Alain YVER

Alain YVER

JEAN PAUL CLÉBERT

Jean-Paul Clébert




//bibliobs.nouvelobs.com/20091031/15537/pourquoi-il-faut-lire-paris-insolite

//robertgiraud.blog.lemonde.fr/category/jean-paul-clebert/

//blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/index.php/2009/09/11/139273-le-paris-insolite-de-jean-paul-clebert

//www.paperblog.fr/2478736/sur-jean-paul-clebert-et-paris-insolite/



Biographie
Jean-Paul Clébert (né en 1926 à Paris) est un écrivain français.

Après avoir suivi ses études dans une institution religieuse, il rejoint la Résistance française en 1943, il a 16 ans[1]. Après la libération, il passe six mois en Asie puis revient en France. Il mène alors une vie clandestine dans l´univers des clochards[1], ce qui lui inspire son premier essai « Paris insolite » qu'il dédicace à ses compagnons de dérive Robert Giraud et Robert Doisneau.

Il passe encore quelques années dans la capitale où il fréquente les derniers surréalistes et le premier groupe des situationnistes (lire à ce propos Les bouteilles se couchent de Patrick Straram, éditions Allia, 2006) qui aimaient se retrouver dans certains cafés de Saint-Germain-des-Prés) avant de se retirer en 1956 dans le Luberon. Il s´intéresse alors à l´histoire du Sud de la France et de la Provence[1] (il obtient en 1988 le prix littéraire de Provence pour l'ensemble de son œuvre sur cette région).







Le copain de Doisneau
Poète, chroniqueur de la rue, écrivain, Bob Giraud (1921-1997) était un spécialiste de l'argot, des bistrots et des clodos. C'est Bob qui a fait découvrir à Doisneau le Paris des bas-fonds. Et c'est ici qu'au jour le jour, lecteur, je remonterai le temps et te raconterai la fabuleuse aventure de l'ami Bob Giraud et du Paris de son époque, celui de René Fallet, Vidalie, Blondin, André Vers, Jean-Paul Clébert, Jacques Yonnet...

Du Paris insolite au Vin des rues, rencontre avec Jean-Paul Clébert

En 1952 paraissait Paris insolite chez Denoël. Un livre qui allait connaître un très grand succès et qui sera par la suite réédité en format de poche. Paris insolite est le premier livre de Jean-Paul Clébert. Né en 1926, ce dernier a été le compagnon des dérives nocturnes et vineuses de Bob Giraud de qui il est le cadet de cinq ans. Dans son Histoires de la nuit parisienne, au chapitre consacré aux Halles, parlant des clochards Louis Chevalier évoque fugacement Paris insolite. Ce le qui séduit c’est la manière dont Clébert - mais sûrement aussi Bob Giraud ici présent en filigrane - décrit les clochards. Ils sont les frères nocturnes des auteurs de Paris insolite et du Vin des rues, eux-mêmes les derniers chroniqueurs d’un Paris voué à la destruction.

 Il faut rendre hommage à Robert Kanters, alors directeur littéraire aux éditions Denoël tombées en 1951 dans le giron de Gallimard et dont on connaît l’attrait pour les choses mystérieuses, d’avoir relevé la maison avec ces poètes du fantastique social (chers à Mac Orlan ) que sont Clébert, Giraud ou Yonnet , aujourd’hui des classiques.

Pierre Mac Orlan peint par Henri Landier qui fut aussi l’ami de Bob Giraud (en cliquant sur la photo on arrive sur le site d’H.Landier)

Il ne faut pas non plus négliger l’influence du « grand frère » Cendrars qui aida ces jeunes auteurs en les publiant chez Denoël. La publication de Paris insolite fit des remous dans l’entourage de Giraud qui considéra qu’à force de jeter ses histoires en pâture à tous les vents du zinc ce qui devrait un jour arriver arrivera, à savoir qu’on les lui volerait comme au coin d’un bois. Clébert était directement visé.

D’une part il suffit de lire Paris Insolite et le Vin des rues pour constater, pour notre plus grand bonheur, que ces deux bouquins sont bien jumeaux, c’est-à-dire aussi ressemblants que distincts. Point barre. D’autre part, cette citation démontre assez en quelle estime Clébert tenait Giraud. Elle est extraite de Paris insolite : « Quittant les bords de Seine à la tombée de la nuit, au moment où le froid entreprend de modifier les paysages connus, je m’acheminai rue Visconti, cet étroit canal lui aussi appelé à disparaître pour le percement d’une voie de grande circulation nord-sud, et grimpai chez le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche »… Clébert reconnaît clairement ce qu’il doit à Giraud et ne s’en est jamais caché. Dont acte.



Et maintenant, la parole est à Monsieur Jean-Paul Clébert, interviewé en mai 2006.

Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Bob Giraud ?
Je ne me souviens pas précisément quand j’ai rencontré Giraud. Vous savez, c’était d’abord des rencontres de bistrot et puis on devenait copains. J’ai dû le rencontrer dans des bistrots, à Saint-Germain-des-Prés, avant 1950. C’était le Saint-Germain des Près de la rue de Seine, de chez Fraysse, pas celui du Flore et des Deux Magots. Il y avait aussi Romi, l’antiquaire, un vieil ami. C’est lui qui m’a appris à travailler en faisant des fiches. A l’époque, ça ne me préoccupait pas, mais comme je commençais des recherches pour mes livres, il m’avait appris la méthode. C’était un personnage très chaleureux et extraordinaire qui avait écrit une Histoire du suicide et un énorme bouquin sur les bordels. Giraud le fréquentait aussi et chez Fraysse il y avait un autre journaliste d’origine lyonnaise, Pierre Mérindol . On formait une espèce de bande, il y avait aussi Doisneau avec nous, et l’on écumait les cafés du quartier et surtout des Halles, à l’époque c’était au centre de Paris. On partageait le même goût pour les personnages pittoresques. On faisait aussi la Mouffetard, on faisait beaucoup de ballades ensemble, surtout la nuit. Quand je l’ai connu, Giraud habitait rue Visconti. Sa femme, Paulette, tenait une boîte de bouquiniste. Il y avait aussi Michel Ragon et René Fallet . On se connaissait. On avait nos quartiers. René Fallet c’était plutôt la Place d’Italie ou du côté de chez Brassens quand il habitait dans le 14ème.

Paris insolite est dédié à Robert Doisneau, « photographe, œil magique fixateur du réel pour qui, aussi, la vie dépasse la fiction » et à Robert Giraud, « voyeur, explorateur, contemplateur, descripteurs des bas-fonds citadins et grand écouteur des cloches de Paris ». A l’intérieur du livre deux passages, dont un assez conséquent, sont consacrés à Giraud. Vous le connaissiez donc très bien…
Ah oui. Et puis on s’est éloigné, après. Parce qu’il y a eu un malentendu entre nous dans la mesure où lui il devait toujours écrire un bouquin sur Paris. Il entassait des notes et des manuscrits, mais je l’ai battu de vitesse, sans méchanceté. J’ai rédigé mon Paris insolite qui a été publié et qui a eu un petit succès et Bob était furieux que je lui sois passé sous le nez en quelque sorte. Alors c’est vraiment un malentendu parce que je n’ai pas fait ça pour lui couper l’herbe sous le pieds, mais c’était mon besoin d’écrire. Il était assez fainéant. Je l’engueulais souvent. Je lui disais « écoute travaille, écrit, écrit » et il attendait toujours et moi je n’ai pas pu attendre et j’ai livré mon truc alors il était fâché. On avait une réelle amitié et une entière connivence. On travaillait sur les mêmes sujets. On avait souvent les mêmes sources. Il disait toujours qu’il allait écrire des choses là-dessus. C’est sa femme qui le poussait. Il me faisait penser à François Caradec que j’ai aussi bien connu à cette époque et qui préparait alors une biographie d’Alphonse Allais. Il n’arrivait pas à la finir parce qu’il lui manquait le numéro de la chambre d’Allais à l’hôtel Terminus ! Il a fini par publier son livre (sans trouver le numéro de la chambre). Bob était un peu comme ça.

Le Vin des rues est un peu le frère jumeau de Paris insolite ?
On n’avait pas du tout le même état d’esprit. Lui avait un côté très paysan. Il gardait ce côté un peu bougnat que je n’avais pas. Je m’intéressais à autre chose qu’aux personnages pittoresques des bistros et lui était complètement enfermé là-dedans.

Vous alliez ensemble voir les clochards. Vous connaissiez les mêmes, apparemment.
Oui, bien sûr, c’était place Maubert, rue de Bièvre, etc., on les connaissait tous. Et puis on traînait des nuits entières, soit ensemble, soit de notre côté . Ce qu’on appelle maintenant les brèves de bistros, c’était la poésie des rues, comme il le dit lui-même très bien d’ailleurs. C’était les mots qui voletaient au comptoir, c’était extraordinaire. Mais alors lui c’était un vrai pilier de bar. Il y a plusieurs photos de lui par Doisneau qui le représente dans la même position : un coude sur le comptoir, son beaujolais à la main, sa cigarette au bec et une jambe croisée. C’est exactement une figure du tarot, le pendu, je crois. Et ça m’a toujours frappé. Il pouvait rester là trois heures, quatre heures sur un pieds, comme un héron.

Paris Insolite a paru en 1952 chez Denoël, trois ans avant Le Vin des rues. Qui était votre éditeur chez Denoël à l’époque ?
Blaise Cendrars. C’est lui qui a lu le premier le manuscrit et qui m’a fait entrer chez Denoël. Et c’est Philippe Rossignol qui dirigeait Denoël. Il était chez Gallimard et délégué chez Denoël qui était une filiale de Gallimard.

Ce qui explique que plus tard Cendrars ait proposé à Giraud de signer chez Denoël ?
Certainement, oui. Je voyais Cendrars assez souvent. Il m’invitait chez lui avec Raymone, sa femme qui était comédienne. Il habitait Bd Arago, rue Jean Dolent. J’ai fait un film pour la télé sur lui, il y a peut-être trente ans. C’était très intéressant. On avait pris Robert Dalban qui avait un peu la gueule de Cendrars et on avait tourné dans l’Estaque, dans Paris, dans des tas d’endroits, c’était formidable.

Paris insolite a été un gros succès de librairie qui a été très lu, notamment, par les futurs situationnistes.
Oui, c’est vrai. Je les fréquentais. Ils avaient des ateliers aux Gobelins, à l’époque un quartier populaire plein de pittoresque. Et beaucoup d’anciennes tanneries étaient transformées en ateliers de peintres et ça ne coûtait pas très cher. C’était des cours intérieures avec des pavés, des arbres et là effectivement avec Giraud on y allait. Au bord de la Bièvre, à la Butte aux cailles. Ce que je reprochais à Giraud c’est qu’il n’était pas très intellectuel et qu’il ne se préoccupait pas des œuvres. Lui, ce qui l’intéressait, c’était la marginalité ou le pittoresque de la rue. Mais il lisait quand même beaucoup de poésie et il m’a fait découvrir des tas de poètes et puis c’était nos débuts, on fréquentait Mouloudji, Boris Vian , d’autres poètes comme ça qu’eux aussi on rencontrait dans les cafés.

Comment expliquez-vous le succès de Paris insolite ?

C’est arrivé au bon moment. C’était les dernières images d’un Paris d’avant-guerre, comme c’était après la Libération, qui allait être complètement reconstruit, refait. Mais il restait encore des bistros sans eau, des guinguettes à Ménilmontant, c’était encore presque campagnard dans certains coins. Je savais bien que tout ça allait disparaître et j’avais le souci de noter. Ça s’est bien vendu parce que ça n’était pas du tout connu pour beaucoup de gens, même pour des parisiens. Ils découvraient des endroits où ils n’étaient jamais allés, les Buttes Chaumont ou les Halles où j’ai beaucoup travaillé, je chargeais des cageots. Dans ces cas-là on est tout à fait à même de voir et Giraud faisait pareil.

Qu’est devenu votre projet commun, à Bob et à vous, d’un dictionnaire de la pègre ?

C’était un projet sur l’argot. Il n’a pas abouti. Giraud et moi, on avait une qualité commune : nous étions très paresseux ! La pègre c’est un très beau sujet. Nous vivions les dernières années d’un certain argot parisien qui a complètement disparu. L’argot commençait à ne plus être réservé au Milieu ni aux métiers, mais ça aurait été utile de le faire.

Qu’est-ce qui vous attiraient, vous et Bob, dans la fréquentation de ces lieux et des ces personnages ?
La vie clandestine que Bob et moi avons pu connaître pendant la guerre a été pour nous une école qui nous a permis par la suite de découvrir des choses extraordinaires, insoupçonnées, à l’intérieur même de Paris. L’occupation a eu un impact important sur certains écrivains.



Commentaires
    
Un immensurable merci pour ce billet sur Jean-Paul Clébert dont je relis à rythme régulier le “Paris insolite”. Il est utile comme Louis Chevalier (très estimé également des Situationnistes), comme Clément Lépidis. Au fait, Clément Lépidis, Jean-Paul Clébert, Bob Giraud, ces trois se sont-ils jamais rencontrés ?
Et merci pour l’entretien d’un très grand intérêt.
Il y a, de Jean-Paul Clébert, ces ouvrages que je recommande : “Les Hauts lieux de la littérature à Paris”, “en France”, “en Europe”. Chez Bordas.
     

   





Par Olivier Bailly, écrivain
Pourquoi il faut lire «Paris insolite»


Alors qu'on ressuscite le formidable «Paris insolite» de Jean-Paul Clébert, l'écrivain Olivier Bailly a interviewé cet ancien vagabond qui faillit décrocher le Goncourt en 1952  « Les clochards n'étaient pas des exclus comme aujourd'hui »]. L'auteur de « Monsieur Bob » rappelle ici ce qui fit, et continue à faire, le succès du « roman aléatoire » de cet ami de Robert Doisneau et Robert Giraud

Paru en 1952 chez Denoël, « Paris insolite », « roman aléatoire » comme l'ont surnommé les surréalistes, recense les observations de Jean-Paul Clébert, vagabond dérivant dans le Paris de l’immédiat après guerre, a obtenu un succès immédiat. Après avoir été plusieurs fois réédité ce livre est tombé dans un relatif oubli, avant que les jeunes éditions Attila ne fassent découvrir à un nouveau public sa version de 1954 enrichie de photos de Patrice Molinard.

Depuis sa sortie, en août dernier, « Paris insolite » fait un tabac dans les librairies. L’éditeur a dû procéder à trois réimpressions et en a déjà écoulé 8 000 sur un tirage de 10.000 exemplaires. A la récente foire du livre, il a été « Le livre de Francfort ». Cet indémodable livre de jeunesse et de liberté évoque un Paris disparu dont la mémoire est enfouie sous les décombres et les gravats d’une ville qui ne suinte plus. Plusieurs maisons, en Allemagne, Italie, Corée, Japon, sont déjà prêtes à traduire cette réédition du « Paris insolite ».

    « Une fois de plus je rentre dans la ville, et une fois de plus par la porte d’Italie. Pendant la traversée des plateaux de la Bourgogne et des forestières de l’aube, les nuits se sont refroidies, les cabanes de cantonniers et les caches de bûcherons de Saint-Menehould se sont avérées inconfortables, et après avoir traîné mes grolles dans trois, quatre régions de France, et jeté un coup d’œil au-delà des frontières, je rentre au bercail ».

Deux phrases. Le sentier est tracé. Il ne sera jamais plus question de forêts, de cabanes, de nature après ça, mais de grise minéralité urbaine. Le narrateur de ce récit, un jeune vagabond de 25 ans, s’apprête à passer « quatre, cinq mois d’hiver à l’intérieur de Paris, l’immense caravansérail des désespoirs et des miracles quotidiens ».

Né en 1926, Jean-Paul Clébert vit dans un village provençal. Vendu à 30.000 exemplaires en 1952, son "Paris insolite" a été réédité pendant vingt-cinq ans, et notamment en 1954 avec 115 photographies de Patrice Molinard. C'est cette version magnifiquement illustrée que ressuscitent les jeunes éditions Attila: un troisième tirage est déjà en cours, pour un total de 10.000 ex.

Ce jeune cheminot, ce jeune trimard s’appelle Jean-Paul Clébert. Il a déjà bien vécu. A 16 ans, il se sauve du collège de jésuites où il étudiait. Il est né en 1926. Le calcul est vite fait : lorsqu’il s’échappe nous sommes en 1942. Il s’engage dans la Résistance. Et puis vient le moment de poser les flingots. Pour la majorité c’est plié. D’autres, moins nombreux, continuent l’aventure ou bien, comme Jean-Paul Clébert, à l’instar de son aîné Robert Giraud, prennent le pli de la vie sauvage, ne rentreront plus dans le rang. La guerre leur a donné cette seule chance. Accepter la vie comme elle vient. Ne plus penser au lendemain.

Dans ces années, Clébert sera arrêté. Direction les Baumettes. Il en tirera un petit texte - Lettre d’un droit-co à son pote, publié dans « le Crapouillot » en 1952 - qui commence ainsi : « Mon pote, je suis en taule. T’affole pas, c’est pour le bon motif : vagabondage ».

« De ce puzzle il fit un tout »

A part ça ? « Peintre de bateau à Cherbourg, tenancier éphémère d’un bistro, valet de pied dans un château à vingt-cinq domestiques (renvoyé pour avoir séduit la première femme de chambre), vendeur de journaux (la belle époque où il criait "’l'Intran dernière !"), protecteur d’une jolie fille, ce garçon eut un jour envie d’écrire, raconte l’éditeur Henri Muller (ne pas confondre avec Miller). Il venait avec beaucoup d’économies, d’acheter "Bourlinguer" de Blaise Cendrars. Le papier fut arraché aux nappes des restaurants, le crayon trouvé (on en trouve beaucoup) dans le ruisseau d’une rue ; des notes griffonnées furent inscrites sur le dos des paquets de gauloises… Il jeta cela pêle-mêle dans un sac trouvé et qui avait contenu de la laine. De ce puzzle il fit un tout et, par l’intermédiaire d’un ami, photographe du pittoresque de Paris, Doisneau, il envoya ses pages à Cendrars ». Le livre écrit sur des petits bouts de papiers fut « recollé » à la manière automatique des surréalistes. De là son aspect aléatoire.

Alors voilà le vagabond Clébert, entré dans Paris comme un loup affamé qui raconte son existence. Les boulots plus ou moins avouables (il avoue tout), les filles qu’on trousse dans les couloirs, les clochards qui se lavent dans le caniveau, les hôtels crasseux où l’on dort « à la ficelle », les caches dans les recoins, aux Halles, la faim, la Seine et ses berges fantastiques, la nuit, et puis les étranges étrangers venus d’on ne sait où. Les Juifs du Marais, les Arabes, les Gitans, les lieux oubliés - Le Vieux Chêne, les Quatre Sergents de la Rochelle, La Belle étoile où déjà traînait Brassaï vingt ans plus tôt…Les individus insolites, peintres clochards, tatoués, les vieilles tapineuses de la Quincampoix… Ah, il faut lire ce livre écrit au présent qui n’est pas un reportage, mais plutôt un ensemble de choses vues. Clébert, reporter ? Il est bien trop proche de son objet. Clébert est un romantique. Un voyageur qui goûte la vie à l’instant même. Sans retarder sa partance. Sans regretter non plus. Il note. Non pour se souvenir. Mais parce que c’est une nécessité. La vie s’exprime.

Clébert ne se reconnaît que deux maîtres : Cendrars et Miller

Pendant 200 ou 300 nuits il vit la vie urbaine. Il voit, il baise, il boit, il partage l’existence riche et misérable de pauvres hères, apprend les combines, pratique les sots métiers. Il note. Il en tire donc un livre :  « Paris insolite » (1952). Denoël, chez qui Blaise Cendrars, meilleure vente de la maison en ces années, l’introduit. Clébert ne se reconnaît que deux maîtres, on l’aura compris : Miller et l'auteur de « Bourlinguer » à qui il dédicace ainsi son roman suivant («La Vie sauvage,» Denoël, 1953) : « A Blaise Cendrars, forcené buveur de vie ».

Succès :

    « Dans la mesure restreinte où la révélation d’un écrivain est chose importante, il faut souligner l’extraordinaire valeur de celui-ci » écrit Georges Arnaud, l’auteur du « Salaire de la peur ».

    « Ce n’est pas un roman. Des milliers de gens, qui ne savent quoi faire de leur plume, écrivent des romans. A peu près n’importe qui, doué d’un peu d’imagination, peut écrire un roman, car il ne s’agit, après tout, que de raconter une histoire ; c’est pourquoi nous en voyons tant - de mauvais. Mais très peu de gens ont une existence assez riche, une expérience humaine assez remarquable pour faire un livre avec la substance de leur propre vie quotidienne » (Robert Margerit).

    « Il s’agit bien d’une échappée nouvelle, devant de nouveaux maux et vers des horizons nouveaux, ces horizons aux beaux noms qui ceinturent un Paris interdit…» (François Nourissier).

Robert Kanters, le critique, devient directeur littéraire de Denoël en 1953. Un an après la parution de «Paris insolite» : « Le nouvel auteur, écrit-il dans ses mémoires, qui avait le plus de succès à mon arrivée dans la maison était Jean-Paul Clébert pour son "Paris insolite" ».

Moins de deux ans après, en 1954, le livre, dédié à Doisneau et Giraud, est réédité au Club du meilleur livre. Maquette de Massin. Avec des photos d’un certain Patrice Molinard, pas tout-à-fait inconnu au bataillon puisqu'il a été notamment photographe sur « le Sang des bêtes » de Georges Franju. Le livre connaîtra des rééditions en livre de poche, J’ai lu, Folio. Puis rien. Jusqu’à ce que les deux jeunes fondateurs de la maison Attila décident de redonner vie à Paris insolite. Un vrai événement. Le seul de cette rentrée littéraire. Dans les vitrines on ne voit que lui, sa couverture bleu métallique, son format élégant, un peu carré. La photo étrange d’un nuiteux intemporel chaussé de lunettes qui lui dessinent un œil profond comme un puits nous interpelle.

Attila a travaillé à partir de l’édition « authentifiée », comme l'écrit Clébert, des photos de Molinard. La maquette est inédite. Les photos grises comme un petit matin gris. Sans contraste. Presque bouchées. Sales. Cela correspond à l’esprit de la lettre. C’est un hasard : les négatif des photos originales n’existent plus. L'éditeur a dû faire des contretypes. « Molinard, en 68, a bazardé ses archives, sourit Frédéric Martin, co-fondateur avec Benoît Virot de la jeune maison. Après, lorsqu'on lui demandait des photos, il découpait celles du livre ! Les images que l’on voit dans cette édition sont des scans de reproductions et ce qui donne ce côté pâle, c'est le papier recyclé ». Mais cela correspond à l'esprit du livre, nuiteux, brumeux.

« Ce Molinard pige du premier coup la poétique des paysages citadins »

Dans la préface de cette réédition, Clébert évoque son compagnon photographe :

    « Ce Molinard, que je ne connaissais pas, à l’œil. Entendez qu’il n’est pas besoin de le tirer par la manche, et qu’il pige du premier coup la poétique des paysages citadins. Son objectif cerne automatiquement l’insolite d’une rue ou d’un personnage. Ses photographies sont juste de cette "atmosphère" qui baigne et noie généralement ce genre de photos […] Ses photos donnent à voir, selon les mots d’Eluard. De là, la parfaite entente avec laquelle nous avons de nouveau arpenté Paris. Entente qui allait, je l’avoue, jusqu’au partage de bitures beaujolaises qu’on ne peut guère éviter en fréquentant les plus francs buveurs et parfaits buveurs de la capitale ».

Paris, depuis 1952, a déjà amorcé sa mue. Paris change et Clébert n’est pas le premier à s’en apercevoir. Ce « Paris insolite » humaniste, osons le mot, même s’il semble déplaire, n’est pas un guide touristique pittoresque. C’est un Paris instantané, pris sur le vif et éphémère. Croqué avec gourmandise, tressé d’une kyrielle de descriptions à trois temps. Le livre se clôt sur un dégoût, comme après une bombance : « Et après avoir écrit ce livre… eh bien j’en ai marre ». Le lecteur, lui, est sur le cul. Il en sort comme d’un rêve ou d’un voyage dans le temps. Il coule dans ce livre l’insolence de la jeunesse. Celle d’un auteur libertaire qui a su capter le meilleur d’une ville dont l’esprit, pour peu qu’on y soit attentif, court encore les rues.

Olivier Bailly






Jean Paul Clébert, cousin d'errance de Jack Kerouac,
expérimenta dans les années cinquante l'exclusion volontaire dans les rues de Paris. Il en résulta un document quasi anthropologique de premier ordre qu'il intitula : Paris insolite. Si ce livre ne contient ni données statistiques, ni graphiques, il foisonne en revanche de descriptions in situ et d'anecdotes stupéfiantes sur un monde insoupçonné : celui situé en deçà des signifiants ordinaires d'une grande métropole.

« Un soir que le froid m'avait chassé des berges de la Seine et que je n'avais pu trouver de place à la péniche du pont d'Austerlitz…j'aperçus un feu brûlant dans la rue Sauvage entre les rails du train qui tourne à cet endroit… »
Le Paris de 1952 décrit par Jean Paul Clébert correspond à un monde partiellement disparu. Son évocation de l'univers interlope des Halles ou le grouillement du marché aux vins de Bercy étonnerait en effet nombre d'habitués contemporains du forum ou du récent multiplex de la rive droite.
Cependant, le charme nostalgique d'images d'archives s'estompe étrangement lors de la lecture de l'extrait précité. Celui-ci ferait certainement figure honorable dans un scénario de film futuriste. Car le particularisme du macrocosme de "ceux" qui vivent en marge réside dans sa contingence récurrente à tous les systèmes.
De Babylone au Moscou, des sombres heures staliniennes en passant les "aveugles" de la cour des miracles, à Paris, là encore, au temps du "bon" Roy de France, une classe à part entière d'êtres humains est (se) marginalisée(e)…systématiquement.
Ce, fréquemment pour un aller sans retour. Le normatif social ne se laisse pas tromper impunément.
Il appartient à des sociologues ou à des "psy" de tout ordre de définir raisonnablement les raisons exactes de ce phénomène. Pour peu qu'ils puissent y parvenir.
Parce que celui qui comprend le mieux un être souffrant est un individu qui a lui-même vécu la pathologie sur laquelle il entend discourir.
Or, Jean Paul Clébert ne se contenta pas d'endosser un vêtement de maquisard lors de sa descente dans les bas fonds parisiens. Il passa d'un stade mental à l'autre.
" …À force de coucher à droite à gauche, on finit par connaître une quantité de trucs, ficelles, flèches, de piaules et de planques… "
Il fut un temps où les habitués des bars kabyles roulaient leurs cigarettes au kif sur le zinc du comptoir. Ailleurs, dans la capitale, des ferrailleurs millionnaires en hardes poussaient des landeaux chargés de trésors récupérés dans les beaux quartiers tandis qu'une cohorte de personnages déclassés, magnifiques et assurément louches s'engouffraient par d'inquiétantes trappes à charbon dans des immeubles miteux.
Ceci appartient aux chroniques nécessairement officieuses d'une grande ville à un moment déterminé de son histoire.
La bienséance repose en grande partie sur le vertige de la déchéance.
Il en résulte une édulcoration sémantique -et morale- constante, probablement salutaire, de certaines considérations, et non des moindres, liées à l'interaction existant entre la cité et le peuple "de la marge".
Voici probablement ce qui conduisit l'auteur/acteur de cette transgression sociale accomplie à nommer astucieusement son ouvrage: Paris Insolite.

Thibaut Moinard












Un entretien avec Jean-Paul Clébert
«Les clochards n'étaient pas des exclus comme aujourd'hui»
Par Olivier Bailly (Écrivain)

Alors qu'il préparait son livre, « Monsieur Bob » (Stock) consacré à l'écrivain Robert Giraud, Olivier Bailly avait déjà interviewé Jean-Paul Clébert. A l'occasion de la réédition de son formidable « Paris insolite » (éd. Attila), l'ancien clochard parisien, qui vit aujourd'hui dans le Sud de la France, a bien voulu répondre à de nouvelles questions. Entretien

Olivier Bailly.- Quel effet cela vous fait-il de voir qu'on réédite «Paris insolite»?

Jean-Paul Clébert.- C'est une très grande surprise parce que je ne m'y attendais pas du tout, soixante ans après. C'est incroyable. Je ne dis pas que j'avais oublié ce livre, mais c'était complètement inattendu. S'il n'y avait pas eu cette décision de ces jeunes éditeurs de le rééditer, c'était complètement oublié. Et puis là, brusquement, ça fait boule de neige, je ne sais pas pourquoi d'ailleurs ça marche si bien. J'ai plein d'articles dans de grands journaux. A la foire du livre de Francfort ce livre était la vedette, ce qui était aussi complètement inattendu.

O. Bailly.- On redécouvre ce livre, finalement ?

J.-P. Clébert.- Il y a une certaine actualité qui remonte à la surface dans la mesure où ce «Paris insolite», c'était surtout un documentaire sur ce qu'on appelait les clochards à l'époque. Ce qui était complètement différent des SDF d'aujourd'hui. C'était des vieux et puis des volontaires, ce n'était pas des exclus comme aujourd'hui. C'était l'époque où l'Abbé Pierre fondait Emmaüs et les gens avaient été conditionnés. Soixante ans après il y a un rapport entre ce Paris des clochards et le Paris d'aujourd'hui des SDF. Je pense que ça a joué aussi.

O. Bailly.-Et quel effet cela vous fait-il de voir que «Paris insolite» est réédité par des jeunes gens qui ont l'âge que vous aviez au moment de sa parution ?

J.-P. Clébert.- Ça me fait très plaisir, ça me rajeunit, ça me permet de finir en beauté. Je croyais avoir fini ma carrière littéraire, si je puis parler ainsi, et puis là, brusquement, il y a cette bouffée de succès qui est extraordinaire.

O. Bailly.-Vous considériez-vous comme un reporter au moment où vous avez écrit ce livre ?

J.-P. Clébert.- Non. C'était plutôt un récit. C'est-à-dire que ce n'était pas un reportage au sens journalistique, c'était une investigation personnelle, c'était moi dans les rues de Paris, redécouvrant Paris qui était encore celui de l'Occupation, c'est-à-dire encore quelque part le Paris d'avant-guerre, celui des surréalistes ou du fantastique social qui perdurait. Les années cinquante c'était vraiment la Libération, mais on sortait à peine de l'Occupation, donc c'était un Paris clandestin que j'avais appris à connaître justement comme ça, dans la clandestinité, ce qui m'avait permis de découvrir des quartiers incroyables, des caches, tout ce côté clandestin des gens qui vivaient cachés, qui avaient froid, qui vivaient avec des manteaux et des chapeaux chez eux, on faisait du marché noir, on achetait le beurre chez le chapelier, enfin c'était complètement dingue. Ça m'a séduit alors j'ai pris des tas de notes et ça a fait un bouquin.

O. Bailly.-Oui, le livre a été écrit petit bout par petit bout. Et c'est pour cette raison que vous l'avez qualifié de « roman aléatoire ». Aléatoire parce que ce sont des petits morceaux mis bout à bout et qui ne constituent pas une histoire linéaire. Ce qui fait sa singularité et sa modernité.

J.-P. Clébert.- Oui, absolument, ce sont des flashs, des impressions.

O. Bailly.-Henry Miller vous a écrit qu'il avait eu « les tripes retournées » en le lisant. Vous connaissiez bien Miller ?

J.-P. Clébert.- Oui, je le connaissais, je me suis baladé avec lui dans Paris, je lui ai servi un petit peu de guide, je l'emmenais dans des coins un peu incroyables, des bordels, des cafés bizarres, des paysages un peu curieux... Il y avait encore la zone à Paris. Il y avait des vaches à Ménilmontant, c'était encore un Paris campagnard. A l'époque c'était tellement riche qu'il était facile de trouver des endroits que même Miller ne connaissait pas.

O. Bailly.-Vous évoquiez la clandestinité. C'est un des points communs que vous partagez avec Robert Giraud, l'un des deux dédicataires de « Paris insolite ».

J.-P. Clébert.- Oui, il a fait un maquis dans le Limousin, mais on ne s'est connu qu'après la Libération. On n'en parlait pas, de « nos guerres », comme on disait, mais je sais qu'il avait été résistant.

O. Bailly.-Ainsi qu'un autre de compagnons de dérive parisienne, Jacques Yonnet. Vous déambuliez souvent ensemble, vous, Giraud et Yonnet ?

J.-P. Clébert.- Non, surtout avec Giraud. Avec Yonnet on se rencontrait de temps en temps, mais pas régulièrement tandis qu'avec Giraud c'était quasiment quotidien. Il habitait rue Visconti, à l'époque, en face de ce bistrot, Fraysse, qui était le quartier général des poètes comme Prévert, des photographes comme Doisneau et Brassaï. Avec Giraud qui était bouquiniste sur les quais on se voyait tous les jours et alors on arpentait les quartiers les plus invraisemblables, bizarres et on a vraiment déambulé ensemble, oui. Simplement on a eu un petit accrochage quand j'ai sorti mon livre. Je l'ai pris de vitesse, mais ça n'était pas volontaire. Il savait que j'écrivais ce livre et il était paresseux comme c'était pas possible, et il attendait toujours, il attendait, il attendait. Quand «Paris insolite» est sorti il était furieux, je lui ai dit « écoute mon pote, hein...».

O. Bailly.-Vous l'avez peut-être aiguillonné pour écrire le sien ?

J.-P. Clébert.- Oui. Non, mais ça s'est bien passé finalement. Avec Giraud on avait des intérêts communs, par exemple l'argot. Il écrivait un dictionnaire d'argot. Et puis la littérature populaire, ce qu'il appelait « le Vin des rues ». Il y avait René Fallet aussi. Je le fréquentais au moment où il sortait son Banlieue Sud-est. Ce qu'on appelait à l'époque la littérature populiste, mais sans le côté péjoratif que le mot a aujourd'hui. Il y avait même un prix de la littérature populiste.

O. Bailly.-Lorsque l'on compare « Paris insolite » et « le Vin des rues » on est frappé par les correspondances. Vous évoquez tous les deux, notamment, Les quatre sergents de la Rochelle, le bistrot d'Olivier Bouchardain, un certain Duval qui était un peintre clochard ou encore Claude, que Doisneau a immortalisé dans une de ses photos, les clients du Vieux chêne.

J.-P. Clébert.- je ne me souviens plus de tous ces gens-là. Les quatre sergents de la Rochelle, si, je m'en souviens. Il y avait Fréhel qui y venait chanter.

O. Bailly.-En relisant « Paris insolite » j'ai pensé à ce vers d'Apollinaire : « A la fin tu es las de ce monde ancien ». Dans votre livre, vous dites que « vous écrivez contre un Paris crevé debout sur ses assises historiques ». C'est un livre de jeunesse, de colère, de révolte ?

J.-P. Clébert.- Oui, je sortais de la guerre, mais je sortais surtout d'une période de silence. Toute mon adolescence j'ai été brimé sur le plan de l'expression. On ne pouvait pas écrire, c'est à peine si l'on pouvait lire et à la Libération ça a surtout été ça, le fait de pouvoir enfin dire ce qu'on voyait, ce qu'on avait autour de soi.

O. Bailly.-Quelle était l'ambiance de Paris au sortir de la guerre ?

J.-P. Clébert.- C'était encore un Paris d'avant-guerre, pas populiste, mais populaire, avec des quartiers bien différenciés. On distinguait Belleville de Ménilmontant ou de la Butte aux cailles....Et puis c'était un peu campagnard, il y avait des cours intérieures, de l'herbe dans les trottoirs, c'était la même ambiance que pendant la guerre, c'est-à-dire qu'il y avait encore un manque de ravitaillement, on avait encore des cartes d'alimentation pendant deux ou trois ans après la Libération.

O. Bailly.-« Paris insolite » est donc dédicacé à Robert Giraud, mais aussi à Robert Doisneau. Pourquoi ce dernier n'a-t-il pas fait les photos de l'édition club que réédite aujourd'hui Attila ?

J.-P. Clébert.- Parce que je crois que c'était une question de fric. Moi, j'aurais préféré que ça soit Doisneau et puis ça n'a pas marché, sans doute parce qu'il était un peu cher. Il était déjà très connu à l'époque. C'est dommage parce que je me suis beaucoup promené avec lui et on a fait beaucoup de photos ensemble.

O. Bailly.-Comment avez-vous connu Patrice Molinard ?

J.-P. Clébert.- Je l'ai connu aux Puces.

O. Bailly.-Ah oui, vous étiez un grand chineur !

J.-P. Clébert.- C'est ça, oui, oui... Alors Molinard, on est devenus copains. Il avait un atelier dans une petite rue dont j'ai oublié le nom qui donnait dans l'avenue de l'Opéra. C'était un ancien bordel qu'avait fréquenté Toulouse Lautrec et alors c'était encore le décor 1900 avec des verroteries, c'était assez extraordinaire. Et c'est là que je lui ai dit que je cherchais un photographe pour mon « Paris insolite » et il marchait tout de suite, il m'a dit « oui, oui, je suis d'accord ». Alors je l'ai emmené dans les bistrots et sur les quais et je lui ai présenté tous les clochards que je connaissais. Comme je les connaissais depuis plusieurs années, les contacts étaient faciles, la confiance était établie et ils se laissaient photographier facilement.

O. Bailly.-Les clochards savaient-ils que vous écriviez un livre ?

J.-P. Clébert.- Oui et non. Ils ne savaient pas très bien, mais ils racontaient volontiers leur vie. Il faut dire qu'on les abreuvait de beaujolais ! Et le fait qu'on s'intéresse à eux, cela les mettait en verve.

O. Bailly.-Revenons à la chine. Vous faisiez partie d'une équipée qui comprenait François Caradec, Anatole Jakovski, Robert Giraud... Quels étaient vos terrains de chasse ?

J.-P. Clébert.- On allait porte de Vanves et puis à la Mouffetard. On n'allait beaucoup moins à Saint-Ouen parce que c'était déjà un peu factice.

O. Bailly.-En relisant « Paris insolite » je me suis aperçu que c'était un livre plein de vie, dans le sens organique du terme, très sensuel et sexuel. Vous racontez vos expériences. On a l'impression que là aussi la liberté a repris le pas.

J.-P. Clébert.- Ah oui, complètement, il y a eu un éclatement à la Libération. Tous les Parisiens étaient dans ce cas. Ils se remettaient à vivre.

O. Bailly.-Mais c'est aussi un témoignage sur la vie misérable, sur la promiscuité, la saleté. Vous relatez des scènes dans lesquelles les clochards se lavent à même le caniveau. C'est un livre sur la faim aussi.

J.-P. Clébert.- C'est un Paris misérable, mais poétique en même temps.

O. Bailly.-Et les prostituées. A l'époque on dirait qu'il y en a partout, à chaque coin de rue, qu'elles font partie du décor.

J.-P. Clébert.- Je crois qu'à l'époque la prostitution était interdite, mais il y avait effectivement des putes dans toutes les rues. Certains quartiers, les Halles en particulier, étaient de vrais tapinières. J'aimais bien bavarder avec elles parce qu'elles avaient toujours des histoires extraordinaires à raconter sur leurs clients. Ça se passait là aussi dans les bistrots, on discutait et puis je prenais des notes dans ma tête. Je ne disais pas toujours que j'écrivais un bouquin...

O. Bailly.-Vous parlez du quartier juif du Marais avec beaucoup de sensibilité.

J.-P. Clébert.- J'avais été beaucoup frappé, pendant l'occupation, par les quartiers juifs, le Marais en particulier, où les Juifs vivaient dans des conditions épouvantables, planqués dans placards, sans jamais sortir, dans des ateliers clandestins. Je les fréquentais, j'aimais bien. Et en plus je m'intéressais beaucoup au judaïsme, je parlais un peu yiddish et c'était un monde extraordinaire. J'ai appris le yiddish avec eux.

O. Bailly.-Vous aviez une grande curiosité pour les étrangers ?

J.-P. Clébert.- Ah oui, bien sûr. D'abord j'ai toujours été moi-même un marginal donc aimant les marginaux. Mais à l'époque il y avait beaucoup moins de Maghrébins, par exemple. Il y avait surtout des gens d'Europe centrale, des Balkans. C'était avant la guerre d'Algérie et il y avait moins d'Algériens.

O. Bailly.-Il y avait quelques cafés du côté de la rue des Cannettes, derrière Saint-Sulpice, où l'on pouvait fumer le kif... Moineau, par exemple, où se réunissaient les situationnistes, était un algérien.

J.-P. Clébert.- Oui, lui était Algérien, mais son café n'était pas un café arabe, il n'y avait aucun Maghrébin dans son café.

O. Bailly.-Vous avez écrit plus tard un livre sur les Tziganes. Avez-vous fréquenté les Gitans de la porte de Montreuil que connaissait Bob Giraud ?

J.-P. Clébert.- Oui, bien sûr. C'était la tribu des Maximoff. J'ai écrit plusieurs livres là-dessus. C'est toujours pareil, c'est des marginaux et ça excitait mon imaginaire.

O. Bailly.-Après le succès de «Paris insolite», pourquoi avoir quitté Paris ?

J.-P. Clébert.- Je ne l'ai pas quitté tout de suite. J'ai publié deux ou trois romans dont « Le Blockhaus » (Denoël) et puis après je me suis payé un voyage en Asie. Je suis allé aux Indes, en Chine, au Japon et aux Philippines. Enfin j'ai fait un grand tour. Quand je suis rentré à Paris, on m'a offert une place de journaliste dans des grands canards, «Match», «France soir», tout ça... Mais ça ne me plaisait pas d'écrire sur commande. On me disait « tu vas faire un reportage sur tel truc », mais ce n'était pas tasse de thé. Ce que je voulais c'est être libre et choisir moi-même.

J'ai rompu avec la vie parisienne, avec cette vie qui devenait très factice. Saint-Germain-des-Prés par exemple, je n'ai jamais aimé, c'était bidon, c'était de la façade, ce n'était pas humain. J'étais toujours un grand marcheur, j'avais déjà publié un bouquin qui s'appelait « La Vie sauvage » où je racontais mes marches en France et c'est ainsi que j'ai découvert le Lubéron, en Provence, et je m'y suis installé comme ça, sans savoir très bien, et j'y suis resté. J'avais une espèce de cabanon sur le flanc nord du Lubéron, sans eau ni électricité et j'ai vécu dans le Lubéron comme ça pendant une dizaine d'années, et c'était vraiment la vie sauvage et ça me plaisait.


Né en 1926, Jean-Paul Clébert vit dans un village provençal. Vendu à 30.000 exemplaires en 1952, son "Paris insolite" a été réédité pendant vingt-cinq ans, et notamment en 1954 avec 115 photographies de Patrice Molinard. C'est cette version magnifiquement illustrée que ressuscitent les jeunes éditions Attila: un troisième tirage est déjà en cours, pour un total de 10.000 ex.

O. Bailly.-Pensez-vous qu'aujourd'hui on pourrait écrire un tel livre ?

J.-P. Clébert.- Non. C'est un autre monde. Enfin, je ne sais pas...

O. Bailly.-Vous ne pensez pas qu'un jeune auteur pourrait dénicher les traces de l'insolite dans ce Paris qui a effectivement changé ? Vous ne pensez pas que vous avez écrit ce livre parce que vous étiez jeune et que vous aviez un regard complètement neuf sur la ville ?

J.-P. Clébert.- C'est que la ville était aussi une ville neuve, à l'époque, et complètement rajeunie par la Libération. Elle était encore très vivante. On pouvait d'abord circuler facilement, ensuite la vie n'était pas très chère et puis ensuite il y a une convivialité, il y avait des bistrots partout tandis que maintenant ça me paraît être une ville un peu égoïste. Chacun pour soi. On ne peut même plus marcher sur les trottoirs. On ne peut même plus flâner.

Propos recueillis par Olivier Bailly










Les raison d'un succès: Jean-Paul Clébert
Le vagabond de Paris
Par Grégoire Leménager


Juste après la guerre, un clochard racontait sa vie dans un livre qui faillit avoir le Goncourt. Son « Paris insolite » est enfin réédité

Ici Paris comme vous ne l'avez jamais vu, comme personne ne le verra jamais plus. Celui des zones insalubres, des piaules sous les toits et des marchands de vin où l'on picole sec avant d'aller passer la nuit « dans le monde opaque et fatigué des salles d'attente ». Celui de la «soupe-farine» et des tapineuses au corps flétri ; des «beugleurs» qui vendent «l'Intran» et des boniches qu'on siffle sur les boulevards ; des chineurs poussant leur mauvaise fortune dans une voiture d'enfant qui, le plus souvent, est une « Hirondelle (des Cycles de Saint-Etienne) ».

C'est le Paris de l'après-guerre, où Jean-Paul Clébert a eu faim, froid, soif, redouté la pluie et connu l'ivresse d'être libre en compagnie des « derniers arpenteurs et flânocheurs du trottoir ». Parce que rien n'est plus sérieux quand on a 17 ans, ce garçon de bonne famille avait d'abord fait le mur de son collège de jésuites pour aller « perdre son pucelage » et s'engager dans la Résistance. Il a fini par « basculer définitivement de l'autre côté ».

La nuit, dans le jardin du Carrousel, il tombait sur de « vieilles pouffiasses laides à faire débander un pendu, puantes et saoules pour la plupart ». Le jour, dans les bistros d'Alésia, de Maubert et de Ménilmontant, il rencontrait Robert Giraud, « l'ami Doisneau », Brassens, et prenait des notes avec l'idée d'en remontrer aux « grands canards [qui] préfèrent renseigner dûment leurs lecteurs sur les moeurs et coutumes des Indiens Navajos que sur celles des vieux de Nanterre ».


Un jour, Cendrars a lu cette « ethnologie des bas quartiers » qui, dans une prose de chiffonnier fiévreux, recycle les mots interlopes avec une énergie sidérante. Il a convaincu Denoël, l'éditeur de Céline, de publier Clébert. A l'automne 1952, ce clochard obtenait au Goncourt les voix de Queneau, Dorgelès et Mac Orlan, tandis que Henry Miller sortait de son livre avec « les tripes remuées ». C'est qu'il y a ici, sous un humour corrosif, la passion d'un « fantastique social » qui « s'en va morceaux par morceaux » à mesure que la ville se modernise. Et la révolte de voir sa pittoresque profession de « vagabond municipal » aller vers des mutations sordides. Heureusement, un candidat UMP à l'élection présidentielle a promis fin 2006 : « Je veux, si je suis élu, que d'ici à deux ans plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir. »







Ouvrages

 * 1952 : Paris insolite, Denoël, réédition Attila 2009 (ISBN 978-2917084113)
    * 1953 : La Vie sauvage (ASIN B0018G5FOG)
    * 1955 : Le Blockhaus (ASIN B0018GCKJE)
    * 1956 : Paris que j'aime, Sun (ASIN B0000DSD7B)
    * 1958 : Provence insolite, coauteur : Georges Glasberg, Éditions Grasset (ASIN B0014XQ6BO)
    * 1962 : Les tziganes, éditeur Arthaud, Ouvrage illustré de 64 héliogravures, 18 dessins et 2 cartes (ASIN B0000DLMFA)
    * 1963 : (en)The Gypsies, Vista Books (ASIN B0000CLPWG)
    * 1966 : Provence antique, 1 : des origines a la conquête romaine, Laffont (ASIN B0010V5VD4)
    * 1967 : Rêver de Provence - Côte d'Azur, Vilo (ASIN B0000DLUBH)
    * 1968 : Histoire et guide de la France secrète , coauteur Aimé Michel, Encyclopédieplanéte (ASIN B0000DSMJN)
    * 1970 : Provence antique, 2 : l'époque gallo-romaine, Laffont (ASIN B0000DOWVG)
    * 1981 : Fort chabrol (1899), Denoël (ISBN 978-2207226957)
    * 1984 : Mémoire du Luberon, Herscher (ISBN 978-2733500767)
    * 1986 : L'ermite, Albin Michel, roman (ISBN 978-2226021380)
    * 1988 : Les Daudet, une famille bien française, 1840 1940, Presses de la Renaissance (ISBN 978-2856164549)
    * 1992 : Guide de la Provence mystérieuse, Sand et Tchou (ISBN 978-2710703594)
    * 1992 : Guide de la France thermale, Horay, guide (ISBN 978-2705800246)
    * 1992 : Provence antique, 3 : Aux temps des premiers chrétiens (ISBN 978-2-221-06761-1)
    * 1993 : Provence, Éditions de La Martinière (ISBN 978-2732420332)
    * 1994 : L'alchimiste du Roi-Soleil, Albin Michel, roman (ISBN 978-2226069160)
    * 1995 : La Durance, Privat (ISBN 978-2708995031)
    * 1996 : Dictionnaire du Surréalisme, Seuil (ISBN 2020245884)
    * 1996 : De Provence, Nathan (ISBN 978-2092846766)
    * 1996 : Histoire de la fin du monde, de l'an mil a l'an 2000 , Belfond (ISBN 978-2714431370)
    * 1997 : La Provence de Pagnol, Edisud (ISBN 978-2857443766)
    * 1997 : (de) Der Untergang der Welt, Lübbe (ISBN 978-3404641482)
    * 1998 : Vivre en Provence, Éditions de l'Aube (ISBN 978-2876781313)
    * 1998 : Femmes d'artistes, Presses de la Renaissance (ISBN 978-2856164990)
    * 1999 : La littérature à Paris: L'histoire, les lieux, la vie littéraire, Larousse (ISBN 978-2035080042)
    * 2000 : L'Esprit des hauts lieux, Albin Michel, roman (ISBN 978-2226027009)
    * 2001 : Les Fêtes provençales, coauteur : Josiane Aoun et Béatrice Tollu, Aubanel : collection Nature Cote Sud (ISBN 978-2700602463)
    * 2003 : Prophéties de Nostradamus : Les Centuries, texte intégral (1555-1568), Dervy (ISBN 978-2844542601)
    * 2004 : Histoires et légendes de la Provence mystérieuse, Sand & Tchou (ISBN 978-2710703624)
    * 2006 : Herbier provençal, Rivages (ISBN 978-2903059644)
    * 2007 : Marie Madeleine en Provence, Éditions Oxus (ISBN 978-2848980966)



07/02/2010
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Photo & Vidéo pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 2 autres membres