Alain YVER

Alain YVER

PÉTRUS BOREL

PÉTRUS BOREL



//fr.wikipedia.org/wiki/P%C3%A9trus_Borel

//poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/petrus_borel/isolement.html


Misère

La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré.
GILBERT.


À mon air enjoué, mon rire sur la lèvre,
Vous me croyez heureux, doux, azyme et sans fièvre,
Vivant, au jour le jour, sans nulle ambition,
Ignorant le remords, vierge d'affliction ;
À travers les parois d'une haute poitrine,
Voit-on le coeur qui sèche et le feu qui le mine ?
Dans une lampe sourde on ne saurait puiser
Il faut, comme le coeur, l'ouvrir ou la briser.

Aux bourreaux, pauvre André, quand tu portais ta tête,
De rage tu frappais ton front sur la charrette,
N'ayant pas assez fait pour l'immortalité,
Pour ton pays, sa gloire et pour sa liberté.
Que de fois, sur le roc qui borde cette vie,
Ai-je frappé du pied, heurté du front d'envie,
Criant contre le ciel mes longs tourments soufferts
Je sentais ma puissance, et je sentais des fers !

Puissance,... fers,... quoi donc ? - rien, encore un poète
Qui ferait du divin, mais sa muse est muette,
Sa puissance est aux fers. - Allons ! on ne croit plus,
En ce siècle voyant, qu'aux talents révolus.
Travaille, on ne croit plus aux futures merveilles. -
Travaille !... Eh ! le besoin qui me hurle aux oreilles,
Étouffant tout penser qui se dresse en mon sein !
Aux accords de mon luth que répondre ?... j'ai faim !...




Isolement

(à Gérard, poète)

Sous le soleil torride au beau pays créole,
Où l'Africain se courbe au bambou de l'Anglais,
Encontre l'ouragan, le palmier qui s'étiole
Aux bras d'une liane unit son bois épais.

En nos antiques bois, le gui, saint parasite,
Au giron d'une yeuse et s'assied et s'endort ;
Mêlant sa fragile herbe, et subissant le sort
Du tronc religieux qui des autans l'abrite.

Gui ! liane ! palmier ! mon âme vous envie !
Mon coeur voudrait un lierre et s'enlacer à lui.
Pour passer mollement le gué de cette vie,
Je demande une femme, une amie, un appui !

- Un ange d'ici-bas ?... une fleur, une femme ?...
Barde, viens, et choisis dans ce folâtre essaim
Tournoyant au rondeau d'un preste clavecin. -
Non; mon coeur veut un coeur qui comprenne son âme.

Ce n'est point au théâtre, aux fêtes, qu'est la fille
Qui pourrait sur ma vie épancher le bonheur :
C'est aux champs, vers le soir, groupée en sa mantille,
Un Verther à la main sous le saule pleureur.

Ce n'est point une brune aux cils noirs, l'air moresque ;
C'est un cygne indolent; une Ondine aux yeux bleus
Aussi grands qu'une amande, et mourans, soucieux ;
Ainsi qu'en réfléchit le rivage tudesque.

Quand viendra cette fée ? - En vain ma voix l'appelle !
Apporter ses printemps à mon coeur isolé.
Pourtant jusqu'aux cyprès je lui serais fidèle !
Sur la plage toujours resterai-je esseulé ?

Sur mon toit le moineau dort avec sa compagne ;
Ma cavale au coursier a donné ses amours.
Seul, moi, dans cet esquif, que nul être accompagne,
Sur le torrent fougueux je vois passer mes jours.







Pétrus BOREL à Lyon, Paris…

"Tous les hommes, ou presque tous, penchent leur écriture vers la droite ; Pétrus Borel couchait absolument la sienne à gauche, si bien que tous les caractères, d'une physionomie fort soignée d'ailleurs, ressemblaient à des files de fantassins renversés par la mitraille."
Baudelaire, Revue fantaisiste, 15 juillet 1861.

Se prénommer "le lycanthrope" (le loup-garou), comme argument publicitaire, il faut oser ! Cela ne lui réussira d'ailleurs pas.

Borel prouve, comme d'autres, que "poésie" rime avec "maudit".
Sa chapelle littéraire est celles des "Bousingots", ces romantiques première génération qui ont la haine des bourgeois et des aristocrates, et le culte de l'excès.
Son surnom animal s'accorde bien avec cette école. Borel a commencé par attribuer à deux personnages de Champavert, Contes immoraux (1833) un profil d'homme-loup, et par signer ce recueil de nouvelles en s'identifiant à Champavert, le lycanthrope. C'en est fait de lui. Les journalistes et échotiers font le succès de ce surnom qui, déjà, ne plaît plus à un public un peu lassé des excès en tous genres.

Si Baudelaire n'avait pas écrit "Sans Borel, il y aurait eu une lacune dans le romantisme", connaîtrions-nous la belle prose du Lycanthrope ? Ils se croisent très certainement dans les années 1840 sur l'Ile-Saint-Louis où ils sont voisins, ou encore dans les locaux de L'Artiste et du Corsaire Satan ; à l'époque, Borel, d'auteur bohème, est déjà devenu un miséreux.

L'histoire de ses lieux de vie, dans les petites rues du Paris pré-haussmannien, est dictée par l'état de sa bourse, en général pas fameux. Formé sur le tas à l'architecture, il habite souvent ce qu'il construit (en attendant qu'un client occupe l'endroit). Ainsi, par exemple, il vit en 1832 21 rue du Cherche-Midi avec Léon Clopet.

- Pétrus naît en 1809 à Lyon, rue des Quatre Chapeaux.
- En 1820, la famille habite Paris, 10 rue Notre-Dame-de-Nazareth.
- A la fin des années 20, Borel travaille chez un architecte à Melun et participe, aux côtés entre autres de Gautier et de Nerval au Petit Cénacle d'artistes romantiques, formé autour du sculpteur Jehan Duseigneur rue de Vaugirard, et dont Borel devient le pivot. Le 25 février 1830, il est de la bataille d'Hernani.
- En 1831, le petit Cénacle, installé dans une maison rue de Rochechouart au bas de Montmartre, fait l'expérience d'un "Camp des tartares" naturiste.
- En 1834, Borel est incarcéré à Sainte-Pélagie (située jusqu'en 1895 entre les rues Quatrefages, Larrey et du Puits-de-l'Ermite et dont l'entrée principale se trouvait à l'actuel 56 rue de la Clef) ; il habite à l'époque 61 rue d'Enfer.
Il traduit Robinson Crusoe en 1835.
- Fin 1836-mai 1837, il s'installe au Bézil dans la Marne, avec sa maîtresse et la fille de celle-ci, qu'il épousera en 1847. Les temps sont très durs.
- Il demeure à l'ancien n°6 quai de Béthune (bâtiment détruit par la construction du bd Henri IV) à la fin des années 1830, avant de s'installer début 1840 dans une misérable ferme près de la gare d'Asnières, où il vit jusqu'à 1843.
Il collabore à diverses revues, dont L'Artiste, avec Baudelaire, Nerval, Houssaye, Murger, Banville, etc. Il retrouve tout ce monde au Divan Le Peletier (ouvert en 1837 au n°3 rue Le Peletier), à côté du Café Riche.
Mais cela ne nourrit pas son homme. Dans l'espoir d'une vie meilleure, Borel s'installe en 1846, en Algérie où, sur le conseil de Gautier, il intègre l'administration coloniale. Son parcours là-bas, avec des hauts et beaucoup de bas (il faut dire qu'au niveau politique, la période est animée), le mène à Mostaganem (après une année à Alger). Là, il se construit peu à peu une maison.

Dénonçant des malversations de ses supérieurs, accusé de mal faire son travail, Borel est limogé en 1855, mais demeure sur place comme simple colon. Il décède en Algérie le 17 juillet 1859.






Œuvres

    * Rhapsodies (poésies, 1832) Texte en ligne
    * Champavert, contes immoraux (nouvelles, 1833), réédition Sulliver sous le titre Champavert, le lycanthrope (1996) Texte en ligne
    * Daniel Defoe : Robinson Crusoë (traduction, 1833) tomes 1 et 2
    * L'Obélisque de Louqsor (pamphlet, 1836) Texte en ligne
    * Madame Putiphar (roman, 1839), réédition Phébus
    * Pétrus Borel, escales à Lycanthropolis, anthologie de plusieurs textes courts (contes, articles de journaux, pamphlets...), édition établie par Hugues Béesau et Karine Cnudde avec un texte de clôture d'Olivier Rossignot, Le Vampire Actif, juin 2010.



18/10/2011
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