Alain YVER

Alain YVER

MARCEL KANCHE

MARCEL KANCHE







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MARCEL KANCHE, ENTRE MARGE ET PAGE

Dans le vert bocage de la chanson française, Marcel Kanche est une créature mythique. Marcel Kanche est sorti du bois. Le loup revient, c’est étrange, Marcel aussi. L’époque n’est plus aux  gaies brebis pâturant sans vergogne. Loin des verts bocages de la chanson française, l’animal a rôdé  sous le couvert, souvent précédé par sa légende. La vie le mord, Marcel le chante. Marcel Kanche  n’arrive en ville qu’à la nuit tombée poussé par l'envie d'hurler, la soif d'écrire ou la faim d'une nouvelle  aventure.  Artiste en un sens furieusement contemporain, Marcel Kanche affirme avoir longtemps cherché à  éviter le succès. Une intégrité fertile, aujourd’hui récompensée.  Le vieux solitaire réserve ses coups de gueule à ce qui, de la vie, lui cause morsure. Il n'arrive en ville  qu'à la nuit tombée.  Marcel Kanche est apparu au grand jour avec la chanson "Qui de nous Deux". Un succès pour M, une  expérience nouvelle pour Marcel, qui en avait posé les mots. Puis avec Divine Idylle, chantée par la  fine femme de Johnny Depp. Une expérience nouvelle pour un auteur-compositeur-interprète ayant  jusqu'alors avec soin cherché à éviter le succès. Expert dans l'art du décalage, il avoue désormais  devoir apprendre à s’aimer.  Au premier abord, Marcel déroute. Il nous emmène « regarder nos armures rouiller, (...) un sentier  d’orties dans la bouche. Marcel excelle à chanter les errements d’une âme que tout abandonne,  jusqu’à la dernière once de sérotonine. La poésie revient en écho, jusqu’à une envie d’espoir. Nul  n’est condamné à espérer. La liberté serait-elle de savoir refuser l’espoir?  Ce renoncement à être dupe, il le chante avec lucidité, cet état d’esprit si cruel. Marcel Kanche joue  des assonances et dissonances pour embrasser toutes les facettes d’un réel. Ni amertume ni venin,  même s’ils ne sont jamais très loin. L’âpreté qu’ils ont laissés dans sa chair, sa voix comme son esprit  donnent à Marcel un profil singulier. La vie laisse ses reliefs, de peines et de grâces. A l’abri,  désormais il croît, sans armure, loin des allées cavalières. Bref, loin des circuits habituels de la  chanson. Avec plus d’une quinzaine de productions diverses, de multiples aventures de scènes, de salles, de  sons et de danse, Marcel Kanche a aujourd’hui plusieurs vies derrière lui. Une autre a commencé  avec Dog Songe, en 2008. Une autre aventure et un autre label, Irfan, et Luc Gaurichon, un voisin du  Marais poitevin. Certainement la plus belle pour nous. Retour sur un chaos fertile.  PEINDRE OU FAIRE LA REVOLUTION  En 1976, Marcel sort de sa forêt natale, celle, royale, de Loches, en Touraine. Il délaisse peinture et  dessin pour la musique. Pas tout à fait punk, pas vraiment baba, plutôt punk lettré, Kanche affirme  trois influences : Robert Wyatt, la jazz-woman Carla Bley, et le combo d'Alan Vega, Suicide. Marcel  déteste l’idée d’appartenir à un groupe culturel, il se considère en résistance. Il choisit comme  étendard une phrase de Deleuze : « Créer ce n’est pas communiquer c’est résister. L’unité de mesure  d’une résistance est l’Ohm.

LES CROCS

Escorté de Colombo, un ami musicien, Marcel montre ses crocs lors d'une audition chez Castel. Alain  Weil, directeur artistique, est séduit. Snobant adroitement la foule de talentueux prétendants, Marcel  et Colombo joueront donc pendant trois mois, faux, des chansons dérangées devant une foule  germanopratine de "people" impassibles : Catherine Deneuve, Mort Shuman, Jacques Martin, Gilbert  Bécaud...  Quand un électron libre rencontre une résistance dans un circuit, ils dissipe son énergie sous forme  de rayonnement... Elément particulier errant dans le circuit de la chanson, Marcel rayonne. Très  logiquement, un jour, « Chez Castel » brûle. Marcel, qui affirme n’y être pour rien, retourne alors dans  le Loir et Cher. Hasard ? Marcel montera, un spectacle, "34 Ohms", avec la compagnie du même nom  de 1977 à 79.  Paris se consume dans les années Palace. Marcel Kanche, lui, entame une existence  parallèle consacrée à son pays, sa terre.

Marcel Kanche reste un enfant de sa terre, son pays, conservant ainsi une existence parallèle à cette  vie urbaine.  Dans la vie, infatigable marcheur, Marcel erre façon Jim Harrison. Fils d'un brestois et d'une  tourangelle, il recèle l'ombre d'un syndrome du grand Ouest, toujours à hésiter entre marge et  page, nier l'évidence, prendre le large.  LA MEUTE Avec Phill Gaz et Bruno Tollard, en 1980 est créé le combo "Un Département". Vite adoptés par le  petit monde des squats de Belleville et des lofts parisiens, ils rencontrent et jouent avec les Rita  Mitsouko, Père Ubu, Fred Frith, s'attirant la sympathie de la scène free et expérimentale. Journalistes,  critiques et musiciens sont, ils l'avouent, leur principal public. "Un Département", combo très  underground,  compte cinq productions édifiantes, disques ou cassettes, Cette période de sa vie dénote un goût marqué pour l'autodérision, l'humour y soulignant la noirceur  d'une excessive espérance.  "Je serais Clément en tant que Dictateur", "Aimer l'Eunuque avant de Glauquer", "Le Album", sont  autant d'intitulés éloquents. Certaines de ces productions seront à nouveau distribuées en 2004 par  Palo Alto TOUJOURS UN PEU PLUS A L OUEST Bruno Tollard s’en va. Alors Marcel et Phil, duo de punks sophistiqués en costumes et cravates,  s’enfonce encore un petit peu plus à l'Ouest. A New York leurs improvisations électro-acoustiques sur  les déclamations poétiques de Marcel provoquent étonnement, souvent, incompréhension, parfois. Le  mythique CBGB's, qui a vu d’autres harangues géniales (Patti Smith, Tom Verlaine, Richard Hell... )  les accueille en première partie des Lounge Lizards ou de The Cure. Un soir, consécration ultime, ils  jouent en première partie d'Alan Vega. Leurs déclamations morganatiques voleront la vedette à  l’homme, pourtant maître d'un cynisme agressif et mutique. Après le concert, malgré le partage  fraternel d'une "moule-frite" dans la nuit new-yorkaise, Alan Vega conservera un silence sépulcral.   De retour à Orléans, refusant tout compromis, Marcel Kanche reste fidèle à son but, éviter le succès.  "Je ne suis pas dans le désir des autres", explique t'il alors.   Il refusera ainsi l'invitation à New-York de Don Cherry, jugeant qu'il "surestime ses possibilités".  Marcel Kanche est l'enfant d'une époque où l'expérimentation artistique tenait du sport  extrême, une lutte au corps à corps avec soi-même, sans concession ni autre enjeu qu'une  extrême lucidité. Nul n'était censé en sortir vivant, sauf à avoir vraiment beaucoup d'humour.

OULAN BATOR

De 1980 à 85, "Un Département" mènera différentes expériences scéniques contemporaines. Marcel  Kanche crée avec Phil Gaz un lieu, à Orléans, "Oulan Bator", où sont reçus des artistes comme  Pascal Comelade, Shimizu,  le saxophoniste Ted Milton (Blurt) ou les plasticiens Erick Samack et  Patrick Convert. Une première pour une ville où n'existe alors guère qu'une boite, le Zig Zag, au mieux  en mesure d'accueillir les Dogs. Il choisira de passer les rênes, dès que le réel succès lui imposera de  devenir meneur d'hommes plus que directeur artistique. Un Département renaîtra en 1994 l'espace  d'un album sorti avec Life Live in the Bar, révélatrice de nombreux talents singuliers. INCERTAINS SOURIRES En 1986, Kanche retourne à des études jusqu’alors esquivées, à la Sorbonne, en musicologie. Une  rencontre décisive s'ensuit avec Hervé Bordier, président des Transmusicales de Rennes, directeur  de Polygram, et Philippe Constantin, qui le signe pour Barclay. Deux 33t tours, suivront. "Je Souris et je Fume", en 1990, aujourd'hui pilonné malgré un bon accueil  de la critique le déçoit. En 1992 "Henriette" ( 7000 ex) réunit des musiciens de jazz Pascal Pallisco,  Laurent Coq, Jules Bikoko. Le départ de Philippe Constantin de la direction de Barclay signera la fin .

de l'aventure. Après Hervé Bordier, l'aventure éditoriale se poursuivra avec Jacques Sanjuan chez  Universal Music Publishing. Une histoire qui dure, malgré vents et tempêtes, depuis quinze ans.    En 1989 Marcel rencontre Alan Ginsberg a qui il avoue avoir utilisé le texte « Sacré » lors d’une  performance musicale. Alan dit qu’il espérait que ce fut fait sans hystérie. Cela avait été fait sans  hystérie.  De chaque expérience créative reste une précieuse écume, les rencontres avec ses compagnons de  fortune, baladins, comédiens, cinéastes ... En 1993 il compose la musique du film de Guillaume  Nicloux, "Faut pas rire du Bonheur" où il joue son propre rôle. Il écrit aussi deux recueils de poésie :  "Gobe-Mouches" et "Juillet 94". L'ARGILE Marcel part se ressourcer dans sa nature originelle. Sur la pochette de "Nous Dormirons Bien mais  Mal" (Média7, 1995) il pose dans son jardin potager. Quel que soit ce que l'humain en forme ou  déforme, la nature est la source de son amour de la vie. La glaise du Loir et Cher figure la matière première de sa création, celle dont il modèle l'empreinte  pour renaître à lui-même, moderne Golem. Jamais cela ne le gène de fouler cette glèbe, terreau bien  connu de la chanson française dans les seventies. Depuis ses débuts, il affiche l'allure "vintage" d'un  paysan français, modèle 1930-60 : vieux béret, pull fané, pantalon vague. Si à Paris ou New-York il  consent le costume, qu'il porte avec style, un rien de dandysme le fait s'accompagner de deux  gallinacés en laisse, comme d'autres leurs caniches ou leurs furets. Un regard très lucide sur sa  condition : quel agriculteur tourangeau ne se mettrait pas un peu en frais pour emmener ses poules  danser à la capitale?   La restauration de demeures anciennes, la décoration, offre au quotidien à Marcel Kanche les moyens  de rester près de ceux qu'il aime. Jouer sur plusieurs tableaux, musique, peinture, scène, bâtiment, au  risque de la dispersion, lui sont nécessaires pour bâtir son existence. Il aime s'impliquer, construire sa  maison. Père aimant et aimé, il commence à inviter sur ses chansons sa compagne, Isabelle  Lemaître, au chant, où leurs enfants aux violons. Une tranquillité nouvelle, presque un espoir, transparaît dans des écrits soignés, intimes, scandés  d'une voix simple avec une orchestration acoustique, sur "Kanche" (95)   ou "Lit de Chaux", sorti en  2001.  Ses aventures se poursuivront avec Universal Jazz. Après "Lit de Chaux", "10 Automnes sous  les Paupières", rassemblera dix années d'inédits.   

LA MEUTE   S'il heurte les uns, déconcerte les foules, est boudé par les ondes, en revanche, Marcel Kanche  s'attire la sympathie de ceux qui reconnaissent en lui leur fibre, un artiste des plus passionnés. Le  loup solitaire préfère brouiller les pistes, mais ses amis savent où le retrouver, dans quelle tanière  niche sa meute. Un cercle de semblables a fini par apprivoiser l'animal. Des comparses à la démarche  atypique que réunit un même goût de l'errance singulière. Aux concerts de Marcel, on trouve parfois John Greaves à la basse, Vincent Ségal au violoncelle,  Arnaud Méthivier à l'accordéon (il écrira pour lui, et mettra en scène "Le Bal des Airs" en 1998) Sa  famille tribale compte aussi Mino Malan aux percussions, Nicolas Pabiot, jeune pianiste découvert en  95, devenu un fidèle, Yuri Buenaventura, Pierre Payant, de la Tordue, Gerald Toto (co-réalisateur de  son album "Lit de Chaux" 2001), ou Mathieu Chédid à la guitare et aux voix.  Marcel a aussi posé sa griffe sur nombre de productions : les Pires,  Néry, Dolly, les Nonnes Troppo,  pour qui il réalise "Le Couvent".  Musicalement grégaire, Marcel initie en 2002 le projet le "Dogme des 6 jours", avec John Greaves,  Akosh S,  furieuse séance d'improvisation en studio. " Un disque à ranger sur une étagère, que j'ai eu  beaucoup de plaisir à jouer, mais que je n'écouterai jamais", avoue t'il. En peinture comme en  musique, Marcel ne sent pas le besoin de justifier son désir par un quelconque talent ou une nécessité  de plaire, mais le besoin de continuer un combat qu'aiguise la difficulté.  Depuis sa Touraine, il a conçu la chanson du dernier Arsène Lupin, lui aussi célèbre homme de  l'ombre, avec Romain Duris et Kristin Scott-Thomas.  Il écrira aussi pour Alain Bashung, morganatique chef de bande, qui viendra sur scène lors d'un  concert de Marcel. Mais rien de plus qu'une grande complicité à base de caféïne ne réunira les deux  hommes.   

AIMER  1997- "A Real World", une session de musiciens est réunie par Santi, ex-batteur de la Mano Negra  reconverti dans la direction d'éditions musicales. Marcel y rencontre "M", alias Mathieu Chedid. Le  courant passe. Marcel reconnaît en Mathieu une générosité rare, un excellent musicien et un showmen capable d'électriser une salle comme peu de gens. Un double en négatif? Les deux hommes  retiennent leurs convergences, et une capacité inhabituelle à jouer ensemble. Cette confiance leur  permet de travailler sur répondeur, chacun laissant à l'autre musique ou paroles. Venu assister à un  concert de "M" au Cabaret Sauvage, Marcel écrit "Qui de nous Deux" dans le train de nuit le ramenant  dans le Loir et Cher. Relancé par "M" plusieurs années plus tard, il lui propose ces mots.  Une histoire  de musique et d'amitié, deux notions récurrentes dans le parcours de Marcel Kanche. Une histoire de  synchronicité, aussi, résumant la relation schizophrène de l'artiste et son instrument, du poète et de sa  muse. La chanson est si jolie, que, plébiscitée par un large public, elle leur vaudra de partager le prix  Rolf Marbot de la Sacem en 2004.  Enchanté par cette aventure, assez surpris, Marcel s'avoue alors déconcerté.  En 2007, M , se replongeant dans les textes que lui avait abandonné Marcel en ressort Divine Idylle,  qu'il mettra en musique pour Vanessa Paradis En 2006, Marcel émigre. Il quitte l'univers des châteaux de la Loire pour les citadelles de verdures du  Marais Poitevin.  Invité par Pierrre Walfisz, chez Label Bleu pour la collection Bleu Electric,  Marcel livre en 2006  « Vertige des Lenteurs », opus à la maturité sereine, d’une secrète complicité, salué par la presse. En 2008, Marcel offre à Paris en concert son nouvel album, "Dog Songe" enregistré par de vieux  complices d'Orléans, P.E et Terrence Briand. Un album apaisé, confiant, empreint d'une douce  lumière, loin des jeux d'ombres et de tourments qu'il a longtemps exposés. Loin d'une certaine  solitude, aussi. Dans ce récital, d'un album, qu'il affirme "le plus prêt de sa peau", Marcel offre une  place de choix aux chœurs d'Isabelle Lemaître. Sa compagne, hiératique muse,  trône souveraine sur  scène. Aux cordes, excellent deux frères de sang, Julien et Laurent Lefèvre, Jef Morin à la guitare.  VERTES PATURES Aujourd’hui, le monde la musique commence à s’apercevoir  quelle essence rare s’est développée sur  sa lisère. Quelques apparitions radiophoniques, un titre sur une compilation de la Fnac, une présence  au Printemps de Bourges ont permis à un plus grand nombre de le remarquer.   « Vertige des Lenteurs » a prouvé le talent d’un grand poète. Plus que jamais, "Dog Songe"  confirme  la classe d'un musicien pertinent. D'idylles chantées en bandes originales, la chanson française  semble accepter la paternité de son enfant terrible. Qu’en pense Marcel ? Dur à dire. Entre marge et  page, Marcel Kanche poursuit simplement son chemin.   

Jacques SOULHIER









Entretien
Marcel Kanche : « Cet album, je l'ai fait avec ma peau »

Quand il écrit pour (et avec) M ou Vanessa Paradis, ses chansons deviennent des tubes : « Qui ne nous deux », « Divine idylle ». En solo, Marcel Kanche trace son sillon avec la même exigence depuis trente ans. Son sixième album, « Dog songe », est dans les bacs depuis début mars. Les rares à l'avoir chroniqué le qualifient de chef-d'œuvre. Rencontre.

On le dit inclassable, marginal fuyant le succès avec application. Entre ombre et lumière, Marcel Kanche navigue à part dans le paysage musical français. Son œuvre personnelle est le chaînon qui manquait entre Tom Waits et Alain Bashung. Son nouvel album, « Dog Songe », donne le frisson tant l'émotion se tapit derrière chaque mot, chaque note. D'abord, une voix de baryton à nulle autre pareille, qui se fait tour à tour rauque, chuchotante, douce. Ensuite, un univers musical épuré à l'extrême, qui hésite sur le fil des chœurs et des cordes, du piano et de l'accordéon dans leur plus simple appareil. On pense à Ferré, à Gainsbourg, à Leonard Cohen. Et puis, quelques échappées rock brouillent les pistes. Dog Songe, on l'écoute en tentant d'apprivoiser ces dix chansons dédiées « à mes jambes, à mon chien, à ceux qui ne savent rien, qui ont oublié leurs cheveux dans les branches ».

Rue89 : Deux ans seulement séparent « Vertige des lenteurs » de Dog Songe. Pourquoi un délai si court entre ces albums ?

Marcel Kanche : En fait, je considérais que « Vertige des lenteurs » n'était pas fini. Il reste plein de choses sur lesquelles je ne suis pas d'accord, qui m'ennuient ou m'échappent. Je me suis rendu compte qu'il était trop loin de moi. J'avais encore à dire des choses dans la même veine, à aller encore plus loin dans le minimalisme. Donc j'ai continué comme si aucun disque n'était sorti. J'ai écrit pas mal d'albums dans ma vie, « Dog Songe » est le seul que j'assume vraiment, que j'écoute sans me lasser. Je le revendique comme un album que j'ai fait avec ma peau, c'est un vrai miroir qui traînait sous ma peau depuis longtemps. C'est pour ça que je vais avoir du mal à passer à autre chose. J'ai peur (avec des guillemets, précise-t-il dans un sourire) d'être arrivé à quelque chose de très important.

L'album est noir, du design de la pochette à l'impression que dégage l'ensemble…

Tout le monde me dit ça, moi je ne trouve pas, je le trouve plutôt… lumineux. Ça dérange car on est toujours dans un rapport dépressif ou mélancolique, alors que moi je ne le vis pas comme ça. C'est comme l'automne que beaucoup considèrent comme triste. Moi quand je vois les feuilles qui tombent, je pense que c'est de l'humus qui va créer une floraison au printemps. Tout dépend de l'endroit dont on se place.

L'ambiance est donnée dès le premier titre, « Va chevalier ». Comme une ode à déposer les armes ?

Oui, c'est le type qui n'a plus de combat à mener. Quelqu'un qui quitte le monde des hommes. Pour moi, le rire est une masque à la tristesse. Je me méfie toujours des gens drôles. Je suis plutôt du genre à sourire (et c'est vrai qu'il sourit souvent, Marcel Kanche). C'est le problème du clown, la satire n'est pas forcément drôle. N'est qu'à voir Chaplin, Keaton, c'est d'une tristesse sans nom. Chez Desproges ou même chez Coluche, on voit une grande faille. Pourtant, le rire est un excellent outil pour faire passer des choses. C'est un truc quasi-mystique. Il faut l'être un peu… En réalité, cet album n'a pas d'influence précise, juste mes désirs de matière brute. Comme quand on taille la pierre. Ou qu'on marche pieds nus sur des galets, quand on ne peut pas ignorer la matière.

Ce deuxième titre qui commence par ces mots : « Je suis un débris/de la terre et du bruit/Un tamis de poussière et d'ennui », ce n'est pas gai quand même…

Je ne le considère pas dans ce sens-là. Pour moi, l'homme n'est pas plus que ce qu'on veut nous faire croire. Par exemple par rapport à un brin d'herbe qui traverse le goudron pour voir la lumière… L'homme a toujours tendance à se mettre au-dessus des choses, je suis convaincu qu'un homme ne vaut pas plus qu'un chien ou un lézard dans l'équilibre universel.

« Dog Songe » évoque le jeu de mots entre « rêve canin » et « chanson de chien ». Au-delà, ce titre revêt-il une signification particulière pour vous ?

Oui, parce que je passe les trois quarts de mon temps avec mon chien couché à mes pieds lorsque j'écris, elle (c'est une femelle) m'écoute. C'est un bâtard de la plus belle espèce, un croisement de fox et de teckel à poil dur. Sur le dernier titre, c'est elle (Hysope) qu'on entend en vrai. Elle est venue chanter en studio. Ce morceau, je ne peux pas l'écouter, j'ai l'impression que c'est un chien qui gratte la tombe de son maître, je le trouve d'une tristesse ! Je ne pensais pas qu'il aurait cette portée. Je ne l'ai pas du tout écrit pour ça, c'était juste une mélodie un peu nostalgique, et on s'est marrés pour l'enregistrer…

Une couverture en carton et papier recyclés, de l'encre végétale… Vous êtes un vrai écolo ?

C'est une façon de l'être effectivement. En général, ce n'est pas facile de réussir à imposer ses choix. Là, je travaille avec un petit label écolo, Irfan. C'est un univers associatif, les Ogres de Barback l'ont créé uniquement pour être autonomes, ce sont des gens libres. Sur la pochette, les dessins et les photos sont de ma femme, Isabelle (qui apporte sa voix épurée sur les chœurs). La production exécutive est assurée par Luc Gaurichon (Caramba) que je connais depuis longtemps et que j'ai retrouvé par hasard sur le marché à Niort (où Marcel Kanche a choisi de s'installer).

Respecté par vos pairs comme de la critique, vous êtes pourtant quasiment inconnu du grand public. Comment vivez-vous le fait que les chansons que vous écrivez pour les autres soient des tubes ?

Ces titres-là, j'en suis dépossédé totalement. Je suis content pour ces gens avec qui je travaille. Quand j'écris pour les autres, ça ne m'appartient pas et heureusement. Je deviens le « nègre », quelqu'un dans l'ombre et j'aime bien cela. Je ne suis pas quelqu'un de sombre et déprimé, comme je disais précédemment. Pour les autres, je me dégage complètement. Ce que j'écris pour moi ne marcherait pas de toute façon dans la bouche d'un autre. C'est comme un jeu, un exercice qui m'apporte beaucoup car ça m'oblige à sortir de mon ornière. C'est un travail de plus en plus plaisant, car avant j'avais du mal à faire des concessions. Aujourd'hui, je suis capable de passer outre mes convictions littéraires ou poétiques ou… je ne ne sais quoi (sourire). J'ai beaucoup de propositions de gens pour travailler avec moi, pour écrire pour les autres. J'écris aussi pour des jeunes totalement inconnus que je vois en concert ou autre, juste pour le plaisir de travailler avec des gens que j'aime bien.

//www.rue89.com/2008/04/13/marcel-kanche-cet-album-je-lai-fait-avec-ma-peau
Dog songe de Marcel Kanche - Irfan/Caramba - 17€.











Deux choses à savoir sur Marcel Kanche

Le chanteur livre un 7e album de ballades sombres et douces.
 

1. C'est le septième album de ce chanteur précieux et méconnu que pourtant tout le monde connaît. Il a écrit Qui de nous deux pour M et Divine Idylle pour Vanessa Paradis. Dans Vigiles de l'aube, Marcel Kanche, qui a mille vies - peintre, restaurateur de demeures anciennes, etc. - chuchote à l'oreille des textes poétiques dans la lignée de Manset et de Murat. Et creuse loin en lui-même pour parler de la solitude, de la nuit, de la terre.

2. Kanche nous entraîne dans de longues ballades déprimées et accidentées, habillées de cordes sombres et douces. Ses mots instruits aux images insolites fracturent la langue. Parmi les réussites de cet album à écouter lumières éteintes figurent Où est la lande ?, Ma chair ou Vigiles de l'aube, écrite à l'origine pour Alain Bashung.  













Sur son dernier album " Vertiges des lenteurs ", Marcel Kanche mêle richesses des mots et musiques recherchées. Présent à la trentième édition du Printemps de Bourges, il a bien voulu répondre à mes questions avant son concert…

Laguitare.com : Comment vous vous définiriez musicalement?
Marcel Kanche : Comme je recherche l'indéfinissable, je n'ai pas envie de me définir. Je recherche quelque chose de plutôt organique. Ma conception des instruments en découle en les concevant plutôt en tant que matière qu'en tant qu'objet purement musical. La musique c'est la matière.
Pour un matiériste tel que je le suis, la guitare est un très bon instrument. Les grands virtuoses de la guitare me fatiguent. D'ailleurs, les guitaristes me fatiguent (rires). Il est vrai que je suis plutôt à l'écoute de guitaristes chercheurs et des triturateurs tel que Fred Frith.
Il en est de même pour la batterie. Mon intérêt ne se porte pas sur la batterie mais sur le son qu'elle peut produire.

Laguitare.com : Etes vous toujours intéressé par cette recherche du son ?
Marcel Kanche : Cette recherche du son est très importante. Elle ne s'accompagne pas des effets. Sur une guitare il faut que l'accord sonne. Hier soir, je faisais un concert avec un big band. (Le concert des vingt ans de Label bleu à La Cigale du 24 avril 2006). Un guitariste relisait une de mes chansons. J'ai dû lui montrer la manière dont on jouait les accords. Même si les accords sont connus de tous, il existe mille manières de faire un accord. Le plus curieux est que je suis un piètre instrumentiste. Cela ne m'intéresse pas de travailler l'instrument.
Mon jeu de la guitare est particulier à tel point personne n'arrive à jouer comme moi. C'était la même chose lorsque j'ai travaillé avec Matthieu Chedid. Il peut jouer la guitare propre qui sonne parfaitement sauf qu'elle ne sonnera jamais comme la mienne. Ma façon de jouer est tellement rustre, rustique et terrienne qu'elle en est assez inimitable.

Laguitare.com : Est-ce que votre particularité vous vient de votre style et votre façon de jouer ?
Marcel Kanche : Bien sûr. Mais elle vient aussi de mon envie d'entendre : la manière d'étouffer les cordes par exemple. D'ailleurs, en matière de guitares, je suis un anti collecteur. Je ne possède que deux guitares : une électrique et une acoustique. Par contre, j'ai mis quarante ans à les trouver.

Laguitare.com : Vous recherchiez un son particulier de guitare ?
Marcel Kanche : En fait, je n'ai jamais acheté de guitare. Les guitares m'ont toujours été prêtées par des gens connus ou moins connus. Je ne supporterais pas d'essayer des guitares dans des magasins. C'est du bavardage lorsque ils sont tous là à gratouiller je ne sais quoi.
Un jour, je suis allé à Noirmoutier chez Cyril Guérin mon luthier préféré. M me l'avait présenté Je ne me servais uniquement que d'une vieille guitare classique. Lorsque j'ai demandé à Cyril de me prêter une guitare, il m'en a fait essayer beaucoup. Mais le son de la plus vieille de son stock qu'il n'avait jamais pu vendre m'a plu d'emblé. Pourtant elle n'est pas très jolie Dit on c'est pour cela qu'il ne la pas vendu sûrement. (rires). Le soir lorsque j'ai joué sur cette guitare, elle est devenue ma guitare.

Laguitare.com : Est ce le son qui vous a plu ?
Marcel Kanche : Sa sonorité me convient bien sûr. J'aime les sons ronds un peu mous sans trop de brillance. Cette guitare est une rencontre. De la même manière qu'on rencontre une personne, il faut rencontrer les instruments. J'ai rencontré ma guitare à cinquante ans…

Laguitare.com : Pouvez vous nous parler de votre guitare électrique?
Marcel Kanche : Ma guitare électrique est une Ovation électrique de 1975. Un jour, un ami Pierre Payant du groupe La Tordue me l'a offert. D'ailleurs, cette guitare lui avait déjà été offerte par Les Têtes Raides. Lorsque je l'ai reçu, elle était dans un état lamentable ses micros étaient cassés. Son esthétique ne me plaisait pas car sa forme est étonnante. Le manche me convient parfaitement. Ensuite elle a été restaurée. Ce modèle n'existe plus Je suis le dernier à jouer sur cette guitare. Cette guitare me convient à tel point que je ne peux ni la vendre ni en avoir une autre.

Laguitare.com : Vous avez vraiment deux guitares particulières
Marcel Kanche : Ce sont surtout deux rencontres. Cette guitare électrique je l'aime vraiment autant je l'avais trouvé pourrie au début. Cette guitare est un personnage ! Hier soir je l'ai même embrassé. Un spécialiste sur un site Ovation m'a donné l'origine de ma guitare. Cette personne m'a dit que j'étais la dernière à jouer de cette guitare. Ovation a cessé de fabriquer des guitares électriques. Toutes ces vielles guitares que tous les guitaristes veulent comme Matthieu Chedid ou comme Sébastien Martel ne m'intéressent pas du tout. Même les guitares acoustiques comme les Martins qu'on me présente ne m'emballent pas.
Pour en revenir à Cyril Guérin, c'est un être magnifique d'une grande sagesse. Avant de fabriquer les guitares pour les gens il faut qu'il les rencontre. Il a besoin de rencontrer et de comprendre l'autre pour faire sa guitare. C'est plus qu'un luthier. Je le considère comme un prêtre de la guitare qui initierait les gens à leurs guitares en les faisant pour eux. Si je veux une autre guitare, c'est lui que j'irais voir…

Laguitare.com : Vous avez parlé du son rond qu'on retrouve notamment chez Cyril Guérin …
Marcel Kanche : Cyril Guérin fabrique des guitares au son plus brillant que la mienne. D'ailleurs il fabrique de plus belles guitares sonnant mieux que les nouvelles Martin.. En plus j'adore l'idée assez belle et intemporelle de l'artisan dans son île.
lorsque j'étais jeune, j'ai rencontré une Guild. Je suis très amoureux des Guilds. Piers Faccini a une magnifique Guild électrique. Malheureusement ces guitares deviennent très chères. A l'époque je n'avais pas pu m'acheter cette guitare. Comme je n'avais jamais trouvé d'équivalent à ce modèle rencontré, je ne me suis jamais acheté de guitares. Il m'était impossible d'acheter une guitare inférieure à celle que j'avais déjà rencontré

Laguitare.com : Etes vous un idéaliste de la guitare en recherchant un certain son ?
Marcel Kanche : Ce n'est pas vraiment de l'idéal. Il faut que cela me corresponde. Lorsque j'écris un texte, les mots doivent tomber précisément. Il en est de même pour la guitare et le piano. En aucun cas j'achèterais une guitare pour son esthétique ou sa grande marque. La guitare doit correspondre à ce que j'ai envie d'entendre. En plus je suis très fidèle avec les personnes et les objets. Comme je disais à Cyril Guérin, si je n'avais pas persisté dans la musique je serais devenu luthier. Je rachète des vieux harmoniums sur les brocantes et les répare pour que l'objet revivre. L'harmonium est mon instrument de prédilection. Il m'est difficile de concevoir de jeter un instrument. C'est pour cela aussi que j'aime mon Ovation qui avait même pris feu. Après l'avoir faite entièrement restaurer, elle est repartie pour une autre vie.

Laguitare.com : Quand êtes vous venu au Printemps de Bourges ?
Marcel Kanche : Il y a quinze ans, le théâtre Jacques Cœur m'a laissé un beau souvenir. J'vais vu un grand guitariste, Jean François Pauvros, un guitariste de jazz magnifique et vraiment barré. c'est un guitariste hors pair resté improvisateur. Cette fois là, il a pratiquement joué dans la rue. Un artiste comme lui devrait être au sommet.

Laguitare.com : C'est un guitariste instrumental ?
Marcel Kanche : Bien qu'il ait une voix magnifique, je l'ai rarement entendu chanter. Récemment j'ai rencontré Jeff Morin qui est inconnu. Je l'ai invité à une émission live. Sans répétition, il est venu jouer. C'est un timide introverti .Il joue des choses très simples très pleines et très belles. Son doigté est précis et d'une élégance rare. Rares sont les guitaristes comme Artho linsay, robert frip .Mark Ribbot qui était le guitariste de Tom Waits. Et l'incontournable Hendrix.

Laguitare.com : Souvent on vous compare un à Alain Bashung version underground. Qu'en pensez vous ?
Marcel Kanche : Nous sommes très amis. Nous sommes en accord dans nos écoutes et un peu dans la même veine sauf qu'Alain est plus dans la lumière que moi. C'est de l'ombre qu'on voit le mieux la lumière. Je suis un être heureux si j'ai mes deux guitares et un harmonium… (Rires)

Propos recueillis par Emmanuelle Libert le 28/04/2006 au printemps de Bourges;










Marcel Kanche, Vigiles de l’Aube Artiste rare, Marcel Kanche affute ses mots à l’abri de l’ostentatoire et du creux. Artisan discret de la  chanson française depuis bientôt une trentaine d’années, il tisse une œuvre singulière, en marge des  modes futiles et autres courants éphémères. Album après album, de lit de chaux en vertige des lenteurs  en passant par des rêves canins, il poursuit son labeur, quasiment en solitaire, épaulé par sa femme, une  poignée de musiciens fidèles, quelques écrivains et poètes et tous ceux qui ont vu la lumière de l’aube  avec lui.  Marcel Kanche est donc un cas unique dans l’univers volontiers volatile de la chanson française  contemporaine. Se définissant comme un « non-chanteur », il offre pourtant une voix chaude et  profonde à des compositions à fleur de peau. Tout à la fois ancrées dans la terre, mélancoliques et  pleines de vie, les dix chansons de ce septième album, ont été mûries et enregistrées chez lui, dans un  faubourg niortais aux allures de bout de route, aux nuages bas, il va de soi. Sans misanthropie aucune, il livre comme à l’accoutumée des chansons écrites, façonnées et enregistrées  avec la passion d’un orfèvre. Musicien autodidacte, poète accompli, chanteur éloquent, Marcel Kanche  est un artiste exigeant qui ne fait aucun compromis pour son art. Il croise logiquement son frère  d’armes, l’écrivain poète Eugène Savitzkaya qui signe ici les paroles du lapidaire Et dans la boue semé.  Faisant suite au dernier opus « Dog Songe », ces dix chansons d’un album au format classique  participent à l’édification d’une œuvre sincère, sombre mais généreuse. Comme le protagoniste d’un roman de Julien Gracq, « Balcon en Forêt », au hasard, Kanche guette,  contemple et hume autour de lui, afin de saisir ses chansons au moment propice et de les porter près de  lui. Sur la pochette de « Vigiles de l’aube », on le retrouve dans la forêt du Pays de Caux, nimbé d’ailleurs  et d’adieux. Fidèle à son esthétique en noir et blanc, Kanche maîtrise son propos et son verbe à la  perfection, au gré d’une cérémonie musicale dépouillée et sans la moindre forme d’ostentation.  Dès l’introduction du disque, sur Combien d’amis ? , Avec sa guitare écorchée façon « Dead Man », sa  reverb primitive, la voix féminine diaphane d’Isabelle Lemaitre-K et l’orgue chaleureux de Nicolas  Méheust la place est faite afin que Marcel arrive, le pas léger, pour rajouter une nouvelle pierre à son  édifice. Intense et aphrodisiaque, le titre même de l’album, Les vigiles de l’aube, est l’une des grandes  chansons françaises de ce début de siècle.  Ce titre était destiné originellement à Alain Bashung avec lequel Kanche passa du temps dans un studio  bruxellois. Comme un rayon vert porté sur l’océan, nous apercevons vraiment cette « aube des rives »  chantée par Kanche, promesse de voyages lumineux, à la mélancolie constructive. Kanche rend  également hommage au phrasé regretté de Bashung sur le remarquable Buveurs de marécage aux  arrangements de corde limpides signés Julien et Laurent Lefèvre.  La rythmique organique du batteur Régis Boulard et du bassiste Jules Bikoko Bi Njami, les  arrangements relevant autant d’une musique de chambre intimiste que des notes cuivrées signées Pierre  Payan, les instruments allant à l’essentiel, la tessiture d’une voix vraie, la qualité littéraire des paroles  font bien plus qu’arpenter « les vastes solitudes dévastées » de son auteur.  Marcel Kanche est un artisan précieux du verbe et des mots polis par une passion profonde à l’égard de  son art. Des rimes à la recherche lexicale, en passant par des titres de chansons auxquels personne ne  penserait ou des intonations qui frappent juste et fort, son sens des détails et de la finition est  magnifique.  Véritables vade-mecum d’émotions, ces chansons nous aident à vivre, à mieux appréhender aubes  brumeuses et petits soirs à venir. Généreuses, à l’image de Où est la lande ? , Elles évoquent le partage  des passions, les amours fidèles et les amitiés robustes. Ceux qui ont eu la chance d’entendre sa musique  savent qu’elle vous accompagnera longtemps, serrée près du cœur.

Florent Mazzoleni









Marcel Kanche - Interview
28/05/2008 | par Luc Taramini | Interviews

MARCEL KANCHE

C'est plutôt un privilège de rencontrer Marcel Kanche parce que l'homme est discret et ne fait que ce qui lui plaît. Comme ce "Dog Songe" par exemple, septième album d'une discographie méconnue et sans concession où la poésie des mots le dispute à l'âpreté des musiques. En bon artisan qui se respecte, Kanche est un loup solitaire, préférant polir à la campagne - et si possible dans l'ombre - ses petits galets discographiques. On vient à lui plus qu'il ne va vers les autres. C'est Mathieu Chedid, le premier, qui a apprivoisé la bête. Depuis, il signe des textes de loin, donne son avis quand on lui demande, apparaît ici et là sur des projets amis ("Le Sacre du Tympan" de Fred Pallem, "Maman" avec John Greaves et Les Recycleurs de Bruit). Bref, ce petit halo de reconnaissance suffit amplement à cet ex-rocker arty reconverti en vieux sage touche-à-tout.
Il sera en concert le 29 mai au Festival C'est dans la Vallée (à Sainte-Marie-Aux-Mines) et au Sunset à Paris les 4 et 5 juin 2008.

Marcel Kanche

Vous avez eu un parcours tortueux, parfois radical (avec votre groupe Un Département, notamment), est-ce que vous vous êtes enfin trouvé ?
Mon outil, c'est l'artistique. Je ne savais pas faire grand-chose d'autre. D'abord la peinture et par la suite la musique parce que c'est une forme plus directe. Je touche du doigt, à ce jour, quelque chose qui m'intéresse, mais je ne dirais pas que je suis comblé et j'espère ne jamais l'être d'ailleurs. Ce qui me laisse encore un peu d'espoir.

Musicalement, est-ce que vous avez le sentiment d'avoir atteint une forme de maturité ?
Oui, j'ai trouvé quelque chose que j'assume, chose que je ne faisais pas avant. Je suis arrivé à quelque chose qui ne me déçoit pas. Donc, oui on peut parler de maturité ou de paix.

Etes-vous plutôt dans une logique d'expérimentation musicale ou dans une approche plus naturelle de la composition ?
Bien plus que de transgresser les choses, il est plus difficile d'arriver à un discours simple. Aujourd'hui, j'essaie d'aller vers l'essentiel, c'est ce qui m'intéresse...

A quel moment ressentez-vous une justesse dans votre travail ?
Quand je travaille sur un sujet, il y a une évidence qui s'installe, totalement intime. Je pourrais d'ailleurs en rester là parce que pour moi l'essentiel est accompli. Après, il y a tout le parcours d'enregistrement et de production au cours duquel des doutes viennent à nouveau se greffer. Mais, à un moment donné, quand je suis tout seul dans ma boue, je suis très clair avec moi.

Vous semblez assez détaché, est-ce que vous prenez du plaisir à jouer votre musique ?
Oui, je commence à prendre un vrai plaisir sur scène parce qu'enfin j'assume vraiment ce que je fais. En revanche, pas tout seul. Je déteste jouer seul, je m'ennuie. Dans la musique que je fais, il y a beaucoup de matière qui disparaîtrait si j'étais seul pour la jouer. Ça ne m'intéresse pas du tout. J'aime beaucoup écouter mes camarades musiciens.

Donc, pour résumer un peu les choses, vous êtes plutôt un cérébral ou un terrien ?
Un céramiste, en fait. Je visualise la musique comme de la matière. D'ailleurs, je ressens les sonorités comme une palette de couleurs ou des cailloux que je peux manipuler de mes mains.

Votre rapport aux mots et à l'écriture ?
Mon rapport à l'écriture est de plus en plus important. Je suis de plus en plus auto-stupéfait par ce que j'écris et que je ne comprends pas toujours. J'élabore mes textes à partir de bribes qui me viennent souvent en marchant dans la nature. Je les retranscris. Je n'ai pas de thèmes, c'est totalement abstrait dans un premier temps. Récemment, j'ai compris un texte que j'ai écrit il y a plus de dix ans. Je fonctionne par métaphores, je n'ai pas envie de dire les choses directement. Je préfère les sublimer.

Est-ce que votre écriture pourrait se passer de musique ?
Pour l'instant, l'un ne va pas sans l'autre. J'ai écrit quelques nouvelles, des recueils de poésie et systématiquement, un jour ou l'autre, je leur colle du son. Donc, je ne suis pas encore prêt à me contenter uniquement des mots. Mais j'espère y arriver...

J'ai l'impression que chez vous les choses mûrissent lentement...
A ce niveau, c'est plus contradictoire car je peux être très impulsif, faire les choses vite. Souvent ça s'avère être une erreur d'ailleurs. Maintenant que j'ai cinquante ans passés, je vois des choses que j'ai faites il y a vingt ou trente ans qui reprennent un sens et que je retravaille. Donc je pense que je suis quelqu'un de lent sous un aspect vif et rapide.

Musicien, poète, peintre, céramiste... Vous revendiquez plusieurs modes d'expressions ?
Oui, absolument. D'ailleurs, c'est moi qui ai conçu la pochette du disque à partir des dessins de ma femme. J'ai toujours eu un rapport étroit au dessin, à la peinture et à la musique que je n'arrive pas à dissocier. J'ai l'impression que je m'ennuierais à ne faire que de la musique ou à pratiquer un instrument. Parfois, je laisse tomber tout ça et je fais de la maçonnerie, je retape ma maison. Je suis très manuel. Un façonneur...

Quand vous écrivez pour d'autres, vous avez l'impression de façonner aussi ?
Quand j'écris pour les autres, c'est un rapport différent. Il faut qu'il y ait un échange sympathique. A chaque fois que j'ai dit oui à une commande, c'est parce que dans la musique je voyais que la personne était abordable et respectable. Alors je me distancie, je me mets au service de l'autre.

A quel moment avez-vous senti que vous pouviez vous mettre au service des autres ?
C'est Mathieu Chedid qui m'a donné le déclic. J'ai écrit la fameuse chanson "Qui de nous deux" sans le faire exprès. Quand on s'est rencontrés, on s'est très vite bien entendus. Lui était assez demandeur de textes mais de manière amicale. Un jour, je lui ai donné ce texte dont il a fait une chanson. Ça m'a rendu assez mal d'ailleurs de voir que j'étais capable de faire un tube. Ça ne m'a pas rempli de joie. C'est lui qui m'a appris que je pouvais aussi écrire pour d'autres. Donc, depuis, je me plie à ce travail qui m'enrichit parce qu'il m'oblige à sortir de mes ornières. J'en retire des satisfactions.

Marcel Kanche

Pourriez-vous composer un album entier pour quelqu'un ou le produire ?
Oui, je pourrais le faire surtout pour des gens dont j'aime bien la musique mais qui, à mon avis, ont tendance à se perdre un peu. Parfois, je me fâche en entendant certaines maquettes. Je trouve que ce que ces gens ont à dire est plus intéressant que ce qu'ils disent...

Ça vous arrive aussi de faire appel à d'autres auteurs (Christian Olivier des Têtes Raides, le réalisateur Guillaume Nicloux...), pourquoi ?
Oui, c'est le fruit de rencontres. Je n'hésite pas à co-écrire. C'est même quelque chose que j'aime beaucoup. Ça me percute, ça m'envoie ailleurs, et il y a une distance qui s'installe aussi. Ce n'est plus mon texte mais quelque chose de partagé. Ça me rend plus libre.


C'est vrai aussi pour la composition de la musique ?
Ça arrive, mais moins. La musique, je la bricole chez moi. Et puis je me méfie, les gens veulent toujours m'emmener sur un terrain trop consensuel qui ne m'intéresse pas beaucoup.


Avez-vous des tics d'écriture ?
Oui, j'ai eu des moments où je trouvais que j'employais toujours la même tonalité et je me forçais à aller ailleurs. Et, en fait, je fais l'inverse depuis quelque temps. Je creuse le même sillon. C'est particulièrement patent sur le dernier album ("Dog Songe", ndlr). C'est un album au plus proche de ma peau. Il n'y a pas d'artifice, j'ai touché quelque chose qui m'intéresse. C'est le seul que je peux écouter d'ailleurs.


Dans votre discographie qui compte sept albums, il y a "Le dogme des VI jours" une performance assez atypique. Quel était le but de la manœuvre ?
J'avais une idée fort simple, un lâché total, quelque chose de très punk : prendre des musiciens qui ne se connaissaient pas, ne pas répéter, passer six jours en studio et hop terminé. Donc, j'ai fait appel à Akosh, John Greaves, le pianiste Nicolas Pabiot, etc. Des gens que je ne connaissais pas forcément mais dont j'aimais le travail. Et voilà. Mais le résultat est assez inaudible, il faut le dire.

Alors pourquoi le faire ?
C'est le genre de disque que je n'écoute pas mais que j'aimerais beaucoup avoir dans ma discothèque si c'était quelqu'un d'autre qui l'avait fait. En fait c'est le genre de disque qu'il faut avoir et avoir fait...

...vous voulez dire pour accoucher d'autres disques plus importants ?
Non, c'est plutôt comme un livre qu'il est important d'avoir et qu'on ne lira jamais parce qu'il est trop complexe. Je me souviens du "L'Être et le Néant" de Sartre que j'avais acheté très jeune et que je n'ai jamais lu. Je pensais que c'était important de l'avoir dans ma bibliothèque comme une espèce de référence inaccessible. Dans l'absolu, c'est le genre de projet musical que j'aimerais réitérer tous les deux ou trois ans. Mais vu la conjoncture du disque, ce n'est pas possible. Je suis né trop tard, il aurait fallu le faire dans les années 70.

Au niveau de vos influences, qu'est-ce que vous aimez et arrivez à écouter ?
J'ai écouté beaucoup de musique dans les années 70 et 80. J'en faisais aussi à l'époque mais j'avais besoin de me nourrir. J'étais très fan de gens qui expérimentaient. Je suis passé complètement à côté des Beatles et des Rolling Stones. J'étais à fond sur "La Mort d'Orion" de Gérard Manset, "Il n'y a plus rien" de Léo Ferré et puis des choses très jazz, comme "Escalator Over the Hill" de Carla Bley et aussi le post-punk avec Suicide, Pere Ubu...

Comment se sont faites les connexions avec ces musiques peu diffusées ?
Je cherchais. A l'époque, il y avait encore des disquaires. Le mien me connaissait bien donc il me proposait des trucs improbables dont personne ne voulait. J'étais très féru d'expérimentation, Fred Frith, Meredith Monk, Philip Glass ou Steve Reich, Massacre avec Bill Laswell. D'ailleurs, je m'en remets un peu de temps à autre. Le premier groupe que j'ai vu en concert, c'est Magma, donc d'emblée, j'ai été emmené assez loin. Et je reste toujours à l'affût de ça. Sinon je n'écoute pas grand-chose parce que je m'ennuie beaucoup.

Toutes ces influences ne se ressentent pas vraiment dans votre musique, pourquoi ?
En fait, la vraie source c'est que je viens de la campagne, dans mon enfance, on écoutait Piaf, Reggiani. Ce sont des artistes vers lesquels je reviendrai assez facilement. Au fond, je veux faire des choses simples avec un discours. Je n'ai plus envie de me marginaliser.

Rétrospectivement avez-vous souffert de cette marginalité et d'avoir aussi forcé le trait en ce sens ?
Non, je n'en ai pas souffert parce que ça venait de mon propre comportement. J'avais une attitude et un rejet de tout ce qui pouvait me faire reconnaître, donc je m'y retrouvais. C'était une attitude assez autodestructrice, assez "lose" quand même (rires).

Sur "Vertiges des lenteurs" et "Lit de chaux", vos précédents disques, sont présents des artistes comme John Greaves, Vincent Segal, M, Akosh, Piers Faccini... Y a-t-il une famille autour de "Marcel Kanche" ?
J'adore travailler seul et être avec mes histoires mais il est bon de rencontrer des gens aussi, surtout quand ceux-ci accompagnent et respectent mon travail. Et puis, c'est vrai aussi que mon nom commence à avoir une résonance. Maintenant, des jeunes artistes qui me demandent des choses. Je suis d'accord à condition que ce soit intéressant pour eux comme pour moi.

Quel est l'intérêt de signer un texte pour Vanessa Paradis ("Divine Idylle") qui, a priori, n'est pas votre tasse de thé ?
En fait, je n'y suis pour rien. C'est Mathieu Chedid qui m'avait donné des musiques pour elle. J'ai écrit un vague truc, il a enrichi le texte et je crois qu'il n'a pas osé m'appeler. L'intérêt, c'est une fois de plus la relation avec Mathieu Chedid que j'aime beaucoup.

Vous pourriez envisager de mener un projet ensemble ?
Ça serait bien. On en parle. Après, lui est prisonnier d'un "occupationnel" important. A contrario, il sait que je suis très disponible (rires). Donc ce serait plutôt à lui de faire la démarche...

Pour finir, est-ce qu'il y encore quelque chose que vous aimeriez réaliser ou que vous poursuivez toujours ?
Je me dis souvent qu'il faudrait que je me remette à la peinture mais ça me rappelle Gainsbourg (rires). Musicalement, il faut que je continue. Ce dernier album c'est une suite du "Vertige des lenteurs" et il faut que j'aille encore plus loin dans le dépouillement, peut-être pas jusqu'au silence parce que ça ne va pas être gérable, mais vers quelque chose qui soit de l'ordre de la misère, de l'Arte Povera. Dans la force du rien.

Propos recueillis par Luc Taramini
Photos par Julien Bourgeois.
Merci à Camille.
































































11/04/2011
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