Alain YVER

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LEO CASTELLI

LEO CASTELLI



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Leo Castelli
a été le plus grand marchand d’art moderne américain

VIE DE LEO CASTELLI
par Alain Dreyfus

Séducteur, mondain, généreux, quelquefois riche et souvent fauché, mari approximatif et toujours d'une impeccable élégance, le galeriste new yorkais Leo Castelli fut le grand manitou de l'art de la deuxième moitié du XXe siècle, pour avoir été l'acteur capital du sacre de New York en capitale mondiale de l'art, aux dépens de Paris.

Le Lion d'or 1964 de la Biennale de Venise décerné à Robert Rauschenberg, poulain de Castelli, fut le coup d'éclat qui fit basculer le centre de la créativité artistique d'un continent à l'autre. Pollock, Rothko, De Kooning, Jasper Johns, Motherwell, Twombly, Stella, Rosenquist, Lichtenstein, Warhol, Bruce Nauman, Richard Serra, pour ne citer que ceux-ci, la liste des artistes américains accompagnés et soutenus par Leo Castelli est vertigineuse.

Annie Cohen-Solal, auteur d'une biographie de référence de Sartre, a rencontré le galeriste en 1989, alors qu'elle était attachée culturelle à l'antenne new yorkaise de l'ambassade de France. Elle l'a fréquenté sans interruption jusqu'à sa mort en 1999. Séduite par ce personnage flamboyant, Annie Cohen-Solal était aussi intriguée — presque agacée — par la façon dont Castelli entretenait son propre mythe. Notamment en passant par pertes et profits une bonne moitié de son existence, balayant l'affaire d'un revers de main pour affirmer que rien de notable ne s'était passé avant son arrivée à New York en 1941.

Le titre le dit bien : « Leo Castelli et les siens » est une biographie plurielle. Annie Cohen-Solal est remontée très loin — jusqu'à la Renaissance italienne — dans l'arbre généalogique de son sujet d'étude. Tout en rassemblant une riche iconographie photographique qui accompagne son essai, elle a collecté, agencé et recoupé une somme considérable de documents et d'archives. Pour raconter l'histoire foisonnante et mouvementée d'une famille aisée dont le destin se confond avec l'histoire des juifs de la Méditerranée puis avec celui de la Mittelleuropa, et la non moins foisonnante, mouvementée, histoire de l'art et de son marché. Pour lier le tout, Leo Castelli est un parfait fil d'Ariane.

Tout commence à Trieste, port de l'Adriatique ouvert à tous les négoces, et une des rares cités qui, depuis le XVe siècle, fut un refuge à la fois sûr et économiquement dynamique pour les juifs séfarades chassés d'Espagne et les ashkénazes, mobiles et modernistes, venus de Roumanie et de Hongrie. En 1799, un jeune toscan de vingt ans chassé par les pogromes s'y établit, y fonde famille et fortune. Leo naît un peu plus d'un siècle plus tard, sous le nom de Leo Krausz. Son père est un banquier hongrois, sa mère est descendante du jeune Toscan.

Après un siècle de stabilité, une carte striée d'une multitude de flèches résume en une image les déplacements forcés, au gré des conflits locaux puis mondiaux, de la famille Krausz-Castelli de 1900 à 1939. Leurs chemins passent par Vienne, Budapest, Bucarest, puis Paris, Cannes et Marseille avant l'embarquement en 1940 pour le Nouveau Monde. Pour cette famille aux revenus confortables, l'exil ne consiste pas à prendre la route avec sur l'épaule un baluchon où l'on jette en vrac le strict nécessaire. Les Krausz-Castelli, où qu'ils soient, vivent dans de belles demeures et partagent la vie mondaine de la haute société. Dans ce biotope privilégié, Leo, élève plutôt nonchalant, acquiert cependant une remarquable aisance dans les langues, pratiquant avec le même naturel l'italien, le français, l'anglais et l'allemand.

Tout en manifestant, dans tous ces idiomes, un goût précoce pour la littérature. Curieux de tout, insouciant, au point d'être aveugle aux périls qui menacent, ce jeune homme de belle prestance et de petite taille collectionne les conquêtes féminines et semble peu pressé de se faire « une situation ». En 1933, à Bucarest, il épouse la séduisante et vive Ileana Shapira, fille d'un richissime industriel juif. Le couple mène grand train. Un peu à la manière de Scott et Zelda Fitzgerald, Ileana et Leo voyagent de palaces en palaces à bord de luxueuses limousines, tout en accumulant une belle collection de meubles au fil de leurs pérégrinations.

Par les efforts cumulés de son père et de son beau père, Leo décroche un poste directorial dans une grosse compagnie d'assurances. S'il obtient en 1935 sa mutation à Paris, Leo s'ennuie à mourir dans son bureau. Le jeune ménage préfère jouir de la vie parisienne, féconde et débridée, alors dominée par la constellation surréaliste. Avec, une fois de plus, l'aide de son beau-père, Leo Castelli monte sa première galerie en 1939. Très bien située — place Vendôme — il y présente, entre les murs d'un hôtel particulier grand siècle, des meubles anciens mêlés aux toiles de ses amis surréalistes, dont Max Ernst. Un reportage photo dans le très chic magazine Harper's Bazaar donne à l'événement un retentissement imprévu. Mais Paris n'est plus sûr. Alors que la menace nazie se concrétise, le père d'Ileana loue à Cannes une somptueuse villa d'où il organise l'exil de sa famille aux Etats-Unis, où il a déjà transféré la majeure partie de ses avoirs. Leo Castelli, via le passage obligé d'Ellis Island, arrive à New York en 1941. Fin du premier épisode.

Les premiers pas new yorkais sont laborieux. Jouant de ses relations nouées à Paris avec la veuve de Kandinsky, Leo Castelli s'improvise courtier en Kandinsky auprès de collectionneurs et d'institutions américains, pour qui le Russe est encore un inconnu. Les relations avec la veuve, méfiante et âpre au gain, laissent à Castelli un sentiment mitigé. Mais ce sont aussi des années cruciales pour la formation du goût. Car si l'Amérique est encore complexée, faute de passé, dans le domaine de l'art en train de se faire, New York regorge de trésors fraîchement récoltés en Europe. Leo Castelli découvre émerveillé les très riches collections contemporaines du Museum of Modern Art , une institution alors sans équivalent en Europe, dirigée avec brio par son fondateur et premier directeur, Alfred Barr.

Le récit d'Annie Cohen-Solal, nourri d'une profusion de témoignages de première main, tourne ensuite au tourbillon pour raconter presqu'au jour le jour et d'une plume pleine de vivacité, l'irrésistible ascension de Leo Castelli. Il paraît d'abord bien étrange, cet homme toujours tiré à quatre épingles, lorsqu'il vient rendre visite aux peintres dans leurs ateliers crasseux. Plus encore lorsqu'il fréquente les réunions du « Club », où se réunit, dans l'éclat de discussions à haute teneur en alcool et les volutes de fumée, une faune qui deviendra l'élite de l'expressionnisme abstrait, avec Jackson Pollock en ombrageux chef de file. Avec un luxe infini de détails, Annie Cohen-Solal reprend une à une l'histoire des galeries Castelli, qui s'achève en apothéose avec le célèbre « 420 », un immeuble entier de SoHo voué à l'art contemporain. Un exemple qui fait tache d'huile au point de transformer un quartier déshérité de docks et de remises en ruche artistique, version américaine dans les années 70 du Montparnasse des années vingt.

Le secret de Leo Castelli ? Une passion et une réelle empathie pour les artistes. Une empathie active, puisqu'il salarie ceux auxquels il croit, même s'il est le seul. Son formidable sens de l'entregent, des « réseaux » comme dit Annie Cohen-Solal, lui permet de monter expositions sur expositions, tout en formant au fil du temps une nouvelle génération de collectionneurs, en Amérique et aussi en Europe. Tout en tissant aussi des deux côtés de l'Atlantique, des liens d'amitié et de confiance avec les responsables innovants des institutions artistiques. C'est lui qui fait entrer Jasper Johns au MOMA, même s'il n'arrive pas à convaincre Alfred Barr — fasciné par les « Flags » de Johns — d'accueillir le moindre « Combine » de Rauschenberg sur ces cimaises. En revanche, le courant passe sans aucune anicroche avec Pontus Hulten, qui organise dans le flambant neuf musée d'art moderne de Stockholm la première exposition en Europe de peintres américains. Expressionnisme, Pop art, minimalisme, installations.

Si l'on peut lier de grands marchands à une époque ou à une école, tel Durand Ruel pour les impressionnistes, Kahnweiler pour Picasso, rares sont ceux qui surent anticiper les avant-gardes avec une telle souplesse et une telle sûreté de jugement. Leo Castelli réunissait en une seule personne toutes les qualités nécessaires pour devenir le pivot qui permettait de faire vivre tant les artistes que le marché, en créant des flux de circulation qui sont le sang, ou le nerf de la guerre, comme on voudra, de la vie artistique. En ce sens, la biographie d'Annie Cohen-Solal est convaincante, le personnage de Leo Castelli s'inscrit bien dans la lignée de ses ancêtres de la Renaissance, acteurs de premier plan dans la fortune et le raffinement des villes de la Renaissance italienne.

Annie Cohen-Solal, Leo Castelli et les siens, Gallimard, témoins de l'art, 552 pages, 35 €





Pleins feux sur Leo Castelli, l'homme de l'art américain
Leo Castelli, Annie Cohen-Solal, prix Artcurial


Après quatre ans d'enquête, Annie Cohen-Solal a fait revivre ce grand bourgeois dilettante malmené par l'Europe en guerre. (C. Hélie / Gallimard )
Le prix Artcurial 2010 a été décerné, samedi, à la biographie du grand marchand de New York écrite par l'historienne Annie Cohen-Solal.

De Diana Widmaïer-Picasso, petite-fille du Minotaure, à S. E. Jacques Andréani, ambassadeur de France à Washington de 1989 à 1995, l'assemblée était choisie, samedi midi au Salon du livre, pour découvrir le 4 e prix Artcurial du livre d'art contemporain. Contre toute attente, c'est la somme de l'historienne Annie Cohen-Solal, Leo Castelli et les Siens (Gallimard), qui a emporté les suffrages du jury. Y siègent de forts tempéraments et des débatteurs passionnés, comme Marin Karmitz, Pierre Bergé, Jérôme Clément, Yvon Lambert, Luce Perrot ou Laurent Dassault. En récompensant cette biographie exemplaire, somme en compétition avec 88 ouvrages souvent plus richement illustrés, le jury a salué «un chercheur, un professeur, une humaniste, une journaliste d'investigation, une femme de culture». Et un grand sujet.

Une leçon culturelle

Né à l'automne 1907 à Trieste et mort à l'été 1999 à New York, Leo Castelli incarne par sa réussite l'Amérique triomphante de l'après-guerre, celle qui a confisqué la scène artistique à la vieille Europe et couronné les artistes du Nouveau Monde. Avec rigueur, esprit critique et vivacité intellectuelle, Annie Cohen-Solal a fait revivre après quatre ans d'enquête ce grand bourgeois dilettante, malmené par l'Europe en guerre, le démasquant derrière son personnage de façade et ses fausses confidences. À découvrir l'art et la manière que ce faux rentier a mis en œuvre pour devenir le grand marchand de New York, l'inventeur de Jasper ˇJohns, Robert Rauschenberg, Frank ˇStella, Roy Lichtenstein, Andy Warhol et James Rosenquist, on comprend mieux l'Amérique, mais aussi l'Europe, de la Renaissance au XXe siècle.

À l'heure où le monde de l'art s'interroge sur son futur, cette sociologue française de New York décortique une trajectoire et en tire une leçon culturelle. En mai, New York découvrira la version en américain de Leo and his Circle, enrichie de quelques chapitres et d'un cahier photos plus étoffé. Par ailleurs, le jury a décerné une mention spéciale à Pascal Cribier - Itinéraires d'un jardinier, livre tout proche du paysage et de ses artistes réalisé sous la direction de Laurent Le Bon, ˇdirecteur du futur Centre Pompidou-Metz (Éditions Xavier Barral).





Leo Castelli, passeur d’art
Critique
Une biographie rend hommage au galeriste new-yorkais, découvreur de Jasper Johns et d’Andy Warhol.
Leo Castelli de  Annie Cohen Solal Gallimard Témoins de l’art, 320 pp., 33 €.


Le galeriste Leo Castelli est à la Maison Blanche, aux côtés de Kennedy, le 14 juin 1963. Le Président sourit, domine de toute sa taille le petit homme qui vient de lui offrir une sculpture d’un drapeau américain de Jasper Johns, l’artiste américain phare de sa galerie éponyme. Castelli est au sommet de sa réussite. «Il était le plus grand marchand du monde, et il le savait», comme le dit Joe Helman, un de ses collaborateurs.

L’histoire de Castelli est aussi l’histoire de l’art de l’après-guerre. Et la superbe biographie d’Annie Cohen-Solal, Leo Castelli et les siens racontant les contextes de cette vie marquée par l’histoire du siècle. Castelli est mort en 1999 mais son ombre reste portée sur la peinture et le marché de l’art contemporain qu’il aura, d’une certaine manière, inventé. L’écrivaine, qui a connu Castelli lorsqu’elle était conseillère culturelle à New York, réussit à remonter tous les fils de cet homme né en 1907 dans une famille juive triestine, et qui gardait jalousement ses espaces secrets. «Leo Castelli ne m’a jamais raconté l’ensemble de son histoire, confie l’auteure, mais m’a donné suffisamment de clés pour commencer ma quête». Une quête et une enquête sur ce personnage d’exception qui a quitté une Europe menacée par le nazisme pour devenir le passeur obligé de l’art américain.

Alors que la peinture européenne domine encore le monde de l’après-guerre, c’est lui qui va savoir reconnaître, faire connaître - et vendre, bien sûr - les artistes de son nouveau pays.

Il les découvre tous. Jasper Johns, Robert Rauschenberg, Frank Stella, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, James Rosenquist… Des noms aujourd’hui universels, présents dans tous les musées du monde mais alors inconnus et même plutôt méprisés par l’élite du marché de l’art, restée à Picasso, Matisse ou Duchamp. Annie Cohen-Solal cite ainsi un texte odieux d’Alain Bosquet dans Combat, daté de 1964. L’écrivain français y juge que «la consécration du peintre américain Rauschenberg est un événement dégradant dont on peut se demander si l’art de l’Occident pourra se relever».

On sait que l’art s’en remettra et Castelli prospérera. De l’avis de ses proches, il n’avait pas un «œil» extraordinaire, à la différence de sa première femme Ileana, mais Annie Cohen-Solal montre son talent à comprendre ce qu’elle appelle «l’écologie de l’art». Avec Alfred Barr, du MoMa, Alan Solomon, du Jewish Museum, Castelli depuis sa base de New York tisse un réseau qui crée et entretient «la nouvelle dynamique des peintres américains». Castelli vend ou donne aux musées, organise des expos, présente les conservateurs aux peintres qu’il représente. Et ainsi verrouille le marché.

Annie Cohen-Solal semble avoir rencontré tous ceux qui ont croisé Castelli en Amérique et en Europe, femmes - nombreuses - fils, artistes, collaborateurs, spécialistes de l’art. Ils tissent tous le portrait d’un homme charmeur, ouvert et secret, plutôt correct dans un monde de faiseurs. Il a été ainsi le premier galeriste à mensualiser ses peintres, a aidé beaucoup de jeunes galeristes à démarrer, et s’il devint riche, l’argent ne fut pas son moteur. Mais, il sut avec talent «organiser l’économie politique de l’art, vendant un capital symbolique».

//www.liberation.fr/livres/0101630691-leo-castelli-passeur-d-art






Leo Castelli et les siens

.«Je ne suis pas marchand d'art, je suis galeriste» avait coutume de répéter Leo Castelli. Il a régné sur l'art contemporain international pendant plus de quarante ans, au point d'en changer toutes les règles. Après avoir vécu dans de grandes villes d'Europe (Trieste, Vienne, Milan, Budapest, Bucarest et Paris), aux prises avec les convulsions historiques du siècle, ce grand bourgeois dilettante rejoint les Etats-Unis en 1941, où il ouvre sa propre galerie à New York, en 1957, à l'âge de cinquante ans. Fasciné par les artistes, ses «héros», il découvre les grands Américains des sixties (Jasper Johns, Robert Rauschenberg, Frank Stella, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, James Rosenquist), et les mouvements esthétiques (le Pop Art, l'art minimal, l'art conceptuel), qu'il insère dans le cours de l'histoire de l'art. Organisée à l'européenne et gérée à l'américaine, la galerie Castelli invente la première forme de globalisation du marché de l'art et devient une institution incontournable.

En quelques années, le galeriste transforme le statut de l'artiste aux Etats-Unis, assurant à l'art américain, pendant près de quatre décennies, une absolue hégémonie sur la scène internationale. Les consécrations à la Biennale de Venise pour Robert Rauschenberg en 1964, et Jasper Johns en 1988, sont de nouveaux coups de maître pour Castelli, jusqu'à ce que le marché de l'art américain s'emballe dans la fièvre de la montée des prix. Pourtant, derrière la personnalité d'un personnage érudit, affable et médiatique, se cache une histoire beaucoup plus complexe et mystérieuse qu'il ne le laissait paraître.
- 4e de couverture -
(date de publication : nov. 2009)





Castelli
Par: Laure Guilbault le 12/11/2009


Ancien conseiller culturel à l'Ambassade de France aux Etats-Unis, Annie Cohen-Solal publie chez Gallimard une biographie du galeriste Leo Castelli. Le livre, qui sortira aux Etats-Unis en Avril, raconte l'épopée de ce Juif d'Europe Centrale francophile devenu prince de New York.

C’est fraîchement débarquée à New York en Octobre 1989 pour prendre le poste de conseiller culturel qu’Annie Cohen Solal fait la connaissance de Leo Castelli. Ce grand marchand d’art francophile et parfaitement francophone lance :  «Ah bon! Vous êtes la nouvelle? Et bien vous allez prendre la ville d’assaut, avec votre jupe orange et vos gants longs!»

Annie Cohen-Solal est alors personnalité culturelle, très connue pour sa biographie de Jean-Paul Sartre. Un jour, le chancelier Helmut Kohl la voit intervenir à la télévision télévision allemande, il la trouve excellente et fait part de son enthousiasme au président français. François Mitterrand lui propose alors le poste de conseiller culturel à l’ambassade de France. Elle qui travaille sur les intellectuels de l’après-guerre accepte : « J’ai pris ce poste passionnant sachant qu’il y avait une part de travail terrain. » Leo Castelli lui enseigne l’art américain. « J’ai eu la chance de suivre ce monsieur dans ses pérégrinations », se souvient-elle.

La vie de Leo Castelli est une épopée du XXème siècle : depuis Trieste, sa ville natale sous domination austro-hongroise, Vienne, Budapest, Bucarest, Paris, le Sud de la France pour fuir la répression nazie, jusqu’aux Etats-Unis. « Sartre et Castelli, bien que différents, sont des agents de transformation culturelle, deux passeurs », explique Annie Cohen-Solal. Castelli est aux avant-postes et fait découvrir Kandinsky aux Etats-Unis. C’est lui aussi qui fit découvrir les artistes américains en Europe, non sans crispation : quand l’Américain Robert Rauschenberg triomphe à la biennale de Venise en 1964,  ce sont des « hurlements de chacals appelant à la défense de l’Occident contre la barbarie américaine dont [Castelli] est le lion», écrit le critique Pierre Restany. Le chemin a été long jusqu’à ce qu’il soit fait officier de la Légion d’honneur par François Mitterrand en 1991.Jusqu’à sa mort en 1999, Castelli est resté un indéfectible amoureux de New York. « Ce n’était pas l’Amérique qui m’intéressait, mais plutôt New York comme un aimant. »

Annie Cohen-Solal travaille désormais sur la biographie d’Ileana Sonnabend, la première femme de Leo Castelli. Elle est aussi en contact avec des producteurs américains pour l’adaptation de la vie de Castelli au cinéma.

French Morning: Pourquoi avoir choisi Leo Castelli ?

Annie Cohen-Solal: Il me semble que les acteurs les plus intéressants du monde de l’art ne sont pas tant les artistes, mais plutôt les marchands et les collectionneurs. La question qu’il faut se poser est: qu’est ce qui fait qu’une ville devient un centre, un locus, à un certain moment de l’Histoire, comme Florence au XV° siècle, Amsterdam au XVII°, Paris au XIX° ou New York au XX°? La réponse est que ce sont les marchands, les mécènes et les collectionneurs qui permettent la floraison d’artistes à un moment donné et dans un lieu donné. Castelli m’intéresse, car c’est est lui qui a permis à New York de devenir ce locus à partir des sixties.

Comment avez-vous procédé?

J’ai enquêté pendant quatre ans, dans la plus grande solitude, tout en assurant mon séminaire à New York University, grâce à plusieurs bourses de fondations privées américaines, dont celle de la Fondation Pollock-Krasner, ce qui m’a permis de vivre dans la maison de Jackson Pollock à Long Island pendant un an, en dormant dans son lit, devant Accabonack Creek, ce qui était assez amusant! Je n’avais aucune idée que cette enquête me mènerait aussi loin. J’ai beaucoup voyagé en France, en Italie, en Hongrie, en Roumanie, au Brésil, pour retrouver les racines familiales de Castelli et l’inscrire dans l’histoire de la longue durée.

Qu’avez-vous découvert ?

Ce qui est fascinant, c’est que Leo Castelli s’est construit un personnage d’Américain mythique alors qu’il était un juif européen d’Europe Centrale typique, avec ses déplacements forcés mais toutes ses richesses culturelles. Et que, derrière ce qu’il racontait sur lui-même de manière un peu mécanique, il y avait quelque chose de beaucoup plus intéressant : il y avait toute une histoire, une histoire tragique. On ne le connaissait que que de manière un peu superficielle, mais les découvertes de mon enquête permettent de comprendre comment il a pu devenir, à 50 ans, un galeriste aussi génial, overnight, en ouvrant une galerie dans la chambre de sa fille!

Quelle était sa situation financière ?

Il était toujours sur la corde raide, son comptable s’arrachait les cheveux. Donc si, sur le plan financier, il était dans la plus grande instabilité, par contre, c’était un extraordinaire networker. Contrairement à tant de galeristes aujourd’hui, Castelli n’a jamais spéculé, et sa priorité absolue est toujours restée que ses artistes puissent être payés, mensuellement, ce qui était entièrement inédit aux Etats-Unis.

Quel a été son apport ?

Avant lui, les artistes étaient considérés comme des citoyens de second ordre aux Etats-Unis, dans un pays où la mentalité philistine reste toujours très forte, avec des valeurs de pionniers et de business. Castelli expliquait que les artistes étaient « ses héros », et il a imposé son respect pour l’artiste aux Américains. En disant que Jasper Johns « était Ingres » et que Robert Rauschenberg « était Delacroix », il les a inscrits dans le cours de l’histoire de l’art, avec des stratégies très élaborées. Aujourd’hui, on se rend compte qu’il a révolutionné les valeurs de cette société américaine philistine par rapport à l’art; par exemple, l’artiste Jim Rosenquist m’a dit : « Grâce à Leo, je suis devenu quelqu’un de respectable », et le grand collectionneur californien Eli Broad a ajouté : « C’est Leo qui m’a éduqué ». De fait, le talent de Leo Castelli provient d’une longue tradition familiale, celle des agents de la Renaissance, et c’est pour cela qu’il est devenu une icône aux Etats-Unis.

Leo Castelli et les siens, Ed. Gallimard, collection « Témoins de l’art », 550p, 33E.

Leo and His circle, Alfred A. Knopf, 560 p, $30, April 27, 2010.

Annie-Cohen Solal signera son livre vendredi 13 Novembre dans le cadre du Festival d’Automne du Lycée Francais de New York. 18h30-21H

Conférence à The Bass Museum dans le cadre d’Art Basel Miami le 5 Décembre à 15h.

Conférence au Art Salon à Miami le 6 Décembre à 15h.
       
   

Le New York de Leo Castelli

Ellis Island : Le 12 Mars 1941, dans des circonstances tragiques et rocambolesques, la famille acoste dans la ville de New York. « A Ellis Island, l’eau était chaude et tout était blanc », se souvient sa fille Nina Sundell.

Le MOMA : A peine installé, Leo Castelli se rend seul, pour la première fois au MOMA. Pour lui comme pour la plupart des Européens, le bâtiment de la 53ème rue, entre la 5e et la 6e avenue est une destination magique.

4E 77sth street : C’est dans ce brownstone à colonnes, hôtel particulier de son beau-père Michael Schapira, que réside la famille Castelli. Leo transforme la chambre de leur fille en galerie d’art.

Le Club 39E 8th St: En 1949, un groupe d’artistes abstraits crée le Club. Leo et Ileana Castelli avec le galeriste Charles Egan sont les seuls non-artistes à le joindre comme membres fondateurs. Les conférences du Club deviennent vite célèbres par le bouche-à-oreilles dans un milieu intellectuel new yorkais très restreint. « On discutait dans des débats très animés, voire violents. Puis on faisait la collecte et on allait chercher du whisky en bas, à la Cedar Tavern. Tout le monde se soûlait puis on rentrait chez soi [...]« , raconte Ileana.

East Hampton : Dans leur leur belle maison en bois de Jericho Lane, les Castelli avec leurs invités cèdent à la magie des plages d’Amagansett et de Georgica Pond et se baignent à Louse Point. De Koonig et sa femme passent deux étés dans la résidence des Castelli.

La galerie du 420 West Broadway : 1971, Castelli ouvre sa galerie à Soho qui émerge comme quartier artistique. Castelli se démultiplie : Catelli uptown, sa galerie traditionnelle, et Castelli downtown : « Downtown, c’est tellement plus excitant! », commente-t-il.

Da Silvano 260 Sixth Avenue, entre Houston et Bleecker Streets : Castelli mange frugalement. Il déjeune toujours dans les mêmes restaurants italiens.
Les Pleiades : A l’emplacement de l’actuel Café Boulud, le restaurant est l’un des repères de Leo Castelli.  Quand Annie Cohen-Solal quitte son poste à l’ambassade, Daniel Boulud organise un diner, auquel Leo Castelli participe.














17/01/2011
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