Alain YVER

Alain YVER

RACHILDE

RACHILDE







http://tybalt.pagesperso-orange.fr/LesGendelettres/biographies/Rachilde.htm

http://www.revue-analyses.org/index.php?id=1139

http://awildeanworld.blogspot.fr/2012/05/rachilde-sans-contrefacons.html

http://www.jupe.be/a_garconne_homme_en_jupe_pour_homme.php?GlobalLang=1




Rachilde
(Marie-Marguerite Vallette, née Eymery)

Fille unique de Joseph Eymery, militaire de carrière, et de Gabrielle Feytaud, héritière de l'une des plus influentes familles du Périgord, Marie-Marguerite naît le 12 février 1860, dans la vieille demeure familiale du Cros, située entre Périgueux et Château-Lévêque (Dordogne). Sa mère sombrant dans une demi-folie et son père devenu taciturne et violent après la défaite de 1870, la jeune fille est livrée à elle-même. Elle lit tout ce qui lui tombe sous la main et notamment Rachilde, un gentilhomme suédois du 16e siècle dont elle découvre les relations de voyage. Sans doute s'identifie-t-elle à lui, au point de décider de prendre ce nom comme pseudonyme littéraire. C'est à partir de cette passion pour la lecture qu'elle se lance dans l'écriture. Ainsi, entre 1877 et 1880, près d'une centaine de ses écrits paraîtront dans les journaux locaux : L'Echo de la Dordogne, L'Union Nontronnaise, Le Périgord, Le Réveil de la Dordogne.

En 1878, après avoir rompu ses fiançailles avec l'un des officiers de son père, Rachilde décide d'aller à Paris tenter sa chance dans les milieux littéraires. Une telle perspective d'éloignement satisfait également ses parents qui trouvent là un prétexte pour se séparer, puisque sa mère lui sert de chaperon dans la Capitale. Pour gagner sa vie, la jeune femme multiplie les collaborations : elle donne des articles à l'Estaffette, Paris-Bébé, La Jeunesse, Le Décadent, Le Scapin, Le Zig-Zag ainsi qu'aux journaux éphémères de son amie Camille Delaville : Le Passant et La Revue verte. En 1880, paraît en feuilleton dans L'École des femmes un de ses tout premiers romans La Dame des bois. La même année paraît Monsieur de la Nouveauté qui ne connut aucun succès. C'est en 1884 que Rachilde se fait véritablement connaître, non pour son livre destiné aux enfants : Histoires bêtes pour amuser les petits enfants d'esprit, mais pour Monsieur Vénus qui scandalise l'opinion. L'intrigue met en scène la passion d'une femme qui aime comme un homme son amant, lequel se comporte en femme... Elle exploite jusqu'à la fin de sa vie le thème de la déviation, dépravation, perversion sexuelle ; ainsi en 1885 paraît Nono puis en 1886 La Marquise de Sade, À Mort, La Virginité de Diane, en 1888 Madame Adonis et en 1889 Le Mordu. Elle donne en 1893 L'Animale, un titre qui provoque un scandale similaire à celui de Monsieur Vénus.

Est-ce pour exploiter sa sulfureuse notoriété ou limiter ses frais de toilette comme elle l'affirme que Rachilde demande une autorisation spéciale à la préfecture de police pour s'habiller en homme ? Quoi qu'il en soit, cette autorisation lui est accordée. Celle-ci n'hésite pas à cultiver cette originalité en portant des cheveux courts et en usant des cartes de visite portant la mention "Rachilde, homme de lettres". Ce personnage provoquant qu'elle se crée ne reflète pas la réalité, puisqu'elle nie toutes les liaisons que lui prêtent ses contemporains avec Léo d'Orfer (Marius Pouget 1859-1924) et avec Maurice Barrès. En revanche elle reconnaît avoir eu une passion malheureuse pour Catulle Mendès (1841-1909). Après cet échec sentimental, la jeune femme rencontre au fameux bal Bullier son futur mari. Il s'appelle Alfred Vallette (1858-1935), il n'est alors qu'un modeste secrétaire de rédaction et romancier à ses heures (il ne publie d'ailleurs qu'un seul roman en 1886 : Monsieur Babylas). Ils se marient en 1889 et un an plus tard Mme Vallette donne naissance à sa fille unique, Gabrielle.

1890 marque également la naissance d'une des plus fameuses revues de cette fin de siècle : Le Mercure de France. Elle est fondée, par le couple Vallette et par Laurent Tailhade, Albert Samain, Jules Renard, Saint-Pol-Roux, Charles Morice, Louis Dumur et Remy de Gourmont. Seule Rachilde est alors vraiment connue, ce qui constitue pour cette jeune revue une véritable caution. Pour s'assurer de la collaboration de cette dernière, le comité de rédaction lui confia la critique littéraire, une tâche dont elle s'acquitte à partir de 1897 et ce, jusqu'en 1925. Elle anime également les "mardis" du Mercure. Ces réunions, qui ont débuté bien avant son mariage et auxquelles participaient des amis comme Jean Lorrain, Maurice Barrès, Tailhade et Moréas, font de son salon, à la veille de la Première Guerre mondiale, l'un des salons littéraires les plus en vue. Elle est ainsi aux premières loges pour assister à la naissance du Symbolisme dont elle s'inspire pour écrire La Sanglante Ironie (1891), puis La Jongleuse (1900).

L'Affaire Dreyfus ne ralentit nullement Rachilde, farouche anti-dreyfusarde, dans son rythme de parution. Ainsi en 1896, sous le pseudonyme de Jean de Chilra, elle donne La Princesse des ténèbres ; elle signe également sous ce pseudonyme L'Heure sexuelle en 1898. En 1897, elle publie Les Hors Nature, en 1899, La Tour d'Amour, mettant le régionalisme breton à l'honneur. Il faut attendre 1904 pour lire ses romans suivants, Le Dessous suivi du Meneur de louves (1905), et en 1912, Son printemps. Lorsque éclate la Première guerre Mondiale, Rachilde décide de fermer son salon en signe de solidarité avec l'armée française. Ce fervent patriotisme cède malgré tout devant la panique que lui inspire l'avancée des Allemands sur Paris ; elle s'enfuit avec son mari à La Charité-sur-Loire. Quand elle revient à Paris, elle se montre plus sceptique à propos des combats qui font rage et rejoint les femmes de lettres pacifistes réunies chez Natalie Barney (1876-1972) en vue d'un mouvement de cessation de la guerre. La tenue de son salon littéraire n'est pas la seule habitude à laquelle elle renonce, elle suspend également sa rubrique "Les Romans" dans Le Mercure de France. En fait, c'est toute son activité littéraire qui est ralentie, car entre 1914 et 1918, elle écrit peu, collaborant ponctuellement au journal La Vie sous la rubrique "bâtons-de-chaises". 1917 voit paraître les deux seuls titres de cette période : La Terre qui rit et Dans le puits ou la vie inférieure, recueils de témoignages, de réflexions qui passent inaperçus aux yeux de la critique.

Au lendemain de la guerre, Rachilde rouvre son salon mais ses mardis n'évoquent plus rien à la nouvelle génération. Elle cesse de tenir la rubrique " Les Romans " dans le Mercure de France en 1922, et laisse définitivement sa place à John Charpentier. Elle ne renonce cependant pas à l'écriture et publie jusqu'en 1939 un titre par an : La Maison Vierge (1920) reprend l'intrigue de Monsieur Vénus ; en 1921, elle donne Les Rageac, premier récit autobiographique et La Souris japonaise. En 1922, elle s'essaie au roman policier avec L'Hôtel du grand Veneur et Le Grand Saigneur. Elle consacre un recueil de souvenirs à l'auteur de Ubu roi : Alfred Jarry ou le surmâle des lettres (1928) puis à ses amis proches et collaborateurs : Portraits d'hommes (1930). Rachilde a bien compris qu'elle ne pourra plus revenir seule sur le devant de la scène littéraire aussi multiplie-t-elle les collaborations, avec Homem Christo d'abord, mais aussi avec André David pour Le Prisonnier (1928), avec Jean-Joë Lauzach pour Le Val sans retour (1930) et L'Aérophage (1935) et Nel Haroun Mon Étrange plaisir (1946).

Ses activités se limitent désormais à siéger au sein des comités littéraires. En 1924, elle est vice-présidente du comité des "Amis des Lettres Françaises" et en 1925, elle fait partie du Comité de la Critique littéraire. Elle continue également à faire parler d'elle, ainsi témoigne-t-elle en 1921 au procès que font les surréalistes à Maurice Barrès. L'année suivante, elle refuse bruyamment la Légion d'honneur qui lui est proposée... pour l'accepter deux ans plus tard. Lors du banquet donné en l'honneur de Saint-Pol-Roux en 1925, elle en vient aux mains avec Max Ernst. En 1928, elle déchaîne contre elle les ligues féministes en publiant un pamphlet au titre provoquant en ces années d'émancipation de la femme : Pourquoi je ne suis pas féministe. Ces coups d'éclat ne suffisent pourtant pas à lui redonner la ferveur du public. En 1930, elle ferme définitivement les portes de son salon et commence à courir les boîtes et les lieux à la mode et ce, jusqu'en 1935, date à laquelle son mari meurt. Elle vit désormais cloîtrée chez elle.

Lorsque la Deuxième guerre Mondiale éclate, les "autorités occupantes" inscrivent son nom sur une liste "noire" qui recense les auteurs qu'elles décrètent de race juive et d'expression française et dont les oeuvres doivent disparaître de la vitrine des libraires, des boîtes des bouquinistes. Malgré la rectification apportée à ses origines, les rares romans qu'elle écrit alors ne se vendent pas mieux. En 1942, paraît Face à la peur qui est un bilan de ces années d'occupation. L'année suivante, elle donne son dernier roman Duvet d'ange et Le roman d'un homme sérieux. Alfred Vallette à Rachilde 1885-1889, correspondance que lui adressa son mari avant leur mariage. L'année de la Libération voit paraître un recueil de poésies, Survie, aux accents très "fin de siècle".

Quasi aveugle, elle fait paraître en 1947 un dernier titre : Quand j'étais jeune. Il s'agit d'un recueil de souvenirs qui retrace ses trente premières années, depuis son enfance périgourdine jusqu'au scandale retentissant de Monsieur Vénus. Faisant partie de ces écrivains qui ne se sont pas fait remarquer durant l'Occupation, elle se voit promue Officier de la Légion d'honneur en 1949. Cette décoration ne lui rend pas sa notoriété passée. Elle s'éteint en 1953, à l'âge de 93 ans, à Paris, dans son appartement du Mercure de France. Elle est si oubliée du monde des lettres que sa disparition passe quasiment inaperçue. Seuls quelques journaux consacrent deux ou trois entrefilets à sa disparition, relatant des anecdotes dépourvues d'intérêt. Quant à l'hommage que lui rend le Mercure de France, il tient sur une page et est davantage consacré à Alfred Vallette, puisqu'il se présente comme un vibrant hommage à celui qui a fondé cette revue et cette maison d'édition.








Femmes de lettres
Michael Finn
Rachilde : Une décadente dans un réseau de bas-bleus
Résumé

Il peut paraître surprenant que l’écrivaine décadente Rachilde, connue pour ses provocations et le scandaleux Monsieur Vénus, ait fait partie d’un réseau de bas-bleus formé de femmes à la fois plus vieilles et plus conservatrices qu’elle. La journaliste Camille Delaville défend Rachilde dans la presse et lui ouvre les colonnes de son journal Le Passant, alors que Georges de Peyrebrune, quoiqu’elle critique Rachilde dans son roman à clefs Une décadente, lui sert de confidente pendant plus de vingt ans. Malgré leurs différences, ce qui a joué dans cette relation triangulaire, c’est un certain féminisme qui reconnaît que les relations d’amitié entre femmes sont plus loyales que celles avec les hommes, trop souvent compliquées sinon compromises par la sexualité.

Table des matières
Le réseau familial
Une « ligue » anti-Rachilde?
Rachilde amie des bas-bleus

Image1Le 10 juillet 1884 paraît dans le Gil Blas un entrefilet signé Jeanne Thilda annonçant la création d’un club de bas-bleus dont elle est la présidente1. Pour ce premier repas mensuel, Mme Thilda a invité Barbey d’Aurevilly qui, croyant à un piège, refuse avec élégance ce qu’il appelle « le plus inacceptable des dîners ». Plusieurs journaux envoient des reporters. Joseph Gayda, de L’Événement (11 juillet), choisit de décrire la scène plutôt comme un défilé de mode, cataloguant les corsages, celui-ci « complaisamment ouvert », celui-là « garni de jais », un autre « largement échancré » et « parsemé de perles gris acier ». Une des participantes, Camée (Marguerite d’Aincourt), déploie « un charmant petit minois toujours en éveil, éclairé de deux beaux yeux pers, sous un flot de cheveux châtains […]. Toilette des plus simples : une robe d’étamine blanche simplement ourlée, sans autre parure qu’un bouquet. »

1Pour sa part, Jeanne Thilda souligne les publications et affiliations professionnelles de ses collègues et son bilan nous montre qu’il y a encore du travail de déblayage à faire quant à l’étendue et à l’influence du journalisme féminin durant cette période :

J’ai l’honneur d’être la Présidente d’une foule de jolies femmes brunes ou blondes, signant des romans, des pièces, des articles de noms connus, sinon tout à fait célèbres […]. Citons celles qui veulent bien être nommées et que la publicité n’effraie pas trop : Paul de Charry du Pays; Camée, de la Patrie; Camille Delaville de la Presse et de l’Opinion nationale; Georges de Peyrebrune, très félicitée de l’issue de son procès avec Sarah Bernhardt; Maurice Reynold, Gustave Aller, l’auteur du Bleuet; Olympe Audouard, la directrice du Papillon; Mme Bloch, statuaire, et votre servante, Thilda. De plus, quelques jolies femmes du monde, des débutantes dans les lettres. (Gil Blas, 10 juillet 1884)

2Est-ce que Marguerite Eymery, c’est-à-dire Rachilde, était l’une de celles dont on a tu le nom parce que la publicité l’effrayait trop2? Le fait est qu’elle aurait pu se sentir tout à fait à l’aise dans le groupe, car elle connaissait et fréquentait le salon de trois de ces bas-bleus, Camille Delaville, Georges de Peyrebrune et Élisa Bloch3. Mais si elle ne voulait pas qu’on signale sa présence, c’était tout probablement à cause de la tempête qui allait se déchaîner à propos de Monsieur Vénus, qui venait tout juste de paraître et dont le Gil Blas avait dit, dix jours plus tôt : « Voici un roman terriblement hardi, plus que hardi peut-être. » (1er juillet 1884)  

3L’image qu’on se fait de la Marguerite Eymery de Monsieur Vénus est celle d’une jeune femme portant costume d’homme, signant « Rachilde, homme de lettres », et s’affichant dans les bals publics soit avec une prostituée à son bras (Hawthorne, 2001, p. 117), soit en compagnie de figures excentriques comme Jean Lorrain, qui l’accompagne au Bal des Quat-z-Arts ne portant qu’un maillot de lutteur, rose et collant, ainsi qu’un cache-sexe en peau de panthère (Rachilde, 1947, p. 24-28). Ainsi, malgré les multiples protestations de virginité de la jeune femme, les journalistes ne trouvent que trop facile d’imaginer qu’elle pratique toutes les perversités qu’elle exhibe dans ses romans. Cependant, comme nous allons le voir, il y a aussi une Rachilde bas-bleu. Et on aurait peut-être dû s’y attendre, car depuis Janet Beizer (1994, p. 258-260), la critique ne cesse de rester consternée devant l’ambivalence de ses livres : ceux-ci prônent le néant de la famille, le refus de la maternité et le renversement des relations de pouvoir dans les rôles sexuels, mais ils démontrent en même temps une certaine complicité avec les valeurs traditionnelles. C’est, par exemple, Raoule de Vénérande qui rêve de créer un nouveau vice — la femme virile qui prend un homme efféminé pour maîtresse —, mais qui, par la suite, se sent obligée de rentrer dans la norme en épousant son amant. Épousailles ironiques, ou récapitulation involontaire du cliché social?

4Rachilde entretient avec le bas-bleuisme, comme avec les femmes, une relation conflictuelle et ces conflits vont se manifester à l’intérieur de l’un des réseaux de bas-bleus dont elle fait partie, mais également dans l’apparition de ce que j’appellerais un « anti-réseau » formé de femmes mystifiées ou indignées par la légende que Rachilde se complaît à construire. On voit ces distinctions se dessiner dans la préface du roman À mort, où Rachilde parle en bien de son amie Camille Delaville, qui n’a pas fermé son salon à Rachilde après Monsieur Vénus (p. xxi), mais parle en mal d’autres bas-bleus « savants et pédants » (p. xiv).

5Pourquoi cet antagonisme vis-à-vis des femmes? Rachilde l’attribue à sa relation avec sa mère, Gabrielle Eymery, une personne qu’elle décrit comme égoïste, fantasque et quelquefois incohérente, sur qui elle n’a jamais pu compter. Mais c’est aussi les dehors de la femme et son besoin sournois de séduire qui irritent Rachilde. Dans Le Mordu, une remarque assez viscérale semble représenter son attitude envers la féminité : « [T]oujours la femme, luxueuse, menaçante, la femme avec la futilité de son enveloppe, la rigueur de ses lois, la lâcheté de ses goûts […]. Elles ne pens[ent] point. » (p. 10-11)
Le réseau familial

6C’est cette mère parfois si peu raisonnable qui a coordonné, tant bien que mal, le premier réseau féminin dans lequel Rachilde a évolué. Le père de Gabrielle, le grand-père maternel de Rachilde, Urbain Feytaud, avait des relations au sein de la presse. Il avait été directeur d’un journal périgourdin et avait dirigé Le Courrier du Nord à Valenciennes. C’est sans doute par le biais de ses contacts que la famille Feytaud fait la connaissance du correspondant du Figaro en Dordogne et que Gabrielle Eymery se fait inviter avec sa fille au bureau parisien du directeur, Villemessant. Celui-ci s’esclaffe et envoie promener les visiteurs provinciaux quand on lui propose pour le grand journal une nouvelle intitulée « Le Chat jaune », écrite par l’adolescente. C’est la même Gabrielle qui assure à l’éditeur Dentu que Rachilde n’écrit pas ses propres livres. Celui-ci, complètement désarçonné, ne comprend pas que, selon Gabrielle, Rachilde est habitée par un mauvais esprit qui est le véritable auteur de ses ouvrages4.

7Aide et soutien quelque peu équivoques donc, mais qui réussissent en d’autres occasions. Une cousine de Rachilde, Marie de Saverny, directrice d’un journal de modes, L’École des femmes, obtient pour Rachilde une entrevue avec Sarah Bernhardt et celle-ci, à son tour, persuade Arsène Houssaye de préfacer Monsieur de la nouveauté, premier roman en volume de Rachilde. Nous savons également que Gabrielle Eymery elle-même a ouvert un salon à Paris quand elle a quitté le foyer conjugal vers 1883. Quelques lettres échangées entre Rachilde et Maurice Barrès en font foi, aussi bien que des lettres de Gabrielle Eymery à Barrès, qui fréquentait le salon en 18855.
Une « ligue » anti-Rachilde?

8Les vues iconoclastes de Rachilde sur le rôle traditionnel de la femme lui ont attiré non seulement de violentes critiques de la part des hommes6, mais la curiosité et plus souvent l’opprobre de ses consœurs, pour des raisons toutefois très diverses. Trois romans à clefs écrits par des contemporaines de Rachilde révèlent trois types de réactions : d’abord, une curiosité et un intérêt littéraire et objectif, si je puis dire, pour le phénomène Rachilde en tant qu’objet d’étude; ensuite, une attitude d’indignation morale, doublée de soucis pour la santé mentale de la jeune femme; finalement, une horreur sans doute un peu feinte pour les soi-disant impostures de Rachilde, surtout pour ses proclamations d’innocence sexuelle. Son androgynie légendaire et le fait qu’elle avait abordé l’homosexualité dans ses œuvres ont naturellement attiré des homosexuelles, et en particulier une jeune femme du pseudonyme de Gisèle d’Estoc, autrement célèbre pour sa liaison avec Maupassant, mais qui a peut-être eu ou voulu avoir une liaison avec l’auteure de Monsieur Vénus. Mais avant l’ouvrage de Gisèle, examinons les romans de deux autres écrivaines, Louise Mie d’Aghonne et Georges de Peyrebrune7.

9Mie d’Aghonne était d’origine périgourdine comme Rachilde et avait de la famille à Périgueux même, non loin du hameau de Le Cros, où naquit Rachilde. À partir de novembre 1880, elle a publié dans le Gil Blas un roman feuilleton intitulé La Buveuse de sang, œuvre qui emprunte de multiples détails à la vie de Rachilde avant Paris : le père, ancien capitaine militaire à la retraite; la mère troublée par une tare héréditaire; sa fille (Clothilde) qu’on appelle « la fille de la folle » comme on appelait Rachilde « une touchado »; et même le fiancé de l’héroïne, un officier lourdaud de trente-cinq ans. Deux traits bien rachildiens ont fourni le germe du personnage de Clothilde : son côté androgyne (Clothilde chasse, monte à cheval, manie fusil et épée) et ses problèmes psychologiques (elle est sujette à des hallucinations et souffre de somnambulisme). Mie d’Aghonne brode sur ces excentricités pour en faire une vraie Dracula femme qui boit tout chaud le sang des oiseaux qu’elle tire. Ainsi, même en 1880, alors que Rachilde n’avait que 20 ans, sa légende naissante s’était répandue suffisamment en Périgord pour qu’un bas-bleu s’en soit saisi afin d’en faire un roman gothique et décadent.

10Le tempérament explosif de Rachilde et les exagérations de sa vie de bohème ont failli mettre en doute la santé mentale de la jeune femme par quelques-unes de ses proches, si l’on se fie à certaines lettres encore inédites échangées entre Georges de Peyrebrune et Camille Delaville8. Peyrebrune a donc pris sur elle d’aborder le problème directement dans un court roman à clefs, Une décadente9, qui met en scène une certaine Hélione d’Orval, soi-disant poète et écrivaine qui ruine sa vie en adoptant toutes les poses de la décadence. Hélione a tout de Rachilde : les cheveux courts, le chat, le désir de développer, avec sa littérature, son côté masculin et, bien sûr, la perspective sur le mariage : elle trouve l’idée horripilante. Peyrebrune fait en sorte qu’Hélione s’évade du marasme décadent en découvrant, par l’enfant de sa sœur, l’incomparable beauté de la maternité et en obéissant finalement aux supplications paternalistes du médecin qui l’aime et qui veut la sauver. La Marquise de Sade de Rachilde, roman complété seulement quelques mois plus tard, vers septembre 188610, devrait dorénavant se lire, comme une réplique cinglante à Peyrebrune, car Rachilde reprend en les raillant les thèmes de la maternité, du mariage, des médecins et du savoir supérieur des hommes.  

11Un troisième roman à clefs qui vise Rachilde de façon encore plus transparente, c’est La Vierge-réclame (1887), l’œuvre d’une écrivaine qui, quoique femme de lettres, peintre et peut-être sculpteure, ne fut pas le moins du monde un bas-bleu. Il s’agit de Gisèle d’Estoc11, l’amante androgyne de Maupassant qui, un peu comme Rachilde, « ne s’habillait qu’en homme » (Raynaud, 1936, p. 131). La Vierge-réclame est un pamphlet acerbe dirigé contre une certaine Mlle Racliffe, qui a publié à vingt ans L’Homme-Vénus et qui vient de faire paraître Madame de Sade. Le ton adopté par d’Estoc est celui à la fois d’une bourgeoise scandalisée et de la critique masculine que nous avons mentionnée plus haut.

12Les personnages des romans de Mlle Racliffe sont sortis d’un cerveau malade. Le roman L’Homme-Vénus est « un cas invraisemblable d’hystérie, inventé par une hystérique » (La Vierge-réclame, p. 22). Comme Maurice Barrès dans sa préface à Monsieur Vénus, d’Estoc affirme que Racliffe ne crée rien, elle ne fait que se raconter : « c’est sa personnalité qu’elle met en jeu » (p. 33). Surtout, Mlle Racliffe ment et triche continuellement au sujet de sa moralité personnelle, exhibant tour à tour la perversité de ses romans et sa soi-disant virginité, mais confiant bourgeoisement à toutes ses connaissances dans le privé qu’elle a un « mari » directeur de revues (p. 118).

13Dans la dernière phrase du texte, Gisèle prétend qu’en disant la vérité, elle a gardé quelque chose pour elle. Son livre est d’ailleurs plein de suggestions mystérieuses au sujet d’une intimité entre les deux femmes, comme ces mots qu’elle adresse directement à Mlle Racliffe : « [C]’est grâce à un concours de circonstances qui ne se reproduira peut-être jamais que j’ai pu vous mesurer juste à votre taille » (p. 126-27). Quelle est la signification du déplacement de ce mot « juste »? Lapsus, coquille? La taille et les seins jouent un rôle significatif dans le jeu amoureux rachildien, si l’on en juge par la scène de Monsieur Vénus où Raoule de Vénérande, dans un geste ultime de passion, découvre ses seins et presse sa poitrine nue contre celle d’un Jacques Silvert ahuri : il avait voulu ignorer jusque-là que son amant(e) fût une vraie femme (p. 198). Les seins ont joué un rôle également dans la relation d’amitié intime entre Rachilde et Maurice Barrès. Dans un portrait de femme composé à l’époque de son amitié avec Rachilde (printemps 1885), Barrès décrit une femme aux yeux bleus qui caresse ses seins contre le coeur de son héros (1957, p. 119), et dans ses lettres d’amoureux à Rachilde où, brièvement, il l’appelle sa vraie maîtresse, il lui écrit : « je vous prie de rêver que vous êtes très décolletée et que je vous embrasse beaucoup » (Rachilde, 2002, p. 52).

14Est-ce donc que Gisèle d’Estoc et Rachilde ont vécu une liaison? Il est certainement tentant de lire La Vierge-réclame comme le produit d’un dépit amoureux. Armand Lanoux (1967, p. 378) cite des sources qui prétendent que Rachilde aurait chassé d’Estoc de chez elle en l’appelant la Ventouse. C’est Melanie Hawthorne (2001, p. 121-125) qui a le mieux, jusqu’ici, résumé les faits entourant cette relation assez mystérieuse et elle fait bien de nous rappeler que le premier ouvrage de Rachilde publié après La Vierge-réclame, Madame Adonis, est l’histoire, entre autres, de la séduction d’une femme par une autre femme qui se travestit en homme12.

Rachilde amie des bas-bleus

15L’étonnant, cependant, de la carrière parisienne de Rachilde avant son mariage, c’est le fait que, avec toutes ses façons originales, ses costumes d’homme, ses fréquentations louches et son rejet du rôle traditionnel de la femme, elle ait fréquenté de manière assidue plusieurs salons littéraires et artistiques tenus pour la plupart par d’authentiques bas-bleus. Je ne parlerai pas ici du salon de l’actrice Léonide Leblanc, la grande horizontale qui fut la maîtresse, entre autres, du Duc d’Aumale et que Rachilde, avec d’autres, a aidée à passer de l’Odéon à la Comédie-Française. Je laisserai de côté également le salon de la statuaire Élisa Bloch, mentionnée brièvement dans différentes correspondances, mais dont on connaît peu de choses (voir pourtant Vallette, 1994, p. 54 et 60).

16Le premier vrai salon parisien fréquenté par Rachilde était le « salon des étoiles » de l’amie de sa mère, Sylvie Pétiaux, et de son célèbre mari, l’astronome Camille Flammarion. Une chronique mondaine note la présence de la « mignonne Rachilde » chez les Flammarion (Le Passant, 27 juillet 1882) et la chroniqueuse, qui signe Pierre de Chatillon, est Camille Delaville. Celle-ci a toujours eu du succès dans le monde masculin du journalisme, écrivant pour L’Événement, L’Opinion nationale, Le Gaulois et La Presse, même si elle y défendait régulièrement des thèses féministes. On n’a toutefois qu’à feuilleter l’essai Pourquoi je ne suis pas féministe de Rachilde pour comprendre qu’elle ne partageait qu’à moitié ces vues sur l’émancipation de la femme, mais elle admirait néanmoins la force de caractère d’une amie qui, séparée de son mari qui lui avait soutiré une grande fortune, était comme Rachilde forcée de vivre, avec ses deux filles, de sa production littéraire13.

17Delaville défend la femme contre les hommes prédateurs. Un de ses romans, La Loi qui tue, porte en exergue une pensée de Beaumarchais : « La femme est majeure par ses fautes, mineure par ses droits. » C’est un ouvrage corrosif qui condamne les lois qui laissent la jeune épouse inexpérimentée sans défense contre un mari qui la bat et pille sa fortune. En 1882, avec le début des réformes en éducation, elle écrit un article intitulé « Bacheliers, crétins et filles savantes » où elle affirme ceci : « [U]n jour viendra où [les femmes] seront ce qu’elles auraient toujours dû être : la moitié du genre humain. Elles n’en seront ni moins belles, ni moins bonnes, ni moins douces » (Le Passant, 17 juillet 1882)14. Elle défend toutes les femmes, même celles d’un certain âge, même les provinciales qui sont souvent des lettrées et « des mondaines fort gracieuses, fort modernes, tout à fait séduisantes » (1886, p. 91).

18En 1882, Delaville ouvre les colonnes de son journal Le Passant à Rachilde, qui y publie trois ou quatre courts textes. Au moment de la publication de Monsieur Vénus, alors que Rachilde est sauvagement attaquée par le critique Jules Boissière, Delaville prend la défense de son amie dans le même journal (voir La Presse du 1er et du 4 août 1884), résumant dans un récit très sympathique les difficultés personnelles et professionnelles encourues par la jeune femme et par toute jeune écrivaine à Paris.

19Au début de 1885, Rachilde réussit à placer un court roman feuilleton, La Joie d’aimer, dans le journal l’Opinion15, appuyée vraisemblablement par son amie. Camille Delaville tient salon et Rachilde, mettant de côté son personnage bohème, s’y fait accompagner par « l’homme sérieux », Alfred Vallette (voir Vallette, 1994, p. 56, 58, 65, 69 et 73), qui deviendra son mari quelques années plus tard. C’est un salon où l’on danse beaucoup, ce qui plaît aux deux filles de la patronne et ne semble pas déplaire à Rachilde. En 1886, Delaville reprend la direction du Passant, dont la publication avait cessé, et change le nom du journal en La Revue Verte. Elle y défend les mêmes jeunes auteurs que Rachilde, comme Jules Renard. Les deux femmes sont demeurées de fidèles amies jusqu’en 1888, année où Camille meurt d’une maladie du foie. Il est donc inexact de dire, comme le fait Claude Dauphiné, qu’après la publication de Monsieur Vénus, « la solidarité féminine ne joua guère » et que « les bas-bleus à la mode firent la grimace » (1991, p. 56).

20L’autre grande amie de Rachilde, malgré ce qu’elle avait écrit dans Une décadente, était Georges de Peyrebrune. Le seul élément, à première vue, qui semblerait pouvoir lier Peyrebrune à Rachilde, consiste dans leurs origines périgourdines communes, car toutes deux sont nées très près l’une de l’autre aux environs de Périgueux et elles ont été, pendant leur adolescence respective, les écrivaines stars de leur province. Sur d’autres plans, cependant, tout les séparait.

21Née en 184116, Mathilde Marie Georgina Elisabeth de Peyrebrune avait dix-neuf ans de plus que Rachilde et dix-huit ans seulement quand elle fit un mariage malheureux avec Paul Adrien Numa Eimery, dont elle a vécu séparée pendant près d’un demi-siècle. Deux choses semblent avoir survécu à cette relation : le sentiment que les hommes sont « des chiens enragés de lubricité » (1882, p. 46) et le désir intense, jamais exaucé, d’avoir un enfant. Peyrebrune avait, à la différence de Rachilde, une réputation de moralité austère et, pourtant, cette femme à la discipline « couventuelle » — comme disait Catulle Mendès (Peyrebrune, 1901, p. iii) — a été, pendant vingt ans, la confidente intime de la jeune décadente et un substitut de cette mère en qui elle n’avait jamais eu confiance. Un jeu de lettres de Rachilde, inédit et sans doute incomplet, en fait foi17.

22Les années 1880 furent une décennie faste pour Peyrebrune : elle a publié 14 de ses 35 ouvrages durant cette période. Elle est éditée par Calmann-Lévy, Plon, Charpentier, Ollendorff et Dentu. Deux de ces romans paraissent d’abord en feuilletons dans la Revue des Deux Mondes. Ces mêmes dix années ont servi à créer la légende de Rachilde, mais des 12 ouvrages publiés entre 1880 et 1890, deux l’ont été par le pornographe Auguste Brancart à Bruxelles, et la plupart des autres par celui qu’elle a appelé par la suite « la pire des canailles » (Auriant, 1989, p. 29), Édouard Monnier, connu pour ses couvertures en couleurs risquées et son habitude de tricher sur le nombre d’exemplaires imprimés. Ayant trouvé le roman À mort trop sérieux, il demande un jour à Rachilde : « Pourquoi ne faites-vous pas violer un peu votre héroïne? C’est trop littéraire, votre feuilleton. » (lettre inédite à Peyrebrune, 1886) Et la maison Calmann-Lévy, qui avait publié Gatienne de Peyrebrune, ayant accepté d’éditer La Princesse des ténèbres de Rachilde, mais craignant sans doute le scandale, a toutefois insisté pour qu’elle signe l’ouvrage d’un nom autre que celui de l’auteur de Monsieur Vénus (Holmes, 2001, p. 42, note 44). Ainsi, la page-titre porte le nom d’un certain Jean de Chilra. Peyrebrune et Rachilde semblaient vivre, on le comprend, dans deux mondes complètement distincts et il a sans doute fallu un certain courage à la première pour garder le contact avec la deuxième.

23Cependant, des lettres de Rachilde révèlent que six mois à peine après l’avoir apparemment écartée de son salon à cause de la publication de Monsieur Vénus, Peyrebrune est en train d’essayer d’aider Rachilde dans la promotion de son nouveau roman Nono, et plus tard, lorsque Peyrebrune recherche un éditeur pour un recueil de nouvelles, c’est Rachilde qu’elle consulte. Rachilde fréquente le salon de Peyrebrune et en fait un personnage sympathique — Émilienne de Valmont — dans son roman Le Mordu. Leurs échanges les plus intimes ont pour propos des sujets très délicats, les hésitations douloureuses de Rachilde au moment de son mariage avec Vallette, la mise en observation de Gabrielle Eymery dans un hôpital psychiatrique.

24Mais qu’est-ce qui a pu faire concrètement que Peyrebrune se soit prise de sympathie pour cette jeune récalcitrante pleine du désir de choquer et convaincue de l’importance de vivre pleinement et scandaleusement ce qu’elle baptisait son côté viril et créateur? La réponse se trouve, je crois, dans un ouvrage de Peyrebrune qui est à la fois un témoignage très personnel, presque un testament littéraire, et aussi un document frappant sur la difficulté d’être de toute femme seule dans la société française de la fin du XIXe siècle. Si Georges de Peyrebrune semble s’être occupée de Rachilde comme de sa propre fille — avec, tout de même, des périodes de désaccord orageux —, c’est que l’histoire de son initiation aux milieux littéraires parisiens et peut-être celle de son initiation à l’amour recoupent sur plusieurs points celles de sa jeune compatriote. Sans accepter le mode de vie de Rachilde, Peyrebrune connaissait, pour les avoir vécus, les déboires et le sentiment de solitude de la romancière de province qui espère s’imposer dans la capitale rien que par ses écrits.

25Le portrait des milieux artistiques et littéraires que présente Peyrebrune dans Le Roman d’un bas-bleu est amer et désolant. Les éditeurs, les journalistes, les écrivains collègues et même la majorité des autres femmes s’attendent à ce qu’une femme seule compense en nature la « faveur » d’être publiée. Sylvère de Parclet18, l’héroïne du roman, subit des tentatives de séduction ou carrément de viol de la part de chaque éditeur qu’elle approche, et son ami, Guy d’Harssay (portrait transparent de l’ami de Peyrebrune, Arsène Houssaye), indigné de sa naïveté, lui jette cette formule : « Mon cher, où prenez-vous qu’une femme, une artiste réussisse à quoi que ce soit, dans ce monde, sans y aller de sa peau? » (p. 64)

26Peyrebrune a donc pu apprécier le désespoir de Rachilde, qui a souvent essuyé les mêmes propositions insultantes (voir la préface de À mort, p. xv-xvii) alors qu’elle tentait de se faire introduire dans les rédactions. Et les éditeurs laissaient tomber leurs collaboratrices sans hésitation. Après qu’on lui avait offert une collaboration payée dans un des journaux de Léonce Détroyat, directeur de L’Estafette, Rachilde se voit abandonnée par l’éditeur au moment où elle n’a plus le sou.

27Pouvait-on alors compter sur des collègues bas-bleus directrices de revue ou de journal pour placer ses feuilletons? Peyrebrune reproduit textuellement dans Le Roman d’un bas-bleu (p. 170), en l’attribuant à une Mme X…, une lettre de Juliette Adam de la Nouvelle Revue, dans laquelle celle-ci refuse brutalement l’ouvrage qu’on lui propose, non pas parce qu’il est inférieur — « il aura certainement un grand succès », écrit Mme Adam —, mais bien parce que la conduite trop vertueuse de l’héroïne engendre tous les malheurs des autres personnages. Le roman est donc jugé « odieux » et la directrice « ne l’imprimerai[t] pour rien au monde »19.

28Mais il y a plus. Quoique cela puisse étonner, les œuvres littéraires du bas-bleu et de la décadente révèlent des attitudes convergentes vis-à-vis de la sexualité : la peur des rapports sexuels et le dégoût de l’homme. En général, les héroïnes rachildiennes refusent les rapports intimes, même avec leur mari : la marquise de Sade, Mary Barbe, menace de tuer son mari s’il la violente; la jeune épouse de L’Hôtel du Grand Veneur promet de se suicider si son époux essaie de consommer leur mariage. Souvent d’ailleurs, la première expérience sexuelle de l’héroïne a été un viol : c’est le cas dans de nombreux romans, Monsieur de la nouveauté, Nono, La Virginité de Diane, Le Meneur de louves, et Rachilde avoue pour son propre compte redouter « la force des mâles du plein air » (1886, p. x).

29Cette vision amère de l’amour physique, Peyrebrune la partage, elle qui fait dire à son héroïne Sylvère, qui médite sur sa nuit de noces : « Toute ma vie, si longue soit-elle, je n’oublierai jamais les affres torturantes de cette nuit cruelle [où je fus] meurtrie, assassinée, écrasée. » (p. 54) On trouve également chez Peyrebrune les mêmes images de la femme de marbre ou de bois qui pullulent chez Rachilde20. À l’idée de l’approche et surtout du toucher d’un homme, Sylvère se métamorphose en statue : « une tension nerveuse, angoissée, un raidissement […] donnait à cette douce chair de femme la rigidité du marbre » (p. 78).

30Le refus des relations sexuelles a pour conséquence naturelle, chez les deux écrivaines, la recherche d’un amour qui dépasserait le physique. La critique n’a pratiquement jamais remarqué cette aspiration vers le spirituel chez Rachilde, tant lecteurs et lectrices se confondent en émerveillement devant le renversement des rôles masculin et féminin dans son œuvre. Et pourtant, dans le plus diabolique de ses romans, La Princesse des ténèbres, Madeleine n’aspire qu’à « amour éternel, volupté chaste » (p. 186), en comparant le cauchemar du mariage avec le rêve de l’amour (p. 270). C’est le même élan que l’on trouve chez Peyrebrune, encore plus quintessencié sans doute et, partant, encore plus irréalisable. Voici la vision du mariage parfait de Sylvère :

Mais tandis que s’accomplissait, naïve, l’œuvre de vie, l’être uni pensait et aimait, cérébralement, en dehors de la chair. Nulle débauche d’imagination, nulle recherche de désirs neufs, de sensations aiguës; mais l’étreinte noble et pure, le spasme du cœur, la jouissance éperdue de l’âme. L’amour : un frisson chaste, voudrais-je le définir. (p. 228)

31Pour revenir à notre dîner du début, il a donc existé dans les dernières années du XIXe siècle des réseaux de femmes qui se sont connues par leur activité journalistique, leurs fictions et leur art. À mesure que les différentes émancipations féminines des années 1880 ont pris forme — les lois sur le divorce, sur l’éducation des filles, sur les écoles normales pour femmes, l’ouverture aux femmes des concours d’internes pour les hôpitaux parisiens —, ces réseaux se sont sans aucun doute resserrés. Ce sont les femmes seules — séparées, divorcées, veuves, célibataires — qui ont mené le jeu, des femmes comme Olympe Audouard, Camille Delaville, Georges de Peyrebrune, Jeanne Thilda, Louise Mie d’Aghonne et, de façon parfois un peu contradictoire, Rachilde. Le plus important pôle d’attraction était le journalisme, la voie la plus payante si l’on contribuait régulièrement à un journal valable et si l’on pouvait publier ses romans en feuilleton avant de les vendre en volume.

32Pendant les années 1880, Delaville, Peyrebrune et Rachilde ont formé un de ces réseaux d’écrivaines qui se voyaient, se consultaient et se rendaient maints services. Il s’agit dans leur cas d’un réseau peu habituel par la juxtaposition conflictuelle des points de vue des trois femmes sur beaucoup de sujets, juxtaposition que semble reproduire la dynamique ambivalente relative aux valeurs sociales présente dans bien des ouvrages de Rachilde. Il semble que ce qui a joué dans cette relation triangulaire, c’est un certain féminisme qui reconnaît que, dans un monde dominé par le sexe fort, les relations d’amitié entre femmes sont plus loyales que celles avec les hommes, trop souvent compliquées et compromises par la sexualité.








Rachilde, femme de lettres
(1860-1953)
 
C'est encouragée par Victor Hugo que Marguerite Eymery quitte son Périgord natal dans l'espoir de devenir femme de lettres à Paris ; elle prend alors pour pseudonyme le nom d'un gentilhomme suédois du XVIe siècle rencontré aux détours d'une séance de spiritisme : Rachilde.
 
Passionnée, impétueuse, audacieuse, talentueuse, elle s'impose au monde littéraire parisien. Ses écrits à l'esthétique et l'éthique décadentes font des émules et sont comparés par les critiques à ceux de Poe, Villiers de l'Isle-Adam ou encore Lautréamont. Des écrivains tels que Jean Lorrain, Jules Romains, Maurice Maeterlinck ne tarissent pas d'éloges et invoquent Rimbaud et Whitman. On ne tarde pas à l'appeler " Mademoiselle Baudelaire ", un surnom inventé par Maurice Barrès.
 
Son premier livre à faire scandale est Monsieur Vénus et pour cause ! Il met en scène une nouveauté pour l'époque : un homme-objet. " Roman majeur pour l'histoire littéraire du féminisme " (in : Rachilde, Claude Dauphiné, p. 53), il contribuera à la renommée sulfureuse de Rachilde et sera aussi la cause d'une condamnation pour immoralité s'élevant à 2 ans de prison et à 2 000 francs d'amende. Ceci n'empêchera pas la sortie d'une nouvelle édition préfacée par Maurice Barrès en 1889.
 
Rachilde tient un salon qui attire de nombreux jeunes écrivains et poètes. Elle est considérée tour à tour comme muse et fondatrice de l'école décadente. En 1889, elle enterre selon ses termes sa " vie de garçon " et se marie avec Alfred Vallette, homme en compagnie duquel elle va créer la revue du Mercure de France (*). Ce mariage ne signifie pour elle ni reniement, ni résignation et son oeuvre ne perdra en rien de sa violence et de son originalité.

Bien qu'elle soit l'auteur du pamphlet Pourquoi je ne suis pas féministe, et qu'elle tienne parfois des propos misogynes, Rachilde est l'auteure d'une oeuvre qui dérange et qui met mal à l'aise car s'inscrivant violemment contre l'ordre social et le rapport traditionnel des sexes, contre la phallocratie. De fait, ses détracteurs l'ont accusée de perversité, d'obscénité, voire de pornographie. En effet, selon eux, une femme se doit de taire ses fantasmes et ses plaisirs sous peine de manquer aux lois de la bienséance et de la convenance. Rachilde devient alors ce monstre tant redouté à l'époque de la vierge initiée qui " en sait plus long qu'une vieille femme " (in : La Marquise de Sade, Rachilde, p. 13). Aussi les mauvaises langues, confondant la vie de l'auteur et celle de ses personnages, la réalité et la fiction, la soupçonnent-elles de débauche. Se moquant de la réputation qu'on lui taille, Rachilde mène sa vie comme elle l'entend : affranchie et indépendante.
 
Ses héroïnes, Eliante, Raoule ou encore Marie, expriment cette même aspiration à la liberté et font l'éloge d'un plaisir sexuel non tributaire de la seule volonté de l'homme et démontrent que la liberté de la femme commence par la prise de conscience de la possibilité de refuser à l'homme ce qu'il attend d'elle. Conscientes de leur asservissement, ces révoltées reprennent possession de ce corps sur lequel l'homme s'octroyait des droits et affirment leur sexualité désirante au mépris de la morale traditionnelle, refusant la passivité, la soumission, la docilité qui leur incombe par nature. Rachilde détourne dans ses oeuvres la femme du rôle que lui impose la société. Rachilde veut réinventer l'amour, refaire l'amour (comme le signifie le titre d'un de ses ouvrages) et rêve d'un autre type d'amour que celui pensé par les hommes, imposé aux femmes. Elle pousse la subversion dans Madame Adonis en excluant l'homme de la relation amoureuse.
 
Rachilde se positionne contre la littérature morale et bien pensante qui se fait le relais de l'ordre masculin. Elle écrit à propos d'amours hors-normes, de personnages ne correspondant en rien aux canons classiques. Ses personnages ont systématiquement des comportements qui échappent aux normes de la société bourgeoise. Rachilde renverse avec malice les rôles, joue sur les apparences, l'ambiguïté. Si elle exploite les poncifs romanesques, c'est afin de les renouveler pour mieux les détourner. Son travail est déstabilisant comme ces êtres équivoques qu'elle met en scène. Ces derniers sont, en effet, insaisissables. Ils évoluent dans l'indécidabilité : victime et bourreau, féminin et masculin, réalité et fiction. Rachilde joue sur le travestissement, l'être et le paraître et sur la porosité des frontières entre les différents domaines qu'elle pénètre. Elle perturbe l'ordre conventionnel, ébranle les convictions de la lectrice et du lecteur, les bouscule dans leur sereine adhésion au monde, les conduisant à un questionnement sur les limites entre réel et imaginaire. Pour Rachilde, l'imaginaire contient plus de richesses que la réalité quotidienne assujettie aux exigences matérielles, c'est pourquoi, bien qu'elle y garde une attache, elle s'évade sans cesse du réel.
 
Rachilde meurt en 1953. Une mort passée sous silence. Sa contribution active à la création et à la renommée du Mercure de France a vite été oubliée ainsi que son influence sur l'actualité littéraire et intellectuelle de son époque. Et, tandis que nombreux sont aujourd'hui les auteurs décadents remis au goût du jour, Rachilde reste injustement ignorée. L'histoire littéraire s'est empressée de faire disparaître cette femme provocatrice, au caractère fort, dérangeante tant par les sujets abordés dans ses écrits que par le caractère inqualifiable d'une oeuvre polymorphe se constituant de romans, de nouvelles, de contes, de poèmes, de pièces de théâtre et de critiques.
 
Stéphanie
 






ECRIVAINS HOMOSEXUELS DU XIXe SIECLE.

Si on ne peut pas encore parler de "littérature homosexuelle", les écrivains homosexuels du XIXème siècle n'hésitent plus à parler d'homosexualité et à y faire référence dans leurs écrits.  Mais le personnage homosexuel n'est jamais évoqué à la première personne du singulier et c'est toujours l'autre. Il n'est pas toujours présenté de manière positive, mais il a maintenant le mérite d'exister dans une littérature où il était pratiquement absent à part dans quelques ouvrages marginaux et considérés comme sulfureux. Lorsque les écrivains homosexuels abordent l'histoire de leurs propres amours, l'être aimé est toujours présenté sous les traits d'une personne du sexe opposé. Si la société peut faire preuve d'une plus grande indulgence envers les artistes, les écrivains et les grands de ce monde, tout cela reste encore très relatif. L'expérience de Oscar Wilde en Angleterre en est la démonstration car il a été condamné à deux ans de travaux forcés en raison de son homosexualité et obligé de se réfugier en France en sortant de prison. Si la loi française est moins répressive, les deux figures les plus significatives de l'époque, Verlaine et Rimbaud, feront l'objet de la censure des éditeurs et la quasi totalité de l'œuvre de Rimbaud sera posthume. Leurs poèmes homosexuels seront inconnus de leurs contemporains.  Le rejet de la société, l'interdit religieux puis, à la fin du siècle, la marginalisation par la psychiatrie, feront des  homosexuels des êtres torturés, honteux et culpabilisés. La majorité des écrivains n'y fera pas exception. Verlaine essaiera en vain toute sa vie de rejeter son homosexualité et comme la plupart de ses contemporains, se réfugiera dans le mariage, dans l'alcool ou la religion. Hors le mariage avec un être du sexe opposé, nul salut... à part celui des ordres ou d'une chasteté monastique. Rares seront les écrivains qui, comme Oscar Wilde en Angleterre ou Jean Lorrain en France, considèreront leur homosexualité comme une forme de raffinement. Du coté des femmes, c'est encore pire. Etre une femme au XIXème siècle est  un handicap sérieux, mais une femme homosexuelle est un véritable outrage à la dictature du mâle. Pourtant là aussi, on assiste à quelques fissures et certaines femmes, si elles n'osent pas encore assumer publiquement ou intimement leur homosexualité, commencent déjà à assumer leur féminité ou plutôt leur statut d'êtres humains. Si George Sand porte le pantalon et fume en public, on ne lui attribuera qu'une aventure féminine et hypothétique avec l'actrice Marie Dorval.
Le XIXe siècle va aussi voir la naissance d'un courant artistique qui va toucher la littérature comme les beaux arts et qui sera porté de manière naturelle par les homosexuels de l'époque, qu'ils assument ou non leur préférence sexuelle. Les décadents naissent au milieu du XIXe siècle et préfigureront la Belle Epoque du début du siècle suivant. S'il est difficile d'en donner une définition, on les identifie par leur rejet de la moralité dominante, de la norme et par une apologie de la différence, mais aussi des plaisirs individuels comme la luxure, les paradis artificiels et évidemment de l'ambiguïté sexuelle et de l'homosexualité. Ce courant sera porté en littérature par Charles Baudelaire et par les écrivains et poètes homosexuels : Paul Verlaine, Joris-Karl Huysman, les frère Edmond et Jules Huot de Goncourt, Rachilde, Jean Lorrain...

    


















11/06/2012
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