Alain YVER

Alain YVER

JEAN DE TINAN

JEAN DE TINAN




Frivolités poignantes
Autour de Jean de Tinan (1874 ~ 1898 )
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WILLY
JEAN DE TINAN
"Maîtresse d'esthètes"
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Jean de Tinan, alias Jean Le Barbier de Tinan, né à Paris le 19 janvier 1874 et mort en 1898, est un romancier et chroniqueur français.

Biographie

Né d'un père baron et d'une mère mondaine, Jean de Tinan emménagea à Paris en 1895 après avoir obtenu un diplôme de l'école d'agriculture de Montpellier. Ami intime de Pierre Louÿs et de André Lebey, il fut une figure caractéristique de la Belle Époque et un représentant de l'esthétique du décadentisme.








JEAN DE TINAN
par
Henry Delormel


A HENRY GAUTHIER-VILLARS.

Je viens de regarder dans tes yeux, ô vie,
à cette volupté mon coeur a cessé de battre.

FRIEDRICH NIETZSCHE.


Ceci est un essai de Biographie passionnée et eut dû comporter comme sous-titre « la Passion de Notre Ami Jean de Tinan » ou « Un Héros selon le nouvel évangile », héros dans le sens qu'y attachait Carlyle et Evangile selon Nietzsche.
 
Celui qui mourut à 24 ans, en 1898, ne doit pas être considéré comme un homme de lettres ; ne voir en lui qu'un écrivain, n'est-ce pas singulièrement le diminuer ? En considérant la mort si proche, tous les jours de bonheur perdus à des besognes vulgaires ou médiocres ne peut-on pas s'écrier : « A quoi bon écrire quand la vie est là ! » formule qui résume celui de qui je parle aujourd'hui. L'attitude de Jean de Tinan me rappelle celle des héros de Balzac ou des dandys stendhaliens, accommodée à notre moderne aventure ! Je n'ai calculé - comme un géomètre - que la courbe de son évolution. Ce n'est pas ici de la critique littéraire, mais une méthode de vie ou une grammaire de passion, tout à la fois un exemple et un enseignement.

Rien n'est plus émouvant que la formation des légendes : les nouvelles méthodes historiques et le positivisme rendent ces phénomènes impossibles maintenant dans notre vieille Europe et les relégueront dans le domaine de l'imagination et de la fantaisie pures. On pourra s'en amuser, mais on n'y croira plus : objet de mépris pour les esprits sérieux comme a dit Heinrich Heine avec une arrière-pensée d'ironie profonde, car qu'y a-t-il de sérieux au point de vue absolu ? Ne pourrait-on pas soutenir aussi bien que ce sont la poésie et l'analyse, la philosophie et le lyrisme, le bonheur et la beauté ? Quoi qu'il en soit, nous allons reconstituer par l'analyse les traits qui caractérisent ces mirages quand l'incroyable et éternelle puissance du rêve l'emporte sur les domaines des réalités, que rien ne vient plus choquer notre complaisance et que la puissance créatrice de l'imagination fait du passé un portrait idéal conforme à nos désirs intérieurs. Le souvenir que me laisse Jean de Tinan participe de cette magie et j'en use avec lui comme Maurice Barrès fit de Marie Baskirsheff, les Evangélistes de Jésus de Nazareth et les Homérides pour la mythologie de l'Hellade. Je n'hésite pas à transcrire ce que je sais être des fictions ! Quand j'évoque ce jeune homme élégant évoluant à travers Paris dans les milieux qu'il avait élus de Montmartre au Palais de Glace, de l'Américain chez Maxim's, la poussière des boulevards me semble devenir une atmosphère d'héroïsme, la place Pigalle et la place Blanche des noms chargés de poésie. C'est qu'il est l'exact symbole de l'avidité et de la fièvre de notre jeunesse, de notre mouvement éperdu vers la joie... Je sais... Le quartier Latin, aujourd'hui, dès dix heures du soir est plein de mélancolie, Montmartre ne connaît plus sa splendeur passée. Ces lieux que nous aimons pour des raisons transcendantes n'ont pas changé, car les choses sont ce que nous les faisons et n'existent pas en elles-mêmes, mais les nouvelles générations manquent de désintéressement et de bohémianisme. Il ne s'agit pas de rire, il faut se faire une position ! Et l'on vit dans une vie sans fantaisie, on amasse des médiocrités et à l'inventaire on se retrouve un beau jour amoindri. Jean de Tinan justement nous montre que par la seule vertu de l'exaltation on peut donner de la beauté et de la gaieté aux choses...

J'en suis sûr, c'est par les nuits froides et mondaines d'hiver que se précisa son idéal qui était, non pas de parvenir à la gloire, mais de vivre en beauté, d'être heureux : il sortit de sa tour d'ivoire pour aller dans la vie et se chercher lui-même. Que sont des années de bibliothèques auprès de telles secousses ? « Non pas s'évader de la réalité, comme prétendent certains, mais s'évader au contraire de la vie intérieure, de la vie contemplative, chasser les larves et les fantômes ». Voilà quelle fut à peu près sa formule. Pour les sensitifs d'aujourd'hui qui connaissent jusqu'à ses dernières limites toutes les nuances du monde moral, tout n'est pour ainsi dire que blessure : ou les sensations extérieures glissent, ou elles ont une telle violence que les réactions sont extrêmement lentes et sur le moment produisent une sorte d'angoisse. Ils sont dans l'ordre sentimental comme ce voluptueux de Sybaris qu'avait empêché de dormir dans sa couche le pli d'une feuille de rose... Prendre conscience de soi-même, vaincre ses dégoûts, ses timidités, ses angoisses, naître à la vie, voilà ce que ce libérateur nous propose, héros d'une tragédie intérieure, qui, à travers toutes les douleurs personnelles, se préoccupait de thèses générales.

Il avait vu que la vie des êtres sensibles est la chose la plus noble et la plus dérisoire. Rimbaud déjà avait dit : « Par délicatesse, j'ai perdu ma vie. » Comprenant que le seul salut était dans la logique glacée des psychologues, dans leur attitude insolente et voilée de clairvoyance et d'ironie, il avait découvert le grand secret. Convalescent d'une longue maladie de langueur - envoûtement de l'idéal - il reprenait lentement possession de lui-même. N'étant plus aveuglé par son rêve intérieur, sous l'éclat de toutes ces clartés froides, les yeux encore éblouis par toutes ces anciennes chimères, parvenu enfin dans le chemin de la vérité et de la vie, dans une ivresse indolente et lucide il refaisait la découverte enfantine du monde ; le charme magique était rompu et son âme dès lors devint indulgente et curieuse de sensations. Le bonheur qu'il avait cherché le pénétrait sensuellement. Sous quelles formes ?... Qu'importe !... Il chantait les nuits blanches des grands bars, les restaurants de nuit, les promenoirs de music-hall et les salles lumineuses... Il y portait sa fièvre et sa passion, et les sensations les plus vulgaires il les ressentait avec une telle violence et un tel lyrisme qu'elles en restaient ennoblies... Il aima les gens de plaisir parce que ce sont à la fois les plus libres, les plus calmes et les plus passionnés. Sous le titre de « Penses-tu réussir ? », il écrivit une seconde éducation sentimentale plus vécue que la première, n'en déplaise aux disciples de Flaubert, et d'où se dégage une poésie naturaliste, une vision de la vie à la fois ironique et lyrique qui est d'une folle séduction. Pourquoi le nier ? Notre jeunesse grandit parmi de petites prostituées, des estaminets, des brasseries, l'eau de toilette et le musc artificiel. Comme M. de Goethe, Jean de Tinan raconta ses amours de jeunesse ; il se trouva que ce furent des idylles réalistes au lieu d'être des amours de tête. Nous ne sommes pas maîtres de nos destins ! Amusé en songeant à toutes ses timidités anciennes et indifférent aux jugements des hommes, il proclama que la volupté est le souverain bien. Aux amoureuses désormais, au lieu d'offrir un sentiment éternel, avec infiniment de grâce il proposait la méthode expérimentale par un paroxysme d'honnêteté..... Il rêvait une vie en beauté, en décor, monté de ton et d'un diapason élevé. Plongé dans le flot montant de la démocratie (car notre société tend à détruire tout ce qui s'élève au-dessus du médiocre) il nous faut saluer plus ardemment celui qui n'eut d'estime que pour tout ce qui est romanesque et passionné et qui eût voulu que la vie fût une fête éternelle.
 
Ce garçon, d'une verve infinie, d'une fantaisie exquise, aima les choses modernes, les milieux où il évolua en s'y plaisant infiniment : il savait que le présent seul nous appartient et ne le sacrifiait, - comme font ordinairement les poètes - ni au passé, ni à l'avenir. Il aima Paris et tous ses décors, en artiste et nullement en provincial ahuri, comme une cité merveilleuse dans une atmosphère de réalisme doré. « Donnez-moi un vin assez fort pour me faire oublier l'amertume de la vie », a dit le poète persan. Cette exaltation il l'eut en lui ; c'est dans une buée de rêve qu'il voyait le luxe de la rue  de la Paix, les horizons des Champs-Elysées, les music-hall lumineux. - Impressions rapides - confuses mais éblouissantes et toutes lumineuses de bonheur, sensations qui vous envahissent parfois tout entier, l'on ne sait pourquoi : rythmes de valses - fumée de cigarette - balancement d'un rocking-chair sur une terrasse devant la mer - fin d'un bal qu'on considère de l'angle d'un salon : étranges attendrissements, étonnante conscience de soi-même, visions merveilleuses. Jean de Tinan connut tous ces délires lucides qu'il traduisit dans une écriture impressionniste et brillante. Ce sont comme des gouttes d'essences qui en s'évaporant donnent un incroyable parfum.
 
Il chanta les sensations heureuses, les maîtresses, les passantes, les nuits de Paris, la fumée bleue des havanes, les estampes, les livres rares et sut découvrir la poésie cachée qui sommeille en toutes choses.

Cette sensualité, ce désir d'étreindre la vie, cet amour du réel, rêve orgiaque et d'un enivrement analogue à celui que donne la morphine, cette fièvre... tout cela qui caractérise Jean de Tinan lui fut tout à fait particulier ; pour cela seulement ne devrait-on pas ranger ses livres sur l'étagère d'or des esprits originaux qui ont préparé les Temps Modernes entre les romans idéologiques de Barrès, les livres d'égotisme de Stendhal, l'Aphrodite de Louys, le Troupeau de Clarisse.

A des générations anémiées par un long atavisme de rêves et de contemplations, il est bon d'exalter la vie et la volupté ... Voilà en tout cas dans l'Art pur des idées neuves ? Je rends l'hommage qui leur est dû à quelques grands artistes d'aujourd'hui, mais ils ont fourni leur formule et à l'horizon nous ne voyons rien venir... qu'une étonnante poussière. Quelques-uns espèrent une Renaissance. Maurice Maeterlinck, ce sage familier des sommets, regardant au loin, en signe d'allégresse agite déjà des rameaux d'olivier et Nietzsche dans les ténèbres comme l'oiseau annonciateur du jour a lancé un cri éperdu de victoire.
 
... Ceci est une leçon de sincérité et de sagesse, en même temps qu'un chant à la vie, une prière du matin : sorte de cordial pour ceux qui ont toutes les timidités, souffrent de l'idéalisme, et ne peuvent pour ainsi dire pas entrer en contact avec le monde extérieur. L'exemple de ce jeune homme nous enseigne qu'il faut aimer les seules réalités et qu'il n'y a rien que des ténèbres derrière le monde des apparences...

Ce n'est pas sans raison que j'ai nommé Jean de Tinan un héros, car il aima la vie tout entière et ses souffrances avec une clairvoyance attendrie, comme ces maîtresses auxquelles on tient parce que, malgré leurs bassesses et leurs trahisons, elles vous donnent parfois d'incomparables minutes ; ce sont ces liaisons-là les plus profondes ! Mais ses ardeurs et ses fièvres épuisèrent son organisme délicat et il se tua par amour d'elles. S'il faut en croire certains pessimistes et même un oracle, ce fut encore une particulière faveur ; je suis sûr qu'avec son exaltation il en eût jugé de la sorte. Ce fut un apôtre à sa manière : il mourut par plaisir et pour le plaisir ; car c'est la maladie qui lui procura cette excitation nerveuse, cette exaltation dionysienne ; ces teintes roses qui éclairent son oeuvre ne sont pas des lueurs de joie, mais l'éclat brûlant de la phtisie ; ce ne sont pas les reflets de la jeunesse, mais les couleurs de la fièvre ; son exaltation était telle qu'elle ne tomba qu'avec sa vie. Il se tuait et la vision qu'il avait du monde était encore plus merveilleuse. Il assistait à son agonie, mais il l'acceptait avec enivrement. Quel plus bel exemple saurais-je offrir à des passionnés ?

Je voulais faire un pèlerinage aux lieux où il avait vécu pour tenter d'y découvrir un secret inattendu, un sens nouveau, à l'abbaye de Jumièges, la vallée de Navarreux, une maison de la rue de l'Université. Qu'y aurais-je trouvé ? Des paysages anonymes, un appartement vide, des pièces nues d'une affreuse tristesse, toutes ces choses n'ayant par elles-mêmes aucun sens mais le sentiment vague et forcé, et factice, qu'y pourrait donner la rhétorique. J'aurais voulu voir aussi la tombe où était enseveli le plus étonnant jeune homme de toutes les dernières générations. C'eût été un thème classique avec des développements faciles... temps boueux d'automne, la Toussaint, la Fête des Morts, odeur âcre et fade des chrysanthèmes et des fleurs qui se décomposent. Pour donner toute sa valeur à ce caractère, par antithèse c'est de là que j'aurais exalté son culte de la vie. Où, mieux que dans un cimetière, saurait-on glorifier la passion par la valeur des contrastes ?...
 
Mais voilà que, dans un soir de Paris, je vis sur des affiches de l'Olympia en hautes capitales noires le nom de Cléo de Mérode : « Cléo de Mérode » offerte nue par un grand sculpteur aux yeux des foules, qui occupa des philosophes et des poètes, servit de prétexte à l'un des plus brillants essais de Jean de Tinan. Il faut croire malgré tout que la beauté physique, le rythme des lignes et la grâce ont une vertu spéciale pour émouvoir des artistes, c'est-à-dire ceux qui ont du monde la notion la plus abondante. Je voulus revoir celle qu'à n'en pas douter, il chérit quelques jours d'imagination tout au moins. Il s'y mêlait un sentiment d'attendrissante mélancolie...
 
Clubmen en habit, jolies femmes en toilette de soirée, délicieuses prostituées, défilé du Paris de la vie nocturne, tout ce monde qu'il chanta - dans la lumière incandescente des lampes à arc, faisait un tableau tout d'impressionnisme de Degas ou de Toulouse-Lautrec, d'un art et d'un sens nouveaux. C'est bien là qu'il fallait venir chercher son souvenir, appuyé à la haute table d'acajou d'un bar américain, aux étagères ornées de verres multicolores, dans la fumée d'un havane, parmi tout ce monde factice qu'il fréquenta pour échapper aux crises vides et douloureuses et à toutes les idées obscures.

HENRY DELORMEL











Jean de Tinan ou le culte de la vie
octobre 13 2010 par Alexandre Le Dinh


Les meilleurs partent les premiers, c'est bien connu. Et la littérature n'est pas avare en trajectoires flamboyantes avortées. Jean-René Huguenin, Raymond Radiguet, Jean de Tinan morts respectivement à 26, 20 et 24 ans. A chacun son podium. Le mien est définitif, placé tout là-haut sur l'échelle de la grâce – grâce de l'écrire et du vivre. C'est du plus lointain de ces ardents cousins qu'il s'agira ici : Jean de Tinan, né en 1874. Une bonne année pour la littérature, (de la Tentation de saint Antoine de Flaubert aux Diaboliques de Barbey d'Aurevilly en passant par les Romances sans paroles de Verlaine) une mauvaise année pour le Bordeaux – pour parodier Bernard Frank.
  Dès sa mort, en 1898, Henri Bataille traçait le sillon : « Il y aurait d'autres choses à écrire maintenant sur celui qui se prodigua en une vie dont on eût pu dire qu'il s'était résigné à faire négligemment le sacrifice, – avec un sourire si désabusé ! – et il est à souhaiter qu'un jour on restitue à sa mémoire tout ce qu'on lui doit. » (Revue Blanche) Et ce qu'on lui doit c'est d'abord ce roman, ou plutôt ce surgissement maîtrisé d'épisodes, de tranches de vie, à la fois déroutant et ensorcelant : Penses-tu réussir !, dont Mallarmé disait qu'il était une version moderne de L'Education sentimentale, la sensualité en plus. Mais ce n'est pas sous l'égide de Flaubert que se place de Tinan. Non, lui est un disciple de Barrès, en qui il voit « un professeur d'énergie », et un fervent lecteur de Stendhal. D'ailleurs, toute la force de son roman tient dans cette maxime de Barrès que de Tinan fait sienne : « sentir le plus possible, en analysant le plus possible. » Et en détenteur d'un brevet de barrésisme, de Tinan ne pouvait pas faire autrement que de nous livrer avec Penses tu réussir ! une « monographie réaliste. » (comme se proposait de le faire Maurice Barrès avec son Culte du moi) Sans doute le meilleur moyen de résumer ce livre est de citer sa préfacière, Anna Rozen : « Jean de Tinan, c'est le grand frère que j'aurais voulu avoir, un très grand frère, mais définitivement plus jeune que moi. Il est mort à vingt-quatre ans, il avait une faille au cœur et plusieurs à l'âme. Il écrivait avec l'humour, la finesse et le désabusement d'un garçon qui n'avait rien d'autre à faire que se cultiver, écrire, traîner dans les bars avec ses amis et séduire les filles. Il y a de quoi être jaloux. Pour moi, il a écrit le livre définitif sur l'amour. » On le comprendra aisément : de Tinan inspirera inconditionnalité ou révulsion. Dans une succession de chapitres écrits comme autant de courtes nouvelles, l'auteur met en scène son double de papier, Raoul de Vallonges. Envoutant, « beau ténébreux » (Rachilde), « tantôt affecté comme un enfant, tantôt d'une grâce naturelle » (Colette), d'une ironie élégante et toujours à-propos, de Tinan-Vallonges nous convie au décapage désinvolte d'une époque finissante. Funambule fantaisiste amerrissant sur les toits de Paris, louant immodérément les vertus de l'exaltation, Vallonges est un héros pour qui la vie se vit sous des secousses permanentes. Et ces secousses, l'auteur les retranscrit à l'aide d'une forme audacieuse, fait de menus paragraphes, de tirets et de points de suspension. Cet étrange roman est un roman fragmenté, une somme d'impressions, de confidences ; Penses tu réussir ! échappe en tout point au récit traditionnel. Le héros, tantôt lyrique, tantôt désinvolte, narre ses espoirs trahis, ses douleurs présentes ou passées. D'une verve infinie, Vallonges devise avec ses amis sur ses amours de jeunesse, ses idylles réalistes, ses « maîtresses provisoirement définitives. » De Tinan, qui reprit à son compte, pour ce roman, la formule de Flaubert : « faire un livre sur rien », nous livre les floraisons d'un cœur impuissant à aimer, s'échine à de « petits exercices…pour s'exercer. »


 Son exercice favori, c'est louer les femmes, les camaraderies, Paris ; faire surgir la poésie qui sommeille en toutes choses, porter gaiement la fureur de vivre, tenter de faire culminer chaque « heure de vie » à une féérie incomparable, exaspérer toute passion. De Tinan-Vallonges se fait le conteur hors pair de la ribambelle parisienne, de son défilé nocturne ; place aux « cafés tapageurs aux lustres éclatants. » Valseur, intrusif, prodigue en songes comme en aveux, voici venu le temps pour lui de nous conter ses nuits blanches, les jolies jeunes femmes en toilette de soirée rivées aux bras d'esthètes, les petites garces énamourées flirtant autant avec la fumée bleutée des cigarettes qu'avec les artistes de passage ou les bourgeois éternels. Les bars et les restaurants sont des territoires apprivoisés depuis toujours, Vallonges embringue les âmes entre deux cigares, ponctue son entreprise donjuanesque d'amitiés viriles – retours cahin-caha à l'aube écarlate après des nuits encore tuméfiées d'un bonheur diffus, hébétude endolorie prolongée par la traversée des Grands Boulevards, scandée par le tumulte de souvenirs que brouillent encore un peu plus l'alignement confus des becs de gaz.
Cet ouvrage disloqué eût put être sous-titré de ce vers de Rimbaud : « Par délicatesse, j'ai perdu ma vie. » De Tinan-Vallonges est de ceux qui chérissent l'imagination, qui ne manquent pas encore de désintéressement, de tendre désinvolture. Alors, tandis qu'il nous livre sa jeunesse, il la perd, sans ignorer qu'une jeunesse est justement faire pour se perdre. Car si ce roman peut se lire comme une célébration de la vie, il rend compte néanmoins d'une attendrissante mélancolie, d'une tristesse sans causes, comme seuls connaissent les jeunes hommes. La mise à distance, par l'humour, opérée par l'auteur, sert autant la teneur du roman qu'il met en avant la volonté d'analyser les sentiments et les sensations. Ce roman ne sert pas de levier pour le règne d'une festivité permanente. Les ivresses et délires de de Tinan-Vallonges sont lucides ; ses angoisses, sourdes. La poussière de chez Maxim's ne suffit pas à vaincre ses timidités et ses écrasements. Il faut autre chose, il faut plus. Il faut connaître la gravité des choses légères. Ce roman est le mouvement de la jeunesse, une poursuite éperdue de la joie, une joie pure, intacte, désintéressée. Ce roman est une méthode de vie ; il est enseignement, il est avertissement. De Tinan traduit, dans une écriture sensible, brillante et impressionniste, le désir d'étreindre la vie, l'amour du réel, l'enivrement des premières amours. Son roman porte autant l'allégresse matinale que le désabusement nocturne. C'est un roman ébouriffé : il est coiffé par le Rêve.


Ami de Pierre Louÿs, d'André Lebey, amant de Colette, Jean de Tinan cingla vers le ciel de la Belle Epoque. Rattaché au mouvement du décadentisme, il fut le représentant de cet esprit Fin de siècle. (à l'image de Catulle Mendès, Barbey d'Aurevilly, Joris-Karl Huysmans, Octave Mirbeau ou encore Léon Bloy) Ce qui épate peut-être le plus chez de Tinan, c'est l'abondance de sa production littéraire, écrite en une demi-douzaine d'années à peine : quatre romans, Un document sur l'impuissance d'aimer (L'Art indépendant, 1894), Penses-tu réussir !(Mercure de France, 1897), L'Exemple de Ninon de Lenclos amoureuse (1898) et Aimienne ou le détournement de mineure (posthume, 1899). Il s'essaiera également à l'essai, aux contes, écrira quelques dizaines d'articles et de chroniques. Inépuisable, de Tinan écrira également son journal intime, resté inédit à ce jour, et rédigea une centaine de lettres. (notamment à Pierre Louÿs, son plus fidèle ami) S'il n'a jamais été pleinement célèbre, quelques amateurs et quelques curieux se pressent encore pour lire ses livres. Leur ardente fraîcheur fait de lui un écrivain pour happy few. Son roman, Penses-tu réussir !, a même été adapté au cinéma en 2002 par Jean-Paul Civeyrac sous le titre : Le doux amour des hommes. Egotisme stendhalien, héritage barrésien, prosateur d'une étonnante modernité, Jean de Tinan « vécut et mourut par et pour le plaisir. » Cet esprit en fusion infusa la fin du dix-neuvième siècle avec le pétillement et la liberté d'une bulle de champagne. A ces jeunes générations moribondes, anémiées et déculturées, il serait réjouissant de leur faire parvenir la souplesse de son éloquence chantant des prières de volupté et brandissant la vie. « Vous ne l'avez pas encore lu ? Vous avez de la chance ! »
 
« Car le fond naturel de ces silhouettes-là, c'est la légende amoureuse, fatalement tragique. » (Rachilde, Portraits d'hommes, 1929)
« Ce n'est pas votre Rêve que je méprise … mais je ne suis sûr que d'une chose, c'est de vivre - souffrez que je m'y tienne et n'y renonce pas si facilement. Je m'y plais aujourd'hui, et cela n'a pas été sans peine … »
« - … je suis dans un des seconds jours, mon vieux, j'ai envie de chambarder tous les meubles de ma chère sensibilité … Je suis ravi de t'avoir là pour te dire des phrases … Je te verse de vieux fonds de bouteille d'émotions - tu vois - avec de mauvaises métaphores, on en a des stocks à écouler comme cela. »
Jean de Tinan, Penses-tu réussir !










Ecrivain de la belle époque

Jean de Tinan est né en 1874, il ne vécut que vingt quatre années. Lointain descendant de Antoine Merlin de Thionville, un des artisans de la chute de Robespierre, il repose dans la même sépulture que ce dernier.

" Le beau ténébreux " : c'est ainsi que Rachilde présentait Jean de Tinan dans un des chapitres de son livre Portraits d'hommes, publié en 1929. " Drapé dans une cape 1830, dont un pan se rejette sur l'épaule pour mieux montrer sa doublure de satin, coiffé d'un feutre souple, dont un bord peut se relever fièrement comme suivant l'ondulation d'une plume, ce jeune homme paraissait descendre d'un cadre et l'on cherchait, derrière lui, le jardin où rêve Elvire, car le fond naturel de ces silhouettes-là, c'est la légende amoureuse, fatalement tragique. "

Sa photo prise par Pierre Louÿs (et que Jean-Paul Goujon vient de reproduire dans sa biographie augmentée de l'auteur d'Aphrodite chez Fayard) correspond bien à ce portrait : un grand gaillard assez maigre qui semble défier le temps de son regard expressif, alors même qu'il n'aura vécu que vingt-quatre ans, et qui, s'il demeure un petit maître, n'en est pas moins une des personnalités les plus attachantes de la Belle Epoque.

Ce qui frappe peut-être le plus chez Tinan, c'est l'abondance des textes qu'il a écrits en une demi-douzaine d'années à peine : quatre romans, Un document sur l'impuissance d'aimer (L'Art indépendant, 1894), Penses-tu réussir ! (Mercure de France, 1897), L'Exemple de Ninon de Lenclos amoureuse (idem, 1898) et Aimienne ou le détournement de mineure (posthume, idem, 1899).

On lui doit également un essai, des fantaisies, des contes, des dizaines d'articles et de chroniques... Dont ceux qui devaient paraître au Mercure de France sous l'intitulé général " Cirques, cabarets et concerts " en 1897 et en 1898, l'année de sa mort, et dans lesquels Rachilde, encore elle, voyait la révélation d'une nouvelle forme de littérature.

Ils seront réunis en 1921 par Francis Carco et baptisés Noctambulismes. Mais ce n'est pas tout : Tinan a en outre tenu un copieux journal intime (resté inédit à ce jour), rédigé des centaines de lettres (notamment à Pierre Louÿs, son " meilleur ami "), esquissé de nombreux projets romanesques ou journalistiques et offert à Willy deux ouvrages au moins, Maîtresse d'esthètes (1897) et Un vilain monsieur (1898), tous deux édités par Simonis Empis.

Sans avoir jamais été très célèbre, Tinan a toujours attiré les amateurs et les curieux, et c'est une des principales raisons pour lesquelles les éditions originales de ses livres atteignent souvent des prix soutenus. La plus recherchée reste L'Exemple de Ninon de Lenclos amoureuse dont la couverture est une lithographie de Toulouse-Lautrec, " à la fois ferme et spirituelle " et exprimant " à merveille l'esprit du livre ", selon Jean-Paul Goujon dans sa biographie de l'auteur (Plon, 1991).

Jean de Tinan est décédé en 1898. Il repose dans la 29eme division.












Jean de Tinan, Willy, petite revue de presse
Publié le 23 juin 2009 par Bruno Leclercq

Jean de TINAN, WILLY, petite revue de presse.

1897, en mars paraît Maîtresse d'esthètes, fin avril Penses-tu réussir ! Deux romans écris par Jean de Tinan, le premier des deux est signé Willy, il s'agit d'un roman à clés sur les milieux littéraires (1), le second confirme Jean de Tinan parmi les jeunes talents émergeant, Penses-tu réussir ! pourrais bien être le roman d'une génération. 1897, fut pour Tinan une année de forte activité, outre ces deux romans il publie vingt-quatre articles dont, en janvier dans La Province nouvelle (2), un compte-rendu sur Notes sans portée de « son patron » Willy, que je donne ci-dessous, c'est dans cette revue que l'on retrouvera, signée Simiane (?) une chronique sur Maîtresse d'esthètes, il collabore au Mercure de France (c'est cette année que commence sa chronique Cirques, cabarets, concerts), au Thyrse (3) où Jean de Loris fera les compte-rendus, donnés ici, de Maîtresse d'esthètes et de Penses-tu réussir !, au Chat noir, et à La Presse.

(1) A propos de Mina Schrader de Nysold, qui servie de modèle pour le personnage principale de ce roman ainsi que pour Une Passade (1894, Willy [et Pierre Veber]), voir Une photo de Mina Schrader, esthéte et anarchiste(2) La Province Nouvelle, publiée à Auxerre, directeur Laurent Savigny.
(3) Le Thyrse, recueil mensuel de philosophie, art et littétature. « La rédaction du Thyrse, se réunit tous les quinze jours, au Café d'Harcourt, le meilleur du quartier, boulevard Saint-Michel, 47. » peut-ont lire dans un écho de la revue, le d'Harcourt est l'un des quartiers généraux de Tinan est de ses amis. On retrouve parmi les collaborateurs réguliers de la revue, un proche de Tinan : Henry de Bruchard. Jean de Tinan donnera à la revue Deux poèmes de C. V. Catullus dans le numéro de juin de 1897.

Jean de TINAN, WILLY, petite revue de presse.
Dès janvier 1897, alors que Penses-tu réussir ! n'est pas encore publié, Rachilde le signale dans sa chronique du Mercure de France.

    Penses-tu réussir ? S'écrie Jean de Tinan sur la couverture d'un livre curieux dont l'édition demeure encore tout à fait intime. Nous le croyons comme lui, étant donné les belles espérances déjà réalisées par le jeune auteur du Document sur l'impuissance d'aimer. Critiques légères des moeurs littéraires, amourettes imprécises et subtiles qui se nouent et se dénouent en des sujets de romans sans appuyer sur aucun oreiller (et que, par conséquent, les épaules touchent). Esprit en fusion et se diffusant au grand profit de la galerie, souple éloquence qui n'est perçue que pour l'auteur, mots de salons et mots d'alcôves, tous les traits d'esprit dix-huitième et aussi ceux d'Apollon enfin, transparaissant, immaculée, la face blanche un peu mystique, voire même mystifiante, de l'oeuvre future déjà faite et toujours à faire. « Quand j'étais petite, j'écrivais mes pensées sur des feuilles de camélia blanc !» disait un jour devant moi un vieux bas-bleu avec un jeu de cils chassieux très effroyable. Vous avez réussi mieux que cela, Jean de Tinan, les pages demeurent blanches et fleuries de fraîcheur sans le jeu de cils brûlés par les fards trop appuyant la vie, et voilà une oeuvre charmante.


        Rachilde.

Toujours dans le Mercure, en mars 1897, Rachilde n'oublie de pas de consacrer quelques lignes à Maitresse d'esthètes et Ysolde Vouillard.

    Maîtresse d'esthètes par Willy, nous exhibe à nouveau l'héroïne de la fameuse Passade. Est-ce que Willy serait un homme constant ? Cette Ysolde Vouillard qui écrit, sans fautes d'orthographe, des lettres symbolistes, m'a tellement l'air de la belle Mina ou Monna, que tout le monde admirait à l'Oeuvre, en robe orange garnie d'effilés d'ombrelle 1830 !... C'est bien la même ! Willy, n'abusez pas, malgré votre volcanique esprit, de cette jeune personne ; nous savons des esthètes qui faillirent en mourir très réellement, et sans aucune esthétique !

    Rachilde.


En juin 1897, après la sortie du roman, fin avril, Rachilde revient sur Penses-tu réussir !

    Penses-tu réussir ! De Jean de Tinan fut annoncé déjà dans ma chronique un peu sommairement. Or le roman de ce jeune auteur-là n'est fichtre pas sommaire. Nous pouvons y revenir. Tinan raconte les amours et les cristallisations littéraires de son ami Raoul de Vallonges, et je vous jure que n'était la philosophie très boulevardière (« Charmante soirée ! ») qu'il en exprime, on en trouverait le déploiement donjuanesque. Je soupçonne Jean de Tinan de prêter, non seulement ses mots, mais encore ses femmes, à son ami qui en possède une collection déjà fabuleuse ! Seulement il y a l'esprit de Jean de Tinan pour excuser la ribambelle, un esprit vraiment curieux, nerveux, valseur, s'agitant perpétuellement entre les parenthèses comme entre les sonorités aiguë de cymbales d'argent, sautant d'un sujet à un autre avec des bonds de clown, allumant une prodigieuse quantité de cigares aux comètes qui passent et nous décrivant des milieux de lettres d'une fantaisie trop élégante. « Ous qu'il y a des divans ! ». Il y en eut, Mossieu, ous qu'il n'y avait pas de chaise du tout ! Ah ! Les jeunes d'aujourd'hui, ce qu'ils s'asseyent, en littérature, et ce qu'il arrivent comme dans un fauteuil !... Plein d'épigraphes bizarres, de dédicaces inattendues, ainsi que le peut être de cabochons monstrueux un verre d'Illyrie, ce roman de Tinan a l'apparence d'une oeuvre énorme et biscornue ! Mais il y a des blancs... heureusement, car ces blancs sont reposant pour les yeux fatigués de tant de rutilances. Le défaut des jeunes d'aujourd'hui, c'est d'être trop spirituels. Vers la fin du livre, un morceau très savoureux d'ironie et de tristesse à peine appuyée dans le dialogue avec la petite sirène Glaucé. Cela charme comme une halte au bord d'un étang dont ont pourrait bien ne pas apercevoir encore le fond ! Je préfère ces pages aux autres... et j'avoue que toutes les autres sont nécessaires pour amener celle-là ! (« Charmante soirées ! »).
    Rachilde.


    Jean de Loris, Maîtresse d'esthètes de Willy, Le Thyrse, mars
    1897


    Willy, le sarcastique, vient de publier Maîtresse d'Esthètes, roman à clé, dont la transparence, un peu méchante parfois, force les personnages véridiques à se reconnaître eux-mêmes : c'est dire que, pour les initiés, aux chapelles littéraires, le masque ne tient pas. Ce roman est narquois : le dialogue y est mené de main de maître, avec un sans-gêne vraiment spirituel où l'on retrouve toutes les qualités de l'auteur d'Une Passade. Maîtresse d'Esthètes est digne de l'oeuvre qui l'a précédée, et c'est un compliment que je prétends faire là ! Mais, si tous les jeunes ne savaient l'intérêt cordial que leur porte M. Gauthiers-Villars, ils croiraient avoir en ce terrible satyrique, un ennemi acharné : nos petits ridicules sont dits, et bafoués de la façon la plus délurée. Willy sait cependant que nous avons aussi des qualités : il n'en parle pas. Nos oeuvres voient le jour, et nous ne faisons pas tous partie de l'Ecole expectative. Je n'en veux pour preuve que M. Jean de Tinan : ce jeune auteur a déjà donné un curieux Document sur l'impuissance d'aimer, et un conte intitulé Erythrée qui sont mieux que les prémices d'un nouveau talent. Il va nous livrer une étude intéressante, Penses-tu réussir ? (sic pour !) sortira des presses du Mercure de France, quand ces lignes paraîtront. Le mois prochain j'en parlerais longuement [en fait l'article paraîtra en juin]. Mais, avant ma critique, M. de Tinan me permettra de dire aujourd'hui toute l'estime que j'ai pour ce qu'il écrivit jadis.
    Jean de Loris.

    Jean de Loris Penses-tu réussir ! de Jean de Tinan, Le Thyrse juin 1897.

        Jean de Tinan a beaucoup lu Stendhal, et il est disciple de Maurice Barrès : on ne saurait trop l'en féliciter. Penses-tu réussir ? Son premier livre d'études est tout plein de ces maîtres : il en perd même un peu de sa personnalité ; mais j'en aime l'ironie qui est élégante et fine quoique l'auteur nous annonce une monographie réaliste : j'aime aussi la façon délurée et si naturelle qu'à Raoul de Vallonges à philosopher.
        Vallonges et moi d'ailleurs nous avons beaucoup de ressemblance, et c'est probablement pour cela que je l'aime. Des lectures un peu désordonnées, une fièvre intense de vivre, et des désirs d'élégances nous sont communs ; la volonté aussi d'analyser nos sensations. Mais nous sommes sceptiques aujourd'hui avec Stendhal, alors que demain nous aurons une foi très vive en admirant les mysticismes de Villiers : Vallonges et moi nous ne sommes pas encore sûrs de nous-mêmes, et nous nous cherchons... ou bien il vaut mieux s'éperdre ?... Raoul a aimé Flossie, Blanche-Marcelle, et Jeanne-la-Pâle, et Geneviève, et beaucoup d'autres. J'en ai aimé beaucoup aussi qui ne sont point différentes. Et nous sommes un peu tristes tous deux de voir si faux le Rêve de nos seize ans, l'artificiel de toues ces belles amours songées jadis : et que nous mêmes, hélas, nous ne savons pas aimer, que nous aimons comme nous pouvons, et que c'est si peu... Mais Vallonges a conscience qu'il ne peut en être autrement : Vallonges sait qu'il n'y a que de petits bonheurs, de mièvres amantes, et des âmes mesquines. Et il pense réussir : M. Barrès est un grand professeur d'énergie. Moi, j'aurai peut-être suivi la Sirène du Pont des Arts : mais Vallonges a vingt-quatre ans ; je n'en ai que dix-neuf : ce doit être pour cela, hélas !
        Oui ! C'est bien une monographie réaliste qu'à écrit M. de Tinan : c'est notre vie, à nous jeunes gens, notre âme complexe, sa bonne foi sincère et son scepticisme artificiel, notre coeur épris d'un Rêve que nous ne pouvons même plus rêver et toute notre sensibilité, tant de sensibilité ! Et la conclusion de notre Maître qui nous fait aimer nos souffrances : c'est un plaisir parfait que d'être perpétuellement curieux...
        Penses-tu réussir ? Est écrit dans le procédé de composition que j'ai toujours cru le meilleur pour un jeune ; et il y a longtemps que j'ai résolu de faire ainsi mon premier roman : une série de nouvelles qui pourraient paraître séparément, avec chacune un sens complet.
        La brièveté de la nouvelle rend l'effet plus intense, et laisse dans l'esprit une marque plus puissante qu'un roman dont on coupe toujours la lecture ; son développement restreint permet de mettre plus de force dans ces deux conditions essentielles : la Vérité et la Pensée.
        M. de Tinan a parfaitement réussi tout cela.

        Jean de Loris.


    Simiane : Littérature. Willy : Maîtresse d'Esthètes. La Province Nouvelle,
    mai 1897


    Maîtresse d'Esthètes est, si vous le voulez, un roman. C'est même un roman à clef. C'est surtout de la « rosserie » à double détente et à haute pression. On ne « blague » pas les gens avec plus de férocité, plus d'aisance et plus d'esprit.
    De l'esprit ! Il y en a à la pelle. J'ignore quel est le pleutre qui a dit le premier que Willy tire de continuels feux d'artifice. Si vous le connaissez, portez-lui tous mes voeux (musique de César Franck) et assurez-le que je le tiens pour un mufle, parce qu'il m'a chipé la seule expression, qui malgré son horrifiante banalité, qualifie le style de notre allusionniste.
    Car c'est ici. - comme dans une Passade et autres chef-d'oeuvre, - un va-et-vient d'allusions, mitigées de boutades à coups de boutoirs moucheté, le tout goguenard, railleur et bon garçon, si bien qu'il faudrait avoir le vilain caractère de l'Ouvreuse du Cirque d'Eté pour se fâcher.
    Vous voudriez que je vous narre la véridique aventure incluse en ces pages lapidaires, que je vous dise que Lug-Allan est Lugné-Poe lui-même, que Sotautrack et M. Péladan ne font qu'un, que Suzanne Gazon est une aimable artiste du théâtre de l'Ame, pardon, de l'Oeuvre, qu'un état d'âme du diaphane Sarcey nous y est révélé, que toute la bande idéalo-mystico-ésotéro-symbolards y reçoit son paquet ?... que Frantz Brotteau, le sculpteur bien connu sous le nom de Fix-Masseau, à peu près vidé par l'hiératique Ysolde est envoyé à Niort par son ami Smiley pour se reconstituer en mangeant de l'angélique sur le désert de la Brèche ou au pied du Donjon, sur les bords de la Sèvre, que d'antiques tanneries fécondèrent de miasmes pullulants, etc. etc... Mais j'ai d'autres choses à faire.
    Oh ! Willy ! Avoir un ami et l'expédier à Niort chez une vieille tante !! Si encore vous m'aviez prévenu je lui aurais donné un mot de recommandation pour la bonne Mme Jacomella, qui, en son hôtel du Raisin de Bourgogne (1), eût soumis à votre Frantz les menus les plus savants et les plus réparateurs.
    A dire vrai il fallait l'embarquer pour quelque par ce sculpteur efflanqué ! Et c'est heureux, car l'ami Eriez qui savoure la poésie des chemins de fer et des gares trouvera au chapitre V de quoi s'en fourrer jusque là, (portez ma lettre à Métella).
    Il me paraît nécessaire de signaler à l'école naturiste, Willy faisant son petit Archimède fin de siècle et employant pour un lachâge qui s'imposait un moyen inédit. Oh ! Voui, inédit.

    Simiane


    (1) Je vous jure que je n'ai touché aucune remise.

    Jean de TINAN, WILLY, petite revue de presse.



Pour clore ce petit dossier Tinan/Willy un article de Tinan sur Notes sans portée de Willy, avec un message personnel pour Colette, publié dans la Province nouvelle, N° 9, janvier 1897.

    - Mon doux ange – ai-je dit à la petite dame dodue que je me plais à truffer des meilleures opinions – mon chéri chérie, penser un peu à ce que c'est difficile !
    Voici cinq feuillets blancs, chaque dimanche soir, qu'il faut remplir vite et tout de suite... ayez l'obligeance , mon coeur, d'y faire tenir : 1e Le compte-rendu des concerts, (pour ne pas l'oublier). 2e La « Toilette » de cette belle enfant et « ses bras d'ambre où la pourpre a mis un reflet rose »...
    - C'est un vers de Heredia !
    - Bien mon enfant ! Bien ! Vous faites des progrès !
    3e Tous les mots d'esprit de ces Messieurs (et quand ils n 'en ont pas ces Messieurs, d'esprit, Willy leur en prête à fonds perdus). 4e Les noms de vingt-sept musicastres et de quinze musicographes et de six mille et six musicologues, avec renseignements complets sur leur hérédité, leur adolescence et leurs oeuvres en préparation. Nous y sommes. 5e Le nom de cet ancien ministre qui... 6e Les noms et prénoms de ces quatorze mille six cent soixante huit gendelettres avec les titres de leurs derniers ouvrages et le nombre de pages desdits. 7e Les performances de ces deux cent dix-sept jeunes personnes brunes, auburn et blondes. Nous y sommes. Faites-moi le plaisir d'accompagner naturellement, pour que ces nomenclatures ne soient pas trop sèches, car il n'y a rien de plus délicat que le procédé par énumération, chaque nom d'un à-peu-près, d'une allusion, d'une rosserie ou d'une caresse. Arrangez-vous enfin de telle sorte que vos listes puissent servir de critiques littéraires de nouvelles musicales et d'échos mondains, et demi-mondains. N'oubliez pas que les chers confrères du Caméléon du Gers (journal indépendant) ont besoin de vos « mots » pour les délayer en « nouvelles à la main ». Bien. Nous y sommes. Au milieu de tout cela, n'est-ce pas, vous n'avez pas manqué à rendre compte : vous avez contesté telles coupures et tel mouvement, vous avez prié la trompette de ne pas s'endormir pendant le « Thème de l'épée », vous avez réclamé... (au choix) ? Oui ? Allons ce n'est pas mal. Maintenant......
    - Comment ce n'est pas fini ? !
    - Fini ! Il s'agit encore de mêler à tout cela la critique de l'art musical lui-même, il s'agit de fournir les vues les plus claires, les plus vivantes dans leur gaité, les plus libres, les plus enthousiastes, et si souvent, sans vouloir en avoir l'air, les plus érudites ; il s'agit de savoir louer Balakirew que j'aime par exemple ; il s'agit de savoir fesser sur leurs idées – une main de fer dans un gant de velours (1) – quelques méchants snobs avariés et quelques dangereux crétins que je désignerai, avant de les saupoudrer d'épithètes sexuelles, sous les pseudonymes transparents de X, Y, Z...
    Willy a choisi d'être une des seules choses qu'il y ait quelque intérêt à être aujourd'hui : un combattant. Ah tapons dessus !! Sa plume pique, ce qui est bien, et elle pique des mufles ce qui est mieux, et elle pique en bon français, d'idée et de phrase... - (« ce bon vieil esprit français »... Voilà ! Voilà !).
    Il sait rire, il sait admirer, il sait être insolent... Je ne sais rien de mieux à faire...
    Vous m'avez bien écouté, ma douce enfant, vous avez bien retenu ? Allez répéter à vos amis et connaissances. Allez ! Allez ! Et demain... où vous savez...
    - Et toi ? où vas-tu ?
    Moi ? Je vais fumer un cigare chez Willy – parbleu ! Je ne l'ai pas volé.

    Jean de Tinan.

    (1) Chère Madame – j'avais parié que je l'écrirais. Vous me devez une frite. (personnel à Madame Colette G.-V.)


Jean de TINAN, WILLY, petite revue de presse.
 











17/01/2012
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