Alain YVER

Alain YVER

RAINER MARIA RILKE

RAINER MARIA RILKE







Rainer Maria Rilke


FONDATION RILKE
//www.fondationrilke.ch/pages/fr/

POÈMES EN FRANÇAIS & ANGLAIS
//www.pierdelune.com/rilke3.htm

32 CITATIONS DE RILKE
//www.dicocitations.com/auteur/3807/Rainer_Maria_Rilke.php


"...si nous organisons nos vies en suivant le principe qui nous pousse à toujours croire à la difficulté, ce qui nous apparaît le plus étrange aujourd'hui deviendra demain notre expérience la plus intime et la plus digne de confiance.
Comment oublier ces anciens mythes que l'on retrouve à l'origine de toutes les races où des dragons se transforment en princesses au dernier moment ? Et si tous les dragons de nos vies étaient des princesses qui n'attendent de nous qu'une belle et courageuse action ? Peut-être que tout ce qui nous effraie est, dans sa pure essence, une chose fragile qui attend notre amour.
Alors n'ayez pas peur...si un chagrin plus immense que vous n'en avez jamais eu se dresse devant vous, si une angoisse, comme un léger nuage sombre, vient invalider vos mains et tout ce que vous faites. Il vous faut réaliser que quelque chose vous arrive, que la vie ne vous a pas oublié, qu'elle vous tient dans sa main et ne vous laissera pas tomber. Pourquoi voulez-vous fermer votre vie à l'inconfort, à la tristesse, à la dépression, puisque vous ne savez pas après tout le travail que ces états d'âme peuvent opérer en vous ?"

Rainer Maria Rilke, "Lettres à un jeune poète"



 
Rilke. Quelle merveille !
Il ne faudrait pas lire ce livre à 18 ans. On n'y comprend rien. Ces "lettres à un jeune poète" s'adressent en fait à des âmes cabossées et on est rarement cabossé à 18 ans.
Dans la première lettre, il explique comment écrire.

"Vous me demandez si vos vers sont bons. Vous les comparez à d'autres poèmes et vous êtes inquiet lorsque certaines rédactions refusent vos essais. Puisque vous m'avez autorisé à vous donner quelque conseil, je vous prierai de cesser tout cela. Votre regard est tourné vers l'extérieur et c'est d'abord cela que vous ne devriez désormais plus faire. Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n'existe qu'un seul moyen : plongez en vous-même, recherchez la raison qui vous enjoint d'écrire; examinez si cette raison étend ses racines jusqu'aux plus extrêmes profondeurs de votre cœur; répondez franchement à la question de savoir si vous seriez condamné à mourir au cas où il vous serait refusé d'écrire. Avant toute chose, demandez vous à l'heure la plus tranquille de la nuit : est-il nécessaire que j'écrive ? Creusez en vous-même en quête d'une réponse profonde. Et si elle devait être positive, si vous étiez fondé à répondre à cette question grave par un puissant et simple "je ne peux pas faire autrement", construisez alors votre existence en fonction de cette nécessité."

Et encore :
"Fuyez donc les thèmes généraux pour ceux que vous offre votre propre vie quotidienne; décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous traversent l'esprit et la croyance à une beauté quelle qu'elle soit. Décrivez tout cela en obéissant à une honnêteté profonde, humble et silencieuse, et, pour vous exprimer, ayez recours aux choses qui vous entourent, aux images de vos rêves et aux objets de vos souvenirs. Si votre vie quotidienne vous paraît pauvre, ne l'accusez pas. Accusez-vous plutôt, dîtes-vous que vous n'êtes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n'y a pas en effet de pauvreté ni de lieu indigent, indifférent. Et quand bien même vous seriez dans une prison dont les murs ne laisseraient rien percevoir à vos sens des bruits du monde, n'auriez-vous pas alors toujours à votre disposition votre enfance, sa richesse royale et précieuse, ce trésor des souvenirs ? Portez là votre attention. Cherchez à éveiller les sensations englouties de ce lointain passé; votre personnalité en sera confortée, votre solitude en sera élargie pour devenir cette demeure à peine visible loin de laquelle passera le vacarme des autres."

Et alors, continue t-il, lorsque les mots surgiront, vous ne songerez pas à interroger quelqu'un pour savoir s'ils sont bons. Parce que vous saurez qu'ils coïncident avec ce que vous ressentez. Qu'ils "sont" tout simplement.





BIOGRAPHIE

 1875 - 4 décembre : naissance à Prague. Rilke s'attribuait volontiers une ascendansce de noblesse carinthienne; il semble en fait que cette ascendance ait été purement imaginaire. Le père, ancien officier, fait une carrière médiocre et se retrouve employé dans une compagnie de chemin de fer. La mésentente règne entre le père et la mère et le couple se dissout. La mère, Phia Rilke, dévote et coquette à la fois, s'éloigne; Rainer Maria souffre de cette abscence et d'un amour maternel insuffisant : les oeuvres de sa jeunesse en portent de nombreux témoignages.
1882 Entrée à l'école primaire des piaristes
1886 Fin septembre : entrée à l'école des cadets de Sankt-Pölten, en Autriche, puis,
1890 à l'école militaire supérieure de Weisskirchen en Moravie. Premières publications de vers et de prose dans diverses revues.
1891 Septembre : Rilke quitte Weisskirchen pour l'école de commerce de Linz.
1892 Retour à Prague. Rilke se prépare à l'examen de maturité par des leçons particulières.
1895 - 9 juillet : examen de maturité à Prague.Semestre d'hiver : université de Prague (littérature, histoire, philosophie, histoire de l'art).
1896 Fin septembre : départ pour Munich, où Rilke s'inscrit à l'université. Rédaction des premières poésies, qui figureront dans Offrande aux Lares, Couronné de rêve, Avent ; ainsi que du journal Wegwarten, destiné à être distribué gratuitement.
1897 Rencontre avec Lou Andreas Salomé, de treize ans son aînée.Juin-juillet : séjour auprès de Lou à Wolfratshausen, près de Munich.Début octobre : Rilke suit Lou dans la banlieue berlinoise, où il reste, avec des interruptions, jusqu'en mars 1901.
1898 Publication de divers récits, dont plusieurs constitueront les receuils Au fil de la vie, Deux histoires pragoises.Avril-mai : voyage à Florence et Viareggio.Décembre : chez Heinrich Vogeler, à Worpswede, près de Brême, dans une colonie d'artistes.
1899 D'avril à juin : premier voyage en Russie, en compagnie de Lou et de son mari Carl Andreas.27 avril : rencontre avec Tolstoï, à qui les voyageurs sont recommandés par le peintre Leonid Pasternak.Au retour, rédaction de la première partie du Livre d'heures (Le livre de la vie monastique).
1900 De mai à la fin août : deuxième voyage en Russie; nouvelle rencontre avec Tolstoï à Iasnaïa Poliana.Au retour de ce voyage, fin de la première période des relations avec Lou Andreas Salomé.27 août : arrivée à Worpswede.Publication des Histoires du bon Dieu.
1901 Mars : mariage avec Clara Westhoff, qu'il a connue à Worpswede. Rédaction de la deuxième partie du Livre d'heures (Le livre du pèlerinage). 12 décembre : naissance d'une fille, Ruth Rilke.
1902 D'abord à Westerwede, près de Worpswede. Rédaction de la monographie Worpswede. Fin août : départ pour Paris (où il restera jusqu'en mars 1903), avec l'intention d'écrire une monographie sur Rodin (dont la première partie est publiée en 1903). Rédaction des récits qui constituent le receuil Les Derniers et composition d'un grand nombre des poésies du Livre d'images.
1903 Avril : Rilke quitte Paris (pour y retourner quelques mois plus tard) jusqu'en 1905 Composition du Livre d'images et des premières pièces des Nouveaux poèmes.Troisième partie du Livre d'heures (Le livre de la pauvreté et de lamort), écrite à Verragio. Première des Lettres à un jeune poète.Mi-décembre : Rome (jusqu'en juin 1904)
1904 Rome, puis, à partir de juin, séjour en Scandinavie, où Rilke est invité dans deux maisons amies. Février, à Rome, début de la rédaction des Carnets de Malte Laurids Brigge, en même temps que sont conçus quelque-uns des Nouveaux poèmes.
1905 Divers séjours en Allemagne.Septembre : installation à Meudon, chez Rodin.Octobre et novembre : tournée de conférences (sur Rodin).
1906 Deuxième tournée de conférences.Mars : mort du père de Rilke.Vers la mi-mai : brouille avec Rodin, Rilke s'installe à Paris.
1907 Publication de la monographie augmentée sur Rodin.
1907-1914 Début d'une longue période de voyages (Afrique du Nord, Egypte, Berlin, Espagne, Venise). Travaille aux Nouveaux poèmes et au Requiem. Séjour à Paris de mai à octobre 1907, de mai 1908 à février 1910 (où réconcilié avec Rodin, il loge à l'hôtel Biron). Un de ses voyages (en 1909) mène Rilke aux Saintes-Maries-de-la-Mer, à Aix-en-Provence, à Arles, en Avignon.
1910 Rilke termine et publie les Carnets.Avril : il fait la connaissance de la princesse Marie de Tours et Taxis, à Duino, au bord de l'Adriatique, entre Venise et Trieste.
1911 Voyages.Hiver 1911-1912 à Duino. Traduction du Centaure de Maurice de Guérin.
1912 À Duino, composition des premières Élégies. Traduction de L'Amour de Madeleine.
1913 Espagne, Paris. Traduction des Lettres Portugaises.
1914 Traduction du Retour de l'enfant prodigue d'André Gide. Relation avec la pianiste Magda von Hattinberg (Benvenuta). La déclaration de la guerre trouve Rilke en Allemagne, où il reste jusqu'à la fin des hostilités, le plus souvent à Munich. Ses papiers sont placés sous séquestre à Paris.
1916 Mobilisé à Vienne en janvier, il est libéré dès le mois de juin.
1918 Rilke reprend contact avec son éditeur Kippenberg. Traduction de Vingt-quatre sonnets de Louise Labé.
1919 Rilke reprend sa vie errante. Tournée de conférences en Suisse.
1920 Rilke retrouve la princesse de Tour et Taxiz. Relation avec Merline (Baladine Klossowska). Relation amicale avec Werner Reinhart, un industriel de Winterthur, qui, l'année suivante, achète à son intention la tour isolée de Muzot, près de Sierre, qui sera pour plusieurs années sa résidence.
1922 Achèvement des Élégies de Duino et rédaction des Sonnets à Orphée.Mariage de Ruth Rilke en Allemagne.
1923 Muzot. Rilke travaille à des traductions de Paul Valéry.
1924 Premier séjour en clinique à Valmont, près de Montreux. Premiers poèmes en français, pour appuyer, dit Rilke, sa future demande de nationalité suisse.
1925 Séjours en Suisse et à Paris, qu'il quitte soudain pour Sierre; nouvelle cure à Bad Ragaz.
1926 - 29 décembre : Rilke succombe à une leucémie.
1927 - 2 janvier : enterrement au petit cimetière de Rarogne.




Biographie de Rainer Maria Rilke

Né dans une famille désunie, Rainer Maria Rilke passe une enfance solitaire en Allemagne. Son père, un officier à la retraite, souhaite qu'il fasse une carrière dans l'armée. Il l'envoie pendant cinq ans dans les écoles militaires de Saint-Pölten et de Mährisch-Weisskirchen. A Prague, Munich et Berlin, il étudie le droit et le commerce. Parallèlement, il publie des textes en prose et des poèmes, comme 'Pour ma joie', dans des revues allemandes et autrichiennes. Sans réelles attaches, il vit en Italie, en Russie, en Espagne, au Danemark, en France et en Suisse où il écrit des recueils de poésie en français, tels que 'Vergers' ou 'Les Quatrains valaisans'. Il traduit même Paul Valéry en allemand. Spirituel, il est convaincu de la présence de Dieu, notamment dans son recueil 'Histoires du bon Dieu' en 1900. 'Le Livre de la pauvreté et de la mort', une méditation sur la mort, révèle la richesse de sa vie intérieure. En 1926, il se pique avec les épines d'une rose qu'il vient de couper. Quelques temps après, Rainer Maria Rilke décède d'une leucémie au sanatorium de Valmont, en Suisse, où il aurait refusé les soins thérapeutiques.



Rainer Maria Rilke
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Biographie en résumé
Écrivain autrichien.

Le portrait tracé par un contemporain
«La première fois que je le rencontrai je me souviens combien son apparence me déconcerta. Petit, maigre, chétif, avec un visage osseux et singulièrement étroit, un grand front admirable, un long nez pointu, des moustaches chinoises, un menton presque absent, et ces beaux yeux verts, singuliers, qui illuminaient toute sa physionomie. Il était d'une politesse cérémonieuse et raffinée… Mais cette politesse dissimulait mal une sorte de gêne… La solitude était sa plus grande passion. Il habitait une petite tour en ruine, au-dessus de Sierre, qui domine la vallée du Rhône, dans le Valais…

Quand on lui parlait, on voyait combien les Cahiers de Malte Laurids Brigge, ce livre admirable, étaient vraiment sortis de lui. J'ai entendu tomber de sa bouche vingt ou trente récits absolument pareils à ceux que l'on trouve dans son volume… Quand il parlait ainsi, il se soulevait à demi sur sa chaise, comme si un souffle léger l'emportait. Sa main faisait un geste de cadence et toute sa physionomie se modifiait… Son regard s'illuminait tout à coup et transformait cette mélancolie qu'on lui voyait généralement en une véritable exaltation lyrique.

Né à Prague d'une ancienne famille d'origine carinthienne, élevé en Allemagne, écrivain de langue allemande, ayant habité successivement l'Italie, la Russie, l'Espagne, le Danemark, la France, la Suisse, ces derniers temps, écrivain de langue française, il était tout naturellement un Européen et il n'avait aucun effort à faire pour le devenir… Ne demandant rien au monde des faits, il pouvait se concentrer entièrement sur cette vie intérieure, poussée chez lui à un tel degré que, sitôt qu'on l'approchait réellement ou par ses livres, la vôtre en était enrichie. La poésie était chez lui le suprême affleurement de cette vie intérieure.

Une idée capitale, pour Rilke, c'était que chacun devait avoir sa propre mort, une mort en quelque sorte autonome, qui fût à la fois la conclusion logique de la vie et le germe d'un développement nouveau. L'idée principale de sa poésie est résumée dans les lignes suivantes :

      Ainsi la vie n'est que le rêve d'un rêve,
      Mais l'état de veille est ailleurs.

Rien de la matière universelle ne lui était indifférent. Il y avait quelque chose de l'animisme des peuplades les plus primitives chez ce raffiné. Quand on étudiera l'espèce de système philosophique diffus dans son œuvre on y verra la part qu'il y a faite au mysticisme, au panthéisme, au quiétisme. […] On a relevé dans les […] Cahiers le culte qu'il avait pour les objets. Il en parlait lui-même avec un singulier attachement, et la moindre chose touchée devenait entre ses mains un talisman, une manière de correspondre avec quelque chose d'invisible, l'âme cachée de la matière.»

Extraits d'un texte d'Edmond Jaloux rapportés dans «Hommage à Rainer Maria Rilke», Chronique des lettres françaises, 5e année, no 25, janvier-février 1927, p. 122-123.




Biographie de Rainer Maria Rilke

Rainer Maria Rilke (de son vrai nom René Karl Wilhelm Johann Josef Maria Rilke[1]) est un poète autrichien, né le 4 décembre 1875 à Prague, mort le 30 décembre 1926 à Montreux, en Suisse. Il vécut à Veyras de 1921 à sa mort.

Rainer Maria Rilke est né à Prague en 1875, dans une famille qui le destina très rapidement à la carrière des armes.

Il est ainsi pensionnaire dans une école militaire avant d'être renvoyé en 1891 pour inaptitude physique. Il étudie alors le commerce avant de revenir à Prague où il exerce le métier de journaliste et écrit ses premières œuvres.
Portrait de Rainer Maria Rilke (1906), par Paula Modersohn-Becker

En 1896, il part pour Munich et rencontre , en mai 1897, Lou Andreas-Salomé, qui avait alors trente six ans.[2]. Son amour enflammé se transforme progressivement en amitié réciproque et en admiration mutuelle se poursuivant jusqu'à la fin de sa vie. En 1897, il change de prénom : de René Maria, il devient Rainer Maria. Il voyage en Italie puis en Russie avec Lou et son mari. Il rencontre à cette occasion en 1899 Léon Tolstoï.


En 1901, il épouse Clara Westhoff, une élève d'Auguste Rodin, avec qui il aura une fille, Ruth. Le couple se sépare un an plus tard et Rilke rejoint Paris où il devient en 1905 secrétaire de Rodin. Il rompt avec ce dernier et voyage dans toute l'Europe et au-delà de 1907 à 1910 (Afrique du Nord, Égypte, Berlin, Espagne, Venise, Aix-en-Provence, Arles, Avignon). Il abandonne peu à peu la prose pour se consacrer à la poésie, plus apte selon lui à restituer les "méandres de l'âme".

En 1910, il fait la rencontre décisive de la princesse Marie von Thurn und Taxis, née Hohenlohe-Waldenburg-Schillingsfürst, dans son château de Duino, alors en territoire autrichien, sur les bords de l'Adriatique. Elle l'hébergera fréquemment et sera son mécène jusqu'en 1920. Pour elle, il compose son chef d'œuvre, les Élégies de Duino, suite d'élégies empreintes d'une mélancolie lumineuse. Il est mobilisé dans l'infanterie lors de la Première Guerre mondiale mais revient rapidement à la vie civile.


À partir de 1919, il rejoint la Suisse et compose plusieurs recueils de poésies en français. En 1921, un industriel et mécène de Winterthur, Werner Reinhart, lui achète la tour isolée de Muzot, à Veyras, dont il fait sa résidence.
Il décède d'une leucémie en 1926 et est inhumé à Rarogne en Valais.





Rainer Maria Rilke
Collection : Voix Allemandes
Editeur : Belin
Directeur de collection : Michel Espagne

Karine Winkelvoss

Rainer Maria Rilke (1875-1926), poète de l'intériorité ? Cette étiquette délicate recouvre un projet poétique bien plus riche qu'il n'y paraît. En présentant les principaux moments de son oeuvre – les écrits majeurs, mais aussi les projets restés inachevés – ce livre explore l'originalité de ce que Rilke appelle l'« espace intérieur du monde » : un espace poétique radicalement étranger à toute complaisance sentimentale et à toute prétention métaphysique. Car l'écriture rilkéenne ne vise pas le contenu de l'expérience mais son intensité ; elle n'est pas fondée sur un quelconque message, mais sur une perpétuelle mobilité du sens.
Karine Winkelvoss est maître de conférences à l'Université de Rouen. Sa thèse sur Rilke est parue sous le titre Rilke, la pensée des yeux avec une préface de Georges Didi-Huberman (PIA, Sorbonne Nouvelle, 2004). Elle a également traduit et préfacé deux recueils d'essais de Georg Simmel, Le cadre et autres essais et La forme de l'histoire et autres essais (Gallimard, 2003 et 2004).





Rainer Maria Rilke
Trouvés 10 penséess de Rainer Maria Rilke

Comme il serait préférable que nous comprenions que nous sommes solitude.
Rainer Maria Rilke

  
Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s'il vous était défendu d'écrire?
Rainer Maria Rilke

  
Grande est la mort, le sourire aux lèvres nous lui appartenons.
Rainer Maria Rilke

      

La destinée ne vient pas du dehors à l'homme, elle sort de l'homme même.
Rainer Maria Rilke

   
Qu'une chose soit difficile doit nous être une raison de plus pour l'entreprendre.
Rainer Maria Rilke

  
Le beau n'est que le premier degré du terrible.
Rainer Maria Rilke

  
Le don de soi est un achèvement.
Rainer Maria Rilke

  
Les oeuvres d'art sont d'une infinie solitude ; rien n'est pire que la critique pour les aborder. Seul l'amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles.
Rainer Maria Rilke

  
L'artiste, c'est l'éternité qui pénètre d'en haut les jours.
Rainer Maria Rilke

   La respiration est le berceau du rythme.
Rainer Maria Rilke




LE LIVRE DE LA PAUVRETÉ
ET DE LA MORT

Je suis peut-être enfoui au sein des montagnes
solitaire comme une veine de métal pur ;
je suis perdu dans un abîme illimité,
dans une nuit profonde et sans horizon.
Tout vient à moi, m'enserre et se fait pierre.

Je ne sais pas encore souffrir comme il faudrait,
et cette grande nuit me fait peur ;
mais si c'est là ta nuit, qu'elle me soit pesante, qu'elle m'écrase,
que toute ta main soit sur moi,
et que je me perde en toi dans un cri.






Son œuvre
La maison de Rilke à Veyras (Valais) (1967)
La tombe de Rilke à Rarogne

    * Vie et chanson (1894) ;
    * Dans l'attente du chemin de la vie (1896) ;
    * Maintenant et à l'heure de notre mort (1896) ;
    * Offrandes aux lares (1895), recueil de poésies ;
    * Couronné de rêve (1896), recueil de poésie ;
    * Pour le gel matinal (1897) ;
    * Avent (1898) ;
    * Sans présent (1898) ;
    * Vers la vie (1898) ;
    * Au fil de la vie (1898), recueil de nouvelles ;
    * Le livre d'images (1899) ;
    * Histoires du bon Dieu (1900) ;
    * Le livre de la pauvreté et de la mort (1903) ;
    * La chanson de l'amour et de la mort du cornette Christophe Rilke (1904) ;
    * Le livre de la vie monastique (1905) ;
    * Lettres à un jeune poète (1903-1908) ;
    * Requiem (1909) ;
    * Les carnets de Malte Laurids Brigge (1910)
    * La vie de Marie (1913) ;
    * Rumeur des âges (1919) ;
    * Élégies de Duino (1922) ;
    * Sonnets à Orphée (1922) ;
    * Vergers (1926) (en français) ;
    * Quatrains Valaisans (1926) (en français);
    * Poèmes français (1944) (en français);
    * Lettres à une amie vénitienne (1985) (en français).





Rainer-Maria Rilke (1875-1926):
sans doute le poète allemand le plus important de la première moitié du XXème siècle. Son oeuvre, introvertie, est une longue méditation sur les événement essentiels de l'existence humaine, et en particulier, la mort, qui lui semblait le point culminant auquel toute vie doit préparer. "Donne à chacun sa propre mort/La mort née de sa propre vie, où il connut l'amour et la misère"... " car nous ne sommes que l'écorce, que la feuille, le fruit qui est au centre de tout, c'est la grande mort, que chacun porte en soi" écrit-il dans "Le Livre de la Pauvreté et La mort". Assez tôt considéré comme un maître par les autres poètes, il n'en demeura pas moins pendant très longtemps peu lu, et doit, en particulier en France, sa notoriété à un recueil de lettres "Les lettres à un jeune poète" publié après sa mort par Franz Xaver Kappus, avec qui il avait correspondu. Rilke y ouvre son coeur à quelqu'un qu'il ne connaissait pratiquement pas, avec une confiance et une justesse de ton, qui ne peuvent pas laisser indifférent. Il y parle encore de la mort, mais aussi de l'amour, de la solitude, et de la création, avec une profondeur qui fait encore de cet ouvrage, publié chez de nombreux éditeurs (Les Belles Lettres, Grasset, Le Seuil, Gallimard) une source où toute une jeunesse en quête d'une spiritualité sans dogme vient s'abreuver. Parmi les traducteurs les plus délicats de son oeuvre, citons Maurice Betz, qui fut son ami, et Adamov qui traduisit "Le Livre de la Pauvreté et de la Mort" à une époque (1939) où, le monde sombrant dans le chaos, cette tâche prenait à ses yeux une dimension vitale. (Actes Sud). Il nourrit des amitiés vivantes avec quelques-uns des créateurs les plus novateurs de son époque, en particulier, Auguste Rodin, dont il fut le secrétaire, et dont il admirait la force de travail et la volonté, et Marina Tsvetaeva, dont il décela le génie avant tout le monde et avec qui il entretint quelques mois une correspondance d'une altitude et d'une liberté à la mesure de ces deux grands esprits contemporains.. Afin de parachever sa biographie de poète et de lui assurer une traversée des siècles sans encombre, il mourut (lui qui avait écrit un recueil en Français sur les jardins, Verger) du fait des suites d'une mauvaise piqûre de rose qui dégénéra en leucémie, et au seuil de la mort, refusa les soins thérapeutiques qui auraient pu lui éviter la souffrance, de peur de voir lui échapper "sa propre mort". Piers Tenniel





Rilke
écrivait à un jeune poète pour lui conseiller d'être grand, et le consoler d'être seul. Parmi les compagnons prêts à peupler nos solitudes, il énumérait Dieu, et le printemps, et l'enfance, et le vent surtout, "qui a passé par-dessus les arbres de beaucoup de pays".

Le souvenir de Rilke est maintenant devenu pareil à cette brise, qui rouvre comme une rose de Jericho le coeur desséché des solitaires. Parce qu'il fut triste, notre amertume est moins grande; nous sommes moins inquiets, parce qu'il vécut sans securité; nous sommes moins abandonnés, parce qu'il fut seul."
Marguerite Yourcenar





Extrait d'un texte inédit de Marguerite Yourcenar publié en préface aux Poèmes à la nuit.

Je ne l'ai pas connu, et ses livres aussi ne m'ont été révélés qu'assez tard, l'année même où ce poète prenait définitivement figure de fantôme. Toute une partie de son œuvre m'échappe, s'enfonce pour moi dans le balbutiement et le brouillard, car les poèmes traduits ne sont jamais que des colombes auxquelles on a coupé les ailes, des Sirènes arrachées à leur élément natal, des exilés sur la rive étrangère qui ne peuvent que gémir qu'ils étaient mieux ailleurs. À eux seuls, ses ouvrages en prose, ses lettres, quelques vers directement écrits en français, quelques récits de gens qui l'ont aimé, ont suffi à m'inspirer pour lui une tendresse infinie et fraternelle, à qui je ne puis comparer que mon amitié pour Virgile. Mais le Temps n'est pas qu'une illusion, et c'est quelque chose que d'avoir été portés sur le radeau d'un même siècle : tandis que Virgile s'enfonce pour nous dans le poudroiement de deux mille ans de crépuscules, Rilke est encore si près que nous pouvons l'aimer comme nous-mêmes. C'est peu d'être grand, ou d'être pur : il nous est cher parce que sa misère fut à peu près la nôtre, et que le sort lui a assigné la même portion de malheur. Les solutions qu'il a trouvées à sa vie partagée entre l'angoisse et le respect sont parmi celles que nous pourrions accepter, et cette communauté de péril et de solitude nous rend son génie un peu moins étranger. Le profond Virgile fait songer aux plantes nocturnes qui croissent silencieusement sous les rosées lunaires, à la mélancolie des vergers corrompus par l'automne, au destin doré des abeilles et des astres. Rilke aussi a ses vergers, ses astres, et son Orphée. Mais la vraie patrie du jeune Malte, ce ne sont pas les Champs-Élysées de Gluck, c'est le pays malade et gris où le supplicié se console avec l'espérance, c'est Paris, c'est Prague, pensifs Purgatoires. La lumière grelottante qui envahit la chambre de la rue Toullier est celle d'une aube encore pâle d'avoir traversé la nuit, et la pomme de Cézanne courbe les arbres du verger de Muzot de son poids rassurant et triste. Des mains étranges, pareilles à celles que Rodin ne s'est jamais lassé de modeler, hantent les corridors de cette œuvre crépusculaire comme le matin, et qui semble dictée à l'heure où pâlissent les fantômes. Si ce poète habitué aux visitations angéliques s'est voulu insubstantiel, humble, dépouillé jusqu'à la transparence, c'est qu'il se savait né pour transmettre, pour écouter, pour traduire au risque de sa vie ces secrets messages que les antennes de son génie lui permettaient de capter ; enfermé dans son corps comme un homme aux écoutes dans un navire qui sombre, il a jusqu'au bout maintenu le contact avec ce poste d'émission mystérieux situé au centre des songes.





Alexandre Soljenitsyne et Rainer Maria Rilke vont se faire un nom à Paris
Le Conseil de Paris vient de faire part de sa volonté d'honorer ces deux écrivains

La disparition d'Alexandre Soljenitsyne en août dernier, à l'âge de 92 ans n'a pas laissé indifférents les élus de la Ville de Paris. En effet, lors du dernier Conseil de Paris, le nom du grand écrivain russe, symbole de la dénonciation de l'oppression soviétique, a été proposé pour baptiser une place du côté de la porte Maillot.

Parallèlement à cette proposition, c'est le nom de l'écrivain allemand Rainer Maria Rilke, mort en 1926, qui a été proposé pour être apposé à l'une des bibliothèques du XI° arrondissement.

Si cette décision n'a pas posé de problème, l'écrivain russe a eu moins de chance. Face à l'opposition de certains membres du Conseil, le lieu qui sera amené à porter le nom d'Alexandre Soljenitsyne est remis en débat.




Rainer Maria Rilke
    Le Testament

Traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet, éd.du Seuil, 1983, 96 p.

    article de Jean-Michel Maulpoix, publié dans La Quinzaine littéraire du 16 juin 1983.

    C'est au printemps 1921, après un hiver passé près de Zurich au château de Berg, que Rilke remit à son éditeur, Anton Kippenberg, le texte confidentiel du Testament. Sous ce titre sont rassemblés une soixantaine de feuillets présentant des notes et des projets de lettres. Étrangement, l'ensemble est précédé d'une introduction au style très impersonnel, telle qu'aurait pu la rédiger un ami, un témoin, qui, entré en possession de ces fragments, se serait attaché à en éclaircir l'origine.

    Comme le précise Ernst Zinn qui a établi cette édition: "L'anonymat de I'introduction qui pourrait sembler d 'abord déconcertant, sinon affecté ou maniéré" a pour fonction essentielle de détacher l'expérience ainsi communiquée et son interprétation du domaine privé régi par le hasard individuel, pour lui assurer une valeur générale. » Même s'il n'envisageait pas sa publication Rilke souhaitait que ce Testament eût une valeur exemplaire.

    On ne saurait pourtant présenter ce texte sans faire d'allusions précises aux circonstances de sa composition et aux échos qu'en répercute la correspondance du poète. Rilke est de ces auteurs qui ont désormais valeur de mythe: leur intimité même s'exalte bien au-delà de leur biographie.

    «Pour rendre compréhensible sa situation à l'issue de cet hiver-là, il faut jeter un coup d'œil en arrière, jusqu'à l'été quatorze. Le déclenchement de la funeste guerre qui dénatura le monde pour de nombreuses générations l'empêcha de regagner la ville incomparable à laquelle il devait le meilleur de ses possibilités. »

    Le flou périphrastique de ces premières lignes de la présentation rédigée (déguisée) par Rilke lui-même, voile à demi des réalités biographiques précises. La «funeste guerre» franco allemande empêcha le poète de regagner Paris où il avait loué une petite maison et entreposé ses livres; elle ralentit l'élaboration des Élégies où il voyait l'œuvre de sa vie. Mobilisé à Vienne jusqu'en juin 1916, il vécut dans l'insatisfaction et la contrariété, et sa libération ne suffit pas ensuite à lui rendre « la clarté et la liberté intérieure hors desquelles son indescriptible travail ne pouvait aboutir. »

    Après nombre d'errances à travers la Suisse, I'ltalie et la France, Rilke accueillit donc avec une joie sans réserve, comme un « événement inestimable », l'offre qui lui fut faite de séjourner au château de Berg: « Une vieille demeure patricienne, loin de tout, fut soudain mise à sa disposition: une gouvernante dévouée et silencieuse l'y attendait; et à peine avait-il passé le seuil (le 12 novembre) que déjà tout ce qui l'entourait lui montrait une prévenance, une convenance qui dépassaient tous ses espoirs. » Le paysage même, doucement vallonné, semble l'accueillir et le protéger. Le poète accoste enfin sur une « île de travail »; tout lui paraît propice à une « retraite absolue », un décisif retour sur lui-même et une création fructueuse. Dans une lettre du 19 novembre 1920 à Marie de la Tour et Taxis, il compare ces nouvel les conditions de vie à celles de Duino.

    Et pourtant les fragments du Testament, rédigé durant cet hiver 1920-1921 « dénoncent un échec, une perte cruelle, déconcertante ». Rilke conclut son allusive et discrète introduction en justifiant ainsi son titre:

    « Si l'auteur a réuni ces feuillets épars (après coup manifestement) sous le titre de Testament, c'est vraisemblablement que, dans cette exploration de sa fatalité particulière, s'exprime une volonté qui restera la dernière, même si la tâche d 'années nombreuses attend encore son cœur. »

    Tel est bien l'un des plus fructueux paradoxes de ce petit livre: parole d'un échec, il est aussi legs et témoignage ultime. Du fond de sa détresse, le poète y signe un pacte décisif avec lui-même.

    Cette « fatalité particulière » que Rilke fut contraint d'explorer, revêtit un visage de femme et prit la forme de la plus inévitable contrainte: I'amour. Au moment même où le comblent de très favorables retrouvailles avec la solitude, le poète entre prend de répondre a l'élan amoureux de Madame Baladine Klossowska (grâce à lui mieux connue sous le petit nom de Merline) qui séjournait alors à Genève avec ses deux fils. C'est le déchirement entre les exigences de l'amour et celles de l'art qui est le sujet du Testament. Deux lois, aussi inflexibles l'une que l'autre, s'affrontent, et c'est à un effort inouï de lucidité que le poète applique toutes ses énergies. Il réfléchit plus qu'il ne résiste. Il creuse sa situation, la médite: le partage et la solitude, la demande de l'autre et le repli sur soi, le travail et l'amour, bien plus que des postulations opposées, deviennent ainsi des lignes de force entrant dialectiquement dans la définition de l'être même.

    La première question que Rilke se pose est de savoir comment l'amour, qui est « le climat même du destin » a pu l'atteindre, lui qui recherchait une ascèse et se tenait toujours en avant de lui-même... Cet incessant mouvement de son être, cette perpétuelle déréliction n'étaient-ils en fait la plus sûre manière de rester exposé au risque de l'amour ? Les gestes de la plus haute solitude sont les gestes mêmes du désir:

    « C'était comme si, à partir de cette orbite que la force de la solitude lui faisait décrire, il avait reconnu sa figure plus parfaitement que personne avant lui. Et de ce savoir, infini, naissait en lui la privation infinie. »

    La disponibilité que le poète recherche et pour laquelle il lutte ne saurait être fondée sur un raidissement de son être. Prononcer un « oui libre et définitif au monde », prendre part à l'ouvert, exige un abandon qui ne peut que rendre vulnérable à l'amour. Dans une lettre à Merline, Rilke écrit:

    « Tout élan de mon esprit commence dans mon sang»;

    dans le Testament il précise:

    «Celui qui a un engagement envers les sens, et qui doit tenir l'apparence pour pure et la forme pour vraie sur cette terre, comment serait-il libre de commencer par le refus ! »

    La fatalité amoureuse est la seule qui soit juste:

    « Exposé comme je le suis, je ne voulais pas l'éviter, elle non plus: mais je rêvais de la traverser ! Qu'elle me fût une fenêtre dans l'espace élargi de I'existence... (non un miroir). »

    L'autre, cependant, reste un être de conscience et de chair. La contradiction demeure entre l'appel centrifuge de l'amour et les rigoureuses exigences d'un labeur poétique qui ne tolère aucune désertion et exige du poète de « s'appartenir quelque temps sans partage ». Plus lyriquement que ce Testament, les lettres à Merline en portent témoignage, ainsi cet extrait daté du 22 février 1921:

    « Désormais laisse-moi, Chère, laisse-moi mettre de l'ordre dans ma vie et la tirer au clair au cours de ces prochains mois, le temps que me sera accordé ce refuge. (Je ne saurais subsister dans ce trouble qui dure depuis des années !) C'est cela même qui m'importe, et non pas du tout Les Elégies ni une quelconque productivité &emdash; je ne suis pas un auteur qui "fait" des livres ! Même Les Élégies (ou quoi que ce fût qui pût m'être accordé un jour) n'étaient que la suite d'une disposition et d'un progrès intérieurs, d'un devenir plus pur et plus vaste de toute ma nature interrompue et ébranlée.»

    L'amour est venu distraire et interrompre trop tôt la convalescence solitaire de l'âme, ce ressaisissement de soi auquel le poète tentait de s'appliquer après des années d'errances et de contrariétés. Il vole à la solitude son innocence et sa discrétion. Il occupe le cœur et il en fait un endroit habité où de pures énergies ne pourront désormais plus être patiemment accueillies.

    Cependant, ainsi confrontées à leur plus redoutable adversaire (le plus séduisant et proche), les rigueurs du travail poétique se trouvent exaltées et définies avec une force toute nouvelle. Loin de lui être négative, cette expérience particulière de la fatalité contraint le poète à approfondir sa réflexion et à mesurer l'exacte nécessité de son art. Elle accroît sa lucidité. Elle transforme en méditation ontologique une anecdote de la biographie. L'amour agit comme un acide: il révèle, il fixe, dégageant peu à peu une figure souveraine du poète, résolument émancipé de toute influence ou contrainte: « Je ne suis pas de ceux que l'amour console. Il en va bien ainsi. Qu'est-ce, en effet, qui me serait plus inutile à la fin qu'une vie consolée ? » A la création momentanément retardée par l'amour se substitue l'exaltation du travail, anonyme et fervent:

    « Le travail est lui-même amour, infiniment plus d 'amour que l'individu n 'en peut susciter en autrui. Il est toutes les espèces d'amour. »

   Dira-t-on assez combien ce petit livre inestimable de Rilke, traduit par Philippe         Jaccottet avec une grande sobriété, apporte d'air salubre à toute la poésie de ce temps ?

 Jean-Michel Maulpoix





Rainer Maria Rilke :
Elégies duinésiennes.

Comme à la recherche du temps perdu (ou comme les Nymphéas de Monet qui furent peints durant cette période les élégies duinésiennes, l'un des plus fascinants ensemble de poèmes du XXème siècle, ont été écrits en grande partie durant la première guerre mondiale. Or, l.orsque la barbarie fait irruption, elle nous fait douter de l'art: d'une part, elle relativise sa portée puisque celui-ci n'a pas su en empêcher l'émergence; de l'autre, elle ruine les valeurs qui prévalaient avant elle, celles-ci ayant finalement abouti à celle-la: à chaque fois que l'art se trouve confronté à la barbarie, il est mis en crise radicale et nous fait songer à sa toujours possible disparition.
Néanmoins, il semble qu'à ce constat amer quelques artistes tentent de trouver une issue. Certains d'entre eux lutteront directement contre tel cauchemar de l'Histoire -- je pense à certaines oeuvres de dénonciation ou de résistance qui, à travers leur engagement, témoignent de ce qui s'est passé, de ce qui peut toujours se passer. D'autres, loin d'occulter l'innommable (ou l'irreprésentable), feront la tentative ultime d'élaborer une oeuvre à partir de celui-ci. Comme le dit excellemment Jean-Yves Masson, le préfacier et nouveau traducteur des élégies duinésiennes qui viennent de paraître dans un bel ouvrage bilingue édité par l'Imprimerie Nationale, il semble que ce soit l'issue géniale forée par Rilke: contemporain de la destruction des valeurs de notre civilisation et de la précarité accrue de la vie humaine, il fera de cette fragilité même le coeur de sa méditation poétique. Car, même si la mort est l'horizon de tout destin, même si toute chose est condamnée à disparaître, même si l'ici ne se donne à nous que dans la perte, dans une disparition sans retour, le fait de le nommer, le fait d'en rendre compte à travers le langage, convertit la conscience aiguë que nous avons de l'éphémère et des choses ahsentes en expérience intérieure. C'est pour cela que la plus infime des choses, la plus modeste des fonctions (une feuille, un amandier en fleurs, le cordier de Rome, le potier des bords du Nil...) doit susciter toute notre attention. Pour Rilke, l'une des missions essentielles du poète - ce qui le sépare de l'animal ou de l'Ange , cette créature de l'absolu, ce double céleste qui, n'étant pas mortel, n'a nul besoin de mots pour l'exprimer -, consiste à célébrer l'ici et maintenant malgré (ou plutôt à cause de) sa fugacité:
"Mais parce que c'est beaucoup d'être ici, et que tout ce qui est ici, toutes ces choses passagères, semblent avoir besoin de nous, elles qui étrangement nous requièrent. Nous, les plus passagers. Une fois chaque chose, rien qu'une fois. Une fois, et plus jamais. Et nous aussi, une fois. Pas deux. Mais avoir été cette seule et unique fois, oui, même si ce n'est qu'une fois, avoir été chose terrestre, il semble bien que rien ne puisse l'effacer". (Extrait de la Neuvième élégie).
Face au néant il n'y a pas d'autre salut que le langage; c'est la conscience de notre condition qui, non seulement nous révèle à nous-mêmes, mais nous oblige, pour la comprendre et la surmonter autant que faire se peut, à la rendre dicible. La tâche propre de la poésie sera d'assumer la douleur humaine. Davantage même, comme l'écrit encore Jean-Yves Masson: "Il y aura pour la poésie à montrer la voie en proposant une idée de la mort qui ne soit pas la négation de la vie, mais son mûrissement même", c'est-à-dire, chez Rilke, d'être aux prises avec ce qui précisément échappe au langage afin de le "traduire", à force de retrait et d'écoute, à force de volonté et de labeur, à force d'assigner pour fonction aux mots de rendre visible l'invisible, d'aller vers davantage de lumière conquise sur les ténèbres, l'ignorance, le malheur ou tout ce qui aveugle. Ces élégies, qui font acte de mémoire et de civilisation nous proposent, en définitive, une conversion vers l'humain -- l'autre nom de l'art.

Pascal Amel / La République des Lettres, dimanche 01 septembre 1996






Un ange passe et s'attarde parmi nous

   "Rainer Maria Rilke est significatif pour notre époque, ce poète le plus éloigné dans l'éloignement, le plus élevé dans le sublime, le plus solitaire dans sa solitude,est le contre poids de notre temps". Marina Tsvétaïva


            Rainer Maria Rilke est surtout connu en France pour ses lettres à un jeune poète qu'il écrivit à 27 ans et beaucoup moins pour des oeuvres bien plus essentielles comme les Cahiers de Malte Laurids Brigge, les Sonnets à Orphée ou les Élégies de Duino.
            Certes les traductions en français de Rilke sont légion, mais toutes inéluctablement imparfaites, même celle de Maurice Betz faite sous son contrôle. Car la langue allemande de Rilke est ancrée dans le lyrisme particulier de cette langue et par l'emploi quasi-systématiques de vers rimés impossibles à rendre en français sans préciosité. La rythmique si personnelle qu'il donne à la langue allemande est inapprochable, moderne et évidente à la fois.

            Et souvent cette tendresse presque féminine de ses vers n'est rendue que par la mièvrerie.
            Rilke, lui-même traducteur éminent, au fond ne désirait pas être traduit. Il aura écrit des poèmes en français (Les Quatrains Valaisans) et là, la magie n'est plus présente.
            Sa vie commencée dans la contrainte d'une éducation militaire ne sera plus ensuite qu'une volonté de refus de s'enraciner. Né le 4 décembre 1875 à Prague, il mourra de leucémie le 29 décembre à Valmont ; et non pas en cueillant une rose comme le veut la légende qui l'entoure.
            Sa tombe à Rarogne est bien seule, avec une rose qui veille.

            Lui le poète autrichien, il sera toujours en partance vers l'ailleurs, toujours en voyage mais toujours sûr de sa mission quasi divine.
            Il tutoyait les anges sachant que le beau n'est jamais que le commencement du terrible
            Jamais donc il n'aura de demeure, vivant hébergé par des mécènes, indifférent aux possessions terrestres. Il acceptait cette errance et cette solitude, persuadé qu'il devait avant tout, avant tout amour, porter son oeuvre et que l'hospitalité sur terre lui était due, à lui le visionnaire, l'illuminé.
            De longs voyages, de nombreuses fréquentations aussi en font le premier véritable poète européen.

            Quelques rencontres auront marqué sa vie, donc ses poèmes :
            -La découverte de Paris, « la ville souffrance » en 1902, mais où il revint sans cesse, fasciné et effrayé,et l'asservissement à Rodin dont il fut le secrétaire à partir de l'âge de 30 ans
            -La fusion à 22 ans avec son âme-sœur Lou Andreas Salomé qui sera la femme révélée et la formatrice véritable du poète. Grâceà elle, il sort de son doux somnambulisme et reçoit le choc de la Russie, du monde.
            Sa poésie se densifie et s'élève, ses lettres envoyées à tant de correspondantes sont plus belles que ses jours.
            - La rencontre, par lettres seulement, avec Marina Tsétaïva qui le poussera à se dépasser dans les mots contre la douleur, Marina qui se suicidera en Russie après avoir soigneusement caché un seul petit paquet, ses lettres avec Rilke.

            D'autres rencontres adviendront (Valéry,..), d'autres amours aussi (Blandine,.. ;) mais le reste de sa vie ne sera qu'une longue méditation sur l'existence humaine, sur la mort qui doit mûrir en nous, que nous devons porter à maturité :
            "Donne à chacun sa propre mort/La mort née de sa propre vie, où il connut l'amour et la misère"... " car nous ne sommes que l'écorce, que la feuille, le fruit qui est au centre de tout, c'est la grande mort, que chacun porte en soi »

            Vénéré par les poètes, moins connu des autres il est le phare essentiel de la poésie du XXèsiècle. ses paroles sur l'amour, la vie, ses visions spirituelles sont toujours essentielles.
            « Nous sommes les abeilles de l'Univers. Nous butinons éperdument le miel du visible pour l'accumuler dans la grande ruche d'or de l'invisible ».

            Rilke, l'archange poète, est diaphane comme insaisissable pour nous les humains . Sa poésie se mérite, car elle ne se donne pas si on n'a pris soi-même connaissance de sa solitude.
            Le mieux est maintenant de lui laisser la parole

            Quelques poèmes traduits
            « Rilke tenait pour une trahison de sa poésie toute traduction qui ne restituerait pas en même temps que sa pensée, le mouvement intérieur, le rythme et la musique de l'original »
            Cet avertissement de Maurice Betz, ami intime de Rilke nous aura guidé. Tant de poèmes de Rilke ont été traduits malgré tout. Leur musique ne l'aura pas toujours été

            Il faudrait les porter longtemps en soi, et tentait de les rendre tout à la fin, simplement, aussi légèrement qu'un adieu.
            Cela a été tenté ici.

            A la musique

            Musique: haleine des statues.

            Sans doute: sérénité des images
            Tu parles là où les paroles finissent.
            Toi temps,
            planté à la verticale des cœurs qui s'effacent
            Pour qui ce sentiment ? O toi sentiment changé en quoi ?
            - : en paysage que l'on peut entendre.
            Toi l'étrangère:
            Musique.
            Toi poussée en notre espace du cœur.
            Toi le plus intime de nous, en nous dépassant tu jaillis au dehors-
            adieu sacré :
            là l'intérieur nous assiège
            comme lointain le plus balisé,
            comme l'autre versant de l'air ,
            pur
            immense
            inhabitable désormais

            livre de pèlerinage

            Dans ce village se dresse la dernière maison
            si seule comme la dernière maison du monde.
            la route, que le petit village ne peut garder
            s'en va lentement plus avant dans la nuit.
            Ce petit village n'est plus qu'un passage,
            empli de pressentiments et de peur
            entre deux immensités,
            un chemin vers les maisons au lieu d'une passerelle ;
            Et ceux qui délaissent ce village, erreront longtemps
            et beaucoup sans doute mourront en chemin
            Parfois quelqu'un se lève au milieu du soir
            et sort et va et va et va
            parce qu'une église se dresse à l'orient
            et ses enfants le bénissent comme mort
            et un autre, qui meurt dans s sa maison,
            demeure à l'intérieur, reste à la table et au verre,
            alors ses enfants partent de par le monde
            vers cette église qu'il a oubliée


            Solitude

            La solitude est comme une pluie
            Elle monte de la mer à la rencontre des soirs,
            Des plaines, qui sont lointaines et dispersées
            elle va jusqu'au ciel qui toujours la possède
            et là du ciel elle retombe sur la ville
            Elle se déverse sur les heures indifférenciées
            lorsque les rues se tournent vers le matin
            Et lorsque les corps qui ne se sont pas trouvés
            se détachent l'un de l'autre abusés et tristes
            Et lorsque les hommes qui se haïssent
            sont obligés de coucher ensemble dans un même et seul lit
            Alors la solitude s'en va dans les fleuves

            Heure grave

            Qui à cet instant pleure ici ou là dans le monde
            Sans raison pleure dans le monde
            pleure sur moi
            Qui à cet instant rit ici ou là dans la nuit
            Sans raison rit dans la nuit
            rit de moi
            Qui à cet instant se lève ici ou là dans le monde
            Sans raison se lève dans le monde
            vient vers moi
            qui à cet instant meurt ici ou là dans le monde
            sans raison meurt dans le monde
            me regarde

            automne

            Les feuilles tombent, tombent comme des lointains
            comme si aux cieux dans des jardins éloignés, tout flétrissait
            elles tombent en gestes de refus ;
            Et dans les nuits la lourde terre tombe
            depuis toutes les étoiles dans la solitude
            Nous tous nous tombons.

            Cette main là tombe
            et vois les autres aussi : cela est en elles toutes
            et pourtant il est quelqu'un, qui retient toute cette chute
            dans ses mains avec une douceur infinie

            livre d'heures

            Alors que feras–tu Dieu si je meurs ?
            Je suis la cruche (si je me brise ?)
            Je suis la boisson (si je m'altère ?)
            Je suis ton habit ton commerce,
            Avec moi perdu tu perdrais ton sens .
            après moi tu n'auras plus de maison,
            où les mots proches et chaleureux te salueraient.
            De tes pieds fatigués tombera
            cette sandale en velours qui est moi
            ton grand manteau te quittera,
            ton regard, que je réchauffe avec mes joues
            que je reçois comme une couche
            voudra venir, me cherchera, longuement-
            et se posera contre le coucher de soleil
            avec des pierres inconnues au creux de lui-même.
            Alors que feras-tu Dieu ?
            J'ai très peur
            Jour d'automne

            Seigneur il est maintenant temps.
            L'été fut très grand
            Repose ton ombre sur les cadrans solaires
            et détache les vents sur les plaines
            Ordonne aux derniers fruits d'être pleins
            accorde-leur encore deux jours du sud
            Force-les à la plénitude et chasse
            les derniers douceurs dans le vin lourd
            Qui maintenant n'a point de maison, n'en bâtira plus
            qui maintenant est seul, le restera longtemps
            il veillera; lira, écrira de longues lettres
            et inquiet, fera les cent pas dans les allées
            quand les feuilles tournent en rond
            Le chant de la mer

            Souffle aussi vieux que le monde et venant de la mer
            vent de mer dans la nuit
            tu ne viens pour personne
            si quelqu'un veille
            alors il doit savoir, comment il te surmonte
            Souffle aussi vieux que le monde et venant de la mer
            qui souffle seulement pour faire résonner
            les pierres antiques haut et fort
            les déchirant d'infini
            O combien il te ressent
            le figuier noué au sol
            la-haut au clair de lune


            Sonnet à Orphée 9

            seul celui qui a tenu haut la lyre
            aussi au milieu des ombres
            a le droit de dire
            le présage de la louange infinie
            seul qui avec les morts pavots mangea,
            du leur mangea
            ne perdra plus à nouveau
            le plus léger des sons
            Aussi le reflet de l'étang
            peut souvent s'estomper :
            Sache l'image
            Alors dans les étendues doubles
            les voix se feront
            éternelles et douces

            ÉLÉGIE À MARINA TSVÉTAEVA


            Marina, toutes ces pertes dans le grand tout, toutes ces chutes d'étoiles
            Nous pouvons partout nous jeter, quelque que soit l'étoile,
            nous ne pouvons l'accroître !,
            Dans le grand tout les comptes sont fermés.
            Ainsi qui tombe ne diminue pas le chiffre sacré.
            Toute chute qui renonce choit dans l'origine et,là, guérit.
            Tout ne serait donc que jeu, métamorphose du semblable, transfert
            Jamais un nom nulle part, le moindre gain pour soi-même
            Nous vagues Marina, et mer nous sommes !
            Nous profondeurs, et ciel nous sommes !
            Nous terre, Marina, et printemps mille fois,
            ces alouettes lancées dans l'invisible par l'irruption du chant
            Nous l'entonnons avec joie, et déjà il nous a dépassé
            et soudain notre pesanteur rabat le chant en plainte...
            Rien n'est à nous. A peine si nous posons notre main autour
            du cou des fleurs non cueillies...
            Ah déjà si loin emportés, Marina, si ailleurs, même sous la plus fervente                 raison.

            Faiseurs de signes, rien de plus.
            Cette tache légère, quand l'un de nous ne le supporte plus et se décide                      à prendre, se venge et tue.
            Qu'elle ait pouvoir de mort, en effet, nous l'avions tous compris à voir, sa                     retenue, sa tendresse
            et la force étrange qui fait de nous vivants des survivants...
            Les amants ne devraient, Marina, ne doivent pas en savoir trop sur leur                     déclin.
            Ils doivent être neufs.
            Leur tombe seule est vieille, leur tombe seule se souvient, s'obscurcissant                 sous l'arbre qui pleure, se souvient du « à jamais ».
            Leur tombe seule se brise ;...
            nous sommes devenus pl


06/02/2009
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