Alain YVER

Alain YVER

L'HISTOIRE DU JAZZ partie I

L' HISTOIRE DU JAZZ

L'émergence


  Les populations africaines déplacées aux Etats-Unis et exploitées en tant qu'esclaves ont apporté leur culture sur ce nouveau continent, et bien évidemment leur musique. Qu'est le Jazz à la base, sinon un métissage entre les rythmes tribaux africains et les instruments occidentaux ? Parmi les instruments typiquement "blancs" qui se sont vus détournés de leur utilisation première pour donner une toute autre musique, on trouve tout d'abord le banjo et plus tard la guitare, la contrebasse jouée sans archet, le piano avec l'apparition du Ragtime dès la fin du XIXème siècle, puis les instruments à vent comme la clarinette, la trompette, et enfin le saxophone. Un autre élément de ce qui deviendra par la suite une formation typiquement jazz est la batterie qui elle découle plus directement des éléments rythmiques apportés par la culture africaine.

  Voici donc grosso modo le décors planté. Rapidement dans les orchestres de la Nouvelle Orléans on trouvera sur le devant de la scène des instruments charismatiques qui permettent au musicien qui improvise de s'exprimer pleinement. Ainsi la clarinette remportera au début beaucoup de succès avec des musiciens tels Johnny Dodds ou Sidney Bechet à ses débuts.
 On trouvera ensuite du côté de la trompette des musiciens qui rencontreront un réel succès comme Bix Beiderbeke, Roy Eldridge, et bien sûr l'incontournable Louis Armstrong qui innovera avec un phrasé inédit qui deviendra la base du jazz pendant de longues années, et qui inspirera plusieurs générations de musiciens.

Si le saxophone était quant à lui utilisé dès le début dans les orchestres de la Nouvelle Orléans, il ne tenait cependant pas le rôle principal, réservé comme on l'a vu à d'autres instruments. Je serais incapable de retracer exactement l'évolution progressive qu'a connu le saxophone au sein de ces formations, ou son évolution au yeux du public, mais je dirais simplement qu'à un moment donné certains musiciens ont su donner à l'instrument une nouvelle dimension qui allait l'amener sur le devant de la scène.


Histoire du Jazz
et de la Musique Afro-Américaine


Du côté des sources grondantes

Le Jazz est le produit de la rencontre et de la fusion créatrice de la tradition musicale européenne et de la tradition musicale africaine. Son histoire commence au début du XVIIème siècle alors que les premières victime de l'esclavagisme débarquent en Virginie. Au début du XVIIIème, ils sont déjà plus d'un million de noirs exploités dans les cultures de coton de la côte Est des Etats-Unis.
Les esclaves noirs apportent avec eux le souvenir de l'Afrique où la musique accompagne chaque instant de la vie : naissances, deuils, jeux et prières, loisirs et travaux, guerres et amours. Ils ramènent aussi multiples tambours et instruments proprement africains : le marumba, ancêtre du xylophone ; le banjar, ancêtre du banjo… Cette musique préfigure alors quelques aspects de ce que sera plus tard le Jazz, en particulier, la gamme pentatonique (supposée) et la redondance des effets de syncope.
La rencontre de cette tradition avec l'Eglise protestante fait naître les Spirituals, modifiant peu à peu les paroles et les mélodies des chants religieux préexistants. La forme primitive est le Preaching, où les fidèles répondent au prédicateur en se balançant et en frappant des mains sur les contre-temps. Le spiritual envahit progressivement la vie quotidienne pour venir scander le travail des esclaves dans les champs. Les formes de musique profanes telles les worksongs empruntent et donnent au spiritual sans pour autant se confondre avec lui.
Entre ces deux style, va naître le Blues, fondé sur un canevas harmonique de 12 mesures et chanté par un seul homme. Cette musique permet d'évacuer la tristesse des esclaves, ce qui explique le nom Blues provenant de l'expression « I got the blues » - j'ai le cafard-. Le Blues est le fruit d'une lente évolution et se propage principalement à la fin du XIXème siècle.
Dans les années 1880, le Ragtime, issu des marches militaires et des musiques romantiques de piano européen, qui implante la syncope sur une forme 2/4, se popularise. Le style se caractérise par le système de basse sur les temps forts et d'accord sur les temps faibles.
Deux décennies après la guerre de cessession, plusieurs courants musicaux convergents vont rendre possible la naissance du Jazz en cette Louisiane à la rencontre des cultures.  Entre 1895 et 1917, une nouvelle forme musicale que l'on appellera Jass puis Jazz va lentement s'extraire. C'est grâce aux Brass Bands, orchestres de cuivres circulant et sous l'impulsion de jeunes musiciens Louisianais, en particulier Buddy Bolden, né en 1877, que va peu à peu apparaître la forme syncopée propre au Jazz.

1895 – 1917 La Nouvelle Orléans héroïque

Buddy Bolden est cornettiste, il se lance dans la musique en 1893 au coin de Liberty street à la Nouvelle Orléans. 10 ans après, la popularité du « roi » est à son comble, il est reconnu comme le meilleur musicien de la ville. Le Jazz est le fruit d'une création collective, Buddy Bolden ayant apporté sa pierre à l'édifice : une réinterprêtation des thèmes de l'époque avec une certain liberté rythmique aujourd'hui reconnue comme la vraie source de l'apparition du Jazz. Emmanuel Perez, un autre cornettiste est aussi l'une des grandes figures de cette fin du XIXème siècle- début XXème.
Il ne faut pas négliger le rôle de New York et de la côte Est dans la naissance du Jazz. En effet, dès le début du XXème siècle, certains night-clubs de la ville promotionnent  « l'art nègre » : ragtimes et spirituals. En 1917, le ministre de l'armée décide la suppression de Storyville, quartier où de nombreuses masures de plaisir avait permis aux musiciens de survivre. Il s'en suit l'exode des musiciens dans tout le pays et la dispersion associée de cette musique que l'on appelle désormais Jazz.
L'étymologie de ce néologisme demeure actuellement incertaine, l'une des hypothèses les plus suivies est la suivante : Jazz proviendrait de Jass, lui-même désignant la sexualité en acte.

1918 – 1924 Les Louisianais en voyage

En 1917, Le Jazz  a commencé à s'implanter à New York et à Chicago. L'envoi de troupes américaines en Europe pendant la guerre a permis au Jazz d'établir des t^tes de pont en France et en Grande Bretagne. La prohibition de l'alcool qui entre en vigueur, donne lieu à des nuits de cabaret, où hurle le jazz et circule les boissons interdites. Les musiciens noirs de la Nouvelle Orléans, tels King Olivier s'installent dans le Chicago des trafiquants d'alcool. Les accents du Ragtime qui ont longtemps marqué les clubs de Chicago tendent à s'estomper progressivement.
En 1923, les orchestres de King Olivier et Jelly Roll Morton enregistrent leurs premiers titres, loin du style primitif de Bolden, plutôt style New Orléans préclassique, préfigurant le style du futur Armstrong. Le jeune Armstrong se détache de l'ensemble des musiciens de l'époque par sa façon autoritairement désinvolte, allègre et brillante d'improviser. A New York, le Clarence Williams Blue Five compose de noirs louisianais donne une digne réplique à King Olivier. En 1924, Armstrong entre dans le Blue Five où il joue aux côtés du remarquable Sydney Becket au saxophone Soprano.
Globalement, ce début des années 20 est marqué par une nouvelle orientation du Jazz : les harmonies pour grands orchestres.

1925 –1929 Chicago et New York conquis

Les Etats-Unis sortis très riches de la guerre, la population nage dans un apparent bonheur matériel. La prohibition continue à faire marcher les plaisirs interdits de l'alcool et donc du Jazz. Armstrong revient à Chicago où il monte son propre Hot Five, il domine déjà de bien haut ses contemporains.
Les cadres de l'improvisation collective craquent aux profits d'inventions individuelles figés dans une structure du jazz en thème et succession de chorus. Les répertoires s'enrichissent de thèmes empruntés à la chanson populaire, à l'opérette et au vaudeville. Le style New Orléans atteint son apogée dans la seconde moitié des années 20 dans les personnes de Louis Armstrong  et de Jelly roll Morton. La communauté blanche, Bix Beiderbecke à la trompette en tout premier lieu développe des couleurs un peu différentes fondées sur le souci de belles harmonies et mélodies tendres et légères.
Même si quelques petits ensembles fleurissent, pendant cette période, le Jazz des grands orchestres se détache de sa gangue. Duke Ellington imite puis invente un ordre nouveau où prédomine l'esthétique orchestrale s'opposant à la vision classique de la succession thèmes, solos individuels.
Pendant ces années, l'Amérique va danser au son des orchestres de 10 musiciens et plus. Elle en aura bien besoin.

1930 – 1934 Les musiciens traversent la crise

Septembre 1929, la bourse s'engourdit, puis Octobre, c'est le krach. Le chômage augmente, il s'en suit trois années de malaise social . Les musiciens se retrouvent sans travail, les orchestres s'effondrent les uns après les autres.
    Peu à peu, les grands orchestres l'emportent tout de même sur les petites formations inventant leur musique à l'ombre des bars. On veut du monde sur scène, du spectacle et des mélodies enjouées qui marquent l'esprit. L'Amérique doit bercer son ennui.
    Harlem voit la naissance d'un jeune trompettiste : Henry Allen qui tente de se distinguer d'Armstrong grâce à un phrasé legato. Au saxophone ténor, Coleman Hawkins, soliste de Fletcher Henderson, développe un langage dramatique qui va servir d'exemple à toute la génération suivante de saxophonistes. A l'opposé en 1933, Art Tatum donne l'illustration du jeu staccato le plus vigoureux qui puisse se concevoir. Fats Waller joue dans un autre registre dérivé du Ragtime, avec des notes et des mélodies simples, ainsi que des improvisations logiques et rigoureuses. Son style naturel et jovial soulève l'engouement du public.
    Hawkins, Tatum et Waller, les trois vedettes du moment jouent assez peu le Blues, plutôt la mélodie de Broadway. Vers 1930, le Blues marque un léger recul. Le Jazz dans cette période verse à de rares exceptions près dans la pire facilitée. Armstrong, lui, perpétue sa célébrité en jouant ses tubes partout dans les Etats-Unis puis en europe. Cette Europe qui découvre dans le Hot Club de France les « Dieux du Jazz », Django Reinhardt et Stéphane Grappelli, accueille Duke Ellington puis Coleman Hawkins en tournée. Reinhardt et Grappelli qui se sont rencontrés en 1931, fondent en 1934 leur quintette à corde. Leur musique exhale une délicieuse fraîcheur dans des thèmes et un style Jazz nouveaux.


1935 – 1940 L'Amérique à l'heure du swing

En 1932, Roosevelt gouverneur de l'état de New York chasse Hoover du pouvoir et relance l'économie grâce à la politique du New Deal qui redonne confiance à la population. En 1933 le 23ème amendement met fin à la prohibition, le jazz sort enfin de la clandestinité. Le jazz qui se propage dans tous les clubs du pays donne naissance à la « swing craze », la folie du swing. La structure de formation jazz qui domine alors est l'orchestre d'une trentaine de musiciens dirigés par quelques leader nationaux tels que Benny Goodman, Count Basie et Duke Ellington. Dans les répertoires domine encore la forme Blues.
Le grand orchestre de Benny Goodman connaît un vif succès en Californie. Son rival Count Basie va faire s'imposer dans le jazz la structure en strict 4/4. Count Basie en incorporant des jeunes musiciens à son orchestre va mettre au grand jour de nombreux jazzmen ; parmi eux, le saxophoniste ténor Lester Young surnommé par la suite « le Prez ». Son swing nonchalant et sa liberté à l'égard des barres de mesure lui confèrent un style résolument opposé à son précédent Colman Hawkins. Roy Eldridge s'impose comme leader à la trompette entre Louis Armstrong et le futur Dizzy Gillespie. Pendant cette période, Duke Ellington compose un centaine d'œuvres mais s'épuise après 1934 en consentant à écrire quelques mélodies « commerciales » d'où seules quelques titres géniaux ressortent. La musique syncopée de Ellington et Basie traverse une période de création tranquille entre 1935 et 1940 appelée Middle Jazz où Mainstream, pressentie par les critiques musicaux comme une transition vers le Jazz moderne.
Paralellemment, en Europe, les petites formation de Art Tatum et Fats Waller sont en tournée et Stéphane Grappelli et Django Reinhardt continuent d'émerveiller la foule.
Billie Holiday enregistre avec les plus grands. Elle adopte le style musical de Lester Young transposé au chant, joue avec les paroles et les mélodies. Elle touche le fond plusieurs fois en prison où elle est enfermée pour des problèmes de drogue, mais s'en sort toujours grâce à une détermination et un courage à tout épreuve. Ces passages de sa vie ressortent très nettement dans les paroles de ses chansons : I Love My Man, Billie's Blues et Strange Fruit. Charlie Parker, Thelonious Monk, Dave Brubeck… arrivent sur le devant de la scène. Le Jazz se vulgarise progressivement.

1940 – 1944 L'interlude de la seconde guerre mondiale

    En 1940, Roosevelt est réélu pour la troisième fois consécutive. En 1941, les Etats-Unis entrent officieusement dans la guerre. La guerre bouleverse l'existence du Jazz.
    Armstrong, Tatum, Ellington, Hampton et Billie Holiday gravent quelques disques. Lionel Hampton s'écarte de Goodman et forme son propre orchestre où se développe un jazz ultra expressionniste. Lester Young quitte Count Basie. Charles Mingus fait ses débuts aux côtés de Duke Ellington à New York. « The side up » enregistré en 1940 révèle King Cole au piano. Le Jazz du Mainstream poursuit bourgeoisement sa carrière.
    En cette période de guerre, la guitare électrique fait son apparition dans les formations de Jazz. En 1941, le jeune Charlie Parker fait ses premières apparitions. Ses solos d'un style audacieux laissent entrevoir la fin proche de l'époque swing ; en trois ans sa virtuosité  l'élève au statut de maître à Harlem. Cette époque voit naître de nombreux autres jazzmen, parmi lesquels on trouve Dexter Gordon et Sarah Vaughan. Thelonious Monk compose Round about midnight.

1945 –1948 La révolution des Boppers

En 1945, quelques semaines après la mort de Roosevelt, la guerre prend fin en Europe, puis au Japon suite au bombardement d'Hiroshima décidé par Truman. La participation des noirs à l'effort de guerre renforce leur intégration dans la société américaine.
Le Be-bop lancé par Charlie Parker et Dizzy Gillespie révolutionne les principes du classicisme d'avant guerre. Le style se manifeste par la liberté prise par le piano et la guitare ; dès-lors, seules la contrebasse et la cymbale marquent une pulsation régulière. Les compositions font large utilisation de l'accord de septième diminuée et de quinte diminuée. Le blues retrouve une place importante.
Bird et Diz comme sont appelés Parker et Gillespie s'entendent parfaitement. Parker est introverti, et a le corps menacé par la drogue et l'alcool ; Gillespie, sociable et fantasque assure le spectacle. Cette union de deux grands virtuoses signe quelques uns des thèmes de Jazz les plus célèbres, en particulier Night in Tunisia de Dizzy Gillespie. Monk, le pianiste impénétrable exerce son emprise  sur l'harmonie en composant quelques standards du Jazz. Sa façon imprévisible de manipuler les accords et le rythme en font l'un des plus grands compositeurs du siècle.
Miles Davis fait ses débuts en 1945 avec Charlie Parker alors que Monk s'associe avec art Blakey. Dizzy Gillespie fonde un ensemble de 16 membres où il incorpore le bongo et la clave participant ainsi à l'évolution du jazz grâce à des inspirations afro-cubaines.
Pendant ce temps là, dans les clubs New Yorkais, la relève apparaît : John Coltrane, Stan Getz, Lou Donaldson, Cannonball Adderley, Gerry Mulligan, Oscar Peterson, Elvin Jones. Ella Fitzgerald devient une star internationale et Sarah Vaughan, la chanteuse de Dizzy Gillespie connaît à son tour un succès considérable.

1948 – 1953 Un moment de sérénité

    Quelques années ont suffi pour qu'un nombre limité des solistes définissent une nouvelle sensibilité. On ne reconnaît plus le son des anches des grands orchestres dont les normes avaient été définies par Benny Carter, ni le son gras du ténor que semblait avoir imposé définitivement le Prez Lester Young. Un type d'expression qui refuse violence se répand : le Cool se profile à l'horizon. Cette tendance renonce à l'héritage de Parker, tout en conservant les avancées en matière d'harmonie. Stan Getz d'une part et Chet Baker dans le Quartet de Gerry Mulligan d'autre part sont les plus fidèles prophètes de ce nouveau style. Miles Davis au sein de sa formation met aussi dès-lors en application le Cool Jazz.
    En Californie, se développe autour de musiciens scrupuleux un jazz très cadré, très pointu ; celui-ci s'appuie sur les limites du Middle Jazz tout en incorporant les innovations New Yorkaises. C'est dans ce contexte que Dave Brubeck composera avec Paul Desmond Take Five.
    Alors que la critique se rend attentive aux sonorités apaisées du Cool Jazz, des jeunes musiciens de l'Est vont tirés de son hivernage le Jazz de Parker dans une entrée discrète, parmi eux : Quincy Jones, Ornette Coleman, Phil Woods, Sonny Rollins, Wayne Shorter, Bill Evans, Ray Charles…

1954 – 1959 Harlem orgueilleux se réveille

Les Etats-Unis dirigés par Eisenhower sont en plein climat de guerre froide. A l'intérieur, les soucis s'aggravent à propos du problème racial, la commission des droits civiques souligne mille inégalités entre les blancs et les noirs. Martin Luther King prend la direction de la lutte non violente des afro-américains.
    Les musiciens de Harlem laissent percer leur inclinaison à l'agressivité musicale à travers leur fidélité au parkérisme, qui n'exclue pas cependant, quelques apports du Cool Jazz : c'est le Hard Bop. Ce nouveau Jazz trouve un adepte en Clifford Brown qui engage dans son quintette entre autre le formidable Sonny Rollins au saxophone ténor. La musique de Clifford Brown en 1954 donne le sentiment d'un nouvel équilibre jazziste, d'une synthèse des tendances dans le Hard Bop. Les quintettes Hard Bop bousculent les normes du Jazz de la West Coast en renonçant à une harmonie surfaite. Le progrès technologique apporte aussi quelques innovations au Jazz telles que l'orgue électrique dont Jimmy Smith, parmi les premiers, exploitera largement les potentialités.
    A New York, Art Blakey réunit avec le pianiste Horace Silver les premiers Jazz Messengers. Sonny Rollins par son talent s'inscrit dans la digne lignée de Hawkins et Parker, dans un style opposé à celui de Stan Getz : son son est dure et ample, et ses improvisations révèlent une grande maîtrise de l'art du contraste rythmique et mélodique. Toutefois, l'année 1959 voit l'arrivée chez Miles d'un jeune rival, déjà virtuose du saxophone :  John Coltrane. Le quintette de Miles Davis réunissant aussi Bill Evans au piano et Paul Chambers à la contre-basse va donner naissance au mythique Kind of Blue qui va marquer l'histoire du Jazz.
    Par la suite, Miles Davis, Gil Evans et Count Basie, trois compositeurs majeurs de l'époque, vont faire évoluer le Jazz vers une forme intermédiaire entre la dureté du Hard Bop et la flegme du Cool, opposition qui déchira le Jazz un moment.
    Ray Charles, à la fin des années 50 forme un orchestre où le Blues prédomine dans son répertoire, l'ensemble participera à rendre célèbre un nouveau rythme que l'on appelle le Twist. La communauté noire va aussi spontanément se tourner vers le Rythm and Blues que certains chanteurs comme Nina Simone, Ike et Tina Turner vont savoir magnifier. Le Latin Jazz plonge aussi de profondes racines à New York, d'abord sous l'impulsion de Charlie Parker qui au début des années 50 grave quelques pièces en collaboration avec Machito Grillo. Une dernière tendance musicale fait enfin son apparition ; d'autres musiciens tels Ornette Coleman (s.) et Charles Mingus (c-b.) refusent le cadre trop strict de l'harmonie et du tempo et font quelques tentatives atonales qui chamboulent la façon classique de penser le Jazz.
    La fin des années 50 évoque déjà la large dispersion que subira le Jazz au cours des deux décennies suivantes.

1960 – 1966 Quelques examens de conscience

John Kennedy arrive au pouvoir en 1960, il tente d'améliorer les relations avec l'URSS et prend quelques mesures pour résoudre le problème racial à l'intérieur. Il est assassiné en novembre 1963. A sa disparition, il demeure de larges inégalités sociales entre les 2 communautés. La communauté noire désespérée poursuit la lutte non violente et à tendance à se replier sur elle-même. Les artistes ne cherchent pas à conquérir l'élite culturelle blanche et se tourne prioritairement vers le prolétariat noir. En ce début des années 60, le Jazz subit une diversification intense. Le Rythm and Blues de part sa grande facilité et sa grande efficacité devient très populaire, tandis qu'apparaît le Jazz Rock puis le Rock'n Roll, variante hyperénergique.
Le plaisir jazziste dépérit quand la musique s'édulcore, faiblit et pâlit, même si les œuvres toniques ne manquent pas. John Coltrane poursuit son ascension vers un Jazz mystique avec son quartette qui regroupe Mac Coy Tyner au piano, Elvin Jones à la batterie et Paul Chambers à la conter-basse. Des œuvres telles My favorite things, Olé et A love supreme s'imposent comme les plus captivantes de toutes celles que le Jazz nous avait permis d'entendre depuis les années 50. Coltrane s'élève en maître du saxophone, au dessus de tous ses contemporains, mais succombe en 1967.
Toujours plus loin dans la recherche de la solution à l'impasse de l'évolution du Jazz, à la suite d'Ornette Coleman, une équipe de chercheur affirme sa volonté de rompre avec tout les conformismes. Ils inventent autour de 1960 la « New Thing » : le Free Jazz. Les improvisations s'échappent de toutes contraintes harmoniques et rythmiques, la mélodie s'appuie sur des accords naissant au gré de l'inspiration collective instantanée. Don Cherry (tp.), Charlie Haden (b.), Billy Higins, dans le quartette de Coleman mais aussi Archie Shepp (s.t.), Cecil Taylor sont les acteurs majeurs de ce nouveau courant.
Aux antipodes du Free Jazz, le Rythm and Blues sévit. Aretha Franklin enregistre Respect et Ray Charles What I say, tandis qu'une autre star fait son apparition : James Brown soulève les foules grâce à des shows endiablés où il pénètre sur scène comme sur un ring de box. Dans un engagement corporel extrême, James Brown fait naître les premiers accents funky.
Le Rythm and Blues et le Free Jazz ne s'accaparent pas à eux-seuls tout le jazz des années 60. Certains musiciens tels Bill Evans ou Gill Evans composant pour Miles ressentent l'attraction de la musique de la musique européenne vingtiémiste et développent un Jazz tonal impressionniste et perlé, qui conserve ce bien précieux qu'est l'improvisation. Certains quartettes et quintettes vont développer après la vague du Twist une autre musique dansée qu'est la Bossa Nova. Dizzy Gillespie après avoir pérégriné du côté des danses hawaïennes, s'empare de cette inspiration portugaise. Stan Getz de son côté enregistre quelques titres du guitariste brésilien Jao Gilberto.
Une telle diversité des inspirations jazzistiques induit une expansion géographique et sociale du Jazz. L'Europe est conquise et les classes jeunes danses au son du Jazz.

1967 - 1973 New Thing, Jazz Rock et Rhythm and Blues

Après l'assassinat de Martin Luther King, l'idée d'un pouvoir noir apparaît au sein de la communauté noire dans des révoltes urbaines de plus en plus violentes. Opposées au contreracisme, les Blacks Panthers de Chicago prônent la lutte sociale et l'internationalisation prolétarienne. Le monde du Jazz connaît aussi un clivage profond entre la New Thing montante et la foule des adeptes du Rhythm and Blues.
John Coltrane succombe d'une imprévisible maladie en Juillet 1967 mettant fin brutalement à sa recherche inachevée de la perfection. Au cours de ses dernières années, Coltrane s'était associé aux plus grands de la New Thing tels Eric Dolphy, et Ornette Coleman, ceux-ci allaient marquer profondément de leur présence la musique nouvelle. Cecil Taylor se démarque particulièrement de ces artistes de la New Thing, par sa dextérité qui submerge l'auditeur de nappes de notes dont la rapidité d'exécution atteint des maximums. Le Jazz perd ici un de ses traits les plus précieux : le Swing et évolue vers toujours plus de tension harmonique. Albert Ayler qui avant 1967 s'était adonné à revisiter dans un Jazz médiocre des airs populaires revient avec de formidables titres inspirés du Gospel Song et du Rock'n Roll. Archie Shepp inspiré de tous les plus grands saxophonistes continue à triompher dans des genres de Jazz très variés. Pharoah Sanders se fait l'un des acteurs majeurs de la New Thing dans la lignée spirituelle de Coltrane.
Certains feront vivre le Jazz comme prière et moyen de communication fraternelle : Sun Râ, pianiste mage, créateur de secte à Chicago, entouré de ses disciples, mêle dans une musique éclectique instruments électriques et vestiges de civilisations archaïques, le tout dans des shows mystiques.
Beaucoup de musiciens étouffent dans les rythmes réguliers et swingués, ils refusent les principes harmoniques d'un Jazz octogénaire : le Jazz opère une mutation qui dépasse le niveau d'un renouvellement de style, la question de l'évolution du jazz se pose . Doit-on encore appelé Jazz des genres musicaux qui perdent de plus en plus les caractères originaux : la question se pose entre autres pour le Free Jazz.
Miles Davis toujours en quête de nouveauté illustre la dérive du Jazz et les interactions entres les différents courants musicaux : Jazz, Blues, Pop… Il s'entoure pour cela de jeunes musiciens et électrifie sa formation : Wayne Shorter, Herbie Hancock, Keith Jarett. Il chemine peu à peu vers la voie étroite de ce que l'on a appelé le Jazz Rock, à la frontière entre la New Thing et le Rhythm and Blues.
Gato Barbier, loin de renier le Free Jazz s'inspire de la tradition Sud américaine. Cette musique revient aussi en force chez Sonny Rollins, géant merveilleux de Jazz. Celui-ci a connu dans sa carrière de Jazzman, un itinéraire chaotique alternant entre périodes de génie créateur et retraites musicales pour méditer sur les directions à adopter. Il revient en 1971 et devient de part son long cheminement à travers du Bop, puis du Hard Bop un véritable gardien de la mémoire du Jazz.
Avec le Rhythm and Blues, les plus grands tels James Brown, Ike Turner évoluent vers une forme binaire qui élimine peu à peu le rythme ternaire mal défini et la liberté qui allait avec, propre au Jazz. Cependant, en perpétuant la grande tradition afroaméricaine, ces chanteurs relancent le meilleur de Jazz.

1974 – 1979 Expansions, Rétractions

    En 1974, Nixon se retire suite au scandale politique de Watergate. Le congrès limite peu à peu les aides pour le Vietnam, le retrait militaire américain n'est pas loin. En 1976, Jimmy Carter arrive au pouvoir, soutenu par une large part de la population  noire. Celui-ci prendra des mesures pour améliorer l'égalité sociale.
Partout en Europe et aux Etats-Unis, l'auditoire se fait plus attentif aux musiques locales qui résistent à l'uniformisation de la musique populaire. Le Rhythm and Blues dérive dangereusement vers le Disco. Le Reggae dont Bob Marley reste la figure dominante, s'étend à l'Europe. Des Caraïbes, vient la Salsa ; les musiques latines influencent particulièrement le Jazz, comme en témoigne les enregistrements de Dizzy Gillespie aux côtés de compositeurs latins. Le Latin Jazz est en plein essor sur le continent nord-américain. Les interactions sont réciproques,  on découvre le Jazz en tout point des Antilles dans le Zouk.
Steevie Wonder connaît aux Etats-Unis une destinée semblable à celle de Ray Charles dans la nouvelle Soul Music.
Le Jazz Rock moins soucieux de côté mélodique et vocal omniprésent dans le Rhythm and Blues et la Soul, apprivoise moins bien que ceux-ci les machineries électriques. Cependant, les meilleurs n'en déplacent pas moins des foules : c'est le cas d'Herbie Hancock en 1974 avec Head Hunter, John Mc Laughin et le Return To Forever de Chick Corea et Stanley Clarke. Le Weather Report de Wayne Shorter sera de tous les groupes Jazz Rock le plus abouti avec « Birdland » en 1976.
Keith Jarett s 'échappe très nettement du Jazz Rock dans un style unique, électrique par nature entre la Pop et la musique néoclassique et le Jazz. C'est l'un des grands virtuoses du piano, plus lyrique que Hancock ou Chick Corea. De même, Mc Coy Tyner sait éviter la banalisation dans le Rock Beat et conserve les vertus offensives proprement jassistiques.
Du Free Jazz défini comme rupture à l'égard du thème, rejet des harmonies et des rythmes réguliers, va naître la Creativ Music en1973 à New York. Ce mouvement regroupe les vétérans du Free Jazz et quelques nouveaux venus. Ce mouvement se fonde sur les acquis du Jazz et opère d'autres conquêtes dans le Swing à l'image d'Anthony Braxton.
Art Balkey participera au retour des Messengers lié à l'intérêt massif du jeune public pour tous les styles jazzistiques, sans exception, comme en témoignent un peu partout les festivals de Jazz qui pullulent. Ces quelques années annoncent un Come Back en force du Jazz.

1980 – 1989 Le temps des recommencements

Reagan en 1980 et 1984 remporte les élections. La communauté boire joue la carte de l'intégration sociale, non celle de la protestation. Un noir, Harold Washington, devient maire de Chicago. En 1985, Gorbatchev réduit les tensions de la guerre froide ; L'URSS craque et s'émancipe en 1989. Il ne reste dès-lors qu'une superpuissance : les Etats-Unis.
Dans le Rythm and Blues, rebaptisé Soul Music, apparaît Michael Jackson. Le Jazz « modéré » voit la naissance de jeunes artistes ayant 20 ans autour de 1980 : Brandford et wynton Marsalis, puis Terence Blanchard et Donald Harrison. La New Thing fête ses 30 ans d'existence et à toujours du mal à atteindre une audience plus large.
Miles Davis jouie d'une image sociale très forte. Il refuse l'assimilation de sa musique à du Rock et incorpore à son art les accents du Funk noir avec un retour au slapping de son contre-bassiste Marcus Miller. Il insiste pour faire ressortir les héritages afro-américains tout en restant ouvert aux innovations de Michael Jackson et Prince.
Les Editions ECM  s'ouvrent au Free et au Jazz Rock. On y trouve les drums de Jack de Johnette ou les claviers de Paul Bley, Chick Corea et Keith Jarett. Pat Metheny, guitariste virtuose, s'illustre dans le Jazz Fusion. Ce style n'est pas l'une des inventions terminologiques les plus heureuses de la fin du siècle ; une qualification inconsistante qui vire au débarras.
Dans le Rythm and Blues, Prince se pose en rival de Michael Jackson.
Le saxophone n'est plus écrasé par la guitare, ainsi que ce fut un moment. Au cours de cette décennie, les capacités techniques époustouflent et des milliers de très bons saxophonistes fleurissent, au point qu'il semble difficile à l'heure actuelle d'en citer que quelques-uns… L'histoire opérera lentement sa sélection.
Le Groupe d'Art Blakey dénichent Wynton Marsalis à la trompette, puis son frère Brandford. Wynton fait preuve d'un incomparable maîtrise du son et d'une merveilleuse précision.
Ces années marquent aussi le retour du style fanfare à la manière du Brass Fantasy conduit par Lester Bowie ou la Multicolor Fanfare de Eddie Louiss. Après une période d'évolution rapide du Jazz entre 1920 et 1960 sous l'impulsion de génies créateurs, le Jazz retrouve un régime de gestation lente, ou peut-être d'expansion calme. Mais, les artistes se resservent du passé pour construire du neuf et l'auditeur ne s'en sent pas pour autant malheureux.


Les années 90 : un siècle de Jazz

    Où en est le Jazz à la fin XXème siècle ? Des bruits courent depuis déjà 5 décennies selon lesquelles le Jazz se meurt. D'abord, car des observateurs se sont refusés à appeler Jazz des musiques qui semblaient avoir trop évolué, information relancée par les médias et les industriels qui y voient un argument à la surconsommation culturelle. En dernier lieu, parce que les plus avant-gardistes des jazzmen refusaient de se laisser enfermer sous une étiquette de genre musical.
    Ces raisons ont fait que le Jazz a été contesté. Pourtant aujourd'hui, force est de constater que le Jazz vit bien, désignant l'art afro-américain primitivement et ses nombreux descendants. L'aventure continue, les prémisses de cette musique qu'annonçait la trompette de Bolden en 1895 a fait aujourd'hui de multiples héritiers et adeptes, même si la diversité des styles du Rythm and Blues à la New Thing impose des difficultés évidentes pour cerner les limites du Jazz. La question est ouverte : doit-on borner le Jazz à la musique swinguée ? Ou, doit-on inclure toutes les musiques qui gardent la couleur sonore de l'art afro-américain ? Il faudra bien un jour que le Jazz meurt, mais, ce sera probablement victime de son succès. Toutefois, aujourd'hui, les grands jazzmen n'ont nulle envie de se taire et ne semble pas pressés de vieillir.






Résumé par Vincent Lieubeau de
Histoire du Jazz et de la musique Afro-Américaine
de Lucien Malson aux éditions Seuil.



Evolution du Jazz et ses influences sur les musiques
populaires d'aujourd'hui
** Le style New Orleans (A partir de 1900)

* L'orchestre comprend deux sections bien distinctes :

* La section rythmique composée d'une batterie qui assure le tempo, d'un piano et/ou d'un banjo qui fournissent les harmonies et d'une contrebasse ou tuba qui joue les fondamentales des accords.

* La section mélodique qui tient le devant de la scène, au propre et au figuré, avec, dans le rôle principal, un cornet à pistons ou une trompette qui mène les ensembles, une clarinette qui brode autour du thème et un trombone qui ponctue le thème, souvent avec des effets de glissando.

 * Le jeu est très collectif ainsi que l'improvisation, les solos sont encore rares.
* Le style Chicago (A partir de 1920)

* Il reste assez proche du style New Orleans, cependant les solos se développent et on commence à utiliser de plus en plus le saxophone.

 * L'Ere du Swing (De 1925 à 1940)

* Le jazz devient très populaire, on peut en entendre partout. Il devient commercial et donc pas toujours authentique.

* Les "Big Bands" (orchestres de douze à vingt musiciens) font leur apparition. Dans ces "Big Bands ( généralement composés d'une section rythmique : piano, guitare, contrebasse, batterie et d!une section de cuivres : trompettes, trombones, saxophones et clarinette). les arrangements sont écrits (riffs de cuivres) mais l'improvisation, très structurée reste un élément essentiel.

 * Le Be Bop (A partir des années 40)

* C'est une véritable révolution : la section rythmique devient l'égale de la section mélodique.

* Le Be Bop devient plus complexe au niveau harmonique et rythmique et s'imprègne des harmonies de la musique de Debussy et de Ravel

* L'improvisation est de plus en plus technique sur des tempos de plus en plus fous.

* La section rythmique est mouvante et syncopée et le jazz avec le Be Bop s'éloigne de la musique de danse.

 * Le Jazz Cool (A partir de 1950)

* C'est une sorte de "jazz de chambre", plus calme et plus raffiné, presque mondain, essenssiellement joué par des musiciens blancs.

* Il naît sur la côte Ouest des Etats-Unis et est donc souvent nommé "style West Coast"

 * Le Hard Bop (Dans les années 50)

* En réaction au style West Coast, il prône le retour à un jazz plus musclé.

 * Le Free Jazz (A partir des années 60)

* Souvent lié à des revendications anti-raciales des années 60 (cf black Panters), il réclame la suppression de toute contrainte rythmique et harmonique, c'est l'improvisation absolue.

 * Le Jazz Rock ou Jazz Fusion (A partir de 1970)

* Il emprunte au rock certains de ses instruments : la guitare et la basse électrique et les synthétiseurs, mais aussi sa rythmique binaire.

* Cependant, l'improvisation y tient toujours un rôle majeur.

 * Le Jazz aujourd'hui

* Le monde s'est ouvert au jazz, le jazz s'ouvre au monde et à toutes les influences : musique savante, musique populaire, folklores de tous les pays.





29/11/2007
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