Alain YVER

Alain YVER

MALCOLM LOWRY Partie I

Malcolm Lowry






Malcolm Lowry (né le 28 juillet 1909 à New Brighton, Angleterre, mort le 27 juin 1957 à Ripe, Angleterre) est un poète et romancier britannique.

Les années de jeunesse (1909-1936)

Né dans le Cheshire, près de Liverpool, Malcolm Lowry fait ses études à la Leys School et à St Catharine's College à Cambridge. Au moment où il obtient son diplôme en 1931, les obsessions jumelles de l'alcool et de la littérature, qui vont dominer sa vie, sont déjà bien en place. Lowry a déjà beaucoup voyagé, ayant navigué en Extrême-Orient comme mousse sur le Pyrrhus, un navire de la marine marchande, entre le lycée et l'université (1927), et ayant visité l'Amérique et l'Allemagne pendant ses vacances. Après Cambridge, Lowry habite brièvement à Londres, où il côtoie les milieux littéraires sans véritablement s'y intégrer ; il croise, entre autres, le poète Dylan Thomas. C'est à cette époque qu'il publie son premier roman, Ultramarine (1933), fortement inspiré par son voyage en Extrême-Orient. Lors d'un voyage à Grenade (Espagne), il rencontre Jan Gabrial, actrice et romancière américaine peu connue, qui deviendra sa femme... et l'héroïne Yvonne de son roman Au-dessous du volcan. Lors de leur voyage en France, le couple se marie le 6 janvier 1934 à la mairie du quatorzième arrondissement de Paris. Peu après, Lowry rencontre Jean Cocteau qui l'invite à la première de La Machine infernale. L'union de Malcolm Lowry et de Jan Gabrial est une aventure en soi, leur relation vire à l'aigre principalement à cause du penchant de Lowry pour l'alcool ; après une brouille, il la suit à New York, où il est admis à sa demande en 1936 à l'hôpital Bellevue après une dépression due à l'alcool. (Il évoquera plus tard cet épisode dans Lunar Caustic.)
La genèse de Under the Volcano (1936-1947)

Le couple va s'installer à Cuernavaca, au Mexique, à la fin de l'année 1936, dans l'espoir d'éviter une séparation définitive. C'est un échec ; fin 1937, Lowry qui est resté seul à Oaxaca, entre dans une autre période sombre marquée par l'abus d'alcool. Chassé du Mexique en 1938 en raison de sa conduite scandaleuse, Lowry séjourne quelques mois à Los Angeles où il rencontre Margerie Bonner, ancienne starlette d'Hollywood et auteur de romans policiers à vocation alimentaire. En 1940, il part s'établir au Canada, initialement pour échapper à la police américaine qui le recherche pour des violences commises sur la personne de sa secrétaire alors qu'il se trouvait dans un état d'éthylisme avancé. Rapidement rejoint par Margerie, il l'épouse en 1941, une fois prononcé son divorce d'avec Jan Gabrial. Réfugiés dans la banlieue de Vancouver, Malcolm et Margerie vivent et écrivent, souvent en étroite collaboration, dans une baraque près de Dollarton, au bord de la Burrard Inlet, baie connue pour sa grande beauté ; ce cadre idyllique est fréquemment évoqué dans les récits et poèmes de Lowry, notamment dans Under the Volcano (1947) où Yvonne rêve d'une nouvelle vie dans un paradis canadien, et dans les nouvelles publiées à titre posthume sous le titre Hear Us O Lord From Heaven Thy Dwelling Place (1961).

Lowry met en chantier Under the Volcano dès 1936. En 1940, une première version achevée du roman est refusée par tous les éditeurs auxquels Lowry la soumet ; il entreprend alors de remanier son ouvrage très en profondeur, avec le concours de Margerie dont l'influence sur le travail littéraire de son époux est indéniable, même si elle ne s'avère pas toujours très heureuse. Le manuscrit échappe de peu à la destruction en juin 1944 lors de l'incendie de la cabane alors occupée par les Lowry. En 1945-1946, Malcolm et Margerie décident de s'offrir des vacances au Mexique pour fêter la fin de leur labeur. C'est lors de leur séjour à Cuernavaca, sur les lieux même où se déroule l'intrigue de Under the Volcano, que Lowry reçoit une lettre de Jonathan Cape, éditeur anglais qui avait déjà publié Ultramarine, qui accepte le roman mais recommande des changements importants. Ce sera l'occasion pour Lowry d'écrire une longue lettre d'explication qui nous permettra de comprendre toute la beauté et la complexité de ce roman.

Malgré des débuts prometteurs, ce second séjour de Lowry au Mexique tourne mal lorsque le couple est contacté par les services mexicains de l'immigration qui exigent le paiement immédiat d'une amende contractée par Malcolm lors de son précédent séjour. Lowry refuse de céder à cette demande de pot-de-vin à peine déguisée, à la suite de quoi Margerie et lui sont définitivement expulsés du pays. (Ces événements tragi-comiques lui fourniront la trame de La Mordida, roman composé en 1946-1952 et publié à titre posthume en 1996). Les époux Lowry décident ensuite de passer l'hiver 1946-1947 en Haïti. Marqué par de nouvelles mésaventures, ce voyage haïtien, à l'issue duquel Malcolm sombre dans un état dépressif et doit faire un nouveau séjour en clinique psychiatrique, lui permet néanmoins de découvrir la culture vaudou très vivante aux Caraïbes ; on retrouve la trace de cette expérience dans Lunar Caustic, longue nouvelle publiée à titre posthume en 1963, et dans un épisode majeur de La Mordida.
Les dernières années : de la gloire au déclin (1947-1957)

En 1952, en raison du succès de librairie rencontré par Under the Volcano, les maisons d'édition Harcourt Brace, puis Random House proposent à Lowry de signer un contrat en vue de la publication du vaste cycle romanesque intitulé The Voyage That Never Ends qu'il a entre-temps mis en chantier. Tout au long des années 1950, Lowry poursuit une intense activité littéraire ; il compose notamment trois romans, The Ordeal of Sigbjørn Wilderness, Dark as the Grave wherein my Friend is Laid et October Ferry to Gabriola (ces deux derniers ouvrages furent publiés à titre posthume en 1968 et en 1970 ; The Ordeal of Sigbjørn Wilderness demeure inédit à ce jour). Néanmoins, il se montre incapable d'achever aucun de ces manuscrits, ce qui conduit Random House à suspendre son contrat en janvier 1954. Confronté à de graves difficultés financières, victime de problèmes de santé de plus en plus préoccupants en bonne partie causés par l'abus d'alcool, et hanté par la crainte de ne jamais parvenir à reproduire l'éclatant succès de Under the Volcano, Lowry termine sa vie dans une semi-errance: il quitte définitivement Dollarton en août 1954 et se rend successivement à New York, en Sicile, à Londres et dans le Lake District où il séjourne au printemps de 1957. Il meurt le 27 juin de la même année dans le village de Ripe, dans l'East Sussex, à la suite d'une surdose de somnifères absorbés en état d'ébriété. Les circonstances de sa disparition demeurent mystérieuses ; au vu de son comportement autodestructeur, l'hypothèse du suicide ne peut être écartée, et le rôle joué par Margerie lors du décès de son mari n'a jamais été tout à fait élucidé. Quoi qu'il en soit, l'enquête diligentée par le coroner, comme il est de coutume au Royaume-Uni en cas de disparition suspecte, a conclu à une « mort accidentelle ».
L'œuvre
Un corpus problématique

Lowry a peu publié de son vivant, comparativement au nombre de manuscrits inachevés qu'il a laissés. Under the Volcano (1947) est unanimement considéré comme un chef-d'œuvre, et beaucoup s'accordent à y voir l'un des plus grands romans du XXe siècle[réf. nécessaire]. À la fois monument du modernisme tardif et précurseur du post-modernisme, ce texte illustre de manière éclatante la méthode d'écriture de Lowry, qui puise largement aux sources autobiographiques pour mieux transfigurer les souvenirs intimes grâce à de multiples allusions littéraires, philosophiques, mythologiques, cinématographiques et musicales, tissant une trame symbolique d'une grande densité.

Les autres textes de Lowry souffrent tous, à des degrés divers, de ce voisinage écrasant. L'œuvre n'en mérite pas moins d'être abordée dans son ensemble, autant que faire se peut : d'une part, parce que la pratique du recyclage, de la réécriture, voire de l'auto-parodie, particulièrement fréquente chez Lowry, lui confère une unité tout à fait remarquable et permet d'éclairer bien des points obscurs; d'autre part, parce que nombre de ces ouvrages présentent par eux-mêmes de grandes qualités d'écriture. Quelques-uns sont d'authentiques chefs-d'œuvre, au premier chef Lunar Caustic ou certaines des nouvelles réunies dans le recueil Hear Us O Lord From Heaven Thy Dwelling Place; d'autres, notamment Dark as the Grave wherein my Friend is Laid et La Mordida, sont de passionnantes esquisses dont les meilleurs passages ne le cèdent en rien aux pages les plus réussies de Under the Volcano. Ultramarine, brillant coup d'essai d'un jeune romancier particulièrement doué, se lit encore avec plaisir, même si on y sent un peu trop l'influence de Conrad Aiken.

Les textes posthumes publiés dans les années 1960 et 1970 l'ont été pour la plupart dans des versions lourdement remaniées par Margerie Lowry, parfois avec l'aide plus ou moins lointaine du poète et universitaire canadien Earle Birney. Peu encline à s'encombrer de scrupules méthodologiques s'agissant d'ouvrages dont elle estimait non sans raison être en partie l'auteur, Margerie s'autorisa des interventions souvent malheureuses, infligeant au passage aux manuscrits des dommages sans doute difficiles à réparer. Les conséquences de ces remaniements sont mineures dans le cas de Lunar Caustic et de Hear Us O Lord From Heaven Thy Dwelling Place, dont Malcolm Lowry avait laissé des versions publiables en l'état. En revanche, le texte publié de October Ferry to Gabriola résulte d'un travail de réécriture tellement poussé qu'il est à peu près impossible de se faire une idée de la teneur exacte d'un projet auquel Malcolm Lowry avait pourtant donné beaucoup de lui-même pendant les dernières années de sa vie, et a fortiori d'en évaluer l'intérêt littéraire.
Un héritage en cours de réévaluation

On a longtemps considéré Malcolm Lowry comme un marginal de génie et Under the Volcano comme une réussite unique et inexplicable, sorte de « livre-culte » sans antécédents ni postérité claire, qui plus est réservé à une poignée d'initiés et d'admirateurs fanatiques. Il ne fait pas de doute que le parcours passablement erratique de Lowry, réfugié au Canada à une époque où la littérature canadienne moderne n'en était qu'à ses premiers balbutiements[réf. nécessaire], ainsi que son refus plus ou moins délibéré de publier ses manuscrits postérieurs à 1947 ont fortement contribué à cette légende. Cela dit, plus de cinquante ans après sa mort et maintenant qu'il est possible d'accéder plus facilement à certains de ses inédits, il faut dresser de Malcolm Lowry un portrait beaucoup plus nuancé. Bien qu'isolé géographiquement, il fut en contact épistolaire toute sa vie durant avec de nombreux autres écrivains anglo-américains de premier plan, notamment Conrad Aiken et William Gaddis dont il fut l'un des tout premiers lecteurs et admirateurs après la parution de The Recognitions en 1957. Romancier atypique si on le rapproche de ses prédécesseurs et contemporains britanniques ou irlandais (y compris James Joyce, qu'il prétendait ne pas avoir lu), Lowry occupe néanmoins une place tout à fait centrale dans l'histoire du roman de langue anglaise, à la suite de Herman Melville, de Joseph Conrad et de Francis Scott Fitzgerald qui comptaient parmi ses auteurs de prédilection; sa très riche correspondance doit à ce titre être considérée comme l'une de ses œuvres majeures, tant elle le montre préoccupé de méditer sur sa filiation littéraire et de transmettre à des écrivains alors débutants tels que David Markson les fruits d'une réflexion particulièrement aiguisée sur les enjeux fondamentaux de la littérature. Enfin, plusieurs de ses textes les plus importants demeurent mal connus, notamment son œuvre poétique (publiée dans son intégralité en 1992) et sa tentative d'adaptation cinématographique de Tender is the Night, le roman de Francis Scott Fitzgerald (le scénario élaboré par Lowry en 1950 est paru au Canada en 1990). D'un point de vue universitaire, il demeure donc malaisé de mesurer précisément la stature de ce géant de la littérature anglo-américaine, même si son importance ne peut plus être minimisée compte tenu des avancées de la recherche. Une chose est sûre: Malcolm Lowry est reconnu aujourd'hui dans le monde entier comme un auteur majeur.
Bibliographie
Romans et nouvelles

    * Ultramarine (1933)
    * Under the Volcano (1947). Il existe deux traductions françaises:
          o Malcolm Lowry (trad. Stephen Spriel), Au-dessous du volcan, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1959 (ISBN 2-07-036351-1)
          o Malcolm Lowry (trad. Jacques Darras), Sous le volcan, Grasset, Paris, 1987 (ISBN 2-246-38181-9)

La première des deux traductions, dans l'ensemble plus respectueuse du texte malgré quelques erreurs, reste la plus aboutie. L'autre, plus personnelle, ne restitue ni la force dramatique de la narration ni la puissance de l'écriture: le traducteur s'y permet des libertés notables avec l'original dans l'intention de simplifier le style[réf. nécessaire].

    * Le Caustique lunaire (1956, première version de Lunar Caustic publiée directement en français dans la revue Esprit, trad. Michèle d'Astorg et Clarisse Francillon), dans Jacques Darras (dir.), Malcolm Lowry. Romans, nouvelles et poèmes, Le Livre de Poche, coll. « La Pochothèque », Paris, 1995, pp. 659-709 (ISBN 2253132209)
    * Hear Us O Lord From Heaven Thy Dwelling Place (1961, publication posthume). Traduction française :
          o Malcolm Lowry, Écoute notre voix, Ô Seigneur (trad. Clarisse Francillon et Georges Belmont), dans Jacques Darras (dir.), Malcolm Lowry. Romans, nouvelles et poèmes, Le Livre de Poche, coll. « La Pochothèque », Paris, 1995, pp. 711-972 (ISBN 2253132209)
    * Lunar Caustic (1963, publication posthume). Traduction française:
          o Malcolm Lowry (trad. Clarisse Francillon), Lunar Caustic, dans Jacques Darras (dir.), Malcolm Lowry. Romans, nouvelles et poèmes, Le Livre de Poche, coll. « La Pochothèque », Paris, 1995, pp. 599-657 (ISBN 2253132209)
    * Dark as the Grave wherein my Friend is Laid (1968, publication posthume). Traduction française:
          o Malcolm Lowry (trad. Clarisse Francillon), Sombre comme la tombe où repose mon ami, dans Jacques Darras (dir.), Malcolm Lowry. Romans, nouvelles et poèmes, Le Livre de Poche, coll. « La Pochothèque », Paris, 1995, pp. 441-587 (ISBN 2253132209)
    * October Ferry to Gabriola (1970, publication posthume). Traduction française:
          o Malcolm Lowry (trad. Clarisse Francillon), En route vers l'île de Gabriola, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1972 (ISBN 2-07-038277-X)
    * La Mordida (1996, publication posthume), Patrick A. McCarthy (éd.), The University of Georgia Press, Athens, GA (ISBN 0-8203-1763-2). Inédit en français.
    * Chambre d'hôtel à Chartres, Paris, La Différence, 1980, rééd.coll. "Minos", 2002.

Poèmes

    * Malcolm Lowry, Kathleen Scherf (éd.), The Collected Poetry of Malcolm Lowry, UBC Press, Vancouver, 1992 (ISBN 0-7748-0362-2). Inédit en français. Quelques poèmes ont été publiés en version bilingue:
          o Malcolm Lowry (trad. Jean Follain et Jacques Darras), Choix de poèmes, dans Jacques Darras (dir.), Malcolm Lowry. Romans, nouvelles et poèmes, Le Livre de Poche, coll. « La Pochothèque », Paris, 1995, pp. 973-1025 (ISBN 2253132209)

Correspondance

    * Malcolm Lowry, Sherrill E. Grace (éd.), Sursum Corda! The Collected Letters of Malcolm Lowry, 2 vols., Jonathan Cape, Londres, 1995-1996 (ISBN 0-224-03291-7) (t.1), (ISBN 0-224-03290-9) (t. 2). Quelques lettres ont été publiées en version française:
          o Malcolm Lowry (trad. Suzanne Kim), Choix de lettres, dans Jacques Darras (dir.), Malcolm Lowry. Romans, nouvelles et poèmes, Le Livre de Poche, coll. « La Pochothèque », Paris, 1995, pp. 1051-1073 (ISBN 2253132209)

Biographie de Malcolm Lowry

Gordon Bowker, Pursued by Furies. A Life of Malcolm Lowry, HarperCollins, Londres, 1993 (ISBN 0-00-215539-7)
Cet ouvrage inédit en français est nettement préférable à la biographie de Douglas Day publiée dans les années 1970.










Le meilleur ami de l'homme
INTERVIEW DE JEAN ROLIN


Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr
Photos (c) Sébastien Dolidon - Février 2009
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Après avoir rallié le Congo à bord d'une antique Audi 25 promise à une seconde vie de taxi dans 'L'Explosion de la durite', Jean Rolin est de retour chez P.O.L. Il signe avec 'Un chien mort après lui' une surprenante odyssée sur les traces de vagabonds à quatre pattes.

Qu'est-ce qui a pu pousser Jean Rolin à poursuivre les chiens errants à travers le monde ? Rien moins que son insatiable curiosité qui, au-delà du comportement canin, pousse l'écrivain-reporter à peindre des situations de précarité et de crise au travers des réalités les plus singulières, les plus anecdotiques. Parce que ces animaux qui vivent en commensaux de l'homme illustrent magistralement l'état de nos sociétés, Jean Rolin court le dingo en Australie ou le chien chanteur de Nouvelle-Guinée. Retour sur un projet moins cynophile qu'humaniste, qui en dit long sur l'engagement de son auteur et porte un regard désenchanté sur ses congénères.

Lire la critique de 'Un chien mort après lui'

Comment définir les chiens féraux - à distinguer des chiens errants - qui sont au coeur de votre roman ?

Tous les chiens féraux sont errants mais tous les chiens errants ne sont pas féraux. En anglais la distinction est plus facile, on parle de stray dog, celui qui a pris la tangente. Feral vient du latin ferae qui signifie bête sauvage. Cela désigne les animaux domestiques qui sont retournés à l'état sauvage. Les chiens féraux constituent des populations stables dont la vie est proche de celle de l'homme mais sans lien direct avec lui, comme les pigeons en quelque sorte. L'Australie en est par exemple un incroyable réservoir puisque d'innombrables espèces sont retournées à l'état sauvage : des chèvres, des dromadaires, des porcs...


Outre les chiens errants croisés au hasard de vos voyages, vous vous référez à leur présence dans la littérature. D'où vient votre intérêt pour ces animaux ?

Les sources de ce projet se situent dans les occurrences de chiens errants dans différents livres, en particulier 'Sous le volcan' de Malcolm Lowry dont j'ai partiellement repris la dernière phrase pour composer mon titre. Dans des textes fondateurs comme la Bible, les chiens sont présents sous la forme de dévorateurs de cadavres. C'est d'ailleurs l'un des grands mythes relatifs aux chiens errants. Il y a là une dimension symbolique, plus que réelle : lorsqu'on dit que les chiens ont mangé les cadavres cela signifie qu'on a laissé les cadavres sans sépulture. Je n'ai jamais vu de chien errant en train de dévorer un cadavre. En revanche j'ai souvent observé, lors de reportages mais aussi au cours de voyages que j'ai fait à titre personnel, des chiens errants dans les situations de guerre, d'exode, de passage à un nouveau régime politique, de désorganisation… Dans la littérature, le chien errant est souvent associé à ces situations de crise, de désastre. C'est d'avoir ensuite observé ça dans la réalité, de l'avoir "vérifié" en quelque sorte, qui m'a donné envie de faire ce travail.


Vous écrivez que le chien exprime le mieux la douleur universelle. En quoi vous permet-il d'aborder de manière plus générale le genre humain ?

Très clairement, pour moi, même s'ils m'intéressent aussi en tant que tels, les chiens errants m'ont permis avant tout de décrire des situations. Pas seulement des situations de guerre, mais aussi de précarité, de misère. A Haïti par exemple, où la société est traversée par une telle violence qu'elle est proche de la guerre, ou au Chili pendant la guerre civile. Généralement ces chiens errants sont plus nombreux dans les quartiers pauvres, ou la voirie est mal assurée. Ce qui est caractéristique de certaines villes d'Amérique latine, par rapport à d'autres endroits du monde, c'est que les chiens sont très souvent associés à des sans-logis. Il arrive qu'ils se les approprient, mais aussi qu'ils rentrent tout simplement dans une relation de proximité. Ce qui est intéressant avec le chien errant c'est qu'il est le révélateur, qu'il permet de parler de ces situations.


Voir la galerie photos de Jean Rolin


Vous avez donc effectué des voyages qui ont permis de corroborer votre perception du comportement des chiens errants ?

Il y a certains voyages que j'ai fait pour d'autres raisons que le livre, ce qui ne m'a pas empêché d'aller à la recherche des chiens errants dans les quartiers où j'étais supposé en trouver. Je suis parti au Liban faire un reportage "sérieux" sur la guerre, tout en gardant un oeil sur les chiens. Et j'ai été gâté parce que j'en ai fait une observation magnifique, dans les ruines du temple de Baalbek au lever du jour par exemple, ce qui correspondait tout à fait à mes attentes et confirmait mes théories sur la présence, la visibilité des chiens errants dans un contexte troublé.   Lire la suite de Le meilleur ami de l'homme »


Le narrateur exprime à la fois un attrait et une peur pour ces chiens. Diriez-vous que leur situation d'indépendance est enviable ?

Il y a effectivement quelque chose de menaçant et de sympathique dans ces animaux, mais leur liberté est très relative. Pour moi il ne fait aucun doute que parmi ces chiens, ceux qui seraient susceptibles d'être domestiqués aimeraient l'être. Je ne suis pas très sensible au romantisme de leur situation. Mais il y a bien sûr quelque chose de poétique dans cette existence, pour ceux qui les observent en tout cas. Pourtant je ne crois pas que ce soit une position enviable. Une vie de lycaon en Afrique, avec ses techniques de chasse très élaborées, peut être intéressante, mais une vie de chien errant qui mange des ordures et ramasse des coups de pieds au cul, non.


Il y a de la tristesse dans ce roman. Le regard que vous portez sur le monde devient-il plus mélancolique au fil des livres et des reportages ?

Je ne m'en étais pas vraiment rendu compte, mais ça a frappé plusieurs personnes, et à la réflexion oui, il y a une sorte de tristesse dans ce livre. Dans l'ensemble, il est vrai que je suis sans doute moins optimiste que je ne l'étais quand j'étais plus jeune. A ce titre, un séjour de deux mois passés en Palestine ne m'a pas rendu particulièrement optimiste. J'en ai tiré la conclusion qu'il n'y aurait jamais d'Etat palestinien, qu'on menait les gens en bateau. Mais j'ai encore l'espoir d'être démenti. J'ai très certainement une propension personnelle à la mélancolie, qui n'est même pas liée aux menaces pesant sur l'espèce humaine, mais qui est en moi. Je retire un grand plaisir, par exemple, à fréquenter les paysages de friche portuaire. Mais il ne s'agit pas d'épreuves que je m'inflige.


Si vos livres ont vocation à poser un regard sur le monde, ils reposent également sur un fond autobiographique. Pourriez-vous dissocier ces deux approches ?

Non, parce que je ne pourrais pas parler de moi sans parler du monde. Ca ne m'intéresserait pas de faire de l'autofiction. J'écris dans une démarche plus générale, quitte à laisser passer à mon insu des choses assez intimes. D'autre part je me rends compte dans les personnages que je construis, à travers le temps que je passe à recueillir les matériaux d'un livre, que ce n'est pas tout à fait moi non plus. Il y a quand même un léger décalage entre ce que je suis et le narrateur. Je ne raconte en général que des choses qui m'arrivent dans le contexte de la recherche.


Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?

Je réalise un reportage sur les conteneurs. Je suis parti en novembre en Chine visiter des usines où on les fabrique, les quais où on les décharge. Par la suite, j'ai embarqué sur un cargo porte-conteneurs avec lequel je suis revenu en Europe, avant de débarquer au Havre le 28 décembre. Et il y a là la matière d'un livre qui permettrait encore mieux que le chien errant d'envisager plusieurs aspects du monde, de la réalité, de parler de l'économie, de la guerre. L'intérêt de ce sujet pour moi, c'est que les conteneurs sont conçus pour transporter des marchandises, mais qu'ils servent en fait à bien d'autres choses, et en particulier, depuis longtemps déjà, à ériger des barricades en période de guerre civile, à Sarajevo par exemple. Ou bien à édifier des habitations relativement chics dans les pays d'Europe du Nord comme des résidences universitaires. A Londres, par exemple, près des anciens docks, ils ont pu servir à construire un hôtel. Mais ils sont aussi des habitations précaires dans des ghettos de nombreuses villes du tiers-monde.

Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr
Photos (c) Sébastien Dolidon - Février 2009






Au-dessus de l'abîme
CENTENAIRE DE LA NAISSANCE
DE MALCOLM LOWRY

Thomas Flamerion pour Evene.fr - Mai 2009
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Le 28 juillet, quelques milliers de lecteurs célébreront un écrivain aussi mythique que méconnu. Mythique parce qu'auteur d'un des chefs-d'oeuvre du XXe siècle, 'Sous le volcan'. Méconnu parce que disparu dans de vagues circonstances en 1957, laissant derrière lui une centaine de poèmes, douze nouvelles et quatre romans pas tout à fait achevés. Des fragments d'or brut, extraits d'une vie de douleur.

Sous le volcan, c'est l'enfer. Un territoire de damnés que Malcolm Lowry a arpenté sa courte vie durant, agrippé à une bouteille de mezcal et au clavier de sa machine à écrire. Et puis l'enfer c'est les autres, ces marionnettes qui se déchirent dans ses romans et nouvelles, ces éditeurs et ces critiques frileux qui sous-estimeront son grand oeuvre avant que des lecteurs, puissance souterraine, ne le portent aux nues. Car comme l'explique Maurice Nadeau, principal éditeur de ses textes, les amoureux de Malcolm Lowry forment une "étrange confrérie", des amis qui s'ignorent et que lie une fascination puissante pour l'écrivain. D'ailleurs peu ou pas de célébrations. Même le festival Etonnants Voyageurs ne semble pas devoir rendre hommage à cet Anglais dont les pérégrinations au Mexique, au Canada, au Moyen-Orient ou en Haïti ont nourri la prose et la poésie. Le cercle discret des spécialistes et des aficionados de Lowry se réunira les 26 et 27 juin lors de la deuxième édition des Rencontres de Fontevraud, consacrée exclusivement à l'auteur, en présence de traducteurs de son oeuvre, de critiques et d'écrivains venus des quatre coins du monde, au nombre desquels Pierre Michon, Olivier Rolin ou Jean-Marie Blas de Roblès. La manifestation sera prolongée en juillet à Vancouver par un colloque américain organisé par l'Université de Colombie-Britannique. Un centenaire discret pour un homme qui le fut tout autant. Un écrivain dont le culte fervent vaut bien une messe… noire.


Work in progress

Aussi mythique que soit 'Sous le volcan', aussi vénérée que soit la figure de Malcolm Lowry, l'appareil critique qui lui est consacré reste rare et largement incomplet. Difficile en effet de ne pas céder à la tentation de séparer son chef-d'oeuvre "officiel" du reste de ses écrits. Car outre quelques poèmes et un premier roman, 'Ultramarine', publié en 1931 et considéré comme une oeuvre de jeunesse prometteuse, Lowry, en bonne figure du work in progress - création évolutive, souvent remaniée - a surtout laissé des textes inachevés. Un corpus dispersé, incomplet ou parfois dédoublé, comme c'est le cas pour 'Lunaire caustique', dont une première mouture en français paraît en février 1956 dans la revue Esprit alors qu'une seconde, remaniée, est publiée en anglais sous le titre 'Lunar Caustic' dans la Paris Review en 1963. Les deux versions subsistent (1), comme un rappel de la complexité du travail de Lowry.
Publiés à titre posthume, la plupart des ses nouvelles et romans sont aussi le fruit d'un colmatage externe signé Margerie Lowry, sa seconde épouse, auteur de polar sans succès. Allant jusqu'à se considérer comme le coauteur des projets laissés à l'abandon par son défunt époux, elle en réécrit des passages entiers. Ce qui fait dire à certains, à juste titre, que la part du travail de Lowry, maintenant diluée dans les retouches, est peu identifiable et que l'analyse globale de son oeuvre s'en trouve fortement biaisée. Ainsi 'En route vers l'île de Gabriola', paru en France en 1972, est-il le fruit d'un travail éditorial conséquent. Tout comme 'Sombre comme la tombe où repose mon ami', paru en 1968. Les 705 pages laissées par Lowry contenaient "trois fragments distincts apparemment remplis de variantes, de redites et de contradictions parmi lesquelles les éditeurs (...) prirent la responsabilité de faire un choix." (2) Pourtant, le résultat s'inscrit visiblement dans l'expérimentation littéraire de Lowry - ce vertige angoissant, cette ironie qui mêle réalité et fiction. Au point que le couple du livre évoque étrangement celui de 'Sous le volcan', lui même un ersatz des amours de l'auteur avec sa première femme, Jan Gabrial.   Lire la suite de Au-dessus de l'abîme »

(1) 'Romans, nouvelles et poèmes' de Malcolm Lowry, Le Livre de Poche, La Pochothèque, 1995.
(2) Jacques Darras in 'Romans, nouvelles et poèmes' de Malcolm Lowry, Le Livre de Poche, p. 443.



Masterpiece

Si reconnaître la verve de Malcolm Lowry dans la reconstruction de ces écrits posthumes peut s'avérer ardu, 'Sous le volcan' est l'authentique fruit de son labeur. Le roman raconte la crise de conscience et les déboires conjugaux de Geoffrey Firmin, consul de Grande-Bretagne à Quauhnahuac, au Mexique. D'abord traduit par Stephen Spriel en 1950 sous le titre 'Au-dessous du volcan' puis en 1987 par Jacques Darras, le manuscrit connaît son lot de péripéties avant de passer à la postérité. Né d'un premier voyage au Mexique où il s'installe avec sa femme dans une tentative de sauver leur union, après un séjour en hôpital psychiatrique à New York dû à son addiction à l'alcool, il faudra dix ans à Lowry pour en achever l'écriture, de 1936 à 1946. S'il ne s'agit au départ que d'une nouvelle, trois mois suffisent à Lowry pour en faire un roman de 40.000 mots dont le scénario, en plus de s'être étoffé, est modifié. S'ensuit une seconde réécriture entamée et oubliée à Los Angeles qui, une fois le manuscrit récupéré, est poursuivie à Vancouver. Une troisième, dans laquelle les personnages prennent leur statut définitif, est refusée par les éditeurs new-yorkais qui la trouvent trop obscure. La quatrième, sauvée de l'incendie de leur maison par sa seconde femme, Margerie, est finalement acceptée sans enthousiasme par l'éditeur britannique Jonathan Cape. 'Under the Volcano' paraît en 1947, et si le succès est long à venir, la légende est née.
Les éléments fictifs et la réalité de l'écriture s'y superposent et s'y nourrissent mutuellement dans d'infinis détails et anecdotes qui participent au mythe. En choisissant une base autobiographique nourrie de réécritures et même de hasards provoqués, tel ce retour au Mexique pour vérifier l'orthographe de certains noms en 1944, Lowry abat les frontières entre la création et la vie, s'inventant démiurge de sa propre existence, pourtant soumise au démon de l'alcool, dans un pacte faustien, "une sorte de 'Divine Comédie' ivre", comme il le dit lui-même dans la préface. Un arbre de vie embrasé aussi, Lowry usant des symboles ésotériques ou religieux, comme ceux de la Kabbale ou de l'Eden. Et si la richesse et la profondeur de l'oeuvre échappent parfois aux profanes, son parfum de soufre et de détresse enivre les sens. Ce qui fait dire à Maurice Nadeau : "A côté de tant d'oeuvres muettes auxquelles la grandeur ne fait pas toujours défaut on perçoit ici une voix pathétique qu'il est difficile d'oublier." (3)

"Ivrogne invétéré, héritier déchu, exilé, mis au ban de la société, marin en mal de mer, compositeur de fox-trot à l'emporte-pièce, joueur d'ukulélé, expédié aux colonies avec une pension de son père, syphilophobe, masturbateur, poète, créateur de mythes et Faust tout à la fois." Les mots de l'écrivain Conrad Knickerbocker ne sont pas tendres. Ils reflètent pourtant la fascination que la vie d'errance et l'oeuvre fragmentée de Malcolm Lowry exerce sur des générations d'écrivains voyageurs et sur un public en mal de terres lointaines et de souffrances noyées dans la tequila. Reste à pousser plus loin l'exploration sur les pas de Lowry, à travers des territoires souvent négligés. Sa poésie, par exemple, aujourd'hui entièrement disponible. "Quand donc fus-je en enfer pour la dernière fois ? A quand remonte l'image de mon coeur en éclat ?" (4) Des vers écrits en 1936, qui sonnent déjà le glas d'une vie passée à fuir - ou à poursuivre - ses pires démons.

(3) Maurice Nadeau in 'Au-dessous du volcan', Avant-propos, Folio, 1973, p. 18.
(4) "Lettre d'Oaxaca à l'Afrique du Nord" extrait du recueil 'Le phare appelle à lui la tempête' in 'Romans, nouvelles et poèmes', Le Livre de Poche, p. 983.

Thomas Flamerion pour Evene.fr - Mai 2009







Un sémaphore dans la nuit

Par André Clavel (Lire), publié le 01/05/2005
L'invitation au voyage de Malcom Lowry: des gouffres où l'écrivain ne cessera de s'immoler.

Malcolm Lowry fut le dernier Cyclope des lettres britanniques. Son œil incandescent bouillonnait comme un cratère en furie, et les volcans dont il attisa le feu nous brûlent encore. Mais il savait également saisir les rames, s'éloigner des terres et gagner le large pour que ses démons ne le rattrapent pas: Lowry, le familier des cimes, avait aussi le pied marin. Et s'il se noya dans l'alcool, il ne se laissa jamais engloutir par les flots qu'il sillonna dès la fin de l'adolescence: à 18 ans, en 1927, il claqua la porte familiale et s'engagea comme mousse sur un cargo en partance pour les mers de Chine. Enfant trop gâté, il y apprit à se tanner l'âme. Et lorsqu'il rallia l'Angleterre natale, il savait deux choses. Un: qu'il repartirait bientôt, et qu'il deviendrait un incorrigible vagabond. Deux: qu'il serait écrivain, parce que ce métier-là est une invitation au voyage, toujours plus loin.

C'est ainsi qu'en 1933 il s'attaqua à son premier roman, Ultramarine. Bien moins célèbres que celles d'Au-dessous du volcan, ces pages autobiographiques nous rappellent pourtant que Lowry pouvait aussi se mesurer à Conrad. L'histoire? Celle de Dana Hilliot, son alter ego, qui quitte Liverpool et grimpe sur un rafiot au nom prédestiné, l'Œdipus Tyrannus: pour le jeune aventurier, il est en effet urgent de s'échapper de la nasse œdipienne, de couper le cordon qui le ligote à l'Angleterre. Et de «s'embarquer», au sens pascalien. Avec, pour seul passeport, cet avertissement qui sert de leitmotiv au roman: «Le bateau t'adoptera si tu le mérites.» Pour le vulnérable Dana, c'est une mission des plus périlleuses. Car il lui faudra s'acclimater aux rudesses de l'équipage, aux corvées, aux brimades et aux cahots de la mer, dont les mugissements lui donnent à entendre une musique inédite - celle de l'infini, avec ses gouffres amers au fond desquels Lowry ne cessera de s'immoler. Voilà pourquoi Ultramarine n'est pas seulement une épopée maritime. C'est une sorte de prélude où, déjà, s'esquissent les grandes tragédies existentielles de la maturité.

Dans le même volume, Denoël a ajouté deux autres textes de Lowry, publiés après sa mort en 1957, à 48 ans. Sombre comme la tombe où repose mon ami est le récit d'un voyage au Mexique, un Mexique infernal et solaire où l'écrivain retourna en décembre 1945, neuf ans après le premier séjour qui lui inspira Au-dessous du volcan. Quant à En route vers l'île de Gabriola, c'est un roman qui se situe dans ce Canada édénique où, entre deux escapades, l'éternel exilé vécut un long ermitage, de 1940 à 1954. En un lent travelling, le récit de Lowry déroule une rêverie mélancolique, désabusée, sur le thème de la terre promise. L'intrigue est des plus sobres: après l'incendie de leur maison, Ethan et Jacqueline décident de changer de décor et d'aller en bâtir une autre sur l'île de Gabriola, au large de Vancouver, où ils espèrent découvrir le paradis... Mais le bonheur, chez Lowry, est toujours un mirage: ses deux personnages ne cesseront pourtant de se cramponner à cette improbable utopie. Leur quête est pathétique, quand on sait qu'en écrivant ces pages leur auteur titubait déjà vers la tombe, rongé par l'alcool.

A la fin de sa courte vie, la poésie fut pour lui une bouée de sauvetage comme un sémaphore dans la nuit. Mais il ne fut pas seulement un poète de la dernière heure; ses premiers vers remontent aux années 1935, et l'un d'eux est déjà prémonitoire: «Le phare appelle à lui la tempête.» Ce visage-là de Lowry, on le connaissait mal et on le découvre dans un gros recueil traduit par Jacques Darras, Poésies complètes. Lesquelles sont souvent aussi brûlantes que la tequila dont s'abreuva le Consul du Volcan. Et elles secouent rudement: un cocktail détonant qui doit autant à Baudelaire qu'à Lewis Carroll ou à William Blake. Avec, à l'horizon, une seule certitude: celle du naufrage. Mais quand les bateaux coulent, chez Lowry, la plume s'embrase et les matelots ont encore le temps de rallumer les étoiles...







Malcolm Lowry, par Olivier Rolin

et si cet été vous partiez à Gabriola ?
note préalable sur les mammouths, le Sony PRS-505 et l'île de Gabriola
Bon, publie.net, si j'avais mesuré à l'avance la quantité matérielle de travail, construire et entretenir le site principal, le site miroir pour les bibliothèques, mais surtout toute cette avancée (heureusement, en équipe, c'est ce qui pousse en avant, et ce qui permet de tenir) concernant les formats, les mises en page, et peu à peu proposer des texes numériques qui soient quasiment sur les standards de l'édition professionnelle, je ne sais pas si j'aurais osé...

Alors évidemment, reste à tenir, justement. Revenir aux fichiers sources, régler des tailles de page et des espaces de marge, reprendre les corrections de texte et surtout de typo, affiner les césures... Puis les conversions PDF : plus que convertir, mais préparer ce fichier doué d'interactivité, et qui n'est pas une transition pour imprimante, mais doit être considéré aussi vivant que le livre.

En ce moment, d'avoir en permanence sur la table le Sony PRS-505 multiplie les expériences, affichage, navigation, ergonomie (appareil qui me bouscule bien plus que j'aurais cru, tant la lecture y est aussi souple et puissante que le livre, et tant désormais on peut trouver de matériau numérique : cet après-midi, ai formaté pour mon eReader, circulation privée indeed, cette magnifique réserve cachée de 250 pages de Claude Simon...). Et petit à petit, le site publie.net s'achemine vers une meilleure ergonomie, index, aide, présentation.

Reste qu'à chaque fois qu'on apprend, il faut tirer toute la cohorte, reprendre les anciens textes : justement ceux des auteurs qui étaient là dès le début, ceux qui ont fait confiance avant même qu'on entame la route.

Alors la récompense : cet après-midi, réouvrant cette suite hallucinante de textes que m'avait confiés Olivier Rolin : « C'est un autoportrait », m'avait-il dit.

Nous les avons regroupés en 3 ensemble : dans Littérature, politique, des lectures, de Cendrars à Gainsbourg, via quelques auteurs qui relèvent aussi d'une fraternité non jouée, Echenoz et Michon. Dans Le génie subtil du roman, il a choisi 4 conférences sur la langue : choix non de hasard, ne serait-ce que par les lieux et les circonstances où on les dit.

Et puis, reprenant Chambres avec cartes, 9 voyages d'Olivier Rolin, dont une série pour le Monde qui devait être publiée en septembre 2001 et n'avait jamais vu le jour, je relisais cette étrange rencontre, dans un souterrain mi abri anti-atomique d'une ville de l'extrême Sibérie, avec un mammouth en décongélation : Une odeur d'éléphant un jour de pluie...

Ce qui me semblait incroyable, peut-être pour la première fois, et très humblement, c'est que ce plaisir de lecture, au plus haut niveau des livres qui m'accompagnent dans cette pièce où je suis, n'aurait pas existé sans ce parcours d'une équipe, ces heures d'écran, ces tests de logiciels, de matériels, ces infinies discussions sur le numérique, et ça aussi en beau collectif – jamais autant appris que cette année : oui, on aborde un tournant majeur, et j'en parlerai d'ici dimanche à propos d'Aldo Manuzio, le premier imprimeur moderne...

Alors, ce texte d'Olivier, soudain, semblait symboliser tout cela : aller jusqu'à l'autre bout du monde pour retrouver, avec les ciels et la maison de Malcolm Lowry, ce qu'on met au plus haut, la littérature, et découvrir que là-bas, finalement, personne ne s'en occupait tant... Et Olivier Rolin, dont attend en septembre Le chasseur de lion, faisant lien entre ces lectures, celles qui nous ont porté, et l'écriture...

Voici, ci-dessous, ces pages sur Malcolm Lowry, que vous pourrez lire dans Littérature, politique si vous le téléchargez (principe coopérative donc : moitié hors TVA pour l'auteur, moitié pour la structure et ses bénévoles).

Et ça ira très bien dans un sac pour l'été, relire Malcolm Lowry (on recommande la traduction iconoclaste mais terriblement lowrienne de Jacques Darras de Under the volcano, mais si vous exploriez ce En route pour Gabriola dont parle Olivier Rolin ? Un livre qui démarre en autobus...

Je ne sais pas si on la trouve encore : mon édition des Lettres de Malcolm Lowry, éditées par Maurice Nadeau, portent encore le prix, 17F50, que je les avais payées à Marseille, en 1983, à l'étage d'une ces vieilles librairies qui comptent bien peu de survivantes, où ce livre devait être depuis bien des années...
FB



Olivier Rolin  Cabane au Canada
 

Deux détroits (Georgia et Juan de Fuca), au sud et à l'est à peu près, séparent la grande île du continent. Au bord d'un de ces détroits que dominent les hauteurs des Pacific Ranges s'étend la ville de Vancouver. Elle se trouve juste au nord de la frontière américaine, pour être exact sur le quarante-neuvième parallèle, presque à la même latitude qu'à l'ouest, dans le Pacifique, l'île d'Onékotane ou, encore plus à l'ouest, le port de Sovietskaïa Gavan sur la côte sibérienne, et à l'est la ville de Medicine Hat dans le Saskatchewan ou, beaucoup plus à l'est, la ville de Saint-Denis dans la banlieue parisienne.

Lowry n'aimait pas Vancouver. « Cité des peurs c'est Vancouver / Où les bars ne servent plus de bière » (Noble cité grouillant de pigeons où tous, y compris moi, sommes des hypocrites, in Poésies complètes). Dans En route vers l'île de Gabriola, elle apparaît comme une ville de bien pensants, enclins à dénoncer les suspects de « dangereuses tendances gauchisantes anticanadiennes ». « L'argent était leur seul langage intelligible ». A ce propos, on peut se demander si ce qui, dans Gabriola, déplaît si fort au très moralisant Douglas Day, auteur de la seule (à ma connaissance) biographie de Lowry disponible en Français (« des personnages empotés, un mouvement nul, une œuvre de débutant »), ce n'est pas le côté fortement anticonformiste du livre, et notamment les pages passionnées contre la peine de mort : Ethan Llewelyn, le double de Lowry comme l'était le consul du Volcan, se reproche de n'avoir pas plaidé la cause d'un jeune homme de quinze ans condamné à être pendu pour tentative de viol et meurtre (« Les citoyens de la Colombie britannique sont-ils donc uniques en leur genre qu'ils n'aient jamais ressenti les affres et l'abasourdissement de la puberté ? »). Rappel : dénoncer comme « une barbarie » le fait de balancer un adolescent, au bout d'une corde, « dans une ancienne cage d'ascenseur peinte en jaune vif », ça a l'air d'aller de soi à présent, mais ça ne l'était aucunement au tout début des années cinquante.

Au Vancouver Writers Festival, on m'avait fait parler de la mort devant des enfants des écoles. Comme je demandais à l'institutrice pourquoi elle emmenait ses chers petits écouter un écrivain français inconnu parler d'un sujet manifestement hors programme, elle m'avait répondu que c'était juste parce qu'elle n'avait pas trouvé de place dans les autres salles. Je lui avais demandé si elle savait où se trouvait Dollarton, l'endroit où Lowry avait habité, mais elle ne voyait pas où c'était, ni de qui il s'agissait. A la librairie ils avaient entendu parler de Malcolm, mais pas de Dollarton. A l'aquarium où par désoeuvrement j'étais allé traîner, l'octopus ressemblant à « une cornemuse hors d'usage » devait savoir ça (les poulpes ont une mémoire prodigieuse), mais on avait du mal à communiquer, lui et moi. Enfin, j'avais fini par repérer le lieu sur une carte. Pour s'y rendre, il fallait franchir le Burrard inlet, le bras de mer séparant Downtown de North Vancouver, par L'Ironworkers Memorial bridge. Des essaims de petits hydravions vrombissaient, allant et venant entre la ville et Victoria ou Nanaimo, sur l'île de Vancouver. Au bout du pont il fallait tourner à droite, vers Roche Point, puis, après un petit supermarché, continuer à pied à travers Cates Park. La pluie n'y allait pas de main morte. Des sentiers s'enfonçaient sous des arbres hauts comme des piliers de cathédrales, cèdres noirs, pins « verts comme des tessons de bouteille », érables sang et or, troncs moussus, ruisselants : paysage de rain forest souvent décrit dans les Poésies, dans Gabriola, et qui est aussi le motif obsédant des tableaux d'Emily Carr. Cette artiste légèrement cinglée, née en 1871 à Victoria, peignait dans sa caravane, entourée de ses many pets, des voûtes vertes portées par des troncs violets assez phalliques, et des mâts totémiques indiens qui ne le sont pas moins : œuvres qui évoquent à la fois Edvard Munch et Gaudi. Je ne sais pas si Emily, qui est morte en 1945, a jamais rencontré Malcolm, mais cela serait plausible. Elle écrivait aussi des livres dont l'un, Klee Wyck, publié en 1941, obtint le Governor General's Award (une espèce de Goncourt canadien), tout comme Under the volcano…

Des remorqueurs tiraient des barges, un cargo grec qui s'appelait « Nuage », Néféli, remontait l'Indian Arm. Des cargos métaphysiques naviguent à travers tous les écrits de Lowry, dans le sillage de l'Oedipus Tyrannus du Volcan et d'Ultramarine. « Des pensées de fer prennent la mer le soir sur des navires de fer » (à ce propos, on signale à l'éditeur que le fait –judicieux- de rééditer de vieilles traductions ne devrait pas dispenser de les toiletter : le mot anglais derricks, sur un bateau, ne se traduit évidemment pas par « derricks », mais par « mâts de charge ». Merde alors !). Souvent ces cargos ont des noms de philosophes grecs, Epictète ou autre. Dans Gabriola, il s'appelle Aristotélès. Celui de La Traversée du Panama est baptisé Diderot. En vérité, le liberty-ship français sur lequel Malcolm et Margerie avaient quitté une première fois Vancouver pour l'Europe, en 1947, s'appelait Brest. Il y a vingt-trois ans (hum…), j'avais réussi à retrouver, pour les pages livres de Libération, quelques survivants de cette odyssée. D'après leur témoignage, sur ce bateau, on ne se ruinait pas en eau minérale. « Le second était noir tous les jours », m'avait dit le radio. Lowry ? « Il avait une bonne tête d'Anglais. Costaud, rouquin. Des mains deux fois grosses comme les miennes. En général, le matin et le début de l'après-midi, ça allait encore. Mais quand venait le soir, il était sous pression. Elle aussi, d'ailleurs. Il lui filait des trempes, il faut bien le dire. Elle l'appelait my lion. Une fois, elle avait l'œil au beurre noir, elle a prétendu qu'elle était tombée de la couchette supérieure. »

Les nuages semblaient jaillir des arbres, certains vaporeux, gris pigeon, d'autres en barres très basses d'un blanc de céruse. Les sirènes-orgues des trains retentissaient dans la brume, sur l'autre rive. En aval, la petite raffinerie qui est souvent décrite dans Gabriola et dans les Poésies : « Les marteaux rouges du couchant frappent / Les touches xylophone d'un alignement de cornues / La plus belle des raffineries de pétrole. » C'était là l'Eridanus de Sombre comme la tombe…, de Gabriola, d'Ecoute notre voix ô Seigneur. Vissée à un rocher, une plaque de bronze le disait : MALCOLM LOWRY, AUTHOR, LIVED WITH HIS WIFE IN A SQUATTER SHACK NEAR THIS PLACE, 1940-1954. Malcolm et Margerie squattaient une cabane au bord du fjord, avec sa jetée de bois, construite de leurs mains, qui permettait de fréquentes purifications-baptêmes dans l'eau glacée : « Ethan plongea, cheville foulée et tout, Jacqueline le suivit dans la vaste roue turquoise. Ils en émergèrent rénovés. Nés une nouvelle fois. Pour cinq minutes au moins. » C'est là que Malcolm, inlassablement, récrivit le Volcan, jusqu'à ce jour d'avril 1946 où Jonathan Cape l'accepte enfin (et, le soir même, Raynal & Hitchcock pour les Etats Unis). « Oui, c'était là leur place en ce monde, et ils l'aimaient. Avec une passion joyeuse, Ethan lui eût sacrifié sa vie. Mais qu'était-ce donc qui lui rendait cette vie si libre et précieuse, qui leur fournissait plus que la paix, qui faisait de cette maison plus qu'une arche de bois. Ah, leur arbre, leur porte, leur nid, leur rosée, leurs neiges et tonnerres, leur feu et leurs journées. Leurs nuits sidérales et le vent de mer. Leur amour. » Image du jardin d'Eden, symétrique de l'enfer du Farolito. Eridanus, c'est le zénith d'un monde moral dont Quauhnahuac est le nadir : la lumière, « le soleil au premier printemps, d'abord bulle de lumière, puis flèche, puis forêt de flammes blanches », opposée à « la ville de la terrible nuit » ; « l'onde la plus limpide, la plus profonde, la plus régénératrice », contre l'alcool infernal ; la rédemption en face de la damnation, la paix dissipant l'horreur de la culpabilité. D'un côté, les « montagnes bleues enneigées » d'un poème appelé Bonheur (titre bien peu lowryien !) ; de l'autre, le « paysage de téquila, mégots, cols de chemise crasseux / Perborate de sodium, page griffonnée / A l'adresse des morts » de Délirant à Vera Cruz .

Titre bien peu lowryien, oui : car bien sûr cet Eden devra être quitté. ¿Le gusta este jardín que es suyo ? ¡Evite que sus hijos lo destruyan ! Mais le jardin sera détruit, saccagé. La foudre rôde au ciel, la « roue de feu » menace la roue turquoise de lumière et d'eau, la cabane brûlera (« L'incendie qui s'est / Nourri de notre lit de mariage / A tout juste laissé une bouteille de gin »). Malcolm sauvera le manuscrit du Volcan mais In ballast to the White Sea sera perdu. Reconstruite, la cabane devra de nouveau être abandonnée, cette fois par mesure administrative : la ville des deathscapes, des « mortespaces du futur », ronge inexorablement le territoire de l'innocence. La raffinerie SHELL, dont les lumières brillant sur les sombres sapins évoquaient « une inoffensive cité-jouet sous un arbre de Noël », voici qu'elle crache une nappe de pétrole dont la puanteur empoisonne le parfum des fleurs sauvages, voici que dans la nuit une lettre de néon rouge s'éteint, laissant lire son vrai nom : HELL, l'Enfer. Le Paradis est toujours perdu.

Plus tard, de l'autre côté de Vancouver, face au détroit de Géorgie, je suis allé visiter le très beau musée ethnographique. « Brumes et buées mâchuraient les îles ». Les cartels burlesques des mâts totémiques me parurent avoir quelque mystérieux rapport avec Lowry. « Ours avec être humain et grenouilles dans les oreilles ». « Ours avec grenouille dans la bouche et loup entre les oreilles ». « Otarie avec oiseau et être humain à coiffure de chaman dans sa queue, corbeau portant lumière. » Un rapport, mais lequel ? Lowry, il y avait du Milton et du Blake en lui, bien sûr, mais aussi du farfelu à la Lewis Carroll. C'était un type capable d'inventer un titre comme ça (dans Gabriola) : « On peut donner du whisky et de l'eau chaude en quantité limitée aux éléphants qui effectuent un voyage en mer ». Bien sûr qu'on peut leur donner ça ! Allons, à ta santé, Malcolm, vieil éléphant-otarie-chaman avec un lion entre les oreilles, cher vieux totem !
 
© Olivier Rolin, texte diffusé par www.publie.net.








Au-dessous du Volcan
de Malcolm Lowry
avant-propos de Maurice Nadeau


de Maurice Nadeau concernant l'oeuvre de Malcolm Lowry Au-dessous du volcan paru aux éditions Buchet/chastel en octobre 1980

Il existe une étrange confrèrerie : celle des amis d'Au-dessous du Volcan. On n'en connaît pas tous les membres et ceux-ci ne se connaissent pas tous entre eux. Mais, que dans une assemblée, quelqu'un prononce le nom de Malcolm Lowry, cite Au-dessous du Volcan, les voici qui s'agrègent, s'isolent, communient dans leur culte. Ils plaignent les non-initiés et si, d'aventure, ils ont affaire à un adversaire ou à un sceptique, ils l'accablent.

Quelques-uns, après ces joutes, ne se sont plus guère adressé la parole ; d'autres, que le hasard seul avait réunis, sont devenus des amis. Utilisé par certains comme un sésame le nom de Malcolm Lowry est pour d'autres un test qui partage facilement l'humanité en deux camps. Parlerai-je de ceux qui sont partis pour le Mexique afin, notamment, de mettre leurs pieds dans les traces du Consul à Quauhnahuac ? Hélas, Quauhnahuac n'est qu'une petite ville pour touristes américains : Cuernavaca, et l'ombre du Consul, commes celles de l'empereur Maximilien et de Charlotte, ont été mises en fuite, à l'intérieur des palais en ruines, par les "flash" des appareils photographiques. L'orgueilleuse habitation de Cortès retentit de nasillards "hello !". L'emprise magique qu'ont subie les lecteurs d'Au-dessous du Volcan n'est le fait que du seul Malcolm Lowry.

Qu'une oeuvre littéraire dans laquelle s'est à peu près résumée la carrière d'un auteur méconnu, suscite, par ses seules vertus, des passions d'une telle ampleur, a de quoi surprendre. Lowry n'a point écrasé le monde de son génie ; il ne s'est point imposé par le scandale et la plupart de ses admirateurs ne l'ont jamais approché. La nouvelle de sa mort, survenue le 29 juin 1957, n'a été connue que plusieurs mois plus tard, sans donner lieu à de nombreux commentaires. Il repose dans un petit cimetière du Sussex après avoir vécu dans diverses parties du monde : le Mexique, les Etats-Unis, la France, le Canada, la Sicile et l'avoir parcouru en tous sens, jusqu'en Chine. Sa vie et son oeuvre auront été brèves, frappées toutes deux par la foudre qui met si tragiquement fin au destin de ses héros dans la forêt de Tlaxcala. Après des années Au-dessous du Volcan dégage pourtant la même odeur de soufre, tandis que demeure visible l'aura qui la couronne, et qu'elle continue de rayonner dans un monde qui devient un peu tous les jours selva obscure.

Il semble, en outre, que cette vie, comme cette oeuvre, aient été en butte à tous les maléfices. Comme son consul, Lowry souffrait d'un mal qu'on préfère décorer du nom de vice : l'éthylisme. Bandant contre lui tous les ressorts de sa volonté, souffrant mille souffrances et succombant sans cesse à la tentation, il n'est point parvenu à s'en débarasser, sauf pour de courtes périodes.

Au-dessous du Volcan a été écrit au cours de l'une d'elles, pendant la guerre, et semble avoir eu pour première fin d'exorciser les fantômes. Si l'on s'en tient aux apparences, c'est le roman d'un alcoolique qui, avec une lucidité effrayante et une suprême maîtrise de moyens, décrit tous les symptômes de sa maladie et lui trouve ses véritables causes, qui ne sont pas du ressort de la médecine. La drogue qui entretient son mal est aussi celle qui le calme : il lui est impossible de sortir de ce cercle vicieux. Après avoir écrit son chef-d'oeuvre Malcolm Lowry se laisse de nouveau emporter par le vent d'une chute étourdissante qui ne pouvait se terminer autrement que par une mort précoce. Il a sciemment travaillé son suicide.

Au-dessous du Volcan, aussi est marqué par le mauvais sort. Il en rédige la première version aux Etats-Unis où elle est refusée par les éditeurs. Il le récrit au Canada et perd le manuscrit dans un bar, au Mexique. La troisième version périt dans l'incendie de sa maison. La quatrième, publiée aux Etats-Unis, à la fin de la Guerre, connaît un succès considérable, mais sans lendemain ; Malcolm Lowry est aujourd'hui aussi ignoré en Amérique qu'il l'est dans son pays natal, l'Angleterre. La version française, publiée en 1950 par le Club Français du Livre et, pour l'édition ordinaire, par Corrêa, comporte également une longue histoire aux péripéties décourageantes dont Clarisse Francillon a fait le récit. L'ouvrage paraît enfin et est unanimement salué par les critiques qui le juge comme "le plus importantr qui ait paru depuis vingt ans".

Qu'Au-dessous du Volcan porte toutes les marques du chef-d'oeuvre, c'est l'évidence. Or, les chefs-d'oeuvre n'ont jamais été facilement reçus. On peut même parier que celui-ci a suscité pendant quelques semaines l'engouement du public américain par erreur : à cause de son choix comme "livre du mois" par un Book Club. C'est la France, où les conditions de vente d'un livre sont moins anormales, qui offre le véritable test. Or, les lecteurs de Lowry y ont été recrutés par dizaines d'unités annuelles seulement. C'est la progression normale du chef-d'oeuvre, celle, pour ne point parler d'auteurs français, de l'Ulysse de Joyce, du Bruit et de la Fureur, du Procès.

Car le chef-d'oeuvre n'ouvre point ses portes à tous les vents. Il se présente comme un monde clos, hérissé de défenses et entouré de remparts. On n'y peut guère pénétrer qu'après plusieurs tentatives d'escalade et par effraction. Se trouve-t-on au coeur de la place qu'il n'est point aisé de s'y reconnaître : tout vous y paraît étranger et vaguement effrayant ; prisonnier, toutes les issues se sont refermées sur vous. Il va falloir vivre tête à tête avec un monstre inconnu qui possède sur vous tous les pouvoirs, se rendre à sa merci. Dans les arts plastiques comme en littérature, les chefs-d'oeuvre commencent toujours par communiquer une sorte d'effroi. Ils échappent à nos normes...

Publié le 1er septembre 2005  par torpedo





Un colloque consacré à l'auteur de
«Sous le volcan»
Malcolm Lowry aurait eu cent ans
Par Baptiste Touverey

Malcolm Lowry aurait eu cent ans le 28 juillet prochain. Une telle phrase n'a pas beaucoup de sens quand on connaît le personnage. Dire qu'il était alcoolique au dernier degré est un euphémisme. Il en est mort en 1957.

A l'occasion du centenaire de sa naissance un important colloque lui est consacré. Il se déroulera les 26 et 27 juin 2009. Il s'agit en fait de la deuxième édition des Rencontres de Fontevraud qui ont lieu dans l'abbaye du même nom et sont organisées par la Maison des Ecrivains Etrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire. Rencontres qui ont pour but de «dresser un état des lieux de l'œuvre d'un écrivain consacré.»

L'originalité de Lowry est précisément de n'être encore consacré qu'à moitié. Il a beau être l'auteur culte de plusieurs générations de lecteurs, son roman «Sous le volcan» peut bien être considéré comme l'un des plus grands du XXe siècle, il reste négligé par la critique.

Les organisateurs du colloque ont souhaité faire dialoguer écrivains, traducteurs et universitaires de diverses nationalités, français, mexicains ou encore canadiens. Seront présents, entre autres, les écrivains Jean-Marie Blas de Roblès, Pierre Michon, Olivier Rolin et Mathias Enard, auteur d'un hommage à Malcom Lowry dans le Magazine littéraire de ce mois-ci. L'un des buts du colloque devrait être également de mettre en lumière une œuvre qu'on a trop souvent tendance à réduire à «Sous le volcan», ce « chef-d'œuvre qui masque les autres livres de Lowry».

A noter enfin que demain, mardi 23 juin,  les écrivains Arno Bertina et Patrick Deville, qui organisent ce colloque, seront les invités de l'émission «Tout arrive» diffusée de midi à 14 heures sur France Culture.

B.T.










02/02/2010
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