intérieurs, extérieurs. L'horizon qui appelle se rapproche ensuite, prend consistance grâce au voyage, devient palpable pour l'expérience avide de le trouver tout proche, contre elle, en elle. Celle-ci se sent suivie de très près par l'écriture, au point que l'une et l'autre se confondent, car pour Kerouac vivre et écrire c'est tout un. La vie sillonne le monde, l'écriture sillonne la vie en traduisant l'expérience en récit, dans une recherche, inlassable, toujours insatisfaite, d'une connaissance par les sens, l'esprit et, bien sûr, la lettre. Prendre la vie à la lettre, au pied de la lettre même, car, en plus d'aimer rouler, naviguer, tanguer d'un bar à l'autre, il faut aussi, quelquefois, savoir marcher. Et dormir à la belle étoile dans le désert.

Le 15 juillet 1942, Kerouac écrit une lettre à Norma Blickfelt, dans laquelle il explique : "Quel étrange appel j'entends en provenance de la mer ! Peut-être mes ancêtres, des pêcheurs bretons, s'agitent-ils dans mon sang. Peut-être suis-je fatigué d'une vie ennuyeuse et banale. Peut-être suis-je fou... mais je dois partir. Je n'ai pas besoin de te dire à quel point je suis impatient d'être parti, mais sans doute voudrais-tu savoir pourquoi je choisis de faire ça."

Partir, en mer en l'occurrence, acte d'une vie littéraire auquel Kerouac donne trois raisons dans cette lettre rédigée un mercredi soir : il veut s'engager dans la guerre - par fraternité, dit-il - avec ses frères américains et les autres, les Russes. Bavarder avec tous ceux-ci dans les brouillards de l'Arctique pour ensuite s'en retourner à l'université avec l'impression "d'avoir fraternisé avec la terre, sachant que je ne suis pas rempli de mépris dans mon petit univers douillet". Mais ça n'est pas tout. Il veut par-dessus tout écrire, écrire sur la marine et les méconnus qui existent sur les bateaux lointains, tous ces jeunes gars qui s'efforcent de vivre avec la mort dans les yeux, comment ? Enfin il y a l'argent, pour les études et le mieux-être de sa famille.
Voyager, partager, témoigner, gagner sa vie ; étroite imbrication de l'idéal et du matériel, de la vie hors les bords pour assurer les murs, au moins pour un temps.

Un détail d'importance : il espère bien en revenir de cette guerre. "Si je ne reviens pas, c'est que je n'étais apparemment pas destiné à être un grand écrivain. C'est la raison pour laquelle je vais revenir." Un sens du destin travaille sous la forme d'un désir de réalisation de soi. L'ambition littéraire est là, acharnée, non le goût de parader sur les devants culturels de la société mais une pulsion créatrice, plus érémitique dans ses profondeurs, plus confidentielle aussi (au moins dans ses délicats débuts). Publier un jour, en sachant que le temps fait une oeuvre, que les épreuves aiguisent la rage et, parfois, la pointe d'une plume talentueuse qui transforme la difficulté de vivre en art. Une alchimie subtile transforme le plomb en or.

Le 25 août 1942, il écrit une autre lettre à Norma, une lettre d'amour écrite en mer. Il en rajoute. Il se précise. Il se dévoile. Plus que jamais il veut écrire. Il cherche des relations, des connexions, il traque "la véritable connaissance" qu'il commence, il le sent, à toucher du doigt. Il ne la définit pas, ne fait que l'aborder, vaguement. Forte conscience de lui-même, il bute contre les autres, qui dénigrent, méprisent, critiquent, lui reprochant quelquefois de prétendre "posséder un esprit supérieur ". A ceci faire front, s'éloigner au risque d'un isolement simultanément créateur et dévastateur. Poursuivre malgré tout son chemin. C'est-à-dire : " écrire", "étudier", "voyager ", "chanter", "aimer", "voir", "écouter ", "sentir". Les verbes se suivent, exigeant des actes. Ils ne se ressemblent pas forcément, mais s'assemblent et se renforcent en dessinant les contours d'un projet hauturier difficile à atteindre, mais dont l'espérance est déjà manière d'exister. Précision : d'exister en créateur, sachant que cette création émerge dans la rencontre, parfois problématique, d'un réel aux angles tantôt doux tantôt tranchants. Ex nihilo rien n'est possible, il faut une énergie de base, une combinaison pour que des irruptions soient possibles. Les îles ne jaillissent pas de l'océan sans le travail de forces immenses, en dessous, invisibles au marin de surface.

Cette lettre à Norma, il la termine comme ça, il est loin car il s'est éloigné : "Ecris-moi, Norma ; tu me manques." Je ne sais si Norma répondra à l'attente.

A Sebastian Sampas, le 25 mars 1943, il donne des conseils. Il s'adresse au poète. Il lui conseille avec insistance de ne pas demeurer enfermé en lui-même à mijoter dans l'introspection. Il lui faut travailler sa démarche, porter son regard au-dehors afin d'"observer le phénomène de la vie avec la patience et la méticulosité d'un scientifique dans son laboratoire", sachant que le laboratoire en question court les rues selon les directions cardinales sans oublier les situations intermédiaires. On pourrait discuter sur l'usage du terme de "scientifique", mais si l'on veut écouter et comprendre le propos de Kerouac il ne serait pas utile de contester ici sa parole. Alors, quoi qu'il en soit, voici l'attitude à avoir lorsqu'on est écrivain, "scientifique" et "artiste" qui plus est, selon Kerouac : "Mais si je retire la vision en moi en retirant ma propre identité singulière dans l'expérience - c'est-à-dire, si je me distille jusqu'à ne plus laisser que l'artiste - et si j'observe tout d'un oeil impartial, scrupuleux et plein de discernement, je fais plus de bien, pour ce qui est de la création, que le jeune à la Byron, Joseph Kusaila par exemple, qui s'identifie au sens du monde ou en tout cas se place au centre de son orbite et prétend tout savoir en ce qui concerne l'humanité alors qu'il a simplement souffert en s'étudiant lui-même. C'est de la pure adolescence ! Guerre et paix est formidable parce que Tolstoï a regardé autour de lui, au lieu de rester assis à se gratter le nez dans une mansarde."

Intéressant. Deux attitudes émergent : l'écrivain obnubilé par ses mondes intérieurs et l'écrivain, "artiste" et "scientifique", occupé par l'extérieur en essayant, avec plus ou moins de bonheur, de s'oublier lui-même. Quant à la mansarde, ajoutons que les deux y passent de longues heures, le jour ou la nuit, pour écrire. Mais il y a ceux qui se complaisent entre quatre murs et jamais ne les quittent, et les autres qui y retournent après avoir traîner dehors à humer l'air. Vous l'aurez compris, Kerouac plaide pour les seconds, car à ses yeux il existe un impératif : "un artiste a besoin de la vie". Sous-entendu : la vie qui se décline dans la diversité des existences, l'indispensable préoccupation de qui veut méditer le monde, au coin de la rue, au bord de la route ou sur les sommets des montagnes aux alentours de quelque part.

Si le grand jour, en rendant visibles les apparences, est un allié pour l'écrivain, la nuit tient aussi son rôle dans la démarche. Kerouac aimait les nuits de fêtes et de débauche. Il n'est évidemment pas le seul à avoir pratiqué "le dérèglement de tous les sens" histoire de sentir et savoir ce qui se passe sur les autres bords, à l'ombre de soi-même et dans les fonds nocturnes de la société. Qu'est-ce qui s'éveille quand le reste dort ? Sans doute, des découvertes sont à faire dans la nuit, avec les yeux ouverts. Théorie de la débauche, esquissée dans une lettre à John Macdonald, début avril 1943 : "...tu vois, Ian, la débauche est la libération des contraintes qu'un homme s'impose. En un sens, chaque moment de débauche est une insurrection privée de brève durée contre les conditions statiques de la société." Ou comment s'approcher d'un antipode, nocturne, que l'ordinaire évacue dans l'ombre tardive où s'allument des lieux aux portes fermées, alcôves, maisons closes mexicaines, bars et quartiers louches, boîtes de jazz, quartiers réservés au fond des rues étroites, hôtels borgnes, bouges, réunions dans l'opacité des fumées où l'ivresse et l'extase se font buts pour les uns et simplement sésames pour les autres.

Sortir, donc, encore.

Kerouac était un gars plutôt complexe, il sait qu'en lui s'associent des contraires dont les discussions ne parviennent pas toujours au point d'harmonie. En effet, Kerouac parle, dans une lettre du 7 avril 1943 destinée à George J. Apostolos, de la complexité de son esprit divisé en deux parties. L'une est normale, explique-t-il, l'autre, qu'il appelle "schizoïde", l'est moins. La seconde correspond à son côté introverti, méprisant le monde, déprimé, tandis que la normale s'exprime dans son côté "arrière de football - amateur de putains - buveur de bière - roi de la plonge - paquet de nerfs - critique de jazz - un moi qui appelle une Amérique puissante et coriace ; qui exige la compagnie de complices fougueux à sang chaud..."

Plus loin il poursuit, expliquant comment, depuis de longues années, il tient ensemble ces deux extrémités, avec, dans le monde extérieur de l'amitié, Sebastian Sampas à un bout (le poète introspectif déjà évoqué, souvenez-vous des conseils qu'il lui donnait) et Apostolos à l'autre. Ces deux amis, Kerouac les envisage tels des symboles de sa propre psychologie. Je rappelle qu'il fut renvoyé de la marine pour cause d'"indifférence caractérisée" ; il semble que sa part schizoïde soit de temps à autre capable de prendre cruellement le pas sur l'autre. Et Kerouac n'aime pas ça. Sur son échelle de valeur, tant psychologique qu'artistique, c'est le coureur qui prime. Cependant Kerouac fait de cette association funambule un principe explicatif de son attitude dans le monde : "Peut-être cela servira-t-il à expliquer bien des choses ; je ne sais pas. C'est le prix que j'ai à payer pour avoir une personnalité aussi malléable. Elle prend la forme nécessaire dès qu'elle est en contact avec une personnalité différente." De cette complexité interne, finalement, Kerouac fait une arme, une force artistique de révélation associée à une force existentielle d'adaptation. Kerouac bénéficie parfois du surplus d'universalité d'une identité poreuse.

Kerouac était une conscience exotique. Son écriture, il l'envisageait comme plus-value de l'expérience, elle traduit une forme de connaissance. Tout essayer, tout vivre, tout éprouver, sortir de soi, abattre ses propres murs et tendre vers l'universel afin d'y puiser l'inspiration nécessaire à l'écriture. L'artiste a besoin du monde pour en affirmer l'expression. Branchée au cœur de l'existence, l'écriture souffle la vie sur les pages et cueille des instants fondateurs - l'image, l'évènement, l'idée, la sensation, tous ces inspirateurs minuscules - pour un exposé qui manifeste en grand son pouvoir de révélation. Le programme est immense, tout y est toujours possible, puisque tout reste à refaire tant que la terre tient bon sous la route du trappeur disposant du langage dans son sac, histoire de capturer des instants de vie, des fragments d'une réalité toujours inépuisée dans la diversité des points de vue.

Rodolphe Christin









Mercredi 5 décembre 2007
 
Jack Kerouac et la « beat génération », voila des mots qui ne disent pas grand-chose aux plus jeunes. Pourtant, l'histoire se répète toujours et bien des aspirations de la jeunesse d'aujourd'hui étaient déjà celles de leurs aînés : Recherche de moments intenses. S'échapper de l'enfermement de la société, c'est-à-dire la famille, l'école, le conformisme, les conventions, les codes, l'ennui… L'envie de changer sa vie, la musique, fraternité et liberté, indépendance, création artistique, l'envie d'une nouvelle conception de la vie, l'envie de nouvelles expériences littéraires, de nouveaux idéaux, méditation, fumée, musique, rouler sa bosse.
  
Jack Kerouac fut une immense idole dans les années d'après guerre.
 
    Jack Kerouac est né en 1922 à Lowell dans le Massachusetts, une cinquantaine de kilomètres au nord de Boston. Petite ville ouvrière soudée entre travail et pratiques religieuses, mais bien loin de l'art et de la beauté. Les parents sont des canadiens français qui ont émigrés aux Etats Unis pour le travail. On parle français à la maison. On s'ennuie.
Son frère Gérard mourut en 1925 et l'image de ce jeune frère perdu très tôt le hantera toute sa vie.
Entre un père devenu peu à peu alcoolique et joueur et une mère un peu falote, Jack Kerouac vit dans son monde intérieur. Il lit beaucoup.
Dés 1939, passion naissante pour le jazz, premiers écrits, premières sorties amoureuses.
Admission à l'université de Columbia, fascination pour la ville de New York, beaucoup de sport, Jack Kerouac était alors un véritable athlète de football américain, présentant bien. On est encore très loin de l'autre Amérique, de l'autre Kerouac.
En 1941, abandon de Columbia. Petits boulots. Un court engagement dans la marine marchande. Sorties avec les filles. Une première expérience homosexuelle. Lente dérive dans les milieux interlopes de New York.
En attente de son ordre de mobilisation mais il est réformé.
Puis rencontre fondamentale avec Allen Ginsberg, le futur grand poète de la beat.
En 1944, une autre de ses rencontres fondamentales, celle avec William Burroughs, un type maigrichon de 30 ans, iconoclaste, grand admirateur de Rimbaud et Baudelaire, qui on le verra sera le roi des histoires sombres, des relations douteuses, n'est-il pas celui qui tua sa femme quelques années plus tard d'un coup de revolver en essayant le coup de Guillaume Tell ?
Premier mariage.
Du superbe athlète qu'il était, en trois-quatre ans Jack Kerouac deviendra alcoolique, drogué, bouffi et de santé fragile. Et totalement tourmenté.
Déjà Jack Kerouac écrit. L'écriture… Jack Kerouac écrit beaucoup et tout le temps, l'écriture est le moyen de dépasser les mystères, toute sa vie Kerouac n'aura cure du succès littéraire, il veut trouver une nouvelle conception de la vie, l'écriture pour percer les mystères de la vie et de la mort, il n'est pas encore sur les routes mais il écrit, il écrit malgré les refus des éditeurs,
En 1946, rencontre avec Neal Cassady. Et avec Neal commence la partie de la vie de Kerouac qu'on peut appeler la « vie sur la route ». Neal Cassady est doté d'une énergie inépuisable, d'un intense appétit de vivre, il est l'Amérique sauvage, celle des anciens pionniers de l'ouest.
La route ? À partir de 1947 ; traversée en tout sens des Etats Unis, autocar, stop, petits boulots, amourettes éphémères, écriture, écriture… (« Sur la route » racontera cette période, Cassady est Dean Moriarty, Kerouac est Sal Paradise) entrecoupées de virées avec les copains, de fêtes et d'alcool, errances initiatiques, la route comme une quête intérieure.
En 1950 paraît «  The town and the city », le premier roman enfin publié de Kerouac, ventes très moyennes.
Voyage au Mexique pour retrouver William Burroughs. C'est la première fois que Jack Kerouac sort des Etats Unis, beaucoup de marijuana, premières phobies mystiques, puis retour à New York, il se marie à nouveau, travail sur l'écriture de « Sur la route » récit des voyages et des expéditions avec Neal Cassady.
Le manuscrit est bien accepté en 1952 mais ne sera pas publié.
Nouvelle virée au Mexique chez William Burroughs. Un désastre.
Puis retour chez maman : bière, télé, écriture.
Boulot dans les trains. Bouddhisme, jazz, et toujours les copains. L'écriture.
En 1955 rencontre avec Gary Snider qu'il immortalisera dans « Les clochards célestes » et qui l'initie sérieusement au bouddhisme.
En 1956, Jack Kerouac a 34 ans, tous les voyages ont été effectués, tous les idéaux se sont éteints, Kerouac est face au vide, face à lui-même, face à l'alcool, face à la souffrance, face à l'envie d'écrire aussi, tout se délite et pourtant on est à la veille de ses succès littéraires.
Naissance du rock'n'roll.
Dès 1957 Jack Kerouac se détourne déjà de sa condition naissante de mythe naissant.
En 1959, voyage à Paris et à Londres.
Publication enfin de « Sur la route », très bonnes critiques et à partir de là tout va se détraquer, Kerouac accroché à sa mère et à Lowell comme un naufragé à sa planche de bois, puis enfermé dans sa maison de Northport à Long Island, coupé de ses amis.
Dès 1960, alcool, drogue, la vie de Kerouac semble échapper à tout contrôle, anxiété spirituelle profonde, quelle est la signification de l'existence ?
En 1961, installation à Orlando en Floride mais il ne cesse de revenir à Lowell, obsession, début du déclin physique, un dernier voyage au Mexique, retour, alcool, se retrouver face à soi-même. Et un litre de whisky par jour.
En 1962, installation à Long Island avec sa mère, Jack Kerouac attend que Dieu lui montre son visage.
Jack Kerouac coupé de ses amis, finie l'amitié avec Neal Cassady qui lui continue la route pour se conformer à son personnage de Dean Moriarty de « Sur la route », et déjà une nouvelle génération de bohème qui annonce le mouvement hippie que Jack Kerouac rejette.
En 1966, nouveau déménagement et installation à Cape Cod, avec sa mère.
Achat d'une maison à Lowell, réinstallation avec sa mère.
Et mariage (son 3éme) surprise avec Stella, une amie de jeunesse de Lowell.
En 1968, mort de Neal Cassady, l'Ami, - personnage aussi attachant que tragique - mort comme il avait vécu, épuisé et saoul, Jack encaisse très mal cette disparition.
Alcool, prostituées, tout est de pire en pire, tout pour l'empêcher de trop penser.
Coupé du monde extérieur, amis et contemporains, marmonnant contre tous, le succès commercial de « Sur la route » a travaillé contre lui et donné une image de lui qu'il rejette,
En fait Jack Kerouac ne conciliera jamais son catholicisme et le bouddhisme, Jack Kerouac ne trouvera jamais la solution existentielle à ses interrogations et aux souffrances du monde. Sa vie ne fut qu'attente de la révélation et l'alcool que moyen de ne pas trop penser.       
Le 21 octobre 1969, il s'éteint à l'âge de 47 ans à St. Petersburg en Floride. Il avait 91 dollars sur son compte.
 
Au yeux de beaucoup et de la jeunesse du pays, Jack Kerouac n'était plus grand-chose, ses livres étaient tous épuisés, il ne restait du personnage que le réactionnaire aigri et alcoolique des dernières années, agacé par les mouvements de contre-culture qui se développaient aux Etats-Unis, les hippies notamment, les « beatniks » aussi, contraction-jeu de mots entre beat et spoutnik, ces jeunes gens débraillés et crasseux aux cheveux longs, des voyous disait Kerouac. Un homme pathétique.
 
 
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Jack Kerouac est un homme paradoxal, complexe : entre la route et l'appartement de sa mère, Il n'a jamais vraiment trouvé sa place dans la société américaine, tourmenté, déchiré.
Un type « normal » quand il est cet athlète prometteur à Columbia, l'autre, correspond à son côté introverti, méprisant le monde, déprimé, en proie à profondes difficultés de vivre avec la vie, comment donner un sens à la vie devant la mort et la souffrance, il ne trouva jamais la réponse malgré alcool, drogues, mysticisme et écriture.
 
En anglais beat signifie fatigué, épuisé, écrasé et avec un sens élargi, rejeté de la société, mais beat prendra aussi le sens de beatitude, ou celui du tempo de la musique des jazzmen noirs, la vie comme une grande improvisation à l'image de cette nouvelle musique.
Le mouvement de la Beat Génération est né de la rencontre en 1943-44 entre Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William Burroughs. Il ne s'agit pas ici de politique, de faire tomber avec violence les valeurs traditionnelles et culturelles bourgeoises, il s'agit ici de liberté, d'indépendance et de mode de vie, il s'agit de larguer les amarres pour trouver des moments de vie intense, spiritualité et mode de vie alternatif, extase et méditation, sortir de l'hypocrisie, jazz et poésie, écriture et amitié, ne rien posséder, - pervertie par l'alcool, les drogues et le sexe -. La « beat generation » en suite directe de la « lost generation » de Francis Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway préfigurera la rencontre entre l'occident (San Francisco) et l'orient (Katmandou) des hippies, puis plus tard des routards et autres soixante-huitards, une génération sacs à dos, larguer les amarres comme la génération Moitessier, mais aussi de tous les courants alternatifs et artistiques d'avant-garde qui suivront.
 
 « Sur la route » changea ma vie dira Bob Dylan. Et celle de beaucoup encore aujourd'hui.
 
Jack Kerouac dit : « L'âme n'est ni là-haut ni à l'intérieur. C'est un voyageur sur une route ouverte. »
 
KJF – Décembre 2007



 







Kerouac à travers le regard d'Yves Buin

Cultures - Article paru
le 4 novembre 2006

Les Lettres françaises


En quoi Jack Kerouac a-t-il été un écrivain novateur ?


Yves Buin. Jack Kerouac appartient à la grande tradition de la littérature américaine telle quelle a pu apparaître chez Melville ou Galsworthy. Il a reconnu en Thomas Wolfe son premier maître. Il aimait ce qui exprimait le Sud. Puis, il a été initié par Burroughs à la littérature européenne, de Kafka à Céline en passant par Rimbaud et Genet. Ensuite, la rencontre avec Neal Cassady a été décisive, comme celle du jazz et du blues qui chacun l'ont aidé à formaliser le souffle jazzé, inspiré du saxophone et le phrasé paroxystique de la « forme sauvage » dans les quelques principes de la prose spontanée.

Qu'a-t-il apporté à la littérature américaine ? En quoi l'a-t-il changée ?

Yves Buin. Il a été fidèle à la narration épique et été influencé par le récit oral véhicule des légendes. Kerouac insistait sur la non-censure du premier jet, sur le recours à l'improvisation et la pratique du récit brisé. Il a donc redessiné le cadre romanesque où la part fictionnelle devient presque infime tout en demeurant puissante et incitatrice. Le tout reposant sur un mariage de longues phrases proustiennes et une ponctuation d'apparence aléatoire scandant le rythme de sa respiration verbale, haletante, lyrique et ludique.

La littérature française en a-t-elle été influencée ? Votre dernier roman que vous publiez également : Jedda Blue aux éditions du Castor astral, a-t-il quelque lien avec votre expérience de lecteur de Kerouac ?

Yves Buin. Dans son anthologie de la Beat Generation (2003) Gérard-Georges Lemaire a bien montré la pénétration marginale du phénomène beat en Europe. Ce qui ne signifie pas qu'il est sans rayonnement. Kerouac a vendu et continue de vendre beaucoup de livres, notamment en France mais il n'a pas de postérité littéraire réelle bien qu'il soit reconnu et respecté par nombre d'écrivains. Jedda Blue que vous évoquez est ma réplique, en particulier au travers de la musique de Chet Baker, au très beau roman d'amour les Souterrains que Kerouac écrivit en 1953. Je lui rends hommage ainsi et paie en quelque sorte ma dette envers cette oeuvre.

Son oeuvre est en grande partie autobiographique. Peut-on la regarder comme une chronique de son aventure littéraire, une aventure partagée avec les auteurs de la beat generation ?

Yves Buin. De Neal Cassady, Kerouac a appris l'inanité de la fiction : il n'y a rien à rajouter à la vie. Il suffit de raconter celle-ci. Par contre, il n'est pas interdit d'improviser, de dériver, de moduler à partir du matériau existentiel. Kerouac a conçu son oeuvre comme une légende, celle de son alter ego : Jack Duluoz. Avec ses protagonistes de la beat generation, principalement Burroughs et Ginsberg, il a entrelacé les parcours et effectivement écrit une partie de leurs rencontres, errances et délires dont il a tenu la chronique, aidé par son extraordinaire mémoire.

On a souvent dit que Jack Kerouac a défendu des idées conservatrices et mêmes réactionnaires. Qu'en pensez-vous ?

Yves Buin. Dans la biographie que je présente aujourd'hui, j'ai rappelé les différentes phases de l'évolution de Kerouac. Il n'avait pas à proprement parler d'opinions politiques établies. Sympathisant communiste dans sa vingtième année, anarchiste et individualiste forcenée ensuite, il n'oublia jamais son milieu d'origine : celui des immigrés franco-canadiens imprégné de catholicisme traditionaliste et antisémite. Il tenta de s'en dégager, il y revint. Il tint au milieu des années soixante des propos provocateurs de type nixonien qui témoignaient plus de sa grande solitude d'alors et du rejet pathologique de ce qu'il avait contribué à engendrer : la contestation radicale aux formes de laquelle il n'adhérait pas.

Le jazz a joué un grand rôle dans son écriture. De quelle façon ?

Yves Buin. Pour lui, le jazz est une respiration essentielle. Je le répète, le souffle du saxophone est son modèle. Deux noms pour lui l'incarnent : Lester Young et Charlie Parker. Une voix aussi, celle de Billie Holiday. Il ne cessera tout au long de sa vie de fréquenter le jazz, de s'en réjouir. L'identification précoce qu'il prônera et revendiquera sera celle de Jazz poet, ressemblant en tout point au musicien de jazz des années quarante tant dans l'art que dans les moeurs et le rapport à la drogue.

Jack Kerouac, Yves Buin, Folio-biographies.

352 pages, 6,40 euros.

Jedda Blue, Yves Buin, Le Castor Astral.

160 pages, 13 euros.

Propos recueillis par Justine Lacoste






Maggie Cassidy
(Seuil/poche, 1986, 201 pages)  

Kerouac adolescent et heureux.

Jack Kerouac nous donne ici un livre apaisé, le seul peut-être de son oeuvre. Il couvre les années 1939/39. Pas son meilleur livre assurément, mais un des plus émouvants, avant le chaos. Cet ouvrage est le troisième chronologiquement dans la "Légende des Duluoz", projet qui n'a jamais été mené à bien, Kérouac étant décédé avant.

Une ville, une bande de copains avant la 2ème guerre mondiale, Jack Kérouac est un adolescent heureux à Lowell (Massachusetts). Il a ses amis canadiens français, et il est amoureux de Maggie Cassidy, jeune irlandaise aux yeux de biche. Il est sportif, coureur et footballeur de talent. Sa vie familiale est simple, seule l'ombre de son frère Gérard, mort enfant, lui porte préjudice; il n'égalera jamais ce frère mort que sa famille transformera en saint. La sexualité et la jalousie s'éveillent également, les obsessions futures arrivent. C'est la fin de l'innocence, celle de Kerouac et celle à venir de l'Amérique et de son rêve. Les études font partir Jack à New-York, mais à son retour, il connaîtra une désillusion amoureuse et en Europe la guerre commence.

Quelques lignes :

"Dans l'obscurité, mon âme intense et tragique revient chercher ce qui a été et qui a disparu, qui s'est égaré, perdu dans un chemin - les ténèbres de l'amour. Maggie, la jeune fille que j'aimais."

"Sa perfection magique de sorcière irlandaise du clair de lune paraissait incongrue à Manhattan."





         


10/01/2007
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