Alain YVER

Alain YVER

JACK LONDON

Jack London



Le site français sur Jack London
//www.jack-london.fr/







 « Il y a une extase qui marque le sommet de la vie, et au-delà de laquelle la vie ne peut pas s'élever. Et le paradoxe de la vie est tel que cette extase vient lorsque l'on est le plus vivant, et elle consiste à oublier totalement que l'on est vivant. »



Biographie de Jack London

John Griffith London naît à San Francisco en 1876, de l'union éphémère, mais non prouvée, de Flora Wellman et de John Chaney, astrologue et journaliste itinérant. Sa mère épouse John London dont il prend le nom alors qu'il a huit mois. Il fréquente très peu l'école primaire mais lit beaucoup à la bibliothèque d'Oakland. Il quitte le collège à quatorze ans, travaille sur des bateaux et dans des trains de marchandises, marche sur Washington avec la Coxey's Army, et est arrêté pour vagabondage aux Chutes du Niagara. Il obtient tout de même son billet pour Berkeley à dix-neuf ans mais n'y reste que six mois, peu intéressé par cette « poursuite sans passion d'une intelligence sans passion ». Il voyage beaucoup, principalement en bateau, et s'installe comme prospecteur d'or dans le grand nord en 1897, mais le scorbut l'oblige à regagner la Californie l'année suivante. Il commence à écrire et essaie d'en vivre, faisant publier ses histoires dans des revues telles qu'Atlantic Monthly. Après un premier mariage « victorien » en 1900, il quitte sa femme et ses trois filles en 1903. Il se remarie dans la foulée avec sa secrétaire, mariage d'amour plus vivant que le premier. L'année de son premier mariage paraît son premier roman, Le Fils du loup. En 1901, il brigue la mairie d'Oakland sous l'étendard socialiste, mais échoue. Il publie beaucoup, devenant un des auteurs les plus populaires de son temps, notamment grâce à ses « romans de l'Alaska » : L'Appel de la forêt, Croc-blanc, Radieuse aurore. A la suite de son séjour en Angleterre en 1903, il écrit Le Peuple d'en-bas, qui raconte la dégradation des conditions de vie des classes populaires. Le livre connaît un succès bien plus grand aux Etats-Unis qu'en Angleterre. Parallèlement, il mène une carrière de reporter qui l'emmène sur le front russo-japonais en 1904, et plus tard sur le théâtre de la révolution mexicaine. Il lance en 1906 une collection de textes de non-fiction, s'ouvrant par The War of The Classes dans lequel il présente sa vision du socialisme. Dans cette veine non fictionnelle, il écrit également un livre de voyage, La Croisière du Snark, et une autobiographie, Martin Eden. En 1910, il achète un grand terrain dans le comté de Sonoma et y bâtit Beauty Ranch, dans lequel il place toute son énergie et les sommes confortables que ses livres lui rapportent. Beauty Ranch est ravagé par un incendie en 1913 et concomitamment, les médecins avertissent London que ses reins n'en ont plus pour longtemps. Ses dernières années sont assombries par les dettes, l'alcoolisme et la peur de perdre sa créativité. Les causes exactes de sa mort en 1916 n'ont pas été vraiment établies : si la version officielle atteste d'une maladie intestinale, le suicide par morphine est aussi largement envisagé. Le « saint Graal » de London était le socialisme, et ses prises de position en faveur du suffrage des femmes ont marqué son époque. Extrêmement en vue, London était une personnalité particulière, première figure de l'écrivain de la working class. Pourtant, à côté de ces conceptions humanistes, London partageait la raciologie de son époque, qui apparaît par exemple dans son essai de 1904, Le Péril jaune. London considérait qu'il lui était plus facile d'exprimer que d'inventer. Il a d'ailleurs acheté plusieurs scénarios à Sinclair Lewis . En outre, il s'est avéré que certaines de ses nouvelles ainsi qu'un chapitre de The Iron Heel sont plagiées sur des auteurs moins réputés. Il admet avoir utilisé un livre de Edgerton Young comme source de The Call of The Wild, mais refuse le terme de plagiat et affirme avoir écrit à Young pour l'informer et le remercier. Néanmoins, il a laissé plus de cinquante livres de sa plume, plusieurs centaines d'articles et une importante correspondance, résultat d'une courte mais intense carrière littéraire de dix-huit ans. Sa prose puissante, son style de vie fait d'humilité et de lutte pour la survie, ses voyages, son engagement socialiste et ses histoires de lutte entre l'homme et la nature, ont contribué à forger l'imaginaire du XXe siècle.





Jack London
1876-1916
Ecrivain et aventurier américain


John Griffit "Chaney" est né à San Francisco, le 12 janvier 1876, de père inconnu – il s'agit selon sa mère de William Chaney, un astrologue itinérant. Sa mère, Flora Wellman, tente alors de se suicider, avant d'épouser John London, le 7 septembre suivant. Celui-ci est un agriculteur en faillite, vétéran de la guerre civile, veuf et déjà père lui-même de deux enfants. Il donne son nom à l'enfant, dont le prénom, John Griffit, se transforme rapidement en Jack, pour marquer la différence d'avec ce beau-père, qui assumera par la suite le rôle de père adoptif pour l'enfant. L'espace de six mois, il est confié à Virginia ("Jennie") Prentiss, une nourrice noire.

En 1878, Jack réchappe d'un accès de diphtérie. Pour fuire l'épidémie la famille se réfugie à Oakland.

En Californie, Jack Londondans ce monde nouveau et bouillonnant qui se construit, Jack London ne connaît alors que l'instabilité, celle des changements de logement tout d'abord. En 1881, la famille London s'installe dans une ferme à Alameda, Jack commence sa scolarité, puis en 1883, la famille s'installe dans une nouvelle ferme à San Mateo County, enfin en 1885 dans la vallée de Livermore avant de revenir à Oakland.

L'enfant est dans la rue dès son plus jeune âge. Il doit travailler pour amener quelque argent au foyer familial. A dix ans, Jack London est vendeur de journaux à la criée. Et il exercera par la suite tous les métiers, licites et illicites, pour un salaire de dix cents à l'heure le plus souvent: ouvrier dans une conserverie, docker, pillard dans les parcs ostréicoles… Dans les environs de San Francisco, l'adolescent fréquente les voyous du port d'Oakland.Mais il lit aussi avec passion pour échapper à ce quotidien, grâce notamment à la complicité d'Ina Coolbrith, bibliothécaire de la ville à la Oakland Free Library.

Entre 1888 et 1893 il fait quelques compétitions de navigation dans la baie de San Francisco et rejoint quelques temps la patrouille de contrôle de pêche.

À l'âge de dix-sept ans, le 20 janvier 1893, Jack London embarque sur une goélette de trois-mâts, la Sophia-Sutherland, qui part chasser le phoque au large du Japon. Il en tirera la matière de son premier récit : "Story of a Typhoon off the Coast of Japan" ( Un Typhon au large du Japon), publié dans San Francisco Morning Call.

A son retour, sept mois plus tard, il est employé dans une centrale thermique. Mais la crise économique le met au chômage. Le 6 avril 1894, il se joint alors à une marche collective de protestation vers Washington, la capitale fédérale, s'initiant aux théories socialistes, il lit Nietzche, Darwin, Spencer. Il écrit mais ne publie rien. Le jeune homme vagabonde ensuite à travers le Canada et les États-Unis. Il est arrêté pour vagabondage le 29 juin 1894, détenu un mois durant à la prison de Erie County, Jack London découvre les dures conditions de la vie carcérale.

De retour à Oakland, il travaille dans une fabrique de jute, puis dans divers ateliers. A peine âgé de vingt ans, il a déjà pleinement conscience d'être exploité. Pour Jack London désormais, l'American way of life, ce rêve américain pour lequel des millions d'immigrants traversent les Océans, lui apparaît comme une imposture. Celui qui commence à militer dans les rangs des socialistes est connu sous le nom de "Boy Socialist" d'Oakland , il rejoint le Socialist Labor Party puis est bientôt arrêté pour prise de parole en public sans autorisation, il sera relâché. Aussi reprend-il ses études à l'université de Berkeley en 1895, qu'il termine en 18 mois.
Prospecteur d' 'or

Dans les années qui suivent, il va alors vivre une expérience qui le marquera à jamais. Au printemps 1897, Jack London quitte la civilisation, pour participer au Gold Rush, à la nouvelle ruée vers l'or dans la région du Klondike. Il voyage en Alaska et dans le Yukon, accompagné de son beau-frère et James Shepard. Le 30 août, il franchit ainsi la terrible Childhood pass et parvient à descendre le Yukon avant la fonte des neiges. Le 16 novembre suivant, le jeune prospecteur enregistre sa concession, un bout de terrain qu'il n'exploitera en fait que trois jours durant... Le 8 juin 1898, souffrant du scorbut, il quitte ainsi Dawson city et est de retour de cette aventure, comme beaucoup, sans avoir fait fortune. Dans le Grand Nord canadien cependant, au contact des trappeurs, des indiens et de la nature sauvage, Jack London, qui s'est déjà essayé par le passé à l'écriture, a enfin trouvé sa source d'inspirations

La mémoire riche de ces souvenirs épiques, il se lance dans la littérature, rédigeant des nouvelles, des histoires courtes, pour les grands magazines. En 1899, commence ainsi une fructueuse collaboration avec The Overland Monthly. Ces récits d'aventures, cruels et héroÏques à la fois, sont alors du goût du grand public.
Ses mariages

La même année, il se marie avec Elizabeth ("Bessie") Mae Madern. Le couple part en lune de miel en bicyclettes à Santa Cruz, ils auront deux filles, Joan en 1901 et Bess en 1902, avant qu'ils ne se séparent. Son Wolf

Le 7 avril 1900, Jack London publie son premier roman, intitulé Wolf's son (Le Fils du loup). Il est alors devenu un écrivain à succès. A Daughter of the Snows (La Fille des neiges) parait en 1902.

En 1905, Jack London se remarie à Chicago avec Charmian Kittredge.
Voyage à Londres

En 1902, alors qu'il vient d'être engagé par un journal californien comme correspondant pour couvrir la guerre des Boers, Jack London, en route vers Afrique australe, s'arrête à Londres. Dans la capitale anglaise, il se déguise en clochard et passe alors trois mois au milieu des ouvriers démunis, des sans logis et des miséreux. De cette plongée dans les ignobles bas-fonds de l'East End, Jack London tire The People of the Abyss, (Le Peuple de l'abîme), un pamphlet dramatique dénonçant la misère croissante provoquée par le capitalisme . Call Wild

En 1903, The Kempton-Wace Letters (Rien d'autre que l'amour), est un un dialogue épistolaire sur la nature de l'amour, co-écrit avec la militante socialiste Anna Strunsky. Toujours en 1903, The Call of the Wild (L'Appel de la forêt), l'histoire de Buck, un chien de traîneau qui retourne à l'état sauvage, lui donne la célébrité.
White-Fang (Croc Blanc)

En 1904, White-FangJack navigue pour Yokohama et la Corée pour couvrir la guerre Russo-Japonaise pour l'association Hearst. En Californie de nouveau, London rédige The Sea Wolf (Le Loup des mers) et The Faith of Men en 1904. Plus que jamais militant, l'écrivain se présente sans succès comme candidat socialiste à la mairie d'Oakland. Il parcoure ensuite le pays, multipliant les conférences à scandale. Au mois d'octobre 1906, est publié White-Fang (Croc-Blanc), l'histoire d'un chien sauvage du Yukon, martyrisé puis domestiqué et finissant ses jours en Californie. C'est de nouveau un énorme succès d'édition.
Le Marin

Repris par Bateau de JLla soif de l'aventure et grâce à ses gains d'écrivain, Jack London fait construire à grands frais le sloop Snark. En avril 1907, il entreprend, avec sa femme Charmian, un voyage autour du monde qui devait duré sept ans. Après avoir navigué dans les îles du Pacifique - HawaÏ et ThaÏti, l'écrivain tombe malade à Sydney, en Australie, il est soigné pour une double fistule et plusieurs maladies tropicales et rentre en Amérique vingt-sept mois plus tard, sans avoir réalisé son projet.
Le fermier

Jack London JL Farmerest devenu alcoolique et déjà usé par cette vie frénétique. Au cours de ces années, il poursuit son œuvre romanesque. En 1907, dans Before Adam (Avant Adam), le narrateur s'imagine en homme préhistorique aux prises avec des tribus ennemies et des fauves. Avec Iron heel (Le Talon de fer) l'année suivante, Jack London présente une anticipation militante. Il fait ainsi la description d'une société de castes, née du capitalisme, qui s'impose aux États-Unis, avant que des résistants socialistes ne parviennent à installer le communisme. En 1909, Martin Eden est une sorte de parabole négative de sa propre réussite où le héros, déçu par le côté superficiel de sa réussite, se noie volontairement dans les mers du Sud. A cette époque, le romancier s'est installé en Californie, à Glen Ellen près d'Oakland, où il s'occupe à l'exploitation de sa ferme, Beauty Ranch. Celle-ci, dont la construction a englouti 80.000 $, est bientôt détruite dans un incendie.

Avec Burning Daylight (Radieuse Aurore) en 1910, l'écrivain retrouve le Grand Nord. L'année suivante, ce sont ses voyages en mer qui l'inspirent avec The Cruise of the Snark (La Croisière du Snark). En 1913, paraissent également The Abysmal Brute (La Brute des cavernes) ainsi que The Valley of the Moon (La Vallée de la Lune). John BaleycornUn nouveau voyage en mer le mène autour du Cap Horn. La même année, John Barleycorn (Le Cabaret de la dernière chance) raconte l'itinéraire d'un ivrogne repenti, une sorte d'autobiographie. Le livre sera par la suite utilisé par les tenants de la prohibition. En 1915, vient ensuite The Star Rover (Le Vagabond des étoiles). Au total, pendant les seize années que dure cette activité littéraire sans relâche, une cinquantaine d'ouvrages ont paru. En 1915, avec son épouse Charmian, il séjourne cinq mois à HawaÏ, y cherchant le repos. Surmené, l'écrivain est atteint d'urémie et de rhumatismes, insomniaque sa santé s'effondre.

Mais Jack Londonsa foi en l'idéal socialiste américain s'érode progressivement avec le temps. Son combat s'achève, après vingt années de loyaux services, par une amère lettre de démission le 16 mars 1916 (l'épisode du Snark sera déterminant : ce bateau lui coûte une véritable fortune et les camarades s'indignent de le voir partir pour une croisière, délaissant momentanément le combat, sur un yacht de milliardaire)

Le 22 novembre 1916, Jack London décède à l'âge de quarante ans, après avoir absorbé une trop forte dose de médicaments et de morphine.








jack London (n°844-845, août-septembre 1999)
//www.europe-revue.info/1999/london.htm


Lorsque Jack London décida de devenir écrivain, il avait vingt-deux ans et déjà une forte expérience de la vie : une enfance misérable, le travail à l'usine à l'âge de treize ans, la chasse aux phoques au Japon, la quête de l'or en Alaska, les pérégrinations sur les routes du Canada et des États-Unis… Jack London, ce n'est pas seulement une œuvre, c'est aussi le mystère d'une créativité intense, d'une trajectoire météorique. On l'a qualifié de rebelle américain, de loup solitaire, d'aventurier des mers et des mots. Par hasard et par artifice, London a vécu une vie d'artiste si vraisemblable qu'on s'étonne que par surcroît elle soit vraie. De l'enfance pauvre à la célébrité mondiale, de la fièvre de l'or à la fièvre des tropiques, de l'échec affectif à la précoce déchéance physique, il n'a rien vécu qui ne puisse entrer dans sa légende. On découvrira ici des regards neufs et toniques portés sur un écrivain dont Léonid Andreïev disait : " Lire London, c'est quitter une allée étroite pour se trouver devant l'immensité de la mer, aspirer l'air salin, sentir se roidir ses muscles, entendre l'appel impérieux d'une vie de travail et d'action ".



 


JACK LONDON

Tous les lecteurs ont un jour croisé le chemin de Jack London, ne serait-ce qu'au travers de son roman le plus vendu, adapté, commenté et… lu jusqu'alors : "l'Appel de la Forêt". Dans ce livre magnifique, Jack London livrait un roman tous publics hypnotique au travers de la destinée des pionniers du Grand Nord et d'un chien-loup, en même temps qu'il réfléchissait sur la notion d'aventure humaine et de confrontation entre la nature, sauvage et en expansion, et la petitesse des hommes. London introduisait son thème favori, celui de la résistance au destin et au cours de l'Histoire. "L'Appel de la Forêt" était déjà cruel en soi mais parcouru par un souffle qui renvoyait aux grands récits d'aventures caractéristiques de son siècle, des contes journalistiques d'Albert Londres aux incroyables romans de R.L Stevenson, tout aussi noirs et désabusés ("l'Ile au trésor", "Défunte Océanie", le gigantesque "Dans les Mers du Sud"). Ce renvoi était suffisamment explicite pour que le désespoir passe à l'as et que la beauté de l'élan mortuaire l'emporte sur la dramaturgie.

Pour des raisons qu'on ignore, les éditeurs sont en train de faire revivre l'écrivain majeur qu'est London au travers de ses autres romans, plus nombreux et plus lucides, d'inspiration socialiste parus, au début des années 1910, dans des revues politiques et des magazines US. London a, en effet, été le premier grand auteur marxiste de ce siècle, le plus grand analyste fictionnel des rapports de classes qui se sont installés à son époque et nous sont parvenus au travers du système capitaliste. Contrairement à Jules Verne – à qui on peut le comparer pour la puissance des visions et l'ambition de ses récits – London n'a pas une croyance démesurée dans l'effet multiplicateur du progrès. Il constate, à partir de son travail de journaliste et de son expérience d'homme qui écrit, l'aggravation des inégalités sociales et l'apparition de nouvelles formes d'esclavage. C'est ce dont il est question ici et dans la plupart de ses livres. Que restera-t-il de l'homme quand les changements qui sont en cours auront déroulé leur bobine ? Combien donner de la peau de ceux qui seront exclus par le système ? Jusqu'où iront ceux qui s'enrichissent dans l'assujettissement de leurs ouvriers ?

Dans "Le peuple de l'abîme", il raconte comment il a passé plusieurs mois à naviguer dans les couches inférieures de New York au milieu des clochards et des paumés. Les bastons, l'alcoolisme, le froid, les passages à tabac, l'errance. L'évocation est brutale, terrible à bien des égards et visionnaire en ce qu'il perçoit déjà comment ceci va se terminer. London raconte l'exclusion cent ans avant les historiens. Il invente les SDF et les sauve d'un coup de machine à écrire. C'est un travail d'enquête qui ferait rougir tous les journalistes bien pensants d'aujourd'hui.

Plus intéressante encore est l'œuvre d'anticipation du bonhomme. Car London est aussi auteur de science-fiction. Et là les rééditions sont phénoménales parce qu'elles montrent que London est, tout simplement, le plus grand auteur de science-fiction à caractère politique qui ait jamais écrit au XIXème. Dans le "Talon de Fer", London imagine qu'une révolution socialiste éclate aux Etats-Unis et est sévèrement réprimée par les conservateurs. Des Communes se forment à Chicago et ailleurs, des traîtres ont infiltré le mouvement ouvrier, des "jaunes" se vendent contre des positions dans la nouvelle société, des hommes périssent, des têtes tombent, des gens s'aiment. "Le Talon de Fer" marque l'apposition d'un joug infâme sur le monde et l'affirmation sans conteste de la domination bourgeoise à caractère balladuro-fasciste. Cette domination qui passe par le contrôle de la presse, le contrôle de la mémoire collective et du récit historique des événements est décrite avec des raffinements qui rappellent Orwell. London nappe le tout d'une histoire d'amour inter-classes à faire se pamer les amoureux du "Titanic" de Cameron. Néanmoins, alors qu'Orwell dénonçait en creux et en avance les totalitarismes (Staline et là on simplifie), London est déjà cinquante ans plus loin. Il critique Balladur et la droite sournoise, il critique la gauche caviar, l'organisation du système d'informations en multinationales. Il critique la langue de bois et le politiquement correct. En cela, "Le Talon de Fer" est mille fois plus pertinent et intéressant aujourd'hui que disons… "1984". London ne s'en prend pas aux formes les plus violentes d'oppression mais à ces vagues de fond, malicieuses et écœurantes, qui lui permettent de croître dans le dos du monde. Par moment, on croit lire du super-Conrad (l'Anarchiste) mais London est plus lyrique, plus ambitieux, plus hugolien dans sa manière de fixer les destins.

Avec ses "Histoires des siècles futurs", London franchit encore un cap et donne un aperçu de tout ce qui s'est fait et se fera jusqu'en 2734, écrit-il. Il anticipe la guerre bactériologique, la guerre nucléaire (l'Ennemi du monde entier) avec une lucidité sidérante et sans perdre de sa saveur épique, le réveil de la Chine puis, avec "Goliath", travaille sur la notion de sauveur et de communication. Le merveilleux n'agit pas comme un baume pour le cœur mais comme le vecteur implacable de l'idéologie. Pour London, la superstructure sociale et politique n'est jamais que le produit de l'infrastructure, elle-même issue du rapport brutal et sévère des forces économiques. Le fantastique est rationalisé à l'extrême. L'irréalité fait écho à des faits précis et totalement actuels. On s'attend à trouver les noms d'aujourd'hui : Monsanto, CNN, Vivendi. London nous en fait grâce et nous laisse le soin de compléter les blancs historiques.
Le plus sinistre, c'est que la vision noire de London s'avère d'une grande justesse. Rien de ce qu'il a écrit n'est faux. Tout s'est passé ou se passera dans les années à venir. On se prend à trembler d'effroi et d'admiration. Dantec n'a qu'à bien se tenir. Le retour de London dans la peste écarlate le laisse à la traîne avec toutes ses tentatives cyber-punk. London réalise le tour de force de s'imposer à presque cent ans de distance comme l'auteur le plus contemporain, le plus engagé et le plus à la pointe du combat contre la bourgeoisie. Il fait appel à un récit en armes, séduisant en diable, pour montrer, parfois à la truelle, parfois à la grenade, ce qui se passe.

Dans une dernière interview, il déclarait : "Vous pouvez vous demander pourquoi je suis pessimiste ; je me le demande souvent moi-même. Je possède la chose la plus précieuse au monde : l'amour d'une femme ; j'ai de beaux enfants, j'ai beaucoup d'argent ; j'ai du succès comme écrivain ; j'ai beaucoup d'hommes qui travaillent pour moi (…)Je vois les choses sans passion, scientifiquement, et tout m'apparaît le plus souvent sans espoir. Après de longues années de travail et de croissance, les gens sont plus mal à l'aise que jamais. Il y a une puissante classe dominante qui a l'intention de consolider ses possessions. Je vois des années d'effusions sanglantes. Je vois la classe dirigeante qui engage des armées de meurtriers pour maintenir les travailleurs sous sa domination, pour les vaincre s'ils tentaient de déposséder les capitalistes. C'est pourquoi je suis pessimiste. Je vois les choses à la clarté de l'Histoire et des lois de la nature."

1910 ou quelque chose comme ça. London ne parlait pas du XXème siècle. Il désignait sans doute celui qui vient. Avant de partir en vacances, on peut s'acheter une conscience sociale et de l'intelligence pour pas cher au rayon antiquités socialistes. Lettre L... comme génie.

Myosotis






Jack London, le romancier écrivain et engagé, accroc à la vie d'aventurier !

John Griffith Chaney est autrement plus connu sous le nom de Jack London ! L'auteur de « Croc Blanc » et de « L'Appel de la Forêt » (nommé aussi « L'Appel Sauvage ») est aujourd'hui un écrivain majeur de la littérature anglo-saxonne, mais aussi mondiale, et il n'est pas rare que l'un de ses deux livres les plus renommés soient demandés d'être lu pendant la scolarité. « Croc Blanc » est un roman puissant, qui marque généralement de par ses symboles. Jack London – on l'appelait Jack, car son père s'appelait John lui aussi – eut une vie courte, vécut une enfance dans la misère, parcourut le monde, fit des métiers éprouvants tant pour le corps que pour l'esprit... par ailleurs, il écrivit beaucoup, bien que sa vie fut brève. En somme, Jack London consuma sa vie par les deux bouts, la vivant avec intensité. Sa vie elle-même devint légende, Jack London a vécu cette époque où tout est possible, où l'on peut parcourir le monde avec trois fois rien en poche comme un aventurier et devenir un citoyen mondialement connu. Toute son oeuvre traite de la survie, de l'hostilité de l'environnement (tant naturel qu'urbain !) et de sa philosophie d'homme de gauche. Jack London eut donc une vie pour le moins extraordinaire. Tout d'abord, il n'est pas reconnu à sa
naissance par son père, un astrologue ambulant du nom d'Henry Chaney, le 12 janvier 1876 dans la mégapole de San Francisco. Sa mère, Flora Wellman, professeur de musique, tombe ensuite amoureuse d'un homme qui deviendra son beau-père adoptif : John London, un ancien marchand... John London junior devient donc « Jack » London. Très jeune, il doit travailler et très vite, il comprend que sa vie sera dure et semée d'embûches. Jack London a six ans quand il travaille dans une fabrique de conserve puis un peu plus tard, le garçonnet devient pilleur d'huîtres, à bord d'un bateau. C'est aussi à cette époque que Jack London, qui ne va donc pas à l'école, découvre malgré tout les livres pour lesquels il se passionnera ensuite. A seize ans, Jack London quitte San Francisco pour s'engager dans une aventure qui le mènera au Japon, où il chassera les phoques – il en tire son premier texte « Un typhon au large du Japon », qui sera récompensé ! De retour en Amérique, Jack London vagabonde dans tous les Etats-Unis et le Canada – il ne sait pas tenir en place, a besoin de découvrir, mais aussi d'argent ! Entre temps, Jack London devient socialiste quand il prend parti pour les ouvriers grévistes (il tiendra des positions très critiques envers la société et sera un bon moment très mal jugé) et entre à l'université de Berkeley (Californie), s'étant formé seul à la lecture et à la philosophie. Néanmoins, il abandonne les bancs de la faculté en 1898, car sa pauvreté ne lui permet pas de vivre convenablement – aussi, il participe à la ruée vers l'or de la rivière canadienne Klondike. C'est au contact des trappeurs, des chercheurs d'or et des amérindiens d'origine qu'il trouve son inspiration livresque. Il creusera toutefois peu, car le scorbut le rend très malade. De cette expérience intense, il en fera un roman qui lui vaudra une certaine notoriété et lancera véritablement sa carrière : « Le fils du Loup », paru en 1900. Les seize années qui suivront seront très riches en écriture pour Jack London et en expériences diverses. Il se mariera et aura deux enfants pendant ce changement de siècle : mais sa mère rend son ménage impossible et Jack London divorce. Il se marie ensuite à une journaliste avec qui il terminera sa vie. En 1901 il essaie de devenir maire d'Oakland – sans succès. En 1902 a lieu un véritable choc pour Jack London : à Londres, il découvre les ravages du libéralisme économique, les innombrables sans-abris dans les rues et la misère des bas-fonds de la capitale. Pendant trois mois, il devient clochard et vit avec cette population rejetée. En 1903 sort donc un roman-témoignage « Le Peuple de l'abîme » suivi de « L'Appel de la forêt », qui sera un énorme succès et lui vaudra gloire et fortune ! En 1904, « Le Loup des Mers » est lui aussi une victoire contre la pauvreté, rapidement gonflée par l'inestimable « Croc Blanc » en 1906. Juste avant, Jack London fut correspondant de guerre en Corée pour la Russie, mais le Japon, adversaire, l'expulse en juin. En 1907, Jack London possède un bateau avec lequel il fait le tour du monde. Il est hospitalisé à Sydney où il termine « Martin Eden ». Il rentre en Californie, puis s'occupe d'un ranch qu'il a acheté, avant de refaire le Tour du Monde. Jack London sera encore correspondant de guerre, mais mourra apparemment de prise d'alcool et de médicaments le 22 novembre 1916.

Date de création : 03/12/06 17:24
Dernière mise à jour le : 07/12/06 19:51              Auteur : Jonathan






Jack London
par ressources.org

Grand écrivain qui n'a pas la réputation qu'il mérite. A redécouvrir. Auteur de romans d'aventures plutôt que de récits de voyages, il semble que London a néanmoins sa place dans ce dossier. La remarquable entreprise des éditions Phébus (collection de poche Libretto), qui republie les livres de London dans des traductions revues et corrigées, donne l'occasion de se replonger dans cette oeuvre trop longtemps négligée. Des montagnes mystérieuses au Grand nord, London propose un vrai recours aux forêts.
Navigation rapide

    * Le Fils du loup, p1
    * La Route (les Vagabonds du rail), p1
    * Les Enfants du froid, p1
    * A propos du nord, p1

Le Fils du loup

Prenez une carte, ou un atlas. Au nord-ouest de l'Amérique du nord, au nord de Edmonton, cherchez la Yukon River, la ville de Dawson, le plateau du Klondike. Vous y êtes. Vous êtes dans le "Silence blanc", l'un des sortilège de la nature pour convaincre l'homme qu'il est mortel. Vous êtes dans le "pays lointain", là où l'on doit "faire table rase des enseignements reçus jusqu'alors, pour se plier aux coutumes de cette contrée neuve pour nous." Le pays est rude, la nature est sauvage. La nuit dure plusieurs mois. Les distances sont énormes. Les chemins de glace. Les chiens de traîneaux sont affamés. La fortune est incertaine. Mais on peut s'allier la nature, composer, faire avec. Avec l'homme c'est rarement possible. "La vraie difficulté surgira lorsqu'il devra non seulement se plier à toutes ces conditions, mais encore s'adapter au caractère de ses compagnons." Pourtant, là comme ailleurs, on vit, on communique, on s'aime.



Le Fils du loup (c'est ainsi que les peuplades du Nord-ouest américain appelaient l'homme blanc) est le premier livre de Jack London, publié en 1900. Il relate, au travers de récits prenants, la ruée vers l'or qui, en 1897, poussa nombre d'américains vers le Grand Nord, au Klondike ; récits de leurs vies solitaires ou en communautés, de leurs rivalités face à la fortune qui paraissait à portée de main, de leurs ruses, de leurs violences, de leurs échecs, pour la plupart. Des récits d'aventure non aseptisés. "Les traîneaux chantaient leur éternelle lamentation, les harnais des chiens craquaient, les cloches des chiens de tête tintaient ; mais hommes et chiens étaient fatigués et nul ne faisait entendre le moindre son, car une épaisse couche de neige récemment tombée rendait la piste plus pénible à parcourir." Les premières lignes de Le Silence Blanc : "Carmen ne tiendra pas plus de deux jours. Mason cracha un morceau de glace et regarda d'un air désolé le pauvre animal. Puis il porta à sa bouche l'une des pattes du chien et se mit à briser avec les dents la glace qui s'était formée entre les orteils de la malheureuse bête et la blessait cruellement."

(Éditions Phébus, collection Libretto n° 51)



La Route (les Vagabonds du rail)

"Tout cela s'appelait l'aventure. Parfait ! Je tâterai, moi aussi, de cette vie-là." Publié en 1907, ce recueil de récits décrit les exploits d'un London alors âgé de 18 ans, alors qu'il s'était mêlé aux clochards, mendiants, hobos, miséreux et vagabonds en tous genres qui sillonnaient les États-Unis. Brûler le dur, ou l'art de voyager sans billet. C'est l'occupation principale de London, le hobo. Prendre le train et aller de ville en ville. Mais pas comme tout le monde. Ce qui n'est pas sans danger : "le dessus des compartiments à voyageurs n'est point conçu pour s'y promener à minuit." Et il n'y a pas non plus d'argent pour manger. Seule ressource, faire la manche, comme on dit aujourd'hui. Alors, dans les villes le vagabond doit inventer en permanence. "Le succès du mendiant dépend de son habileté de conteur." Il faut inventer des frères et des soeurs. Des histoires. Jusqu'au succès : un peu d'argent, ou un peu de nourriture. Le summum étant le "gueuleton assis", autrement dit une invitation à manger avec ses hôtes autour d'une vraie table. Ce qui n'est pas toujours sans douleurs. Un jour on offre des œufs à la coque et quelques morceaux de pain à y tremper. "Leurs mouillettes ! Elles disparaissent à vue d'oeil. Je n'en faisais guère qu'une bouchée. Si vous saviez comme il est fastidieux de reprendre continuellement ces menues tranches de pain quand on a une faim de loup !" Dans les villes riches ce sont vers les pauvres que les vagabonds se tournent. Ils constituent "l'extrême ressource des vagabonds affamés. On peut toujours compter sur eux : jamais ils ne repoussent le mendiant." Mais pourquoi cette vie ? "Le plus grand charme de la vie de vagabond est, peut-être, l'absence de monotonie (...) l'inattendu bondit des buissons à chaque tournant. Le vagabond ne sait jamais ce qui va se produire à l'instant suivant : voilà pourquoi il ne songe qu'au moment présent." D'autre part, en troquant, en négociant, en volant, "nous ne faisions que songer nos supérieurs, qui, sur une grande échelle, et sous le respectable déguisement de négociants, de banquiers et de magnats d'industries, emploient les mêmes ruses que les nôtres." Mais en ce temps-là l'art du vagabondage n'est pas de tout repos. Il peut conduire en prison, ou à la mort. Les gardiens de l'ordre veillent. Il faut lire l'histoire ahurissante de l'armée du général Kelly, une troupe de deux mille chômeurs en marche. Il faut lire ces récits, prendre son cas et partir.Les premières lignes de Confession : "Quelque part dans l'État du Nevada, il existe une femme à qui j'ai menti sans vergogne pendant deux heures d'affilée. Je ne cherche point ici à lui faire mes excuses, loin de là !"

(Éditions Phébus, collection Libretto n° 62)

Les Enfants du froid

Je n'avais pas ce souvenir de London. Je n'avais peut-être jamais lu ces nouvelles. On bien je ne les avaient pas lues comme ça. J'ai le souvenir d'aventures somme toute assez douces, même si elles se déroulaient, je crois, dans le Grand Nord. Mais la neige, les chiens, les traîneaux, les ours, étaient les accessoires d'un décor sans risque (ou si peu) ; la vie ressemblait à un film d'action, et tout finissait bien. London ce n'est pas ça. Les Enfants du froid est un recueil d'histoires terrifiantes. Il y a du sang sur la neige. C'est la loi de la vie, vue par les indiens du Klondike, racontée par London qui y fit un séjour pour quelques grammes d'or. La loi de la vie. Les paysages du nord ont leur charme. Mais à condition de ne pas les quitter. Mésaventure qui arriva à Nam-Bok le hâbleur. Un jour son canoë dériva, et il se retrouva dans un autre monde. Quand il revint après une longue absence, "il promena les yeux sur cette scène, mais elle n'offrait pas le charme que ses souvenirs lui avaient promis. Pendant toutes ses années de voyage, il l'avait embellie dans ses rêves, et maintenant il se trouvait déçu en face de la réalité. L'existence simple et morne de ces gens, pensait-il, n'était nullement comparable à celle dont il avait pris l'habitude." Il va raconter ce qu'il a vu et vécu. A ces utilisateurs de pirogues il va tenter d'expliquer "l'énorme canoë", en traçant des mats et des voiles sur le sable ; d'autres maisons, "plus grande à elle seule que toutes les maisons bâties par nous et nos pères avant nous." Il s'adresse à son peuple, à sa famille, à sa mère. Mais personne n'entend. "Cela n'est pas dans l'ordre des choses." Ou bien "non, nous ne comprenons pas, nous ne pouvons pas comprendre." Autre monde, autres murs. Quasiment chassé, Nam-Bok n'a pas d'autre choix que de repartir. En prenant place sur un canoë, comme bien des années plus tôt. Mais volontairement, cette fois. Sa mère hésitera un instant à monter avec lui dans la frêle embarcation. Et finalement, sous le poids dans ans et des traditions, renoncera. "Je suis âgée, Nam-Bok, et bientôt je passerai parmi les ombres. Mais je ne désire pas m'en aller avant mon heure. Je suis vieille, Nam-Bok, et j'ai peur. Un rayon de lumière, déchirant les ténèbres, enveloppe l'homme et le bateau d'une gloire de pourpre et d'or. Alors, tous les pêcheurs se turent, et on n'entendit plus que le mugissement du vent de terre et les cris des mouettes qui volaient bas dans l'air." J'en ai peut-être un peu trop dit de cette nouvelle. Mais il reste les autres. Aussi dures, aussi loin de nos habitudes. Comme "Dans les forêts du Nord ", qui narre une coutume aussi glaciale qu'inhumaine. Ou " La ligue des vieux, "la meilleure nouvelle que j'aie jamais écrite", dira London. Un grand livre, d'un immense écrivain. Les premières lignes de Dans les forêts du Nord : "Après une marche exténuante en plein coeur des Solitudes, une fois dépassés les derniers bois rabougris et les dernières broussailles, on pourrait croire que le Nord, dans sa ladrerie, a renié la terre, si on ne découvrait tout à coup d'immenses horizons de forêts et d'étendues souriantes. Ce bout du monde commence à peine à être connu ; de temps à autre des explorateurs y sont allé, mais jamais ils ne sont revenus raconter ce qu'ils y avaient vu."

(Éditions Phébus 1999, collection Libretto)

A propos du nord

Le 25 juillet 1897, Jack London, âgé de 21 ans, quittait Oakland, en Californie, et s'embarquait sur le Umatilla pour le Klondike, cette région du Grand Nord partagée entre le Canada et la province américaine d'Alaska. C'était la Ruée vers l'or et Jack allait découvrir là le sens de sa vie. L'Amérique des années 1890 faisait face à une grave crise économique avec licenciements, grèves et manifestations. On s'aperçut que la mythique "frontière", à l'ouest, avait disparu. Il n'y avait désormais plus de Far West. "Johnny" London avait passé son enfance au travail et son adolescence avec les voyous de la baie de San Francisco, pillant les parcs à huîtres, vagabondant le long des voies de chemin de fer. Il avait connu les usines, les salaires de dix cents de l'heure, et le métier de marin. Mais en cet été 1897, le 14 juillet, le monde avait basculé. 40 aventuriers étaient rentrés d'Alaska à San Francisco sur l'Excelsior. La furie de la Ruée vers l'or fut violente. Même le maire de Seattle démissionna sur le champ pour partir, cependant que le Seattle Post Intelligencer faisait sa une avec ce titre : "La Prospérité est là". Mais il fallait franchir des montagnes, construire des bateaux ou des radeaux qui descendaient de lac en lac, franchissant les rapides. Enfin, après des efforts inouïs, alors que la glace commençait à tout saisir, c'était l'arrivée au Klondike. Pourtant, un an plus tard seulement, London notait qu'un touriste pouvait désormais se rendre au Klondike, avec un vapeur et un train, sans jamais salir ses chaussures de civilisé. Dans cette région, London trouva deux grands thèmes : la conduite des hommes et la beauté terrible de la nature. S'il est vrai que le sens de la solidarité éclaire toute son oeuvre, lui qui fut un écrivain "socialiste", sa force vint au départ de son observation des hommes et de la nature pendant la ruée vers l'or, en particulier quand il découvrit la culture des Indiens du Nord-Ouest américain. Il sut aussi trouver une dimension épique à la transposition littéraire de son expérience, avec des aventuriers semblables à Ulysse, cherchant un lieu qui toujours échappait. London trouva dans l'écriture ce lieu mythique et sa géographie imaginaire. De là sont nés deux grands livres, L'appel de la forêt et Croc Blanc, qui explorent ces deux faces du monde que sont la nature et la civilisation, les liens et les contradictions entre l'une et l'autre.






Construire un feu
de Jack London
Éditions Mille et Une Nuits
10 FF, 44 pages


Ce récit est d'une grande force expressive. Un homme marche dans le grand nord canadien, aux confins de l'Alaska. Il est accompagné de son chien loup. Il fait probablement moins de trente degrés en dessous de zéro. Cet homme connaît la région. Il sait faire un feu. Parviendra-t-il à atteindre sa destination ?

Construire un feu dans ces conditions, c'est un peu comme construire sa vie. Seul, il est difficile d'y réussir et d'aller bien loin. Au cœur d'un environnement dangereux, la lucidité de l'animal est impuissante face à l'aveuglement d'un être humain isolé, livré aux seules ressources de son savoir et de sa résistance corporelle.

Jack London était un écrivain américain du début du vingtième siècle. La matière de ses livres, c'était sa vie, ses aventures, ses luttes pour un monde meilleur. De tempérament indomptable et généreux, il comprenait de l'intérieur ce que peuvent ressentir des hommes ou des animaux confrontés à une nature ou à une société impitoyables. A la recherche de lui-même, London est tombé sur une énigme indéchiffrable. C'est souvent le cas des écrivains qui prennent tous les risques dans leur vie comme dans leur œuvre.
Samuel Holder






 Jack London : "Le Talon de Fer" - un roman visionnaire.
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Sur cette toile de fond romanesque, Jack London brosse le récit d'une tranche de vie de toute la classe ouvrière américaine, depuis les prémices discrètes d'un soulèvement jusqu'au lendemain de sa sanglante défaite. Or, et c'est son aspect le plus frappant, cet ouvrage fut écrit aux alentours de 1907, et situe son action entre 1914 et 1918 : ainsi, à une époque où le réformisme et le pacifisme constituaient la doctrine officielle de la très grande majorité des dirigeants socialistes contemporains de Jack London, ce dernier dessinait au contraire la perspective d'une colossale confrontation entre les capitalistes et la classe ouvrière, au cours de laquelle réformisme et pacifisme seraient, de fait, pulvérisés sous le "talon de fer" - expression par laquelle l'auteur désigne la classe dirigeante et ses divers représentants.

Il était aisé, en 1907, comme l'ont fait les réformistes, d'accuser le roman de pessimisme et d'expliquer qu'après tout il ne s'agissait que d'une fiction, que l'auteur avait l'imagination bien sombre, et que les socialistes, eux, tenaient bien en main les véritables rênes du progrès social. Mais cette critique ne tient pas, et passe en fait à côté du roman. Car Jack London ne se contente pas de poser arbitrairement la possibilité d'une grave défaite de la classe ouvrière, mais, tout au contraire, décrit le processus historique et politique qui y mène.

Il met en lumière, notamment à travers diverses aventures individuelles qui lui donnent vie, la soumission fondamentale de l'ensemble du système capitaliste aux intérêts de la classe économiquement dominante, et ce alors que le capitalisme se doit de donner sans cesse l'illusion de reposer sur des structures démocratiques transparentes. Jack London montre comment la presse, la justice, le système éducatif et les institutions politiques, une fois dégagés des formes de l'indépendance dont ils se parent, se révèlent être puissamment verrouillés. Or, précisément parce qu'ils sont des instruments de domination, un dirigeant socialiste se doit d'avoir une juste compréhension de leur rôle et de la possibilité de les utiliser, tels qu'ils sont sous un régime capitaliste, au profit du mouvement ouvrier. Sur le plan politique, le danger consiste à ne pas voir les limites des rouages officiels, où "constitutionnels", du pouvoir. Lorsque la situation l'exige, parce qu'il y va de son pouvoir, la classe dominante n'hésite pas à balayer d'un revers de main la sacro-sainte constitution politique, pour lui substituer les formes politiques du degré de répression dont elle a besoin. A plusieurs reprises, le personnage principal du roman, Ernest Everhart, dirigeant lucide du mouvement ouvrier, tâche de délivrer ses camarades de l'idée que de victoires électorales en victoires électorales, pas à pas, une loi après l'autre, les socialistes transformeront le monde, à main levée, du haut de leur siège parlementaire. En vain. Et c'est bien le fantôme du réformisme qu'on sent roder, à la fin du roman, le long des rues de Chicago encombrées de travailleurs massacrés.

L'histoire a largement confirmé la perspective historique du Talon de Fer. Mais la lucidité prophétique de cet ouvrage atteint son apogée dans la description des mécanismes du pouvoir dictatorial qui s'organise pour contrer la poussée du mouvement ouvrier. On y reconnaît en effet la physionomie sociale et politique de ce que fut le fascisme : son régime de terreur, l'extension des pouvoirs de la police et de l'armée, le rejet sanglant des organisations ouvrières dans l'illégalité, et enfin la formation d'une "aristocratie ouvrière" servant de réservoir social à la réaction. A ce propos, contre tous les historiens du dimanche (dont l'étude de l'histoire est parfois, hélas, leur activité principale) qui interprètent le fascisme comme l'irruption soudaine et irrationnelle d'un phénomène de folie collective, il faut noter qu'un écrivain socialiste a su en anticiper certaines caractéristiques majeures, alors que rien de concret, à son époque, ne l'annonçait.

Le Talon de Fer a d'autres qualités : son style est vif et traversé de très belles images ; certains dialogues, et notamment ceux qui opposent Ernest aux chantres du capitalisme, sont l'occasion d'expositions vivantes, et souvent très amusantes, de certains points de la théorie marxiste. Mais à l'heure où, en France et ailleurs, les dirigeants politiques et syndicaux du mouvement ouvrier nous resservent le plat du réformisme, mille fois réchauffé et mille fois vomi par l'Histoire, c'est sans doute la dimension révolutionnaire du Talon de Fer qui en fait une œuvre actuelle.

Jérôme Métellus








27/07/2007
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