Alain YVER

Alain YVER

JEAN GENET

JEAN GENET



//books.google.fr/books?id=SbyIYb5kVnEC&printsec=frontcover&dq=jean+genet&source=bl&ots=LLofVcb0Vv&sig=9DdfKBxXxb7pkmMXpEr_bDZwN9Q&hl=fr&ei=jSQ0TcKiHIS14Qa3grGpCg&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=17&ved=0CGEQ6AEwEA#v=onepage&q&f=false

//www.franceculture.com/2010-11-19-centenaire-de-la-naissance-de-jean-genet.html

//www.lesinrocks.com/livres-arts-scenes/livres-arts-scenes-article/t/56091/date/2010-12-03/article/la-derniere-interview-hommage-singulier-a-jean-genet/

//www.ecrits-vains.com/points_de_vue/bataille3.htm

ENTRETIEN
//www.magazine-litteraire.com/content/homepage/article?id=17445

//www.imec-archives.com/fonds_archives_fiche.php?i=GNT


Je suis né à Paris le 19 décembre 1910. Pupille de l'assistance publique,

il me fut impossible de connaître autre chose de mon état civil. Quand j'eus

vingt et un ans j'obtins un acte de naissance. Ma mère s'appelait

Gabrielle Genet. Mon père reste inconnu. J'étais venu au monde au 22

de la rue d'Assas.
 

Je saurai donc quelques renseignements sur mon origine, me

dis-je, et je me rendis rue d'Assas. Le 22 était occupé par la Maternité.

On refusa de me renseigner.









Enfant de l'Assistance Publique, puis jeune délinquant placé dans une maison de redressement, Jean Genet a choisi de proclamer sa solidarité avec "tous les bagnards de sa race", de refuser un monde qui l'avait refusé, de célébrer le Mal. Il confie d'abord ses obsessions en des poèmes sombres et fastueux ou en des récits poétiques - Notre-Dame des fleurs, Miracle de la rose, Pompes funèbres, Querelle de Brest, - puis rédige son Journal du voleur (1949).

Au théâtre, Genet peint les domestiques, les homosexuels, les prostituées, les exploités (Nègres, Algériens)…, ces micro-sociétés qui ont leurs mœurs, leurs rites, leur magie, et où l'on rêve d'un absolu du Mal qui ferait enfin exister celui qui s'y livrerait.

Dans le sillage d'Artaud, Genet aspire à un théâtre de la cérémonie (il s'est dit fascinée par la messe catholique, "le plus haut drame moderne"), de la transgression et de la mort. Peu soucieux d'un théâtre à thèse socio-politique (contrairement à certaines interprétations), Genet veut avant tout faire exploser sa rage, revendiquer son abjection et célébrer ses fantasmes. Il a "rétabli dans sa royauté l'imaginaire et fait entendre jusqu'à l'insolence un langage vivace et rond, qui prend son bien où il le trouve : dans le fumier comme sur les hauts lieux du lyrisme mystique".

Nous avons oublié un écrivain: Jean Genet. Derrière les oripeaux de sa légende sulfureuse et glorieuse (Genet voleur, Genet taulard, homosexuel, ami des Black Panthers et des Palestiniens), au-delà de la légende qui l'a accompagné avant même sa sortie du camp des Tourelles, la vérité de Jean Genet est dans une oeuvre qui défie tout classement. A commencer par le statut de ses premiers récits, de 'Notre- Dame des fleurs' à 'Pompes funèbres', vacillant entre autobiographie et fiction. Genet n'est-il pas l'auteur de cette déclaration très aragonienne: 'Il faut mentir pour être vrai. Et même aller au-delà.' Inclassable aussi, la langue de Genet: le titulaire, trois ans avant sa mort, du très officiel Grand Prix national des Lettres, est avant tout un virtuose et un amoureux de sa langue. Il s'installe dans les modèles classiques comme en pays conquis et réemploie avec une gourmandise d'enfant mêlée d'un infini respect le français le plus pur, au service du projet le plus radical. Albert Dichy, qui introduit ce numéro très attendu d''Europe' rappelle à juste titre, 's'il fut écrivain comme personne, personne ne fut non plus moins écrivain que lui. Il fut simultanément écrivain et le contraire d'un écrivain'.
 
 

Voici un entretien entre Jean Genet et Bertrand Poirot-Delpech, réalisé en 1982.
Genet y parle de son dégoût profond de la société occidentale, qui l'a toujours rejeté. De ses profondes blessures, il ne se releva jamais et exprime ainsi sa haine envers ceux qui ne l'ont pas compris et mis à l'index. De la son aversion de la race blanche, puisqu'il n'y trouva pas sa place (homosexuel, taulard…) et sa rage mise à nue…
 

Entretien
Avec Bertrand Poirot-Delpech, 1982
Entretien réalisé et filmé le 25 janvier 1982.
 
 

La France a supprimé la peine de mort, j'aimerais savoir l'effet que ça vous a fait d'apprendre qu'on ne couperait plus les têtes en France?

Ca m'a laissé complètement indifférent parce que la suppression de la peine de mort est une décision politique. La politique française, je m'en fous, ça ne m'intéresse pas. Tant que la France ne fera pas cette politique qu'on appelle Nord-Sud, tant qu'elle ne se préoccupera pas davantage des travailleurs immigrés ou des anciennes colonies, la politique française ne m'intéressera pas du tout. Qu'on coupe des têtes ou pas à des hommes blancs, ça ne m'intéresse pas énormément. Les règlements de comptes entre ceux qu'on appelait les voyous et les juges, pour moi, c'est sans intérêt.

Qu'on essaie de réduire ou de supprimer les châtiments ne vous intéresse pas vraiment?

En France. non, je m'en fous.

Si on arrivait à créer une société où on ne punit pas, vous ne seriez pas davantage satisfait?

Faire une démocratie dans le pays qui était nommé autrefois métropole, c'est finalement faire encore une démocratie contre les pays noirs ou arabes. La démocratie existe depuis longtemps en Angleterre, entre Anglais probablement. Je connais mal l'histoire anglaise, mais je crois que depuis longtemps la démocratie était florissante en Angleterre, quand l'empire colonial anglais était florissant, mais qu'elle s'exerçait contre les Hindous.

Vous pensez que les luxes économiques ou politiques des pays riches se paient toujours sur le dos du tiers-monde?

Pour le moment je ne vois que ça.

Et quelle société vous satisfait, enfin... vous écoeure le moins?

Là, je ne peux pas vous répondre politiquement mais presque religieusement. Le mal comme le bien font partie de la nature humaine et s'expriment à travers les hommes ou les sociétés. Je ne condamne pas, je ne sais pas ce qui va sortir des anciens empires coloniaux. Je ne sais pas ce qu'ils auront apporté de bien, je sais ce qu'ils ont apporté de mal. Peut-être ont-ils apporté du bien aussi, mais tout cela est si inextricablement mêlé que je ne serai jamais satisfait par un système politique, quel qu'il soit.

Est-ce que c'est ça l'anarchisme?

Probablement pas. J'ai pris parti, vous voyez, je ne suis pas resté indifférent. Quand j'étais à Mettray, j'ai été envoyé en Syrie, et le grand homme, en Syrie, c'était le général Gouraud, celui qui n'avait qu'un bras. Il avait fait bombarder Damas et comme j’apprenais un peu l’arabe, je sortais du quartier à 4 heures exactement pour rentrer à l'heure que je voulais. Les petits gars de Damas prenaient un grand plaisir à me promener dans les ruines qu'avaient faites les canons du général Gouraud. J'avais une double vision du héros et de la saloperie, du type dégueulasse qu'était finalement Gouraud. Je ne sentis tout à coup tout à fait du côté des Syriens. D'abord, ça a été probablement un sentiment plus ou moins retors pour me faire bien voir d'eux, pour être aimé, pour participer aux jeux de cartes. Les jeux de cartes étaient interdits par le gouvernement français. Alors, moi, j'allais jouer avec eux dans les petites mosquées jusqu'à 4 ou 5 heures du matin.

Comment expliquez-vous que, au lieu d'écrire l'argot ou d'inventer une langue, vous vous soyez coulé dans la langue de l'ennemi, c'est-à-dire le beau langage, celui de l'autorité et du pouvoir. Vous avez finalement écrit la langue de Gouraud?

Je ne suis pas très sûr que Gouraud ait écrit ma langue. Mais enfin, vous avez raison, il fallait d'abord séduire ceux dont vous parlez, ce à quoi vous appartenez sans doute, l'intelligentsia française.

Vous avez séduit avec la langue qu'on dit classique, une langue que vous n'avez pas bousculée. Vous vous en êtes servi comme elle vous arrivait. Et d'abord. qui vous a appris à écrire le français si correctement?

La grammaire.

Mais il y a eut un moment à l'école où on vous a donné le goût du bien-écrire? A Mettray?

Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment là. Vous me reprochez d'écrire en bon français ? Premièrement, ce que j'avais à dire à l'ennemi. il fallait le dire dans sa langue, pas dans la langue étrangère qu'aurait été l'argot. Seul un Céline pouvait le faire. Il fallait un docteur, médecin des pauvres, pour oser écrire l'argot. Lui, il a pu changer le français bien correct de sa première thèse de médecine en un argot, avec des points de suspension, etc. Le détenu que j'étais ne pouvait pas faire ça, il fallait que je m'adresse, dans sa langue justement, au tortionnaire. Que cette langue ait été plus ou moins émaillée de mots d'argot n'enlève rien à sa syntaxe. Si j'ai été séduit, parce que je l'ai été, par la langue, c'est pas à l'école, c'est vers l'âge de quinze ans, à Mettray, quand on m'a donné, probablement par hasard, les sonnets de Ronsard. J'ai été ébloui. Il fallait être entendu de Ronsard. Ronsard n'aurait pas supporté l'argot... Ce que j'avais à dire était tel, témoignait de tellement de souffrances, que je devais utiliser cette langue-là.

Vous avez fait de Ronsard votre gardien?

Puisqu’il est l'une des premières émotions que j'ai eues, à la fois de la langue française et de la poésie, c'est assez naturel que je lui réserve une sorte de fidélité.

Il y a un risque, quand on écrit comme Jean Genet. Les tortionnaires disent : "Il n'est pas dangereux, il écrit si bien!" La récupération par la beauté! Est-ce qu'on pourrait comparer la façon dont vous vous saisissez de la langue du "tortionnaire" à la manière dont les bonnes prennent les robes de Madame ? Ou est-ce plus naturel chez vous ? En épousant cette musique et ce charme de la langue, obéissez-vous à une stratégie ou à un instinct?

Je voudrais répondre que c'est une stratégie mais, malgré tout, avant d'aller à Mettray, j'ai été à l'école et j'ai tout de même appris le français.

Liez-vous volontiers des choses parues récemment?

Le dernier livre que j'ai essayé de lire, c'est un livre de Raymond Abelio. Il m'a paru très mal écrit et assez confus.

Vous avez dit que Rimbaud avait "choisi" le silence. Vous aussi?

Je ne sais pas pourquoi Rimbaud a choisi le silence. J'ai dit qu'il avait compris qu'il devait se taire. Moi, il me semble que, puisque tous nos livres ont été écrits en prison, je les ai écrits pour sortir de prison. Sorti de prison, l'écriture n'avait plus de raison d'être. Mes livres m'ont fait sortir de taule, mais après, quoi dire ?

Il y a une part de vous qui est toujours en prison, non?

Non. Non. Quelle part de moi ?

Ne serait-ce que la mémoire de ceux qui y sont restés, qui en sont morts ou qui s'y trouvent encore maintenant?

Non, une part de moi reste davantage dans les pays épuisés par les Français, comme le Maroc, le Mali et d'autres.

Vous n'auriez pas eu l'idée d'écrire pour qu'ils sortent, eux, de prison?

Non. Je redis bien que la suppression de la peine de mort me laisse complètement indifférent. Je ne tiens pas du tout à ce qu'on mette des gars en taule, mais c'est une affaire entre eux et les juges, les gouvernements, etc., pas entre eux et moi.

Ce silence, nous sommes beaucoup à le déplorer.

Ah! Vous vous en remettrez.

Revenons à votre choix de la langue classique. Pourquoi?

Avant de dire des choses si singulières, si particulières, je ne pouvais les dire que dans un langage connu de la classe dominante, il fallait que ceux que j'appelle " mes tortionnaires " m'entendent. Donc il fallait les agresser dans leur langue. En argot ils ne m'auraient pas écouté. Il y a autre chose aussi. La langue française est fixe, elle a été fixée au dix-septième siècle à peu près. L'argot est en évolution. L'argot est mobile. L'argot utilisé par Céline se démode, il est déjà démodé.

Mais vous êtes beaucoup plus subversif que Céline. Céline dit aux tortionnaires : "tout est de la merde", ça les arrange ce nihilisme. Alors que vous, vous dites : "on vous mettra dans la merde" ;il y a de la révolte chez vous, alors que chez lui il y a une espèce d'accablement et de geignardise. C'est beaucoup plus insupportable aux "tortionnaires" ce que vous dites.

Les vrais tortionnaires, en réalité, ne me lisent pas.

Pourtant, ils vous craignent. ils savent que vous êtes là.

Ils s'en foutent, ils s'en foutent. Non, il ne faut pas exagérer l'importance de ça.

Pouvez-vous donner un exemple de votre choix grammatical?

La première phrase du premier livre que j'ai écrit commence ainsi : "Weidmann vous apparut." Le correcteur d'imprimerie m'a demandé de corriger en remplaçant "vous" par "nous". C'est "Weidmann nous apparut" n'est-ce pas, m'a-t-il dit. J'ai tenu à ce qu'on conserve "vous apparut", parce que je marquais déjà la différence entre vous à qui je parle et le moi qui vous parle.

Vous preniez vos distances?

Je prenais mes distances mais en respectant les règles, vos règles.

Vous n'avez jamais établi de règles vous-mêmes?

Je crois que finalement toute ma vie a été contre. Contre les règles blanches.

Qu'est-ce que vous entendez par blanches?

Des Blancs. Je veux dire que, encore maintenant - j'ai soixante-douze ans. hein! - je ne peux pas être électeur. Même si vous pensez que ça a peu d'importance, je ne fais pas partie des citoyens français.

Vous n'avez pas vos droits civiques?

Non, non. Il y a des délits que j'ai commis qui n'ont jamais été amnistiés, dont un pour vol et une condamnation à deux ans de prison entre autres. Et puis j'ai déserté deux fois.

Au total, avez-vous fait le compte de vos condamnations et de leur durée?

Oui, quatorze ans.

Vous avez beaucoup parlé d'une hiérarchie de la gloire qui serait la hiérarchie du crime... Quel est le plus exotique des crimes?

Non. Je voulais dire que deux mots accolés, ou trois ou quatre, et deux phrases peuvent être plus poétiques qu'un meurtre. Si j'avais a choisir entre l'expression poétique par des mots ou, si elle existe, l'expression poétique par des actes, je choisirais l'expression poétique par des mots

Quels sont les mots qui vous paraissent les plus forts et les plus proches d'un acte?

C'est leur assemblage, leur confrontation. Il en faut au moins deux.

Est-ce qu'il y a un bonheur d'écrire. Avez-vous éprouvé profondément une jubilation en écrivant?

Une seule fois.

En écrivant quoi?

Les Paravents. Le reste m'a beaucoup ennuyé, mais il fallait l'écrire pour sortir de prison.

En quelle année Les Paravents?

Attendez, je crois en 1956 ou 1957. En tout cas, je corrigeais les épreuves quand de Gaulle est venu au pouvoir en 1958, je crois, c'est ça.

Je me souviens des représentations à l'Odéon. Il y avait un cordon de flics qui protégeait le théâtre. Quel effet cela vous faisait d'être joué dans un théâtre national défendu par la police?

Eh bien, l'impression tout de même que la police est assez inconséquente et le gouvernement français aussi.

Ca devait vous faire plaisir, cette inconséquence ?

Je l'avais remarquée bien avant.

Mais la piéger une fois de plus comme ça devait être plutôt réjouissant?

Oui. j'aurais aimé recommencer le coup avec Maria Casarès à la Comédie-Française, qui m'a demandé Le Balcon, mais je n'ai pas pu le faire, ils ne voulaient pis de Casarès. Elle est donc plus dangereuse que moi.

Les Paravents présentent la mort comme une chose finalement peu redoutable et peu importante. Est-ce votre opinion?

C'est l'opinion de Mallarmé aussi : " Ce peu profond ruisseau... ", vous savez la suite. La mort me paraît assez peu... enfin, le passage de vie à non-vie me paraît assez peu triste, assez peu dangereux pour soi quand on change de vocabulaire : le passage de vie à non-vie au lieu de vie à trépas, c'est tout d'un coup presque consolant, non? C'est le changement de vocabulaire qui est important. Dédramatiser. Le mot est employé couramment en ce moment - dédramatiser la situation. Je dédramatise la situation, qui fera de moi un mort en utilisant d'autres mots.

Un auteur dramatique qui dédramatise?...

Justement. Si j'ai essayé de mettre au point une sorte de dramaturgie, c'était pour régler des comptes avec la société. Maintenant ça m'est égal, les comptes ont été réglés.

Vous êtes sans colère et sans drame?

Oh! je l'affirme d'une façon si péremptoire, si vivace que je me demande si, réellement, c'est sans colère et sans drame. Là vous venez de toucher quelque chose. Je crois que je mourrai encore avec de la colère contre vous.

Et de la haine?

Non, j'espère que non, vous ne le méritez pas.

Qui mérite votre haine?

Les quelques personnes que j'aime profondément et qui m'attendrissent.

Il vous est pourtant arrivé d'aimer des salauds, ou jamais?

Je ne fais pas la même distinction que Sartre entre les salauds et les autres. Comme je suis incapable de définir la beauté, je suis absolument incapable de définir l'amour. de savoir... L'homme que vous appelleriez un salaud sous votre regard objectif, sous mon regard subjectif cesse d'être un salaud... Tenez. quand Hitler a fichu une raclée aux Français, eh bien oui! j'ai été heureux, j'ai été heureux de cette raclée. Les Français ont été lâches.

Et ce qu'il faisait, les camps d'extermination par exemple, c’était marrant aussi?

D'abord, vraiment, je ne le savais pas. Mais il s'agit de la France, il ne s'agit pas du peuple allemand ou du peuple juif, ou des peuples communistes qui pouvaient être massacrés par Hitler. Il s'agissait de la correction donnée par l’armée française.

Et ça, ça vous a paru marrant?

Oh ! grisant, je vous assure.

Et la raclée qu'Hitler a prise ensuite vous a réjoui aussi ?

Ah! j'étais déjà assez indifférent. Les Français ont commencé leur traitement vache en Indochine et en Algérie et à Madagascar, etc. Vous connaissez l'histoire aussi, mieux que moi.

Genet par Giacometti

Toutes les défaites ne sont quand même pas réjouissantes. La Pologne, qu'est-ce que ça vous fait?

Vous savez, les Polonais m'ont quand même mis en prison pendant quatre mois.

A ce qui leur arrive actuellement, vous réagissez comment?

Ecoutez, la France a-t-elle réagi parce que à peu près mille personnes, hommes, femmes et enfants comme on dit dans les journaux, ont été tuées par la police de Hassan II au Maroc, à Casa? A quel moment les Français ont-ils réagi? Jc connais bien le Maroc vous savez. La misère est énorme, immense, et personne n'en dit un mot.

En Pologne, il ne s'agit pas uniquement de misère, il s'agit d'un écrasement des libertés.

Ah! vous croyez que les libertés ne sont pas écrasées au Maroc?

Et qui les défend, qui défend le peuple Arabe? Kadhafi?

Peut-être que vous ne le savez pas, mais je ne suis pas arabe et je ne peux me prononcer au nom des Arabes, ni au nom de Kadhafi. Mais je sais ce que le nom de Kadhafi fait aux Américains et aux Européens, évidemment.

En sommes, vous n'êtes citoyen de nulle part?

Bien sûr que non.

Si vous aviez a redéfinir une patrie, ce serait quoi?

0h! je l'ai fait un jour, un peu en blaguant, dans L'Humanité, qui m'avait demandé d'écrire un texte. Pour moi, une patrie ce serait vraiment trois ou quatre personnes. J'appartiendrais à une patrie si je ne battais, mais je n'ai pas du tout envie de me battre pour des Français ni pour qui que ce soit du reste, ni même pour les Panthères noires. Les Panthères n'auraient pas voulu que je me batte pour eux.

Les combats sont souvent idéologiques et symboliques, donc l'artiste ou l'écrivain y a sa place. Vous ne vous êtes pas senti combattant par la plume?

Vous parlez comme Simone de Beauvoir.

On ne combat pas avec la plume?

Non. J'ai, bien sûr, assisté à des manifestations avec Sartre, avec Foucault, mais c'était très anodin, avec une police très respectueuse finalement, qui établissait plutôt une complicité avec nous, qui nous faisait complices d'elle. Un police surréelle.

Alors, en écrivant, on sort de prison mais on ne change pas le monde ?

En tout cas pas moi. Non.

Et est-ce qu'on change les autres individuellement? Est-ce qu'un lecteur est changé? Est-ce qu'il y a des livres qui vous ont changé?

Finalement, non. Je crois, sans apporter de preuves, mais je crois qu'à l'éducation qui vient des livres, des tableaux ou d'autre chose, de l'éducation qu'on reçoit, s'oppose un facteur personnel que je ne peux pas nommer autrement. Je suis incapable d'en discerner les bornes, mais chaque homme fait sa pâture de tout. Il n'est pas transformé par la lecture d'un livre, la vue d'un tableau ou par une musique; il se transforme au fur et à mesure et, de tout ça, il fait quelque chose qui lui convient.

Et si un "tortionnaire" vous dit qu'il a été changé par la lecture de Jean Genet, qu'il en fait sa "pâture"?

Si ça se présentait, je lui demanderais de m'en donner les preuves.

Quelles preuves?

Eh bien! c'est à lui de les donner.

Par des actes?

Je ne sais pas, je ne pense pas qu'un homme puisse être transformé par ce que j'ai écrit. Il peut détester ce que j'ai écrit ou y adhérer. D'ailleurs, un tortionnaire n'est pas complètement un tortionnaire. En vous qui ne parlez maintenant, il y a une part de coupable. Je ne la distingue pas d'une façon très claire, mais c'est parce que vous n'avez jamais mis les pieds réellement de l'autre côté.

Mais regardez comme Sartre a été modifié par vous!

Non.

Je pense que oui.

Ah non!

J'en suis sûr. En tout cas. Il a été modifié par ce qu'il a écrit sur vous. L'avez-vous été vous-même par ce qu'il a écrit?

Eh bien! j'ai jamais lu complètement ce qu'il avait écrit, ça m'ennuyait.

C’est long, il faut dire, vous avez des excuses.

C’est assommant.

Pas assommant, mais long. Avez-vous connu Pierre Goldman?

Personnellement non.

Vous avez suivi ce qui lui arrivait?

Oui, enfin. il m'a écrit de Fresnes ou de la Santé, j'ai oublié. Ces amis à lui étaient venus me voir et il m'a envoyé une lettre où il me dit qu'il voulait absolument rompre avec tous ses anciens amis.

Et Mesrine?

Chapeau!

Qu'est-ce qui fait que vous dites " chapeau " quand vous apprenez qu'un coup a été fait? Je pense à Mesrine là. Est-ce plutôt la beauté de l'acte ou sa force comique, sa force de dérision ?

Vous avez quel âge? Est-ce que vous avez bien connu la défaite de 1940? Ca, c'était très comique, ces messieurs décorés qui avaient une canne et, au bout de la canne, une pointe pour ramasser les mégots sans se baisser, ces dames d'Auteuil ou de Passy... Il y avait plein de choses comme ça très réjouissantes.

Y a-t-il eu d'autres événements que la défaite de 1940 qui vous ont tant réjoui?$

Oui, il y a eu l'extraordinaire tenue des Algériens et des Vietnamiens du Nord face aux Français et face aux Américains bien sûr.

Vous mettez sur le même plan la défaite des uns et l'héroïsme des autres?

Pas du tout sur le même plan. Grâce non seulement à leur héroïsme, mais à leur intelligence, à leurs trouvailles, à tant de choses, les Vietnamiens du Nord ont pu finalement obliger l'ambassadeur de Saïgon à prendre le drapeau sous son bras et à foutre le camp. N'est-ce pas assez marrant? Quant à la débâcle de l'année française, c'était aussi celle du grand état-major qui avait condamné Dreyfus, non?

Et le terrorisme à l'italienne, les Brigades rouges?

Je ne parlerai pas des Brigades pour le moment, mais si vous voulez bien, de Baader. A peu près tout le monde, même à gauche en France, a été contre Baader, la gauche oubliant complètement qu'il était l'un des premiers à avoir manifesté contre le chah à Berlin. Et qu'on n'a retenu de lui qu'un trouble-fête de la société allemande.

Les anciens gauchistes en France ont, semble-t-il, choisi la non-violence. S'il en était autrement et si le terrorisme fonctionnait comme celui des Brigades rouges, comment réagiriez-vous?

Je vous ai dit mon âge tout à l'heure. Je ne serais pas très efficace puisque je ne vois pas grand-chose, mais sûrement je serais de leur côté.

Même si cela doit entraîner l'arrivée d'un Etat encore plus répressif?

Il serait répressif contre qui ? Contre quelques Blancs qui ne sont pas gênés de mener la répression aussi bien en Algérie qu'au Maroc et ailleurs.

Autrement dit votre raisonnement serait : tant pis si les Etats blancs se font à eux-mêmes ce qu'ils ont infligé à d'autres?

En quelque sorte. Je dirais même : tant mieux.

Vous n'êtes jamais aussi souriant que quand vous décrivez un certain malheur...

Le malheur de qui? Tout de même, ce n'est pas le malheur des misérables qui me fait sourire.

Mais vous savez très bien que quand un Etat se renforce, ce sont les pauvres qui trinquent d'abord.

Les Français ne sont pas pauvres. Le véritable pauvre, en France, c'est le travailleur immigré. Les Français ne sont pas pauvres. Ils bénéficient du fait que la France a été un empire colonial.

Il y a quand même cinq millions de français qui gagnent moins de 3000 F par mois, ça fait du monde.

Non, ça fait pas tellement de monde, vous savez, sur cinquante-trois millions.

Il n'y a pas de pauvres en France?

De Français, proportionnellement moins qu'ailleurs. Peut-être pas moins qu'en Allemagne de l'Ouest ou qu'en Suède mais moins qu'aux Etats-Unis où, dans certains ghettos noirs, il y a une misère épouvantable.

Vous faites une distinction définitive entre la misère des Blancs et la misère des autres?

Ce n'est pas moi qui fais la distinction.

Quand il s’agit de Blancs, ça vous paraît moins injuste, ça ne vous touche pas?

C’est-à-dire que jusqu'à présent les Noirs ne m'ont encore rien fait.

On dirait que quand un Blanc est asservi, pour vous ce n'est pas grave.

Non en effet.

Ca rend coupable d'être blanc ? Une sorte de péché originel ?

Je ne pense pas que ce soit le péché originel ; en tout cas pas celui dont parle la Bible. Non, c'est un péché tout à fait voulu.

Vous n'avez pas voulu être Blanc, que je sache?

Ah! dans ce sens, en naissant blanc et en étant contre les Blancs j'ai joué sur tous les tableaux à la fois. Je suis ravi quand les Blancs ont mal et je suis couvert par le pouvoir blanc puisque moi aussi j'ai l'épiderme blanc et les yeux bleus, verts et gris.

Vous êtes des deux côtés?

Je suis des deux côtés. Oui.

C'est une situation qui vous plaît?

En tout cas, c'est une situation qui m'a permis d'apporter la pagaille chez moi-même.

Il y a une pièce qui s'appelle les Nègres qui raconte assez bien tout ça.

Oui, peut-être.

Et les Polonais qui sont blancs de peau comme vous, qui n'ont colonisé personne et qui se font écrabouiller tous les trente ans, ça vous laisse indifférent?

Ils se laissent écrabouiller tous les trente ans... J'ai quand même envie de mettre fin à cette évocation en vous disant purement et simplement que ça les regarde, finalement. Ils se sont laissé écrabouiller, en effet, la moitié d'entre eux par les Soviétiques, l'autre moitié par Hitler, bien avant, c'était par les Suédois. Tout ça c'est des guerres entre Blancs, c'est presque des guerres provinciales, des guerres communales, presque la guerre des boutons.

Vous avez écrit un article dans le Monde qui a fait beaucoup de bruit. Vous sembliez donner raison sur pas mal de points à l'Union soviétique. Est-ce que, depuis l'invasion de l'Afghanistan, vous avez changé d'avis?

Non, je n'ai pas changé d'avis.

Ce sont pourtant des Blancs qui écrasent des non-Blancs.

Je ne sais vraiment pas et j'ai bien l'impression que vous non plus vous ne savez pas ce qui se passe en Afghanistan. Vous lisez le Monde qui est un journal de droite, même s'il a pris des positions pour Mitterrand, non?

C’est un autre débat.

Si vous voulez, mais enfin je vois les choses comme ça.

Il était un peu tout seul, le Monde, au moment de la guerre d'Algérie...

Non, il a très bien su utiliser les guillemets. Il a su les utiliser quand il fallait.

Revenons à l'Afghanistan. Vous pensez qu'il n'y a pas oppression ?

Vraiment, j'en sais rien.

Là où il y a des chars, il ne vous paraît pas qu'il y a soupçon d'oppression?

Y a-t-il autant de chars que vous le dites?

On en montre. On montre aussi des partisans dans la montagne qui ne sont pas le contraire des Nord-Vietnamiens dont vous parliez tout à l'heure, mais on n'était pas sur place non plus pour le vérifier.

Vous n’engagez pas avec moi un vrai débat. Vous ne vous mouillez pas. Vous me laissez me mouiller mais sans vous, vous ne bougez pas.

Ce n'est pas moi qu'il s'agit d'entendre.

Je veux bien répondre à toutes nos questions.

Vous pensez que les Soviétiques ont moins tort d'être à Kaboul que les Américains à Saïgon?

Je pense que le pouvoir, quel qu'il soit, c'est le pouvoir. Pourtant si un gosse, un enfant de trois ans ou de deux ans prenait pour s'amuser un flacon de cyanure, je m'arrangerais pour le lui enlever. Cet asservissement de certains peuples dont vous parlez, je n'en suis pas très sûr. Je n'ai pas de preuves parce que tous les journaux qui me renseignent sur l'Afghanistan sont des journaux du système dans lequel nous vivons actuellement et qui est tellement antisoviétique.

S'il y avait une guerre directe entre l'URSS et l'Amérique, vous seriez de quel côté?

Evidemment du côté de la Russie.

Pourquoi?

Parce que la Russie déstabilise, c'est un ferment. Les Etats-unis ne me semblent plus être un ferment.

Ferment de quoi?

Je ne sais pas encore, en tout cas de désordres pour vous, pour le monde occidental.

Et pour sa population, vous pensez que l'URSS est un ferment?

Je n'ai jamais mis les pieds en Russie. Mais j'ai été aux Etats-unis. Je peux imaginer l'Union soviétique après avoir vu les Etats-unis.

La liberté à l'américaine n'est le ferment de rien du tout?

C'est un peu le genre de question que j'ai posée à Angela Davis. Evidemment, elle avait déjà choisi l'Union soviétique.

Mais vous croyez vraiment à l'avenir de ce désordre, de cette inquiétude que déclenche l'Union soviétique ? Ou c'est parce qu'elle fait peur aux bourgeois?

Les deux. Je fais toujours confiance à l'inquiétude et à l'instabilité parce qu'elles sont signes de vie.

Elle n'est pas porteuse de mort du tout, cette force?

N'importe quoi est porteur de mort, évidemment.

Vous croyez à la force parce qu'on ne peut pas dire qu'elle pratique la conviction, la persuasion, l'URSS.

Si, aussi la conviction. Le monde occidental m'a piétiné, il ne m'a pas convaincu.

Vous avez dit que la divinité ou je ne sais quel dieu vous amusait, je voudrais savoir ce qui vous amuse dans ce dieu-là.

Si vous parlez du dieu des juifs ou finalement du dieu des chrétiens, il n'aurait peut-être rien de bien marrant. Mais il se trouve qu'on m'a fait le catéchisme. Le curé du petit village où j'ai été élevé - j'avais huit-neuf ans - était un curé qui passait pour avoir baisé toutes les femmes des soldats. Oui, les femmes qui étaient restés dans le village pendant la guerre. On ne le prenait pas très au sérieux; ça faisait un peu rigoler. Le catéchisme était raconté d'une façon si bêtasse que ça avait l'air d'une blague.

La beauté, vous en parlez parfois pour une personne, un visage. Plus généralement c'est quoi?

La beauté d'un visage ou d'un corps n'a rien à voir avec la beauté d'un vers de Racine évidemment. Si un corps et un visage rayonnent pour moi, ils ne rayonnent peut-être pas pour d'autres.

Donc, à chacun sa beauté, pour Racine comme pour un visage. Vous n'avez pas de définition de la beauté?

Non mais vous, est-ce que vous en avez une? Ca, ça m'intéresse.

Non, c'est la beauté de Genet qui est intéressante. Si on vous dit que vous avez énormément d'innocence sur le visage, ça vous vexe?

Non.

Ca vous flatte?

Assez, oui. Parce que nous savons maintenant que les innocents sont pervers.

Il y a un plaisir à prendre le visage de l'innocence et à se savoir pervers?

Je n'ai pas pris le visage de l'innocence. Si vous me dites que je l'ai, je l'ai. Si vous pensez que je ne l'ai pas, je l'ai pas. Mais j'aurais davantage de plaisir si vous me disiez que je l'ai et que vous pensiez que je l'ai.

Non seulement je pense que vous l'avez mais je trouve que l'ange de Reims a l’air d'une crapule à côté.

Le sourire de l'ange de Reims... Il est assez faux-jeton, vous avez raison.

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Jeanne Moreau et Étienne Daho chez Jean Genet

Dans un dialogue orchestré avec sobriété et goût, la voix chantée de Daho donne la réplique à celle, parlée, de Jeanne Moreau. (DR)
À l'Odéon, ils donnent  une nouvelle interprétation du sulfureux Condamné à mort.

Jean Genet aurait eu 100 ans cette année. Parmi les hommages, il en est un qui revêt une dimension particulière. On le doit à la comédienne Jeanne Moreau et au chanteur Étienne Daho, dans ce qui constitue leur première collaboration. «Nous nous connaissons depuis peu, mais il y a une fraternité. Il s'agit d'une idée d'Étienne, au départ», explique la comédienne, de sa voix inimitable. Tous deux livrent, sur un album paru mardi dernier, leur relecture du texte Le Condamné à mort , écrit par l'auteur en 1942. Depuis une dizaine d'années, Étienne Daho en interprète un extrait, Sur mon cou, lors de ses concerts. Pour la première fois, il a voulu revisiter l'ensemble du texte, mis en musique par Hélène Martin dans les années 1960, qu'il a découverte à l'adolescence.

 
Chant d'amour absolu

«Cette musique est dans mes cellules, j'ai grandi avec. Initialement, c'est par le rock que je suis entré chez Genet. Je me demandais comment David Bowie pouvait parler d'un auteur français que je ne connaissais pas!» se remémore Étienne Daho. Dans ce dialogue orchestré avec sobriété et goût, la voix chantée de Daho donne la réplique à celle, parlée, de Jeanne Moreau. «Je trouvais inutile de chanter. Avec l'âge, la partie virile et la féminine se confondent. Jamais je n'ai pensé qu'il y aurait une dissonance entre sa voix chantée et ma voix parlée», explique celle qui connut personnellement l'auteur et affirme le caractère «beau, scandaleux et révolutionnaire» de son œuvre. «Il était espiègle, menteur, séducteur. Je me souviens qu'il venait me chercher au théâtre alors que je jouais une pièce de Tennessee Williams. Il m'emmenait avec lui, on s'amusait bien. Je suis curieuse de savoir ce qu'il aurait pensé de ce disque.»

De concert, les deux artistes reconnaissent la dimension engagée du texte, dont la crudité est à rebours du principe de précaution en vigueur dans la société d'aujourd'hui. «Interpréter cette œuvre est un engagement. Quelle chance pour un artiste de pouvoir incarner ce texte!» s'exclame Daho. Avant de concevoir le disque, produit par Daho lui-même sur le label qu'il a fondé, Radical Pop Music, ils ont contacté la compositrice originale.

«Elle a réagi d'une façon ambiguë. Elle avait l'impression qu'on lui prenait quelque chose», explique Jeanne Moreau. De son côté, Étienne Daho explique : «C'est une reprise, une autre interprétation.» C'est avec ses accompagnateurs de scène qu'il a habillé les compositions.

«J'ai travaillé très longtemps dessus, avec trois musiciens. C'est beaucoup de boulot.» De la part d'un chanteur connu depuis trente ans pour son travail dans la pop, la démarche pourra déconcerter. L'œil complice, Jeanne Moreau soutient l'audace d'Étienne Daho. «La vie nous est donnée pour prendre des risques. La stagnation est très mauvaise pour un artiste», martèle-t-elle. «Je n'ai pas encore pensé à comment ça va être reçu», explique pour sa part le chanteur. Principalement connu pour ses pièces, Jean Genet demeure une énigme aux yeux de beaucoup de personnes. «On ne sait pas d'où il sort, d'où il est issu. C'est un évadé», résumé Jeanne Moreau.

D'une élégance supérieure, le disque offre un éclairage neuf sur un texte aussi scandaleux aujourd'hui qu'à l'époque de sa première parution, il y a plus de soixante ans. Chant d'amour absolu dans lequel l'acte sexuel est sacralisé, Le Condamné à mort trouve une nouvelle vie grâce à la complicité qui unit Étienne Daho et Jeanne Moreau. Très peu interprété au cours des années, il est heureux que ce texte ait trouvé des serviteurs d'une aussi grande qualité que ce duo inédit et bouleversant.

Jeanne Moreau et Étienne Daho interpréteront Le Condamné à mort les 23 et 24 novembre, au Théâtre de l'Odéon, à Paris.



 
 




Les blessures de Jean Genet

« Que vous dire de Jean Genet ? C'est le plus grand écrivain du siècle, et croyez moi, je m'y connais ! » assure Jean Cocteau devant le tribunal correctionnel de la Seine où, le 19 juillet 1943, le poète du Condamné à mort comparaît pour vol - une édition de luxe des Fêtes galantes, de Verlaine, dérobée chez un libraire parisien. « Ce livre, vous en connaissiez le prix ? - Non, mais j'en connaissais la valeur », se défend habilement l'inculpé qui, en réalité, n'en mène pas large, car ses multiples récidives, ajoutées à son passé de déserteur, le menacent de relégation. La déposition de Jean Cocteau le sauve non seulement d'une peine à perpétuité, mais elle lance officiellement dans la carrière littéraire un auteur encore clandestin, dont l'oeuvre scandaleuse circule sous le manteau - les alexandrins du Condamné à mort comme les chapitres de Notre-Dame-des-Fleurs exaltant le crime, la trahison, l'homosexualité.

Un siècle après la naissance de Jean Genet, le 19 décembre 1910, on imagine mal à quel point sa survie littéraire, dans ces années-là, n'a tenu qu'à un fil judiciaire - jusqu'à la grâce présidentielle que Cocteau et Jean-Paul Sartre obtiennent pour lui, en août 1949, auprès de Vincent Auriol. Relire aujourd'hui ses romans, ses pièces de théâtre, ses essais (sur Giacometti ou Rembrandt), ses entretiens politiques recueillis dans L'Ennemi déclaré, c'est prendre la pleine mesure d'une vocation d'écrivain farouche, proclamée dès ses lettres de jeunesse à Ibis, alias Andrée Pragane. C'est saluer, aussi, la généreuse perspicacité de son aîné, l'autre Jean (Cocteau) : « La bombe Genet : pour moi, le grand événement de l'époque, l'exemple type de la pureté aveuglante et inadmissible. Son livre, Pompes funèbres, me révolte, me répugne et m'émerveille. L'étincellement d'un astre noir. » (Journal, 1942-1945.)

Afin de rompre le cycle infernal fugue-détention, celui qui ne possède pour tout diplôme qu'un certificat d'études primaires recourt aux sortilèges de la littérature. « Pour sortir de prison, je me suis appliqué à écrire avec la plus grande rigueur et le plus grand respect pour la langue : je n'allais pas maltraiter la langue de Nerval », expliquait Genet à Tahar Ben Jelloun, trente ans plus tard. De Notre-Dame-des-Fleurs à Querelle de Brest, du Miracle de la rose à Journal du voleur, les romans rédigés derrière les barreaux, enchaînés à l'univers de la geôle, dressent à leur tour une puissante forteresse, mais de vocables et d'images. « C'est ma façon à moi de posséder les gens que j'aime, précise Genet à propos d'un jeune voleur dont il fait l'un des héros du Miracle de la rose, je les fixe, je les mure vivants dans un palais de phrases ; on entendra crier les pierres. » Baroques, ces palais de phrases sonores ménagent de troublants trompe-l'oeil rhétoriques - « de faux romans écrits en fausse prose », diagnostique Jean-Paul Sartre, pour souligner la singularité langagière de ces voyages au bout de la nuit carcérale, la force onirique de ces saisons en enfer, parmi une pègre sublimée de souteneurs et de gigolos, de malfrats et d'indics.

Mais son succès dans les milieux existentialistes et sa rapide notoriété font peser sur l'ancien taulard un danger nouveau : se laisser récupérer, dépouiller de son identité de déclassé et de marginal. En 1952, la publication d'un pavé sartrien de six cents pages, Saint Genet, comédien et martyr, le laisse désemparé : « Dans mes livres, je me mets à nu, et en même temps je me travestis par des mots, par ma féerie. Par Sartre, j'étais mis à nu sans complaisance : il m'a fallu un certain temps pour m'en remettre. »


Le théâtre, seule forme littéraire à laquelle Genet se consacre désormais, l'aide à se reconstruire. Dès 1947, une première pièce, Les Bonnes, montée par Louis Jouvet, avait fait sensation : un huis clos assassin et pervers entre une patronne, Madame, et ses domestiques, deux soeurs, Claire et Solange. A partir de 1955, Jean Genet mène de front la composition de ses trois chefs-d'oeuvre dramatiques, qui seront joués sur toutes les grandes scènes d'Europe et d'Amérique : Le Balcon, Les Nègres et Les Paravents. Enclos dans des places fortes symboliques - le bordel, le tribunal, le cimetière -, chaque drame simule un théâtre dans le théâtre, mêle jusqu'au vertige illusions et faux-semblants : clients de prostituées qui jouent à être évêque, juge ou général ; Noirs qui se griment en Blancs pour juger d'autres Noirs ; insurgés contre la domination coloniale qui deviennent à leur tour oppresseurs. Mais le plus inquiétant gronde en coulisses : la Révolution, dont on ne perçoit sur le plateau que la rumeur menaçante.


C'est désormais vers les révolutions ou les révoltes qui secouent le monde que se tourne Genet. Comme pour oublier le drame privé survenu en 1964 : le suicide de son amant, Abdallah, un jeune Marocain acrobate dont le poète rêvait de faire un équilibriste. De cet échec reste une ode incantatoire, Le Funambule : « Il faut aimer le cirque et mépriser le monde. » Sans attaches ni domicile, Genet arpente tous azimuts le vaste cirque du monde : « Je suis du côté de ceux qui cherchent à posséder un territoire, mais je refuse d'en avoir un. » Aux Etats-Unis, au côté des Noirs engagés dans le combat des Black Panthers. Au Moyen-Orient, en avocat de la cause palestinienne. Représentante de l'OLP en Europe, Leïla Shahid, qui introduit Genet dans les camps de réfugiés de Sabra et de Chatila, quelques heures après les massacres perpétrés par les milices libanaises, se souvient : « Peut-être parce qu'il lui rappelait son adolescence à la colonie pénitentiaire de Mettray, le compagnonnage des combattants palestiniens, dans leurs camps d'entraînement, lui a redonné l'envie d'écrire. » De cette envie naît un roman somptueux : Un captif amoureux. Genet en corrigeait les épreuves dans un hôtel parisien lorsqu'il meurt, dans la nuit du 14 au 15 avril 1986, miné par un cancer de la gorge. « On n'est pas artiste sans qu'un grand malheur s'en soit mêlé. »

Le grand malheur de l'artiste Genet, c'est la tragédie de son origine - son abandon par sa mère, Camille, quelques mois après sa naissance. Les archives de l'Assistance publique ont révélé des informations poignantes sur la jeune employée de maison qui, seule, faute de moyens, se sépare du fils qu'elle ne peut élever. Le nom du père de Genet, jusqu'alors inconnu, est même apparu : Frédéric... Blanc ! - un comble pour son fils qui se revendiquait « peut-être un Noir qui a des couleurs blanches ou roses, mais un Noir ». Le fantôme de cette mère jamais vue hante les épisodes les plus inspirés du Captif amoureux. Quant à l'ultime phrase du roman - « cette dernière page est transparente » -, elle signifie peut-être que la littérature a passé l'éponge, cicatrisé la plaie originelle : « Il n'est peut-être à la beauté d'autre origine que la blessure, singulière pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi. »
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Gilles Macassar
Télérama n° 3181

A lire
L'Ennemi déclaré, textes et entretiens choisis 1970-1983, éd. Folio, 304 p., 6,60 EUR.
Lettres à Ibis, avec un cahier photo, éd. Gallimard, coll. L'Arbalète, 128 p., 17,50 EUR.
Jean Genet, menteur sublime, de Tahar Ben Jelloun, éd. Gallimard, 224 p., 15,90 EUR.
Saint Genet, comédien et martyr, réédité chez Gallimard, coll. Tel, 700 p., 11,50 EUR.
Le Funambule, éd. Gallimard, coll. L'Arbalète, 48 p., 12 EUR.
Jean Genet, Matricule 192.102, Chronique des années 1910-1945, par Albert Dichy et Pascal Fouché, éd. Gallimard, 464 p., 35 EUR.
La Sentence (inédit), suivi de J'étais, je n'étais pas, éd. Gallimard, 48 p., 17,50 EUR.
Querelle de Brest, éd. Gallimard, coll. L'Imaginaire, avec le DVD de Rainer Maria Fassbinder, 13,20 EUR.








Causeur revient sur la vie de Jean Genet, né voilà cent ans et décédé en 1986 : son enfance, son œuvre, son engagement politique et sa haine envers la France, excepté sa langue.

mille personnes, selon la police, cinquante mille selon les organisateurs, suivirent son cercueil, jusqu’au cimetière Montparnasse, où elle fut enterrée, le 19 avril, auprès de son compagnon, Jean-Paul Sartre. « La mort ne nous réunira pas », avait-elle annoncé : on ne sait si la suite a démenti sa prédiction…

Quoi qu’il en soit, cette cérémonie, très parisienne, ne fut pas seulement l’occasion d’une noble affliction germanopratine : un chagrin universel pleurait la sainte laïque. Jack Lang tenait le cordon, suivi de Lionel Jospin et de l’ensemble de la gauche dite morale. Ce n’était que justice : « La grande sartreuse » était un écrivain respectable et considéré. La dépouille de J.G, décédé à Paris, dans un hôtel plus que modeste, fut placée dans la cale d’un avion qui s’envola pour le Maroc. Il paraît que, sur le cercueil, une étiquette portait la mention « Travailleur émigré ». De son vivant, il avait dérobé à la France, tel un voleur raffiné, ce qu’elle a de plus cher, son outil le plus précieux, dont le maniement exige une dextérité supérieure : sa langue. Méprisant tout le reste, si peu citoyen, essentiellement clandestin, renégat définitif, il ne voulut pas « reposer en paix » dans sa terre natale. À Larache (El Araich), petite ville marocaine baignée par l’Atlantique, un âne tirait la charrette, sur laquelle reposait la bière où gisait Jean Genet. Quelques fidèles amis du défunt lui faisaient un maigre cortège. Jack Lang n’était pas présent. Il lui avait pourtant décerné le Grand prix national des lettres trois ans auparavant ; Genet, qui l’avait accepté, s’était fait représenter par un jeune homme à la cérémonie. Contrairement à ce que colportèrent les médisants, il ne s’était pas converti à l’Islam ; il repose donc dans l’ancien cimetière espagnol, chrétien : mais, sur sa tombe nulle croix.

Né en 1910, dans une clinique de la rue d’Assas, à Paris, de père inconnu, abandonné à l’Assistance publique par sa mère, accueilli dans le village morvandais d’Aligné par une famille de substitution aimante et attentive, il grandit et se conforme avec délectation au modèle social qu’on lui propose. Il travaille très bien à l’école, ne se montre ni insolent ni rebelle, et sert la messe avec zèle. Très tôt, il reconnaît en lui l’amour des garçons, mais s’il ne désire pas les filles, très vite, il se sent attiré par l’univers féminin. Il se tient un peu à l’écart, ne joue pas volontiers avec ses camarades, lit énormément. Enfin, il chaparde, il commet de menus larcins, fréquemment. À 13 ans, il obtient le certificat d’études, avec la mention bien, événement considérable dans tout le canton. Cependant, son statut « d’enfant de l’Assistance» lui interdit pratiquement l’accès à l’éducation supérieure ; il est promis à l’apprentissage. Or, il a horreur du travail manuel… Non, vraiment, il n’est pas fait pour la vie simple et réelle, mais pour autre chose, qu’il pressent, une sorte de grand destin sombre, soutenu par un étonnement perpétuel. Il ne veut plus, désormais, que libérer l’énigmatique figure du traître qu’il a identifiée en lui.

Il s’enfuit, déserte une première fois. Le jeune garçon de l’Assistance dort dans les fossés, dans les granges, cambriole les poulaillers : « Il allait par monts et par vaux, cherchant périls et aventures : il traversait d’antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes solitudes. » (Chateaubriand, Le génie du christianisme, 1802). Mais ce « petit Poucet rêveur » et audacieux est rattrapé par les gendarmes, placé dans une maison de correction à Mettray. Ensuite, sa vie n’est que fugues, vagabondage dans la vaste Europe, engagement dans l’armée, désertion, errance et emprisonnements successifs (voir la parfaite biographie d’Edmund White, Jean Genet, Gallimard, 1993). Il recherche la compagnie des voyous, des souteneurs, la faune interlope des ports et des métropoles. Il laisse s’épanouir en lui une superbe fleur du mal. Il connaît les servitudes d’un prostitué mâle, vole des livres et des pommes, découvre la promiscuité des prisons. Dans le même temps, il poursuit son apprentissage des grands textes de la littérature française : par la grâce de quel merveilleux entêtement, cet adolescent délicat et compliqué, ce faufilé des barrières à face de lune, curieusement viril et efféminé, s’enivra-t-il du lyrisme de Ronsard (qui l’éblouit), de Joachim du Bellay, de la sensualité de Louise Labé, la belle Cordière de Lyon ?

Baise m’encore, rebaise-moi et baise ; Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise

Louise Labé, (1524-1566), Sonnet XVIII

Il cherche sans se lasser le modèle, qu’il trouve aussi chez Mallarmé, chez les Parnassiens, chez les symbolistes :

D’une main accoudée, heureuse en ta mollesse, De l’haleine du soir tu fais ton éventail ;
La lune glisse au bord des feuilles et caresse
D’un féerique baiser ta bouche de corail.

Leconte-de-Lisle (1818-1894), Nurmahal, Poèmes barbares

Il n’ira pas plus loin : le « désordre » et l’abstraction que les modernes ont mis dans la belle harmonie poétique ne sont pas à son goût. Il aime la pourpre, l’or et l’encens, il veut la consonance sensuelle, l’écho musical. Il chante le mal nouveau dans une forme ancienne, sur un rythme savant et connu, comme pour le sacraliser, jusqu’au maniérisme, disent certains, jusqu’à la perfection répondent les autres : Au vrai, il désira posséder la langue des «maîtres», les convaincre, par une démonstration d’écriture, qu’il leur était supérieur dans leur domaine. Par ce moyen, il put enfin les défier, les agresser, les contraindre à entendre les horreurs admirables que peut proférer «leur langue» dans ses habits de parade, lorsqu’elle est gouvernée par un principe d’opposition brutale, voire de haine pure.

Il connaît la bourgeoisie française de son temps, il sait qu’elle jouit, alors, d’un haut niveau de culture, qu’elle est mue par une curiosité et une soif de nouveauté qui n’ont pas d’équivalents dans le monde. Il n’ignore pas qu’en se plaçant sous la protection du beau langage, il se gagnera le soutien des meilleurs ou des plus influents en son sein. Il ne saurait donc, à cet effet, user d’une langue inférieure. Au contraire, après s’être emparé du trésor, il en accroît la profusion :

Ò viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde ! Visite dans sa nuit ton condamné à mort. Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords, Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.

Jean Genet, Le condamné à mort, écrit en 1942

L’ivresse de déplaire
Voici qu’avec lui paraissent en pleine lumière le vertige de l’amour maudit, la beauté dangereuse des mauvais garçons au buste lisse, qu’on embrasse et qu’on mord jusqu’au sang et puis qui vous soumettent. C’est ainsi, en célébrant une impressionnante cérémonie du désir, entre l’ordure et la vénération, tel un vassal enamouré à la recherche de son seigneur félon, qu’il devint fameux dans ce pays qu’il abhorrait. Or, si l’on exclut une brève période, après la Seconde guerre, durant laquelle il sembla enivré de lui-même, de son succès, du soin dont l’entouraient son éditeur, Marc Barbezat d’abord, puis Gallimard, et quelques personnalités brillantes du Tout-Paris, il refusa la posture de l’écrivain. Il tourna le dos à ceux qui l’avaient aidé sous l’Occupation, et qu’il avait si souvent sollicités avec insistance (dont Jean Cocteau, Jean Sentein ou Maurice Toesca), quand il se trouvait dans une situation inconfortable ; par exemple, détenu au camp des Tourelles, à Paris, de sinistre mémoire. Voyou irritable, étrange dandy au sourire de marlou, menaçant parfois, assuré de son talent, voire de son génie, il se montra odieux, cajoleur, indifférent, amical… Alors qu’une place de choix lui était offerte sur la scène littéraire, il déserta, il trahit une fois de plus : ses livres parlaient pour lui, comme ils mentaient pour lui. S’il y eut jamais un serment auquel il demeura fidèle, ce fut de mêler le vrai et le faux, afin de bâtir sa propre légende, commencée dans le Journal du voleur (1949). Il ne dédaigna nullement le plaisir de séduire, mais il lui préféra de beaucoup l’ivresse de déplaire, de surprendre, de contrarier.

De Hitler au terrorisme palestinien : une cause impossible à défendre

   
Un écrivain s’engage tout entier dans ses textes. Genet paraît approuver cette responsabilité, et même lui donner le renfort du sentiment : « Créer n’est pas un jeu quelque peu frivole. Le créateur s’est engagé dans une aventure effrayante qui est d’assumer soi-même jusqu’au but les périls risqués par ses créatures. On ne peut supposer une création n’ayant l’amour à l’origine. » (Journal du voleur).
Il épouse la cause des Palestiniens contre Israël. Pour ce faire, il avance les arguments de l’analyse anticoloniale ; il développe, ainsi qu’il l’avait fait pendant la guerre d’Algérie, une rhétorique de guerre du faible au fort, qui fonde le recours à tous les moyens, hyper-violence et terrorisme compris. Mais, délaissant souvent la rigueur, il s’abandonne à l’aveu sentimental, presque exubérant : il avait prétendu que les Algériens seraient, au final, vainqueurs parce qu’ils étaient beaux, de même déclare-t-il : « Mais aimerais-je [les palestiniens] si l’injustice n’en faisait pas un peuple vagabond ? ». Il prend parti pour les Black Panthers contre l’Amérique blanche, pour la Rote Armee Fraction ou groupe Baader-Meinhof contre l’ordre économique prospère. Il n’aime particulièrement les opprimés, il choisit, parmi eux, ceux qui luttent et se tiennent debout, sautant ainsi d’une cause à une autre, mêlant la colère militante à la fraîcheur quasi enfantine.

Pour que son reflet parût plus effrayant encore, il feignit d’avouer quelque faiblesse pour Hitler et les nazis : « On me dit que l’officier allemand qui commanda le carnage d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu - beaucoup - pour la poésie. Il a bien mérité d’elle. Mes morts rarement osent exprimer ma cruauté. J’aime et respecte cet officier… » (Pompes Funèbres, 1948). Bref, sa cause est impossible à défendre. Il ne sollicite d’ailleurs aucun secours. Chacun, en puisant dans son œuvre, se fera sa propre opinion. Il demeure que Jean Genet a tenté, par le moyen de la littérature et par celui des entretiens, accordés ici et là, de révéler complètement la figure du réfractaire radical qu’il portait en lui, qu’il fit prospérer, qu’il étudia sous toutes les faces, comme s’il pressentait qu’elle recélait un sens caché. Il mit dans cette entreprise la précision d’un horloger, le ravissement d’un enfant cruel, la joie moqueuse d’un inquiétant passager. Mais sa haine absolue, totale, définitive c’est à la France qu’il la voua, et, quand il l’avouait, il y avait dans sa voix une jubilation renouvelée. C’est pourquoi la déroute de l’armée, en 1940, celle des généraux et de tout le personnel politique, fut l’un de ses plus grands bonheurs : « Le fait que l’armée française, ce qu’il y avait de plus prestigieux au monde il y a trente ans, ait capitulé devant les troupes d’un caporal autrichien, eh bien ça m’a ravi (…) je ne pouvais qu’adorer celui qui avait mis en œuvre l’humiliation de la France. » (Entretien avec Hubert Fichte).

L’enchanteur sulpicien
Jean Genet ou l'amour de la langue française
Riche de ses droits d’auteur considérables (« Le théâtre, ça rapporte », disait-il en riant), pauvre par son mode de vie, ne possédant qu’une simple valise, rassuré par la précarité de ceux qui l’accueillaient, il n’est pas si éloigné de la figure d’un franciscain, apparemment privé de Dieu, qui va sur les routes, pieds nus dans des sandales usées, sobre volontairement, ignorant les lois du monde : « La sainteté fait peur. Il n’y a pas d’accord visible entre la société et le saint » (entretien avec Madeleine Gobeil, 1964, in L’Ennemi déclaré). Il ne s’installa jamais durablement ; tantôt chez des amis, le plus souvent à l’hôtel, sous la tente avec les feddayins, de passage, sans domicile fixe, prenant soin de ne laisser aucune trace, exigeant de son éditeur qu’il le paie en liquide, vivant dans une sorte de clandestinité, arrivé de la veille au soir, reparti à l’aube du lendemain. II fut l’enchanteur crapuleux, le chantre du miracle obscène, celui qui fait venir des roses dans la pénombre des cachots imaginaires, où des brutes s’étreignent et s’entretuent. Il nous laisse ensorcelés, nous abandonne son mystère essentiel, le seul qui compte vraiment, celui de l’écriture, augmenté de cette interrogation lancée comme un dernier défi d’orgueilleux blessé : « Vous ai-je assez haï ? Vous aurai-je donné suffisamment de raison de me haïr à votre tour, et de ne m’oublier jamais ? ».
Il nous plaît, quant à nous, d’imaginer que la mort l’a réuni à Sartre et à Beauvoir, à Violette Leduc, ainsi qu’à ses amants les plus chers, et à sa mère, fantôme de pluie et de chagrin, qu’il a pu déposer sa tête ronde dans la tendre corbeille de ses bras, et qu’il a enfin tourné vers elle son humble regard sulpicien.








Spécial centenaire Jean Genet
Un texte de Jean Genet paru dans l'Humanité, en 1977

Cathédrale de Chartres, vue cavalière

Durant tout l’été 1977, « l’Humanité » invite cent écrivains à « Lire le pays ». Pari fou, pari tenu d’une série qui ira de Roland Barthes à Claude Simon, d’André Benedetto à Vercors, d’Edmonde Charles-Roux à Françoise Sagan... Jean Genet en posera la première pierre. À 33 ans de distance, le lecteur sera surpris de l’acuité du point de vue, dont maints aspects résonnent avec les lignes de force de l’époque. Cathédrale ou création littéraire, le défi singulier au temps est la marque de toute oeuvre d’art. Alors, bonne lecture

Deux pôles : Chartres et Nara, pôles d’un axe autour duquel tourne la Terre. Nous tombons sur Chartres presque à l’aveuglette. Chartres la Beauceronne. Les deux sanctuaires sont immédiatement évoqués afin d’ouvrir plus loin une phrase sur le «droit à la différence ».

Il reste peu de choses dans nos souvenirs, ni dans les livres spécialisés, et rien du tout sur la plaine de Beauce de ses habitants de l’an mil ni de leurs habitants. Reste Notre-Dame de Chartres. Vertigineuse. Au Japon demeurent les sanctuaires de Nara. Pour ce qui va suivre, Chartres n’a pas été choisie avec beaucoup d’efforts. Nara non plus. Je les avais, pour ainsi dire, sous la main, mais à chaque endroit de la planète un axe la traversant abouti : deux pôles d’égale valeur.

Les constructeurs de cathédrales étaient des étrangers venus des chantiers de Burgos, de Cologne, de Bruges : maîtres d’ oeuvre, imagiers, tailleurs de pierre, fondeurs du verre des vitraux, alchimistes des émaux ...

- Nous allons tout à l’heure nous planter devant «l’Arbre de Jessé» ces étrangers considérables auront donc construit une église qui sera française. Les musulmans y furent peut-être pour une part, petite ou grande, Tolède n’étant qu’à quelques semaines de galop.

Les mains travaillaient beaucoup, et les esprits. On n’a pas le souvenir d’affiches, vers 1160, revalorisant le travail manuel. C’est peut -être que le tailleur de pierre - prenons cet exemple - façonnant d’abord grossièrement les pierres, essayait de copier un peu l’imagier et sa joie était grande quand il avait réussi la première feuille de lierre qui, avec d’autres, formeront le bandeau courant autour de la nef d’Amiens. Cessant d’être carrier il est sculpteur. Il n’est donc pas inconcevable qu’un stoléru lui enseigne que le travail manuel est une servitude dont il peut s’arracher par une recherche intellectuelle. C’est comme ça qu’il invente peu à peu ces différents modes de levage qui, diminuant sa peine le mènent vers les affiches revalorisant le travail harassant qu’il avait eu la faiblesse de délaisser...

La nef de Chartres est aujourd’hui française et joyau national : pis, culturel. Mais le chapitre qui en décida la venue au monde était composé, comme le chantier, d’hommes de partout.

Des vagabonds probablement, plus ou moins bien organisés, plutôt en bandes hétérogènes qu’en ateliers, ont construit ce qui reste, et ce qui reste de plus beau en France et surtout là et que la France officielle se vante de posséder.

Ces hommes de partout ne formaient sans doute pas le noyau de la population chartraine ni ne se mêlèrent au noyau déjà existant. Ils iront travailler et mourir n’importe où.

Une nation n’est pas une patrie. Il est peu probable que la région offre une patrie constituée tout naturellement d’hommes et de femmes qui, ayant les mêmes mesures seraient plus égaux entre eux et se connaîtraient mieux. Que la France des régions soit un oeuf de Pâques en chocolat plein de petits oeufs en chocolat, chaque oeuf ne sera pas une patrie.

Reprenons le mot démodé d’affinité. Les hommes ayant les mêmes affinités ne sont pas dans un même oeuf en chocolat. Les amoureux de Chartres et de Nara sont autant au Maroc, en Afrique du Sud, en Allemagne, en Grèce, au Japon, en Hollande, si l’on veut dans toutes les nations du monde, qu’en France ou qu’en Beauce. « L’Arbre de Jessé», c’est le thème de la verrière centrale du portail royal. Plutôt que l’Italienne Mona Lisa, le ministre Malraux aurait pu envoyer au Japon pour une exposition « L’Arbre de Jessé », la soudaine lévitation des oeuvres d’art contemporaines et antiques mises sur orbite autour du globe l’aurait permis.

Si l’extrême mobilité est un signe de modernité, pourquoi n’avoir pas expédié par air et tout entière, la cathédrale de Chartres passer près d’un an à Tokyo? Et pas sa copie grandeur nature en polyester, puisqu’il y a dans le ciel tant d’oeuvres d’art qui, prenant l’avion, volent d’un pays à l’autre –Toutankammon, Matisse, Van Gogh, l’art étrusque, Pierre Boulez, l’Apocalypse d’Angers, font plusieurs fois par an le tour du monde.

À qui appartient « L’Arbre de Jessé»? Pas de doute aux Beaucerons qui l’ont trouvé là au pied du berceau, et qui ne l’ont jamais vu.

Comme les Turcs possèdent la Vénus de Milo.

La cathédrale de Chartres est-elle française, beauceronne ou turque?

La région devrait-elle apporter une petite patrie dans la grande et permettre à chaque Français d’en avoir deux – car il reste seul au monde à ne pouvoir dire cette ânerie grandiose : « Tout homme a deux patries, la sienne et la France.»

Pas plus la civilisation pharaonique, malgré les récents ravaudages de Ramsès II, malgré la présentation bouffonne des armes aux deux caisses de bois de caisse contenant sa momie coupée en deux, ne pourra se retrouver dans l’Égypte de Sadate et pas plus les anciennes provinces dans les nouvelles régions.

Afin que ces régions nous émeuvent, afin qu’elles tremblent ou qu’elles nous sourient, il faudra en appeler aux provinces mortes.

Si chaque homme a une valeur égale à chaque autre, tout coin de terre, même le plus désertique, en vaut un autre – d’où, qu’on me pardonne, mon détachement total à l’égard d’une région particulière mais d’où mon émotion quelquefois en face de ce qui est abandonné.Afin de m’intéresser, mieux vaudrait être rebus.

Sans qu’il construise une cathédrale, tout nomade – le Sahraoui par exemple – aime les coins de caillasse où il a dressé sa tente et qu’il va laisser. Lever le camp, comme foutre le camp, c’est un espoir et un léger déchirement mêlés.

La patrie n’est pas une nation. Au mieux, elle peut être une nation menacée, une nation qui a mal, une nation blessée ou troublée.

La France fut certainement une patrie pour beaucoup pendant les premières semaines de l’exode. Pendant les cinq ans qui suivirent, elle le fut pour beaucoup moins de Français.

Si le danger disparaît ou si seulement s’effondre sa théâtralité, la nation redevient la pièce d’un rouage administratif plus fin.

On peut toutefois se demander si la multiplicité des médias ne serait pas plus efficace pour le fonctionnement rapide, vrai et sans heurts d’une société de plus en plus complexe. Chaque région fait déjà des siennes. Ainsi les méridionales qui, tous les matins, astiquent et font reluire leur soleil. À tout étranger qui parle pointu, elles expliquent comment elles ont forgé, ciselé, briqué, travaillé le soleil, et comment vivaient avant elles, dans la nuit et le brouillard, des populations grelottantes qui moururent de froid et de tuberculose.

– « Mais notre chaud soleil guérit tout. .. »

Je répète, sans savoir pourquoi, que la patrie ne se connaît patrie que dans les malheurs venus d’ailleurs. Évidemment chacun de nous est tenté d’aller porter la misère ailleurs. Vertus du sol. Bonheur d’être chez soi, sur son sol.

Convoitise du sous-sol : appropriation des sols pour l’exploitation des sous-sols par l’étranger cupide.

La patrie est à la surface pelliculaire du sol – grâce à ses fondations profondes, à ses cryptes superposées, la cathédrale de Chartres ne risque pas de quitter la plaine aux blés.

Quand ils égrènent, devant leur table de travail, les beaux noms des villages de France, les poètes doivent avoir un rictus sardonique. Ce pays millénaire sent le bûcher : Albi, Montségur, Rouen, Nantes, Paris ... Le pourri: les pendus de Bretagne, les noyés de Nantes - encore! – les assiégés de La Rochelle ... tiens?

Où et comment se firent l’union et l’unité de la France, en quels lieux? N’oublions pas les petits Bretons, Basques, Corses, Alsaciens, Picards, Normands, qui se découvrirent français à Alger, Tananarive, Hanoi, Tombouctou, Conakry ...

Nos zouaves et nos fusiliers-marins étaient là-bas.

Ils sont revenus dans la métropole afin d’être plus égaux entre eux, d’avoir les mêmes mesures, l’oeil dans l’oeil de l’autre au même niveau. Mesures d’hommes libres, évidemment.

La France royale s’est faite par le fer, par le feu, dans les brûlures en France – exception mais de taille en effet les Croisades. La France bourgeoise s’est faite, par le fer, par le feu, dans les brûlures et dans l’Outre-mer.

Avant-hier le monde. Aujourd’hui la région. Demain l’Europe.

Il semble que nous percevions la respiration d’un être qu’on croyait moins vivant : la sphère idéale se gonfle, tend et se tend vers un gouvernement unique. Elle aspire. Et tout se rétracte, se fragmente, se craquelle en minuscules patries. Elle expire. Pendant des années nous avons pressenti que tous les hommes étaient semblables. Nous feignons de croire aujourd’hui au « droit à la différence» pour les peuples du «là-bas ».

Hier, sous des différences crevant l’oeil, nous avons découvert le semblable presque insaisissable, aujourd’hui par décret administratif, nous dissolvons le semblable afin que soit surtout évidente la différence.

Au nom de ce «droit à la différence» protégeons la spiritualité de l’Inde. La crève de Calcutta n’est rien à côté d’elle. Et protégeons l’innocence de l’Afrique. Qu’au moins notre spiritualité d’hommes gras se retrouve dans les mouroirs de Dacca et notre innocence dans les barbelés de Djibouti. De loin admirons la transparence de ceux qui se désincarnent pour nous.

Et Chartres là-dedans ? Et « l’Arbre de Jessé» ? Et Nara au Japon ? Et les envois culturels, missiles de luxe à l’impact frileux : vraiment c’est peu de chose quand nous savons que, malgré « ça », un Arabe à Paris n’aura vraiment la paix que dans son douar misérable, sa véritable patrie.

Que chaque nation ait son génie propre oui, et alors? Chaque pays, en effet, a «son droit à la différence », et alors?

Et chaque région le sien.

Tous les embrigadés provinciaux, de Charles X à Poincaré, après avoir participé à la domination brutale sur une grande partie du monde, après avoir étendu autour de la terre l’écharpe rouge de l’Empire français, leurs fils et leurs petits-fils ont connu le reflux. Il appartient peut-être à la gauche française d’entreprendre le contraire des républiques bourgeoises.

Ne reprochons rien aux hommes d’hier. Que ceux d’aujourd’hui les continuent autrement. La grande fidélité, c’est souvent de faire le contraire de ceux à qui l’on voue une fidélité. Peut-être faut-il attendre de la gauche autre chose qu’un arrangement bien tempéré du territoire français, attendre d’elle qu’elle découvre, qu’elle mette à nu ceci : que le semblable et la différence sont deux mots pour indiquer un seul mode du réel.

Il ne faut pas permettre que le « droit à la différence» laisse crever de faim un milliard d’hommes. Avec ou sans régions nouvelles, les Français peuvent vivre, les Palestiniens, les Bengalis, les Sahraouis pas encore. Le pitto- -resque du monde – du Tiers-Monde survivant dans un Haut-Moyen Âge – camoufle le semblable et jusqu’à l’identique. Les soldats cubains aidant l’Angola, ce fut une assez belle manifestation de la gauche dans le monde.

Si la notion de modernité a un sens, elle le doit aussi à la mobilité de l’époque. Pourtant on dirait que la nostalgie est une composante de l’homme, et qu’il est prudent d’avoir sa maison de campagne, sa campagne, son terroir, un territoire, si exigu soit-il. Peut-être? Car nous désirons partir afin de revenir? Ou seulement savoir qu’il existe un lieu intangible?

Je reprends : un chapitre plus ou moins saxon et plus ou moins imprégné de latinité et de mythes évangéliques, baignant dans le paganisme où les Fées et la Vierge se confondent, le Chapitre de Chartres commandant à des troupes de carriers, vagabonds mais doués, utilise génialement la croisée d’ogive, puis la voûte d’ogive, au milieu d’un peuple frustre et de putains pieuses dont l’argent des passes sert à payer les vitraux, à ses antipodes les planteurs de rizières autour de Nara, les deux peuples avaient de semblable le sourire, l’éclat de rire, les larmes, la fatigue, ils auront aussi le droit à la différence.

Ce texte ainsi que l’ensemble de ceux la série « Lire le pays » ont été republiés en mars 2004 en recueil aux éditions du Passeur.

Jean Genet








Jean Genet en récidive

Il fut l’un des plus grands (et scandaleux) écrivains français du XXe siècle. Son centenaire suscite une pléthore d’hommages .

Il faut penser à la pauvre tombe de Jean Genet au moment de rappeler sa pauvre naissance, le 19 décembre 1910. Une humble pierre blanche sous le ciel marocain et face à la mer : telle est la sépulture d’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, mort en 1986 comme un vieil errant anonyme dans un couloir de ces hôtels sans étoiles où il ne faisait que passer.

Or ce vagabond fut aussi un génial romancier-poète traduit dans le monde entier, un auteur de théâtre non moins célébré, une véritable « icône » de la contre-culture des années 60-80 qui défendit des causes aussi « indéfendables » que celles des Palestiniens, des Black Panthers, ou des terroristes de la bande à Baader. Paria de naissance, il appliqua cependant, à sa conduite publique, une « logique » incompréhensible en termes strictement idéologique ou politiques. Le vrai Genet est ailleurs que dans la défense de telle ou telle cause : son fil rouge, son « âme » relève du sacré plus que du social, ce qui l’anime ressortit à une soif de pureté et d’absolu qui dépasse les engagements contingents.

Genet.jpgMoins « martyr » que ne l’a suggéré Sartre, mais certainement « comédien » plus souvent qu’à son tour, Jean Genet mérite une approche sérieuse, mais lucide aussi, dont la meilleure à ce jour reste la biographie monumentale du romancier américain Edmund White.

Quant à l’œuvre, assurément fascinante et paradoxale, elle a fait l’objet d’innombrables études, à commencer par le Saint Genet comédien et martyr de Sartre récemment réédité, entre autres essais, colloques et dossiers, et la célébration du centenaire confine à la pléthore. Puisse-t-on se défendre, cependant, de sanctifier un homme qui ne le demandait sûrement pas, ni de porter aux nues une œuvre, aussi éclatante et variée qu’elle fût, sans en lire vraiment les livres qui la composent.

Pour qui n’aurait rien lu de Jean Genet, rappelons que cinq romans-récits ( Journal du voleur, Miracle de la rose, Notre Dames-des-Fleurs, Pompes funèbres et Querelle de Brest), tous écrits en prison entre 1942 et 1946 par cet autodidacte-voyou, constituent la première œuvre majeure de Genet. Celui-ci, au fil de récits très poétiques jouant sur un mixte d’autobiographie sublimée et de légende dorée canaille peuplée de mauvais garçons, se livre à une sorte de vaste remémoration érotique dans une langue mêlant sordide et sublime. Le culte de l’abjection, un peu comme chez Sade, s’oppose au culte des vertus chrétiennes, avec l0exaltation du vol, de la trahison et de l’homosexualité. Les premières éditions seront d’ailleurs expurgées des passages les plus « hard », dûment rétablis aujourd’hui.

Cette mystique invertie et solipsiste – à l’usage du seul Genet – signale à la fois la vengeance d’un être humilié avec la bénédiction des belles âmes, et la recherche d’un absolu esthétique. Abandonné par sa mère à sept mois, bouclé pendant des années dans un bagne d’enfants, exclu de la norme par sa double nature d’homosexuel et de poète, Genet exorcisa une première fois sa souffrance et son ressentiment dans ce prodigieux jaillissement créateur initial, auquel succéda une période de désespoir et de stérilité. « J’avais écrit en prison. Une fois libre, j’étais perdu ». Et comme pour y ajouter, la monumentale étude de Sartre, où le philosophe accommodait Genet à la sauce de l’existentialisme, du freudisme et du marxisme, faisait l’impasse sur la complexité dostoïevskienne du monde de Genet, trop intelligemment décortiqué et démystifié.

Or un Genet plus profond et confus, et surtout approché dans ses métamorphoses successives, restait à raconter, comme s’y est employé Edmond White dans la reconstitution de cette vie marginale et souvent fuyante, de la Grande Guerre à l’Occupation, puis de la guerre d’Algérie à Mai 68, à quoi l’écrivain participa non sans scepticisme.

Naissance d’un écrivain

Evitant la psychologie à bon marché, Edmund White s’étend en revanche sur l’environnement social dans lequel Genet a passé ses jeunes années. On y découvre que sa mère nourricière, dans le Morvan, le choya passablement, mais que le statut des « culs de Paris » et autres « metteux de feux », enfants abandonnés mal vus a priori, relevait quasiment de la damnation. Les pages consacrées à la colonie agricole de Mettray, combinant le dressage des adolescents et leur exploitation lucrative en dépit du déclin de cette institution « phare », sont d’autant plus frappantes que Genet, dans Miracle de la rose, tend à magnifier cette « maison de supplices » fermée en 1939. « Paradoxalement, dans l’enfer j’ai été heureux », écrira-t-il ainsi.

De nombreuses autres zones obscures de la vie de Genet s’éclairent, notamment liées à une période de six ans à l’armée où le caporal Genet fit probablement tirer sur des civils, aux voyages innombrables en Europe, à la dèche et aux expédients, et l’on en sait plus désormais sur l’immense travail personnel accompli par le semi-analphabète de 20 ans (ses lettres de l’époque sont poignantes de maladresse mais aussi de géniale fraîcheur) pour acquérir un grand savoir littéraire et philosophique et la maîtrise d’une langue sans pareille.

Un personnage à facettes

Genet6.jpgSelon les témoignages, Jean Genet pouvait se montrer aussi charmant qu’odieux. Dans ses Lettres à Ibis, une jeune amie idéaliste à qui il se confie entre 1933 et 1934, il donne l’image d’un garçon très sensible et assoiffé de tendresse qui a les « larmes aux yeux de n’être pas Valéry » et s’excuse pour ses « anomalies sentimentales ».

Délinquant plutôt minable (même s’il fut menacé de la relégation à vie, ce ne fut que pour des vols de bricoles et de livres…), il ne s’affranchi jamais pour autant de son état de voyou. Ainsi déroba-t-il un dessin de Matisse à Giacometti, dont il disait pourtant que c’était le seul homme qu’il avait jamais admiré – et le sculpteur laisse d’ailleurs de lui un portrait mythique. Mais le brigand était capable, autant que de vilenies, des attentions les plus délicates, et la plupart de ses amis, qu’il trompa ou « jeta » les uns après les autres, lui vouent une tendresse aussi paradoxale que tout son personnage. C’est que, finalement, l’intransigeance furieuse, la folle susceptibilité, les coups de gueule légendaires de cet homme blessé, à la fois conscient de son génie et doutant de tout, trahissaient la fragilité fondamentale d’un enfant blessé à vie et resté vulnérable, sensible enfin à la détresse des plus mal lotis que lui.

Cohabitant avec l’homme de théâtre extraordinairement doué et avec le moraliste contestataire de haut vol, proche à ce double égard de l’artiste-polémiste Pasolini, il y avait enfin en Jean Genet une espèce d’exilé « à perpète ». De là sa défense des humiliés et des offensés, et plus précisément des Palestiniens qui, disait-il, cesseraient de l’intéresser au jour où ils disposeraient d’une terre à eux. Cela étant, même devenu mondialement connu et souvent « récupéré » à son corps défendant, Jean Genet a fui jusqu’au bout toute forme d’acclimatation et continua de mener sa vie de vagabond errant d’un hôtel sans étoiles à l’autre, distribuant ses biens à ses amants et amis, pauvre parmi les pauvres et reposant désormais sous la plus humble pierre blanche du bout du monde, face au ciel et à la mer.



















































 
 
 
                                                


17/01/2011
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