Alain YVER

Alain YVER

MICHEL HOUELLEBECQ

MICHEL HOUELLEBECQ





SON SITE
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http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Houellebecq

FORUM DES AMIS DE MICHEL HOUELLEBECQ
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Michel Houellebecq chez Ardisson
http://www.dailymotion.com/video/x2i276_michel-houellebecq-chez-ardisson-12_politics

SUR EUROPE 1
http://www.europe1.fr/Radio/Videos-podcast/Les-bonus-video/Michel-Houellebecq-en-exclusivite-sur-Europe1



Biographie


Michel Houellebecq naît le 26 février 1958 à La Réunion. Son père, guide de haute montagne, et sa mère, médecin anesthésiste, se désintéressent très vite de son existence. Une demi-soeur naît quatre ans après lui. A six ans, il est confié à sa grand'mère paternelle, qui est communiste et dont il a adopté le nom comme pseudonyme. Il vit à Dicy (Yonne), puis à Crécy-la-Chapelle. Interne au lycée Henri Moissan de Meaux ;déjà ses camarades sentaient qu'il avait une capacité de réflexion et une puissance d'analyse, un recul sur les évènements tout à fait exceptionnels pour un garçon de son âge. On le surnommait " Einstein.
A seize ans, il découvre Lovecraft, se retrouve sans doute dans cette phrase "Je ne participe jamais à ce qui m'entoure, je ne suis nulle part à ma place.»
Pendant sept ans, il suit les classes préparatoires aux grandes écoles. En 1975, il s'inscrit à l'école supérieure d'agronomie.

Sa grand'mère meurt en 1978. En 1980, il obtient son diplôme d'ingénieur agronome; il épouse la même année la cousine de son meilleur ami. Commence alors pour lui une période de chômage. Son fils Etienne naît en 1981. A la suite de son divorce, une dépression le conduit à faire plusieurs séjours en milieu psychiatrique.

Sa carrière littéraire commence dès l'âge de vingt ans, âge auquel il commence à fréquenter différents cercles poétiques. En 1985, il rencontre Michel Bulteau, directeur de la Nouvelle Revue de Paris, qui, le premier, publie ses poèmes; c'est le début d'une amitié indéfectible. Ce dernier lui propose également de participer à la collection des Infréquentables qu'il a créée aux éditions du Rocher. C'est ainsi que Michel Houellebecq publie en 1991 la biographie de Howard P. Lovecraft, "Contre le monde, contre la vie". Il intègre l'Assemblée Nationale en tant que secrétaire administratif. La même année paraît "Rester vivant" aux éditions de la Différence, puis chez le même éditeur, en 1992, le premier recueil de poèmes : "La Poursuite du bonheur", qui obtient le prix Tristan Tzara. Il fait la connaissance de Marie-Pierre Gauthier.

En 1994, Maurice Nadeau édite "Extension du domaine de la lutte", son premier roman, actuellement traduit en plusieurs langues, qui le fait connaître à un public plus large. Il collabore à de nombreuses revues (L'Atelier du roman, Perpendiculaires, dont il est ensuite exclu, Les Inrockuptibles). Depuis 1996, Michel Houellebecq est publié par Flammarion, où Raphaël Sorin est son éditeur. Son deuxième recueil de poèmes, "Le Sens du combat", obtient le prix de Flore 1996. "Rester vivant" et "La Poursuite du bonheur", remaniée pour l'occasion, sont réédités en un seul volume en 1997. En 1998, il reçoit le Grand Prix national des Lettres Jeunes Talents pour l'ensemble de son oeuvre. "Interventions", recueil de textes critiques et de chroniques, et "Les Particules élémentaires", son second roman traduit en plus de 25 langues et lauréat du prix Novembre, paraissent simultanément. Il épouse Marie-Pierre la même année. En 1999, il co-adapte avec Philippe Harel "Extension du domaine de la lutte" au cinéma, que ce dernier met en scène. Il publie un nouveau recueil de poèmes, "Renaissance". Au printemps 2000 sort sous le label Tricatel un disque, "Présence humaine", où ses poèmes, lus par lui-même, sont mis en musique par Bertrand Burgalat. Lanzarote, un recueil-coffret de textes et de photographies, paraît chez Flammarion au printemps 2000. Michel Houellebecq réside pendant quelques années en Irlande,dans une maison baptisée " The White House", dans le comté de Cork, où il a écrit en grande partie son troisième roman, "Plateforme".Il s'installe ensuite en Espagne.
Là, il écrit " La possibilité d'une île", qui paraît le 31 août 2005, en France et presque simultanément en Allemagne, Italie, Espagne... Ce livre obtient le Prix Interallié 2005.















ENTRETIEN

Où est le vrai visage de Michel Houellebecq ?

La rumeur court à l'étranger, notamment chez les Anglo-saxons, qui ont organisé en 2005, un colloque international exclusivement consacré à son œuvre : Michel Houellebercq - dont l'écriture se détâche en effet du lot, par son style comme par son intelligence de l'époque - serait le plus grand écrivain français vivant (« En fait, disent-il, le seul véritable romancier français de ce début de siècle. »). Traduit dans trente-six langues, l'inclassable personnage provoque tous azimuts dans le politiquement incorrect et le pornographique. Tellement incorrect, que l'on se prend à imaginer, par contraste, derrière les masques, un grand idéaliste déçu par la médiocrité humaine. Voici l'interview que nous avions faite au moment de la sortie des "Particules élémentaires".


Le premier livre de l'ex-ingénieur agronome devenu artiste Michel Houellebecq (trajectoire à la Boris Vian), publié aux éditions du Rocher en 1991, fut son essai sur Lovecraft, réédité quatorze ans plus tard avec une préface dityhrambique de Stephen King. Vers la même époque, en 1991 et 1992, sortirent deux livres de poésie, aux éditions de la Différence - repris ensuite par Flammarion : Rester vivant et La poursuite du bonheur. Deux poèmes, tirés de ces deux livres :

Une vie, petite

Je me suis senti vieux peu après ma naissance ;

Les autres se battaient, désiraient, soupiraient ;

Je ne sentais en moi qu'un informe regret.

Je n'ai jamais rien eu qui ressemble à l'enfance.

Au fond de certains bois, sur un tapis de mousse,

Des troncs d'arbre écœurants survivent à leurs feuilles ;

Autour d'eux se développe une atmosphère de deuil ;

Leur peau est sale et noire, des champignons y poussent.

Je n'ai jamais servi à rien ni à quiconque ;

C'est dommage. On vit mal quand on vit pour soi-même.

Le moindre mouvement constitue un problème,

On se sent malheureux et cependant quelconque.

On se meut vaguement, comme un animalcule ;

On n'est presque plus rien, et pourtant qu'est-ce qu'on souffre !

Portatif et mesquin, vaguement ridicule.

On ne croit plus vraiment que la mort soit funeste ;

Surtout pour le principe, de temps en temps, on rit ;

On essaie vainement d'accéder au mépris.

Puis on accepte tout, et la mort fait le reste.

Après-midi, boulevard Pasteur

(...) Boule de sang, boule de haine,

Pourquoi tous ces gens réunis ?

C'est la société humaine ;

La nuit retombe sur Paris.

Pendant que dans l'azur fictif

Se croisent les euromissiles,

Un vieux savant à l'œil plaintif

Examine quelques fossiles.

Dinosaures, gentils dinosaures,

Que voyaient vos grands yeux stupides ?

Se battait-on déjà à mort

Dans vos marécages torpides ?

Y a-t-il eu un âge d'or,

Une bonne loi naturelle ?

Répondez, gentils dinosaures :

Pourquoi la vie est si cruelle ?

Paraît ensuite, en 1994, le premier roman de Michel Houellebecq, aux éditions Maurice Nadeau : Extension du domaine de la lutte, que toute la critique salue comme apportant un esprit et une facture radicalement neufs dans le paysage français. De quelle lutte un jeune homme désabusé jusqu'au désespoir peut-il bien vouloir parler ? Il répond lui-même de manière extrêmement précise un an plus tard, en février 1995, dans la revue "Art Press", dont une partie de l'interview servira de quatrième de couverture à un troisième livre de poésie, publié peu après, cette même année 1995, Le sens du combat, aux éditions Flammarion.
Déblayer les sources d'optimisme creux

« La conséquence logique de l'individualisme c'est le meurtre, et le malheur ; il est donc légitime de commencer par déblayer les sources d'optimisme creux. En revenant à une analyse plus philosophique des choses, on se rend compte que la situation est encore plus étrange qu'on le croyait. Nous avançons vers le désastre, guidés par une image fausse du monde ; c'est un cauchemar dont nous finirons par nous réveiller. Nous n'échapperons pas à une redéfinition des conditions de la connaissance, de la notion même de réalité ; il faudrait dès maintenant en prendre conscience sur un plan affectif. Tant que nous demeurons dans une vision mécaniste et individualiste du monde, nous mourrons. Cela fait cinq siècles que l'idée du moi occupe le terrain ; il est temps de bifurquer. » (Interview Art Press, février 1995)

Puis viendront les trois romans qui arracheront Michel Houellebecq au cénacle des poètes/philosophes marginaux et en feront une star mondiale : Les particules élémentaires, en 1999, Plateforme, en 2001 et La possibilité d'une île en 2005. C'est après la lecture des Particules que nous nous sommes décidé à aller frapper à sa porte, ébranlés par différents aspects de ce roman étrange - apparemment totalement flippé, et pourtant rempli de pépites lumineuses, rarissimes en France, notamment celle-ci : pour la première fois depuis longtemps, un écrivain, c'est-à-dire un artiste écrivant sur le sexe, la mort, l'amour et le non-sens, y entend vraiment quelque chose en science ! Houellebecq, à la différence de 99,9 % de l'intelligentsia française, s'avère conscient du fait qu'une révolution colossale s'est produite dans les années vingt et trente du XX° siècle (dont la partie la plus connue relève de la physique et s'appelle Mécanique quantique), mettant fin aux naïvetés scientistes et inaugurant un nouvel et vertigineux agnosticisme : la réalité ultime n'est pas ce que nos sens nous disent, le moi séparé est une fonction dérivée d'un seul et même inconnu insaisissable et il est interdit d'interdire comme « antiscientifique » une quête d'absolu. Moyennant quoi, il nous donne rendez-vous, au milieu de cartons de déménagement, dans un appartement du XV° arrondissement, qu'il est en train de quitter pour rejoindre l'Irlande...

Le résultat de cette après-midi de conversation paraîtra dans le n° 20 de Nouvelles Clés, en décembre 1999.

Sept ans plus tard, les sujets de cet entretien ne se sont pas démodés...

Nouvelles Clés : Il est rare de rencontrer un écrivain français contemporain qui sait ce qu'est le "nouveau paradigme" scientifique (mécanique quantique, etc). Et qui a fréquenté de près la scène du New Âge et n'en parle pas abstraitement, comme un entomologiste. Que vous n'ayez rien trouvé de bon dans cette cour des miracles, mais seulement de la misère morale, est une autre histoire, dont nous aimerions d'ailleurs bien parler...

Michel Houellebecq : Le premier sujet dont j'aimerais m'entretenir avec vous est certainement la mort. Sujet pour moi capital. J'ai eu l'impression, ces dernières années, d'une déculpabilisation des médecins par rapport à la morphine et à ses dérivés. C'est essentiel.

La suppression de la douleur permet de reposer entièrement le problème de l'accompagnement des mourants. Je suis tout à fait contre l'euthanasie. Il est fondamental que les gens aient l'occasion de vivre leur vie jusqu'au bout. Que cela se produise aujourd'hui en France est très important. Dans les Particules élémentaires, c'est l'un des aspects les plus touchants et les plus centraux : les deux femmes meurent, mais sans haine. La mort d'Annabelle est carrément... christique. Celle de Christiane est plus triste, mais sans haine non plus. On peut presque dire que mes personnages sont entièrement réinterprétables à partir du moment de leur mort. Cela faisait partie de mon but dès le début du livre : je voulais suivre les personnages jusqu'à la fin. Il m'a toujours semblé, de manière irrationnelle mais motivante et forte, que la mort justifiait la vie. L'état dans lequel on se trouve à la mort - le possible apaisement de la haine, en fait - redéfinit rétrospectivement toute l'existence. Réussir sa mort est vraiment un but. Ces idées, je ne vous le cache pas, déplaisent énormément. Je suis perçu comme un auteur extrêmement négatif, en partie parce que je tiens beaucoup à tout ça.

N. C. : L'autre sujet dont la présence frappe dans votre livre, c'est la science de pointe...

La mécanique quantique, en particulier, dont vous dites que l'enjeu est considérable.

M. H. : J'ai fait des études d'ingénieur agronome, dans une grande école. J'étais extrêmement doué, au lycée, en maths, mais au lieu de faire math-sup/math-spé, comme tout m'y invitait, j'ai choisi la préparation à l'agro parce que c'était complet : neuf heures de math, neuf heures de physique, neuf heures de biologie. Mais je n'ai pas fait une carrière d'agronome. Parallèlement, je passais des certificats de mathématiques à Jussieu. La première partie des Particules Élémentaires est assez autobiographique. J'étais vraiment cet enfant [le Michel du roman] qui lisait Tout l'Univers, nettement au-dessus du niveau de sa classe. Au début de la rédaction de ce livre, j'ai regardé d'anciennes photos et je me suis demandé pourquoi je n'étais pas devenu chercheur scientifique... - ça m'intéressait tant !

N. C. : Et vous vous rendiez déjà compte qu'il y avait dans la mécanique quantique une bombe à retardement ?

M. H. : À l'époque non. Je m'en suis rendu compte quand j'ai compris que la métaphysique matérialiste était hégémonique. Il y a un énorme écart : la majorité des gens est matérialiste et fait confiance à la science, alors que la science elle-même ne l'est plus ! Le mot "bombe à retardement" n'est d'ailleurs pas exagéré. Quand elle éclatera, l'effet sera énorme !

N. C. : Le bouleversement que les découvertes de ce siècle nous imposent ne concerne pas seulement la physique quantique. C'est général ! Wittgenstein, en linguistique, le théorème de Gödel en logique, Lacan et le sujet manquant... Un trou noir béant, une incomplétude radicale s'est imposée au cœur de la science, il y a soixante-dix ans. Comment en parler ?

M. H. : J'ai adopté, si l'on peut dire, la position de Niels Bohr : "Formuler en langage clair des discours partiellement contradictoires". Il faut être conscient qu'un projet de réfonte ontologique [une nouvelle vision du monde] imposerait de renoncer à des structures fondamentales de notre langage. Le fait de qualifier des objets, donc d'user de noms - propres ou communs - et de les doter de propriétés par le biais d'adjectifs, est lié à une représentation matérialiste du monde : les objets sont censés être là, avec leurs propriétés, existant indépendamment de l'observation. Si on voulait fonder un langage correspondant à l'état des sciences, ce serait très différent. Ce serait...

N. C. : ... tout ramener, non à des objets, mais à des mouvements ?

M. H. : Le titre de ce livre, "Les Particules élémentaires", a été surtout compris dans le sens d'une société composée d'individus se sentant isolés, séparés les uns des autres, se croisant dans un espace neutre. Mais il y a un autre sens : nous sommes nous-mêmes composés de particules élémentaires, agrégats instables, se mouvant en permanence. Mais comment dire cela ? (il sort dans le couloir chercher un livre de physique). Pour comprendre réellement la mécanique quantique, il faudrait sortir d'un langage d'objets et de propriétés... pour passer à un langage d'états. (long silence.) Depuis la Renaissance nous avions la conviction d'être nous-mêmes des objets dans un monde d'objets. La science n'y croit plus, mais c'est tellement difficile à faire passer ! J'ai essayé. Mais, il y a un mois et demi, quand le livre est sorti, la plupart des gens m'ont dit qu'ils n'avaient rien compris. Ça me déprime (petit rire). C'est le passage le plus compliqué (il cherche)... Voilà, page 84-85, j'ai tenté une analogie entre la manière dont sont construites les histoires qui, peu à peu, vont permettre de reconstituer une histoire du monde et la mémoire que chacun a de sa propre vie - où l'on se souvient de choses différentes selon les cas. C'est une analogie qui m'a frappé. Mais ça ne passe pas. La mécanique quantique est vraiment un trop grand choc intellectuel.

N. C. : La plupart des physiciens eux-mêmes ne l'ont pas encore intégrée !

M. H. : À la fin du livre, il y a ce dialogue entre Welcott et Michel Djerzinski, où le premier défend une position positiviste dure, disant qu'il faut désormais renoncer à toute forme de métaphysique ou de compréhension de la nature des choses - il faudrait juste se contenter de découvrir et d'énoncer des lois, sans plus jamais se poser de question sur les causes premières. Je pense qu'aujourd'hui la plupart des physiciens font ça. Alors que Michel Djerzinski, lui, s'obstine à penser qu'il faut une vision ontologique pour que l'humanité tienne le coup. Mais à ce moment-là, l'inspiration lui arrive de tout à fait ailleurs. Je ne sais pas si vous connaissez... (il se relève et cherche un autre livre dans sa bibliothèque). Je parle du fameux Book of Kells. C'est là-dessus que mon personnage médite. (L'écrivain tient entre les mains un magnifique ouvrage : un Évangile enluminé par des moines irlandais au viie siècle. Il s'assied et nous regardons le livre ensemble). Pour moi, dit-il, c'est une source importante. Je suis allé en Irlande regarder le manuscrit. J'avais appris son existence par hasard. Ce fut l'un des grands chocs esthétiques de ma vie. C'est un univers clos. Sans déchirure. Immobile. Tout est là.

N. C. : Mais... un monde immobile ? Ça ne correspond pas au "mouvement permanent de la mécanique quantique", dont vous parliez.

M. H. : Vous savez, quelqu'un qui écrit des romans, psychologiquement, ne souhaite pas vraiment apporter un message, mais plutôt porter l'attention du public sur des questions qui lui-même le perturbent. Par exemple, l'importance de la mécanique quantique. Les gens ne comprennent pas pourquoi c'est important.

N. C. : Comme si, cinquante ans après Copernic, on ne parvenait pas à faire comprendre aux gens que c'est la terre qui tourne autour du soleil !

M. H. : On sait vulgariser l'astrophysique, mais pas ça. La non-objectivité du réel, c'est trop difficile. Il faut beaucoup d'efforts pour entrer là- dedans. Changer de métaphysique... ça ne se passe pas comme ça. J'attends beaucoup des chercheurs qui tentent de relier le monde quantique (la vraie nature de l'infiniment petit) au monde macroscopique (notre monde "normal" composé d'objets). Ces gens-là cherchent à établir une continuité. C'est difficile. Mais il est certain qu'une révolution considérable éclatera quand cette continuité sera établie. C'est la "troisième phase" de mon livre - en fait le vrai sujet. Personne ne l'a compris. Vu l'état actuel de la science et de la conscience du public, ce court-circuit formidable ne peut avoir lieu. Je ne cherche pas à jouer les prophètes, juste à signaler que quelque-chose va se produire... Quoi exactement ? Une nouvelle religion ? Cela reste très ouvert, imprévisible. J'en reviens à la conversation Welcott-Djerzinski, à la fin du livre : est-ce qu'une religion peut se juger à la qualité de la morale qu'elle inspire ? Ou bien est-ce une expression de l'univers ? C'est une vraie question.

N. C. : Pouvons-nous fonder quoi que ce soit de vraiment nouveau sans nous référer d'abord au passé, par "boucles de récapitulation-mémorisation", comme dit la paléoanthropologue Anne Dambricourt ? Ce qui relègue le slogan " Du passé faisons table rase ", au rang de réflexe d'adolescent !

M. H. : La grande différence d'Auguste Comte par rapport aux révolutionnaires du XIXème siècle, c'est qu'il est important pour lui d'intégrer l'ensemble du passé. Il pense que le stade métaphysique succède au stade religieux et que le stade positif succède au stade métaphysique. Mais, pour lui, tous les stades sont utiles. C'est une théorie qui vise non seulement à tisser des liens entre l'individu et ses contemporains, mais aussi entre l'individu et son passé. C'est un peu sentimental : il veut intégrer les ancêtres.

N. C. : Vous en pensez quoi ?

M. H. : C'est important.

N. C. : Dans votre livre, vous dites que le New Âge a un côté fondamentalement ridicule - et Dieu sait si, tout le long, ils en prennent pour leur grade ! -, mais, très curieusement, cette cour des miracles va finalement s'avérer l'endroit où il y a des germes de quelque-chose - vous parlez d'un éveil du "potentiel humain" -, alors qu'ailleurs, dans les universités, dans l'intelligentsia, vous décrivez carrément le néant, sans germe de quoi que ce soit !

M. H. : Tout le ridicule du New Âge est lié à sa tentative de dissoudre les questions sexuelles ou affectives dans le spirituel. Il y a beaucoup de choses New Âge - comme il y a eu beaucoup de choses religieuses - qui n'ont pour but que de faire oublier aux gens leur solitude. Cela m'a toujours choqué. C'est une manipulation de la détresse contre laquelle je suis impitoyable. Nous vivons dans un monde dur. Mais la spiritualité sert trop souvent de baume aux problèmes sexuels, et ça ne me paraît pas bien. Cela n'empêche pas que, si nous supposons un individu accompli, au-delà du rationnel, il trouvera forcément les problèmes spirituels. Ils existent ! Je pense que l'amour peut résoudre tous les problèmes. On peut d'ailleurs encore observer, parfois, des gens qui aiment, qui mettent leur vie entière à aimer quelqu'un, et qui - à partir de là - ne se retrouvent plus seuls. Et c'est très bien. C'est quelque-chose que seules les femmes savent vraiment faire, classiquement - elles ont beaucoup pratiqué cela. Les hommes, nettement moins. C'est une forme de solution magique. Peut-être la meilleure. Les gens qui adoptent ce type de solution, dans mon livre, sont les mieux traités. Ils meurent, mais c'est beau. Et cela n'est pas du tout intellectuel ! Ça existe.

Il faut toujours le rappeler. Aimer sans question, tout simplement. Donner sa vie par amour.

Il y a des gens qui en sont capables. C'est une sagesse d'ordre très supérieur.

N. C. : Tout le monde n'en est pas capable ?

M. H. : Oh non ! En général, les femmes en sont plus capables que les hommes. Le dire m'a valu les pires ennuis. Mais je le maintiens, c'est ce que j'ai observé. Les femmes ont moins peur de la mort que nous.

N. C. : Quelquefois, une certaine peur apparaît chez elles tout d'un coup, quand elles donnent la vie...

M. H. : Il est clair qu'à l'aube de la vie, il y a un moment de flottement, quand la conscience du moi se forme, que l'être commence à se sentir une personne. Disons au passage que ce moment se situe, c'est évident, avant l'âge légal de l'avortement. D'où un certain problème, qui ne va pas me faire aimer non plus ! Dans l'avortement, souvent, on tue des personnes, il faut bien appeler les choses par leur nom. C'est un vrai problème moral. Le moment où la conscience du moi se forme est très mal exploré. J'ai un enfant. J'ai bien vu qu'à six mois, dans le ventre de sa mère, il avait une personnalité. On cherche le moment où le crime se commet. Catholicisme et bouddhisme sont d'accord là-dessus : évitement du meurtre... et compassion pour la meurtrière. Je suis d'accord. Ce n'est pas un sujet léger, comme par exemple les droits de l'homme.

N. C. : Un sujet léger, les droits de l'homme !?

M. H. : Dans ce cas-là oui ! Comparée à l'attitude de l'humanité par rapport au meurtre, la question de la liberté des femmes par rapport à leur corps est intéressant, mais mineur. Là, le corps de la femme n'est que l'outil qui permet à un être d'apparaître.

N. C. : Quelle boussole prendre dans ce débat ? Y a-t-il autre chose que l'alternative entre néant métaphysique matérialiste et pensée bouddhiste, dont on vous dit proche ?

M. H. : Il y a autre chose. Je crois à des sources de connaissance occidentale. Pour moi, il n'y a pas plus beau et plus simple que cela... (une dernière fois, l'écrivain me tend un livre : un très joli petit ouvrage relié de cuir ). Ce sont les épitres de saint Jean. Le texte chrétien le plus simple de tous.

N. C. : (je lis) : "La grande nouvelle que nous avons apprise de lui [...]. Dieu est lumière.

M. H. : Je ne suis pas croyant. Mais tout est là. Nul texte au monde n'est aussi complet, ni aussi simple.














Michel Houellebecq
Les Particules élémentaires
Extension du Domaine de la Lutte.


La publication du second roman de Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, fut le grand événement littéraire en France de l'automne 1998. Avec pour résultat que Houellebecq, qui avait eu un succès culte avec son premier livre Extension du domaine de la lutte, a été successivement dénoncé comme stalinien, raciste, eugéniste et pornographe; il a été taxé d'anti-féministe, d'anti-écologiste et de misanthrope homophobe; il a été fêté par la droite catholique pour ses vues sur l'avortement, attaqué par les lycéens et mis sur liste noire par les enseignants qui, entre autres griefs, ont pris ombrage de voir leur profession dépeinte à travers le sordide rôle du personnage Bruno Clément. La génération soixante-huitarde a été particulièrement mécontente car en dénonçant comme des platitudes ses idéaux d'individualisme et de libre choix, Michel Houellebecq a frappé au coeur de l'Establishment français de gauche. Dans un coup très parisien, il a été mis à la porte de la direction éditoriale de Perpendiculaire, une revue de gauche fondée en 1995. Les médias ont voulu l'interviewer afin qu'il justifie les opinions exprimées dans son livre, procédé qui a été assimilé par Houellebecq à un procès politique. L'embarras, mais aussi le bon coup publicitaire, a touché l'éditeur de Perpendiculaire qui avait également publié Les Particules. L'ouvrage a été propulsé au top des meilleures ventes de l'année, récompensé par le Prix Novembre, et son auteur s'est montré "surpris" d'être ainsi jeté sous les feux de la rampe.
Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq est une nouvelle à grande échelle. C'est un ouvrage presque balzacien dans son attention au détail et d'une ambition décourageante dans sa détermination à aborder les "grands thèmes": la chute de l'Occident dans une orgie de consumérisme, le déclin du christianisme, le potentiel du clonage humain et la nature destructrice des valeurs libérales, la permissivité sexuelle des années soixante qui ont, du point de vue de l'auteur, atomisé la société (le titre se réfère à cette idée). Mais autant Les Particules est un puissant tract polémique, autant il est un kaléidoscope intelligemment construit de sauts et de bonds chronologiques. C'est aussi, par endroit, un livre très drôle. À plus d'un titre, l'auteur que Michel Houellebecq rappelle le plus est Céline; comme dans Voyage au bout de la nuit, Houellebecq entrecroise ici des passages de désespoir et d'auto-dérision avec des épisodes de tendresse et de pathos.
La nouvelle commence par un prologue dans lequel on nous dit que l'humanité a récemment subi sa troisième et plus radicale mutation métaphysique après celles impliquées par le christianisme et la science moderne, et que l'un des architectes de cette mutation a été Michel Djerzinski, un biologiste très réputé au moment de sa mort, en lice pour le Prix Nobel. (Les accusations de stalinisme lancé contre Houellebecq ont été provoquée par le choix du nom de Djerzinski -- en fait le nom d'un des accusateurs des procès-spectacle stalinien; Houellebecq a répondu qu'il aimait seulement les noms qui sonnaient polonais et que, de toute façon, Staline a fait une bonne chose en se débarrassant de quelques anarchistes trop remuants).
L'histoire en elle-même commence en juillet 1998, moment où Djerzinski est âgé de quarante ans. Chercheur en biologie moléculaire, il vient juste de donner son congé après quinze années passées au prestigieux Centre National de la Recherche Scientifique à Paris. Il ne donne d'autre explication à ses supérieurs que celle exprimant le besoin de temps "pour penser". Il a peur de la vie et trouve refuge derrière un écran de certitudes positivistes et dans la relecture de l'autobiographie de Heisenberg. Célibataire et indépendant, Michel (qui a perdu sa virginité à trente ans) se sent incapable d'aimer et a peu de libido sexuelle, contrairement à son demi-frère de quarante-deux ans, Bruno, qui est obsédé par le sexe. Bruno enseigne dans un lycée et aspire toujours à devenir écrivain. Aux yeux de Michel, Bruno approche de la crise de la quarantaine (il s'est mis à porter un manteau de cuir et à parler comme un personnage de film à suspens de série B). Michel, lui, souffre de quelque chose de pire, le manque d'envie de vivre.
Leur mère, Janine, vécût à fond les idéaux de la société permissive. Née en 1920, elle grandit en Algérie (où son père était venu travaillé comme ingénieur) et vint à Paris pour compléter ses études; elle dansa le Bebop avec Jean-Paul Sartre (qu'elle trouvait remarquablement moche), eut beaucoup d'amants (elle était très belle) et se maria avec un jeune chirurgien viril qui faisait alors fortune dans le domaine relativement nouveau de la chirurgie plastique (profession qui doit sans doute incarner la superficialité de l'époque). Le couple divorça deux ans après la naissance de Bruno, puis lui et son frère Michel furent largués chez des grands-parents très patients, Janine partant vivre dans une comunauté en Californie. Dans d'éprouvants flashbacks, on constate la négligence qui régnait à la maison et la brutalité à l'école où Bruno et Michel étaient inscrits. Aucun des deux frères, c'est sous-entendu, n'a jamais vraiment récupéré de ces débuts dans la vie.
Des épisodes significatifs de leur vie sont soigneusement reliés à des événements sociaux plus généraux: la souffrance de Bruno à l'école est aggravée par le relâchement délibéré de l'autorité scolaire à la suite des protestations de Mai 68, l'accent étant désormais mis sur l'auto-discipline. Les dates sont également employées dans des juxtapositions ironiques, technique caractéristique du phrasé de Michel Houellebecq ("l'année 1970 vit une extension rapide de la consommation érotique"; dans le paragraphe suivant, on lit que c'était également l'année durant laquelle Michel rencontra son premier amour d'enfance, Annabelle). L'innocente romance de Michel et Annabelle est un des épisodes les plus touchant d'un livre où l'amour -- opposé au sexe -- est largement absent. Cependant, Michel voyait Annabelle se détacher de lui pour le fils d'un des amants californiens de Janine, lequel se voulait une rock-star. Annabelle et Michel ne se rencontreront plus avant de se revoir par hasard lorsqu'ils ont tous deux quarante ans; durant ces années, elle a pris part à des orgies et a eu deux avortements alors que Michel s'est plongé dans la recherche. Leur tentative pour rebâtir ce qu'ils ont perdu est gênée par la froideur émotionnelle de Michel; il ressent de la compassion pour elle mais pas d'amour.
Alors que le placide Michel inspire la pitié, Bruno est un personnage troublant, un véritable pornographe dont les activités sont étayées par d'interminables discours et une sexualité essentiellement consumériste. Les débris de sa vie sont largement cousus ensemble durant les sessions de confessions avec Michel ("J'étais un salaud; je savais que j'étais un salaud") et avec divers psychiatres. On apprend que, adolescent, Bruno avait l'habitude de se masturber secrètement alors qu'il était assis près d'une jolie fillette dans le train qui le ramenait de l'école. Parachuté dans l'appartement bohème de sa mère durant les vacances d'été, pâle et déjà trop gros pour ses dix-huit ans, il se sentait embarrasé et mal à sa place en présence des amants hippies et bronzés de sa mère, et face à l'impatiente insistance de celle-ci à discuter de ses inhibitions sexuelles. La haine que nourrit Bruno pour Janine trouva son expression des années plus tard lorsqu'il lui cracha des insultes à la figure alors qu'elle est couchée sur son lit de mort.
Bruno ne se ménage pas en présentant son catalogue d'iniquités: enseignant quadragénaire dans un lycée de Dijon, au bord du divorce et avec un bébé, dans une quête sexuelle sans espoir, il sort dans les nightclubs lorsqu'il est supposé surveiller leur fils; a d'autres moments, il surfe pour chercher du porno sur Internet (avec pour résultat une facture de téléphone de 14.000 francs qu'il cache à sa femme). Dangereusement attiré par ses élèves adolescentes, il provoque le petit ami noir de l'une d'entre-elles au point de s'attirer des représailles et des railleries. En un moment de jalousie rageuse, il se lance dans un tract raciste envoyé à L'Infini, une revue publiée par Phillippe Sollers, écrivain d'avant-garde à l'époque. Les deux se rencontrent dans un café parisien, Sollers brandit son porte-cigarette (Houellebecq en fait un portrait peu flatteur et insolent); Sollers revient sur sa décision de publier cet article mais Bruno le jette à la poubelle en reconnaissant qu'il s'agissait d'une "absurdité". Cet épisode, qui a nourri l'accusation de racisme contre l'auteur, est clairement conçu pour montrer que Bruno est en train de perdre le sens de la réalité; un incident ultérieur avec une élève le conduit à chercher de l'aide pychologique.
Bruno est près de découvrir l'amour lorsqu'il rencontre Christiane dans un camping nommé le Lieu du Changement (nom d'un authentique camp dont le propriétaire a essayé, sans succès, de poursuivre Michel Houellebecq en justice). Ce lieu est géré par d'anciens soixante-huitards, et ses prétentions "Côte Ouest" sont cruellement satirisées: l'atelier de développement personnel, "Dansez votre job"; les panneaux accrochés aux arbres avec la légende "Respect mutuel". Bruno est sans honte quant aux raisons qui le font passer deux semaines dans un environnement dont il méprise l'éthique; comme Christiane, qui a cinquante-cinq ans, mère divorcée d'un garçon d'une dizaine d'année, il est venu là pour le sexe. Pour elle les ravages de la génération de 68 sont évidents sur les femmes qui participent aux ateliers: "En général elles ont fait une analyse, ça les a complètement séchées".
Christiane emmène Bruno dans un implacable voyage de sexe en groupe avec des touristes allemands et d'orgie en boîte de nuit parisienne mal fâmée. Cela paraît d'ailleurs curieusement assez paradoxal que ce livre qui se présente comme une attaque contre la permissivité des années soixante puisse être autant rempli de descriptions aussi lourdement chargées de sexe, mais cela fait sans doute partie de la stratégie de Houellebecq. Et il y a en effet un sombre déterminisme dans le fait que Christiane, comme Annabelle, ne survivra pas à l'histoire (Annabelle meurt d'un cancer, tandis que Christiane se suicide).
Dans la partie finale du roman, on retrouve Michel dans un Centre de Recherche de Génétique à Galway (il y a de belles descriptions du paysage irlandais); sa vie a reçu un nouvel élan à cause d'une théorie révolutionnaire qu'il a développé: convaincu que la race humaine s'est épuisée dans une poursuite de l'individualisme et de la gratification sexuelle, il travaille à un projet de race génétiquement modifiée, de personnalité uniforme et dépourvue de désir sexuel. Son travail, qui est poursuivi après sa mort en 2009, conduit à rien moins que la création, en 2029, d'une race génétiquement contrôlée et finalement à l'extinction de la race humaine. La plupart des critiques littéraires ne sont guère assez qualifiés pour commenter les théories de Houellebecq sur la mutation des gènes, mais il faut relever que l'auteur s'est senti suffisamment en confiance pour envoyer des copies de son livre à des experts dans ce domaine. Il apparaît que l'histoire que nous avons lu aura été écrite par un clone en hommage à l'imparfaite race humaine; la signification du prologue devient ainsi très claire.
Depuis le Roi des Aulnes de Michel Tournier (1970) la fiction française n'avait pas produit de livre à la fois aussi inquiétant et riche en idées que Les particules élémentaires. C'est un roman qui a pour objet de provoquer et d'agacer et n'essaye aucunement de cajoler ses lecteurs. Ecrit dans un style simple, il a des qualités narratives rassurantes et confidentes.
Le premier texte de Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, ébauchait déjà quelques uns des thèmes développés dans Les particules élémentaires. L'ouvrage fait écho à la nouvelle d'Albert Camus, L'étranger, notamment dans sa description de la tentative avortée de meurtre sur la plage mais aussi dans son ton acerbe et laconique et dans la torpeur morale de son narrateur, un programmeur informatique de trente ans, sans ambition, déçu, souffrant d'une surcharge d'information inutile, et qui semble ne pas avoir d'amis ou de famille. Séparé de sa petite amie deux ans auparavant, il passe ses week-ends à déprimer doucement et travaille à son "dialogue d'animaux" (intelligente parodie de Sartre lors de sa période philosophique la plus obscure). On a ainsi un sinistre tableau de son environnement de travail, peuplé d'inadaptés qui passent leur temps à régurgiter le jargon bureaucratique ou à échanger des histoires grivoises autour de la machine à café.
Lors d'un voyage d'affaire à Rouen, il est accompagné par un collègue, Tisserand, qui perd son temps en tentatives de plus en plus désespérées pour séduire des jeunes femmes. Une nuit, le narrateur le presse d'exercer la pire revanche possible sur un beau jeune couple qui est en tête-à-tête sur la plage avec la claire intention de faire l'amour. Tisserand les regarde mais recule et se refuse à utiliser le couteau que le narrateur lui a fourni, pour se consoler en se masturbant dans le sable des dunes. Dans la compétition pour le sexe, Tisserand est clairement un perdant; si bien que le narrateur développe une théorie autour de lui: le libéralisme sexuel peut être assimilé au libéralisme économique, les deux créant une compétition inégale et les deux conduisant à "l'extension du domaine de la lutte".

Adrian Tahourdin / La République des Lettres, lundi 22 septembre 2008

 













Michel Houellebecq, star (mystère) de la rentrée littéraire ? (mise à jour: parution de "Ennemis publics, Correspondance de Michel Houellebecq et de Bernard-Henri Lévy")


L'auteur de "La possibilité d'une île" fait l'objet de deux interviews fleuve dans les magazines GQ (où il est interviewé par Frédéric Beigbeder qui compte parmi ses fidèles soutiens et ami) et Technikart. Pourtant l'écrivain qui réside toujours en Irlande n'a - a priori- aucune actualité littéraire mais une ciné (l'adaptation de son livre "La possibilité d'une île" sort sur grand écran en octobre prochain.). Au premier, il s'exprime de façon plus large sur de nombreux sujets et n'hésite pas à reconnaître un certain reniement de certaines de ses "valeurs de jeunesse" (anti-libéralisme), au deuxième il revient sur toute l'aventure de la réalisation de son film et de l'accueil médiocre qui en a été fait. Autre occasion de faire encore parler de lui : l'adaptation, musicale cette fois, de son poème "La possibilité d'une île" par Carla Bruni (en écoute ci-dessous). En filigrane, court également une mystérieuse rumeur sur la possibilité d'un roman (confirmée entre les lignes à Technikart) à paraître chez Flammarion sous peu (mise à jour : parution le 8 octobre de "Ennemis publics, Correspondance de Michel Houellebecq et de Bernard-Henri Lévy")... Notre Michel national serait-il la vraie star de la rentrée littéraire ?
Extraits choisis de l'interview de Michel Houellebecq donnée au magazine GQ, sept. 2008 :
Interrogé par Frédéric Beigbeder sur son expatriation en Irlande, l'écrivain a reconnu, sans langue de bois, être parti pour raison fiscale et évoque sa "droitisation" (renforcée par l'adaptation de ses textes par la première dame de France !) bien loin de ses premiers textes intitulés "Dernier rampart contre le libéralisme" ou encore "Je suis en système libéral comme un loup dans un terrain vague/ Je m'adapte relativement mal." Frédéric Beigbeder lui demande alors s'il ne s'agit pas d'une grande trahison de ses idéaux de jeunesse, ce à quoi il répond en riant "Si total !" Avant d'expliquer : "Il faut d'adapter aux mouvements de l'histoire. Ce qui apparaît de manière évidente, c'est que le capitalisme a gagné. Moi, j'ai toujours été conservateur. J'ai toujours été hostile aux changements, quels qu'ils soient.
(...) En gros un pessimiste conservateur comme moi n'essaie pas de maximiser les gains mais de minimiser les pertes. Je suis totalement comme ça. Par exemple en 1789, j'aurais été contre la Révolution, trop de complications ! En 1990, en Russie, j'aurais été pour le communisme parce qu'autant rester comme on est, c'est plus simple. Maintenant je constate que le capitalisme a gagné donc je suis pour le capitalisme. ce qui est important ce sont les histoires de vie personnelle, de sexualité, les choses comme ça. La politique c'est pas très important." (...) Je n'ai jamais voulu changer le monde. S'il y a un type exempt de tout engagement gauchiste dans sa jeunesse c'est bien moi. Même Dantec est plus suspect que moi de ce point de vue là."

FB lui rappelle également qu'à un moment il avait voulu écrire sur les Etats-Unis... Ce à quoi MH répond : "Vivre en Irlande ôte l'envie d'aller en Amérique. On se dit qu'on connaît déjà. Je m'intéressais à l'Amérique parce que c'est le rois du monde."

Michel Houellebecq se prête ensuite au jeu de Frédéric Beigbeder consistant à reconnaître le titre du livre dont sont extraites quelques phrases mythiques choisies. Il lui cite notamment l'aphorisme : "N'ayez pas peur du bonheur, il n'existe pas." qui serait très souvent repris par les jeunes sur Myspace (et que la chanteuse Berry a aussi réutilisé dans sa chanson "Le bonheur"), extraite de son recueil de poèmes "Rester vivant". F.B commente : "C'est ton Staying alive des Bee gees Rester vivant..."
- "Oui. En étant vieux comme je suis, un avantage c'est qu'on a plus à faire son mec modeste comme un con. C'était une super bonne phrase. Tu peux la mettre sur des t-shirts partout. Ca déchire définitif." ajoute MH.

FB lui confie ensuite une de ses propres phrases préférées car elle résume son style selon lui : "L'éternité de l'enfance est une éternité brève, mais il ne le sait pas encore, le paysage défile." (extraite des Particules élémentaires).
MH commente : "Ca devient difficile de savoir pourquoi on est aussi content d'un truc. J'ai réussi un espèce d'effet. La beauté du truc réside dans le fait que "défile" est dans une position fixe d'éternité et en même temps dans le défilement possible d'un état perpétuel.
A ce petit palmarès, FB aurait pu rajouter cette autre phrase culte : "Tout peut arriver dans la vie, et surtout rien." La liste est longue de toute façon... N'oublions pas que Michel Houellebecq est l'un des auteurs français les plus repris et cités dans d'autres ouvrages.

A noter dans Technikart, son insatisfaction sur "Plateforme" où il regrette d'avoir abusé du sujet sexuel au détriment de l'analyse économique du tourisme alors qu'il se montre plutôt content de "La possibilité d'une île", plus abouti selon lui.

Courant août est sorti le fameux album de Carla Bruni ("Comme si de rien n'était") contenant entre autre son adaptation musicale du poème "La possibilité d'une île" (poème envoyé avant son suicide par Daniel 1 à Esther, la femme qu'il aime et qui lui échappe dans le roman éponyme). Et c'est un plaisir de découvrir les vers de ce poème particulièrement poignants :
"Ma vie, ma vie, ma très ancienne
Mon premier voeu mal refermé
Mon premier amour infirmé,
Il a fallu que tu reviennes"

Carla Bruni a choisi d'en livrer un slow langoureux électro-jazz qui peut rappeler les mélodies planantes du groupe Air ou encore celle d'Ed Harcourt.
Une version vraiment réussie qui restitue bien l'intensité et le sensibilité de ce poème. Même Michel Houellebecq, pourtant réputé exigeant, approuve :
" (...) C'est surtout le premier vers, je me souviens, qui l'impressionnait : « Ma vie, ma vie, ma très ancienne...»
Je sais bien que je suis l'auteur, mais en poésie on a toujours un peu moins l'impression de l'être – il ne m'a jamais paru invraisemblable que deux personnes, à deux moments différents de l'Histoire, écrivent par hasard le même poème. On se sent plutôt comme le découvreur (en termes juridiques, l'« inventeur » ) d'un trésor. Ou comme ces explorateurs qui, après plusieurs semaines de marche dans la jungle, tombent sur les ruines d'une cité disparue.
la chanson était presque finie. J'étais content. C'est un slow, un slow-rock plutôt. Des gens, je le sais, vont s'aimer sur cette chanson, des gens plus jeunes qu'elle et que moi. C'est un sentiment ambigu, un peu poignant, agréable finalement." a-t-il déclaré à son sujet.


Découvrez Carla Bruni!


Enfin last but not least, un bruit court sur la publication imminente d'un prochain ouvrage de l'auteur (tiré à 150000 exemplaires à parution) chez Flammarion qui aurait été écrit après le tournage de son film. Térésa Cremisi, présidente du groupe a annoncé « un livre à deux voix ». A paraître, le 8 octobre, il est confirmé désormais et se présente sous la forme d'une correspondance avec Bernard-Henri Lévy intitulée : Ennemis publics, Correspondance de Michel Houellebecq et de Bernard-Henri Lévy. Ils y parlent de la littérature, de l'intime, de l'humour, de leurs parents, de l'amour, de leur réputation. Michel Houellebecq y rend hommage à Blaise Pascal. Ils évoquent aussi ceux qu'ils aiment et ceux qu'ils n'aiment pas, a indiqué le JDD. En attendant il est le héros involontaire (et pas très glorieux) du dernier roman "Arkansas" de Pierre Mérot (basse vengeance ?)...

















« La possibilité d'une île » de Michel Houellebecq : le roman le plus con du monde

Christophe Kantcheff

« La Possibilité d'une île », de Michel Houellebecq, lancé comme un produit avec le plus grand cynisme, est d'une rare pauvreté littéraire. Et ses échappées vers l'anticipation sont dépourvues d'imagination.

Pourquoi s'étonner ? Le lancement du dernier Houellebecq n'est qu'un pas de plus dans la spectacularisation marchande des biens culturels. La méthode est connue : le teasing. Les éditions Fayard, et leur PDG Claude Durand, l'ont simplement poussé à son terme avec un cynisme assumé : rien ne devait filtrer à propos de l'« oeuvre » pour susciter le désir des consommateurs jusqu'au moment de sa sortie, tandis que la complicité de quelques journalistes en odeur de sainteté était sollicitée pour organiser des fuites alléchantes pendant l'été (Sollers, toujours prêt !), et le concert médiatique au moment voulu. Les journalistes pressentis ont tous accepté de collaborer. Il faut bien vendre du papier.

Michel Houellebecq, ça fonctionne comme une marque. Ça obéit aux deux mamelles du commerce moderne : la stratégie marketing et l'opération promotionnelle (c'est-à-dire médiatique). L'être qui répond à ce nom en est un acteur ravi : devant Arnaud Lagardère, le PDG de Matra-Hachette, propriétaire de Fayard, qui l'exposait fièrement à Deauville après l'avoir racheté à Flammarion, le « sulfureux » Houellebecq a bredouillé : « J'aime bien les grands groupes. »

Ordinairement, on range les produits Houellebecq au rayon littérature. C'est en tout cas à cette aune qu'il convient de les appréhender. Ce n'est pourtant pas à leur avantage. Mais toute la chaîne de production insiste pour qu'il en soit ainsi. Alors...

Alors la Possibilité d'une île est le roman « le plus con du monde », pour reprendre une mémorable expression de l'auteur à propos de l'islam. Il ne faudrait pas croire pour autant que les Particules élémentaires ou Plateforme, ses précédentes choses, fussent beaucoup moins bêtes littérairement. Mais plus grande ici est l'ambition revendiquée. D'où les sommets de stupidité atteints.

La Possibilité d'une île est fidèle à la marque de fabrique houellebecquienne (un filon, ça s'exploite) : un personnage principal, Daniel 1, qui cultive la haine de soi et surtout celle des autres, la description de la société moderne en pleine décrépitude morale, plusieurs séquences sexuelles majoritairement dépressives, et les « prophéties » habituelles sur la fin de la civilisation humaine. Qu'il comporte une part de science-fiction est le trait « original » du livre. Le « récit de vie » de Daniel 1 est en effet entrecoupé par les « commentaires » de ses clones, Daniel 24 puis Daniel 25, trois siècles plus tard, clones obtenus à partir des recherches sur l'ADN entreprises par la secte que fréquente Daniel 1, les Élohim (inspirés par les vrais raëliens, qui, dans un communiqué, ont félicité l'auteur...).

Rien chez Houellebecq n'étant audacieux, son anticipation est peu imaginative. On est aux antipodes, par exemple, de la grâce, de la fantaisie et de la puissance d'un Antoine Volodine. Les « commentaires » de ces clones tristes sont en général de courts chapitres, assommants de platitudes pseudo-futuristes, qui permettent surtout à l'auteur de poursuivre ses ratiocinations sur les technosciences et les manipulations génétiques (entamées avec les Particules élémentaires), dans le contexte de la mort des grandes religions, autrement dit la mort de Dieu. Il recycle ainsi ce qu'il a lu dans les livres, sur le fantasme d'immortalité et le rêve d'une post-humanité.

La Possibilité d'une île s'inscrit donc dans la veine réaliste, tendance poids lourd : le roman à thèse. Ses deux grandes idées : le monde va à vau-l'eau ; être né n'entraîne que des inconvénients. Houellebecq radote, et reprend son même personnage odieux, « Zarathoustra des classes moyennes », misogyne, raciste (surtout anti-arabe), misanthrope, égoïste... Son type d'« humour » : « Comment nomme-t-on le gras autour du vagin ? » Réponse : « la femme ». Un personnage semblable à celui de Pogrom, le roman d'Éric Bénier-Bürckel, qui avait valu à celui-ci d'être qualifié d'antisémite (1) par de beaux esprits, qui restent aujourd'hui silencieux. Pourtant, les points communs entre Daniel 1 et Houellebecq foisonnent...

Si la Possibilité d'une île contient quelques maigres banalités sur la société de consommation, sur les désirs qu'elle attise pour mieux les rendre irréalisables, au moins ces banalités ont-elles le mérite d'exister. Pour le reste, c'est-à-dire la littérature, on n'en décèle nulle trace. C'est d'ailleurs ce qui excite les journalistes fervents de la marque Houellebecq. Ils s'extasient devant une telle « franchise » qui, croient-ils, leur révèle la réalité même de notre époque. Où l'on retrouve ces lectures régressives désormais fréquentes (qui, par exemple, confondent systématiquement auteur et narrateur, ou effets de réel et réalité), n'ayant cure des enjeux de l'écriture littéraire.

C'est que Houellebecq les y aide consciencieusement. Avec la naïveté du douanier Rousseau, il aligne de pauvres phrases linéaires, impuissantes à rendre compte de la complexité du réel. Son univers romanesque est unidimensionnel, univoque, et monosémique. Pas de soubassement de la langue chez lui, ni de résonance textuelle. Parce qu'il en est incapable, il feint de faire croire que sa position relève d'un choix esthétique. Rejetant toutes les avancées littéraires depuis Proust et Joyce (mais les a-t-il même comprises ?), haïssant le Nouveau roman (« Je n'ai jamais pu, pour ma part, assister sans un serrement de cœur à la débauche de techniques mise en œuvre par tel ou tel "formaliste-Minuit" pour un résultat final aussi mince » (2)), Houellebecq se rêve en nouveau Balzac. La présomption rejoint l'ineptie. « Moraliste », et pourquoi pas « humaniste » (la Possibilité d'une île ne contient-il pas un éloge de l'amour, « un des plus vieux sentiments humains » ?), de tels qualificatifs le feraient rougir de plaisir, alors qu'il n'est qu'un imitateur sans voix, un perroquet aphone. Les vers de mirliton qui parsèment son roman sont emblématiques de la poésie qu'il croit y avoir insufflé. La Possibilité d'une île brille au royaume du kitsch. Houellebecq est un auteur empaillé. Ce qu'il écrit a l'odeur du déjà mort.

La Possibilité d'une île, Michel Houellebecq, Fayard, 488 p., 22 euros.

(1) Voir Politis n° 840 du 24 février 2005. (2) In Interventions, Flammarion, 1998, p. 53.

















ENTRETIEN LIRE

par Didier Sénécal
Lire, septembre 2001


 Son nouveau roman va encore faire grincer des dents... Cinglant à contre-courant des modes et du politiquement correct, ce navigateur en eaux troubles, admirateur de Baudelaire, Balzac, Dostoïevski, adore provoquer les foules.

 En septembre 1998, un écrivain jusqu'alors assez confidentiel posait en couverture de Lire: Michel Houellebecq. On connaît la suite... Les particules élémentaires ont fait couler beaucoup d'encre, en France comme dans les vingt-cinq pays où elles ont été traduites. Leur auteur a été qualifié de nouveau Céline, mais aussi de provocateur ou de pitoyable obsédé sexuel. Barbotant dans les polémiques comme un poisson dans l'eau, Houellebecq ne s'est pas endormi sur ses lauriers. Il a beaucoup voyagé, publié plusieurs ouvrages et confectionné un nouveau cocktail incendiaire, ironiquement intitulé Plateforme.

Ce roman ultracontemporain a pour fil directeur les amours d'un comptable du ministère de la Culture et d'une cadre supérieure dans un grand groupe hôtelier. Hélas! au lieu de roucouler entre les boîtes S/M et les clubs échangistes, les deux tourtereaux ont la funeste idée de développer une chaîne internationale de villages de vacances sexuelles... On n'ose dresser la liste des ennemis que Houellebecq va réussir à s'attirer en 370 pages: adversaires de la prostitution, féministes, associations caritatives, droits-de-l'hommistes, musulmans, sans compter une brochette d'organes de presse et d'éditorialistes nommément désignés...

Autant de sujets abordés avec lui dans son hôtel du quartier des Halles, à Paris (il y a ses habitudes parce que les salles de bains sont équipées de jets de vapeur...), puis dans un restaurant voisin. Fumant comme un sapeur, buvant comme un trou, il tient paisiblement des propos scandaleux. Il parle aussi volontiers de Schopenhauer et de Kant, ses maîtres à penser, que des émissions de télévision les plus ineptes. Et il décrit notre monde moderne, glacé, inhumain, tel qu'il l'observe depuis l'île irlandaise où il s'est reconstitué un univers avec sa femme et son chien. Sa vision des choses n'appartient qu'à lui, il revient de manière obsessionnelle sur un certain nombre de thèmes, et il est incapable d'aborder le sujet le plus banal sans y mettre un brin d'originalité et une incroyable franchise. C'est pourquoi, en écoutant ses réponses bredouillées, entrecoupées de «bof», de «euh» et de «oui, oui», l'interviewer a l'impression de sortir du journalisme littéraire habituel pour s'immiscer sur la pointe des pieds dans l'histoire littéraire.


Le succès monstrueux des Particules élémentaires ne vous a pas écrasé? Vous n'avez pas eu de mal à vous remettre au travail?
Michel Houellebecq. Euh... Euh... Normalement ça aurait dû... Mais non, ça ne m'a pas paralysé. Je me suis remis à écrire quand je l'ai décidé. C'était au tout début 2000, à l'occasion d'un séjour en Thaïlande. En fait, je ne me déplace pas spécialement pour écrire... j'écris sur des endroits où je suis déjà allé avant. Je ne sais même pas à quoi ça me sert d'y retourner, puisque je ne visite rien. Je ne sors pas de ma chambre. Mais le fait d'être sur place m'aide... Il y a un dépaysement fort, une relativisation certaine des enjeux.

Aujourd'hui, avec votre notoriété, vous ne pouvez plus vous inscrire dans un voyage organisé comme celui que vous décrivez dans Plateforme.
M.H. Si, je vais retourner dans un club Eldorador la semaine prochaine... mais je pense que ce sera la dernière fois. Effectivement, il arrive que des touristes me reconnaissent à l'étranger. Ça me surprend toujours... Je ne dois pas avoir une mémoire visuelle extrêmement forte. Ma femme reconnaît souvent des acteurs dans la rue. Moi, jamais. La seule personne que je reconnaisse, c'est Patrick Poivre d'Arvor. Mais je m'aperçois que la plupart des gens sont plus doués que moi. Enfin... ça va... ça reste à un niveau raisonnable.

Quoi qu'il en soit, vous allez désormais avoir du mal à observer les gens autour de vous, à noter leurs conversations. Vous n'êtes plus protégé par l'anonymat.
M.H. Oui... C'est peut-être pour ça que je suis obligé d'écrire des livres qui se passent à l'étranger. C'est une raison mesquine, mais réelle.

Plateforme, donc, est situé en partie à l'étranger et traite à la fois du tourisme sexuel et de l'Islam. Vous cherchez franchement les sujets qui fâchent?
M.H. Je ne les cherche pas, je tombe dessus. A l'intersection de ces deux sujets, il y a quelque chose qui m'a beaucoup frappé: c'est de voir des touristes arabes à Bangkok. Je ne m'y attendais pas du tout... Je m'imaginais bêtement que les musulmans étaient tous de bons musulmans. Quand on parle de l'Islam, on pense toujours au sort des femmes. Et tout à coup je me suis aperçu qu'il y avait aussi beaucoup d'hommes qui se faisaient horriblement chier dans les pays arabes. Contrairement à l'image qu'on en a, beaucoup d'entre eux n'ont pas la foi et vivent dans la plus totale hypocrisie. Quand ils viennent en Thaïlande, ils sont encore beaucoup plus frénétiques que les Occidentaux dans leur quête du plaisir. Ça a été le point générateur du livre.

Et puis je me faisais une idée tout à fait fausse du tourisme sexuel. Je croyais que c'était surtout de gros Allemands âgés, et j'ai découvert qu'il y avait beaucoup d'Anglo-Saxons jeunes. J'ai eu une espèce d'intuition... à savoir que pour les Anglo-Saxons, la sexualité est une activité réservée aux vacances. Le reste de l'année ils travaillent beaucoup... ils n'ont pas le temps... et puis c'est trop difficile avec les Anglo-Saxonnes. Elles sont tellement chiantes, tellement compliquées. Si ces gens n'arrivent plus à faire l'amour, c'est parce qu'ils sont trop prisonniers de leur individualité. Un élément de méfiance s'est installé, et avec lui une espèce d'impossibilité.

Il y a trois ans, lors de la sortie des Particules élémentaires, vous aviez pourtant déclaré à Lire que vous en aviez fini avec le sexe.
M.H. Ah oui? Eh bien je m'étais trompé... C'est un peu dommage, parce que je comptais vous dire la même chose cette fois-ci!

Le sexe, en somme, est votre marque de fabrique? Et vous, vous réussissez à faire scandale, bien que les notations d'une extrême crudité soient devenues monnaie courante dans les romans français? Comment faites-vous?
M.H. J'ai une hypothèse immodeste: je suis meilleur que les autres dans les scènes de sexe. Les miennes paraissent plus vraies. A mon avis, c'est lié au fait que je décris les sensations et les émotions, alors que les autres se contentent de nommer différents actes. Chez mes collègues, c'est plus fantasmatique. Chez moi, on a une impression de réalité retranscrite.

En général, ce sont les femmes que vous choquez le plus. Est-ce dû à votre approche masculine de la sexualité?
M.H. Euh... Je crois que les femmes sont plus faciles à choquer, de toute façon.

Au fond, vous êtes un provocateur?
M.H. Je ne sais pas si c'est une bonne chose de choquer... En tout cas, c'est une source d'emmerdements. Mais je me suis plutôt calmé...

Vous trouvez! Plateforme est tout de même une apologie de la prostitution!
M.H. Ah oui! Mais ça, j'assume à fond parce que je sais que j'ai raison. La prostitution, je trouve ça très bien. Ce n'est pas si mal payé, comme métier... En Thaïlande, c'est une profession honorable. Elles sont gentilles, elles donnent du plaisir à leurs clients, elles s'occupent bien de leurs parents. En France, je sais bien qu'il y a des oppositions, mais je suis pour une organisation rationnelle de la chose, un peu comme en Allemagne et surtout en Hollande. A mon avis, la France a une attitude stupide.

Vous êtes tout de même partisan de certaines barrières? Contre la pédophilie, par exemple?
M.H. Oui, oui, bien sûr. Je n'ai jamais été pour. Mais j'ai pourtant bien cherché en Thaïlande, et je n'ai rien trouvé. Je crois d'ailleurs que le pays n'est pas conseillé aux pédophiles, ou qu'il ne l'est plus.

Les massages thaïlandais sont un moyen d'analyser ce que vous appelez la «névrose occidentale». Michel, votre personnage principal, parle à un moment de son «immense mépris pour l'Occident».
M.H. C'est ce que je ressens depuis deux ans... Ça m'a pris d'un seul coup. En observant le tourisme sexuel en Thaïlande, compte tenu de l'opprobre qui entoure cette activité en Europe, on se dit que les Occidentaux sont vraiment des cons!

Pour l'Islam, ce n'est plus du mépris que vous exprimez, mais de la haine?
M.H. Oui, oui, on peut parler de haine.

Est-ce lié au fait que votre mère s'est convertie à l'islam?
M.H. Pas tant que ça, parce que je ne l'ai jamais prise au sérieux. C'était le dernier moyen qu'elle avait trouvé pour emmerder le monde après une série d'expériences tout aussi ridicules. Non, j'ai eu une espèce de révélation négative dans le Sinaï, là où Moïse a reçu les Dix Commandements... subitement j'ai éprouvé un rejet total pour les monothéismes. Dans ce paysage très minéral, très inspirant, je me suis dit que le fait de croire à un seul Dieu était le fait d'un crétin, je ne trouvais pas d'autre mot. Et la religion la plus con, c'est quand même l'islam. Quand on lit le Coran, on est effondré... effondré! La Bible, au moins, c'est très beau, parce que les juifs ont un sacré talent littéraire... ce qui peut excuser beaucoup de choses. Du coup, j'ai une sympathie résiduelle pour le catholicisme, à cause de son aspect polythéiste. Et puis il y a toutes ces églises, ces vitraux, ces peintures, ces sculptures...

Votre personnage principal en arrive à prononcer cette phrase: «Chaque fois que j'apprenais qu'un terroriste palestinien, ou un enfant palestinien ou une femme enceinte palestinienne, avait été aba


27/01/2009
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