Alain YVER

Alain YVER

ROBERT GIRAUD

ROBERT GIRAUD





ROBERT GIRAUD

Robert Giraud est un poète, journaliste, écrivain et lexicologue français né le 21 novembre 1921 à Nantiat (Haute-Vienne) et mort le 17 janvier 1997 à Nanterre.



Enfance

Robert Giraud a vécu son enfance et sa jeunesse à Limoges. Il suit sa scolarité au lycée Gay-Lussac et commence son droit. Arrêté par les nazis, enfermé à la prison du Petit Séminaire de Limoges, il échappe à la condamnation à mort grâce à la libération de la ville par les forces de Georges Guingouin. En 1944 il devient rédacteur en chef du journal Unir, issu de la résistance, et gagne Paris avec l'équipe rédactionnelle qui comprend notamment le journaliste et futur éditeur René Rougerie. Presque toute l'équipe d'Unir repartira pour Limoges dès la fin (très rapide) du journal, tandis que Robert, que désormais l'on appelle Bob Giraud, s'installe dans la capitale, au 5 de la rue Visconti, près de la rue de Seine.


À Paris


Il fréquente assidument le bar-tabac de l'Institut, tenu par monsieur Fraysse. Il se lie d'amitié avec les clients du bistro : Maximilien Vox, les frères Prévert, Albert Vidalie, Maurice Baquet et surtout le photographe Robert Doisneau. Bob Giraud travaille pour l'antiquaire Romi, au 15 de la rue de Seine. La boutique de cet érudit est fréquentée par Robert Doisneau, qui réalise là une fameuse série de photos, et par, notamment, Jacques Delarue, inspecteur de police et futur historien. Ses amis du moment se nomment Michel Ragon qui deviendra comme lui bouquiniste avant d'entamer une brillante carrière de romancier et de critique d'art, le journaliste Pierre Mérindol ou Jean-Paul Clébert (auteur de Paris insolite). Il correspond avec Gaston Chaissac (certaines de ses lettres figurent dans Hippobosc au bocage de GC).

Par la suite il fréquentera assidument le photographe Georges Dudognon (il sera également l'ami d'Izis qu'il avait rencontré à Limoges à la Libération), les chanteuses Fréhel et Monique Morelli, Antoine Blondin, André Hardellet, René Fallet, André Vers, Tristan Rémy, Georges Brassens, les journalistes Pierre Chaumeil et Jacques Yonnet, auteur de Rue des maléfices. C'est à la mort de ce dernier, en 1974, que Pierre Chaumeil recommandera Robert Giraud à l'Auvergnat de Paris pour qu'il prenne sa relève.

Œuvre


De la Libération jusqu'au milieu des années 50, Bob Giraud vit une période à la fois très misérable sur le plan matériel, mais très enrichissante pour la suite de son œuvre.

Il fréquente alors les clochards qui peuplent le Paris populaire de la Libération : les Halles, la place Maubert, la rue Mouffetard, le Marais. Il entraîne avec lui son ami Robert Doisneau qui réalise là de magnifiques images. Il s'intéresse de près à tout ce qui est insolite comme les tatouages ou l'argot. Pigiste à Détective et Franc-Tireur il réalise dans ce journal, avec son ami Doisneau, une magnifique série de portraits sur des personnages insolites parisiens.

De 1943 à 1958, il publie cinq plaquettes de poésie. La dernière étant préfacée par André Salmon. Son premier livre « non poétique », Les Tatouages du milieu, paraît en 1950. Il le co-écrit avec Jacques Delarue. Avec Michel Ragon et Doisneau il co-signe en 1954 Les Parisiens tels qu'ils sont, une des premières publications de Robert Delpire. Mais c'est en 1955 que paraît Le Vin des rues, son chef-d'œuvre, chez Denoël, d'abord grâce à Prévert puis à Blaise Cendrars. Bob Giraud s'y affirme comme un chroniqueur de grande classe et un témoin lucide de la mistoufle parisienne. C'est un des grands livres de la littérature parisienne et probablement un des derniers témoignages sur un Paris qui disparaît inexorablement sous la pelle des démolisseurs.

Cette connaissance lui donne l'occasion de travailler avec le jeune réalisateur Alain Jessua pour son premier film (le court métrage Léon la lune) ou avec le photographe Irving Penn pour une série de photos publiées dans le magazine Vogue.

Cet ouvrage trouve son public et ouvre des portes à Bob Giraud : Pierre Mac Orlan le tient pour un auteur plein d'avenir, le jeune mais déjà célèbre René Fallet le félicite dans Le Canard enchaîné, André Vers aussi dans Le Monde libertaire.

Suivront d'autres récits de moindres envergures comme La Route mauve (1959), La Petite Gamberge (1961) et La Coupure (1966), mais désormais Giraud s'affirme comme un brillant spécialiste de l'argot et des bistrots.

À l'instar d'Albert Simonin, d'Auguste Le Breton ou d'Alphonse Boudard, il publiera des ouvrages de références sur l'argot du peuple, de la pègre et des prostituées dont il était un grand ami.

Ses autres amis, il les rencontrera, et ce jusqu'à la fin de ces jours, dans les meilleurs bistrots de la capitale, pas forcément les plus clinquants, mais sûrement les plus chaleureux : chez Fraysse, d'abord, mais aussi à la Palette, au Sauvignon, à la Taverne Henri IV, au Bar Bac, à Ma Bourgogne, à la Tartine, à l'Embuscade, au Rêve, aux Négociants, chez Bernard Perret ou encore au Vin des rues, baptisé ainsi en hommage à son livre le plus fameux.

Bob Giraud a toujours vécu parmi le peuple parisien. Il n'a jamais souhaité s'élever socialement et a toujours vécu librement. Jamais il n'a touché un salaire de sa vie. Il est mort entouré de nombreux amis, mais dans un grand dénuement.

Il a été incinéré au cimetière du Père-Lachaise








Mort de Robert Giraud

Robert Giraud, journaliste et écrivain, ami de Robert Doisneau qui avait notamment illustré certains de ses reportages, est décédé samedi à Paris, à l’âge de 76 ans, a-t-on appris hier.

Né à Limoges (Haute-Vienne), Robert Giraud s’était distingué dans la Résistance. Il avait été condamné à mort par le régime de Vichy mais la ville de Limoges, où il était détenu, avait été libérée par le maquis de la Haute-Vienne avant son exécution. Il avait écrit successivement, dès 1945, dans « Franc-Tireur », « Paris-Presse », « France-Soir » et « Détective », avant d’aborder la carrière de bouquiniste. Après avoir écrit « le Vin des rues », qui lui avait valu le prix Rabelais 1955, il était devenu collaborateur attitré de « l’Auvergnat de Paris », écrivant sur les innombrables « bougnats » alors tenus par des Auvergnats, des Limousins et des Aveyronnais.

Plus parisien que nature, Robert Giraud, qu’on rencontrait surtout dans un bistrot à vins du pied de la butte Montmartre, « le Négociant », avait notamment écrit sur la langue des « titis » : « l’Argot du bistrot » (Marval), « Faune et Flore argotiques » (Le Dilettante), « Lumières du zinc » (Le Dilettante, préface de Robert Doisneau) et, tout récemment, « l’Argot de la Série noire », tome I (Joseph K), en collaboration avec Pierre Ditalia. Le tome II est à paraître. Robert Giraud sera incinéré le 28 janvier au cimetière du Père-Lachaise.





UNE BIOGRAPHIE


Le Mot de l'éditeur : Monsieur Bob
Un homme marche dans la nuit. Cet homme c’est Robert Giraud (1921-1997). Sur un trottoir parisien, un rectangle de lumière l’invite à franchir le seuil. L’homme, surnommé Bob, entre dans le bistrot comme on entre dans une nouvelle vie.
A l’heure où les braves gens dorment, du côté de Saint-Germain-des-Prés, de la place Maubert, de la rue Mouffetard ou des Halles, il prend des nouvelles d’un monde peuplé d’excentriques, d’anciens forçats devenus clochards, de tatoués, de pégriots, de putains. Acteur et témoin de la nuit parisienne de l’après-guerre, il se fait naturaliste, y glane la substance de ses récits, dans la lignée des MacOrlan, Carco, Fargue et Brassaï.
Débarqué à la Libération de Limoges, Bob n’a plus quitté le pavé parisien. Grand ami de Doisneau, devenu son frère de la nuit, et de Prévert, il publie en 1955 Le Vin des rues, chez Denoël, qui deviendra un livre mythique, un bréviaire de la nuit, un reportage poétique sans équivalent. Poète, chroniqueur, romancier, lexicologue, collectionneur, Robert Giraud est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages. Il est demeuré, malheureusement, étrangement méconnu.
C’est donc son portrait, celui d’un homme libre dont l’œuvre est tout entière tournée vers l’humain et sa part d’insolite, et la peinture d’un Paris passionnant aujourd’hui disparu, qu’Olivier Bailly dépeint à travers un récit biographique vivant et poétique.













Il fréquente assidûment le bar-tabac de l’Institut, tenu par Monsieur Fraysse. Il se lie d’amitié avec les clients du bistro : Maximilien Vox, les frères Prévert, Albert Vidalie, Maurice Baquet et surtout le photographe Robert Doisneau. Bob Giraud travaille pour l’antiquaire Romi, au 15 de la rue de Seine. La boutique de cet érudit est fréquentée par Doisneau, qui réalise-là une fameuse série de photos, et par, notamment, Jacques Delarue, inspecteur de police et futur historien. Ses amis du moment se nomment Michel Ragon qui deviendra comme lui bouquiniste avant d’entamer une brillante carrière de romancier et de critique d’art, le journaliste Pierre Mérindol ou Jean-Paul Clébert (auteur de Paris Insolite). Il correspond avec Gaston Chaissac (certaines de ses lettres figurent dans “Hippobosc au bocage” de GC).

Par la suite il fréquentera assidûment le photographe Georges Dudognon (il sera également l’ami d’Izis qu’il avait rencontré à Limoges à la Libération), les chanteuses Fréhel et Monique Morelli, Antoine Blondin, André Hardellet, René Fallet, André Vers, Tristan Rémy, Georges Brassens, les journalistes Pierre Chaumeil et Jacques Yonnet, auteur de Rue des maléfices. C’est à la mort de ce dernier, dans les années 60, que Pierre Chaumeil, alors rédacteur en chef de l’Auvergnat de Paris, le fera rentrer dans cette publication.

De la Libération jusqu’au milieu des années 50, Bob Giraud vit une période à la fois très misérable sur le plan matériel, mais très enrichissante pour la suite de son œuvre.

Il fréquente alors les clochards qui peuplent le Paris populaire de la Libération : les Halles, la place Maubert, la rue Mouffetard, le Marais. Il entraîne avec lui son ami Robert Doisneau qui réalise-là de magnifiques images. Il s’intéresse de près à tout ce qui est insolite comme les tatouages ou l’argot. Pigiste à Détective et France Tireur il réalise dans ce journal, avec son ami Doisneau, une magnifique série de portraits sur des personnages insolites parisiens.

Robert Giraud photographié par Georges Dudognon (source : Le Copain de Doisneau).

De 1943 à 1958, il publie cinq plaquettes de poésie. La dernière étant préfacée par André Salmon. Son premier livre “non poétique”, “Les tatouages du milieu”, paraît en 1950. Il le co-écrit avec Jacques Delarue. Avec Michel Ragon et Doisneau il co-signe en 1954 “Les parisiens tels qu’ils sont”, une des premières publications de Robert Delpire. Mais c’est en 1955 que paraît “Le vin des rues”, son chef d’œuvre, chez Denoël, d’abord grâce à Prévert puis à Blaise Cendrars. Bob Giraud s’y affirme comme un chroniqueur de grande classe et un témoin lucide de la mistoufle parisienne. C’est un des grands livres de la littérature parisienne et probablement un des derniers témoignages sur un Paris qui disparaît inexorablement sous la pelle des démolisseurs.

Cette connaissance lui donne l’occasion de travailler avec le jeune réalisateur Alain Jessua pour son premier film (le court métrage Léon la lune) ou avec le photographe Irving Penn pour une série de photos publiées dans le magazine Vogue. Cet ouvrage trouve son public et ouvre des portes à Bob Giraud : Pierre Mc Orlan le tient pour un auteur plein d’avenir, le jeune mais déjà célèbre René Fallet le félicite dans le Canard enchaîné, André Vers aussi dans le Monde Libertaire.

Suivront d’autres récits de moindres envergures comme La Route mauve (1959), La petite gamberge (1961) et La coupure (1966), mais désormais Giraud s’affirme comme un brillant spécialiste de l’argot et des bistrots. À l’instar d’Albert Simonin, d’Auguste Le Breton ou d’Alphonse Boudard, il publiera des ouvrages de références sur l’argot du peuple, de la pègre et des prostitués dont il était un grand ami.

Ses autres amis, il les rencontrera, et ce jusqu’à la fin de ces jours, dans les meilleurs bistros de la capitale, pas forécement les plus clinquants, mais sûrement les plus chaleureux : chez Fraysse, d’abord, mais aussi à la Palette, au Sauvignon, à la Taverne Henri IV, au Bar Bac, à Ma Bourgogne, à la Tartine, à l’Embuscade, au Rêve, aux Négociants, chez Bernard Perret ou encore au Vin des rues, baptisé ainsi en hommage à son livre le plus fameux.

Bob Giraud a toujours vécu parmi le peuple parisien. Il n’a jamais souhaité s’élever socialement et a toujours vécu librement. Jamais il n’a touché un salaire de sa vie. Il est mort entouré de nombreux amis, mais dans un grand dénuement.






Robert Giraud et la rue Visconti


Arrivé à Paris, entre la Libération de la ville et la fin de la guerre, Bob loge d’abord quelques temps avec son épouse, Janine Lamarche, dans une chambre d’un hôtel de la rue de Lille. Mais l’idylle ne dure pas. Bob quitte l’hôtel et trouve une mansarde non loin, rue Visconti. C’est ici qu’il va habiter, d’abord seul, puis avec Paulette jusqu’au milieu des années 60, après quoi le couple s’installera définitivement dans un modeste deux pièces de la rue Ramey, à Montmartre.

Bob Giraud arrive à Paris fin 44 ou début 45, impossible de le savoir précisément. En août 44, les forces de Georges Guingouin libèrent Limoges. Bob a vingt-trois ans, enfermé dans la sinistre prison du Petit Séminaire, il est condamné à mort par les nazis. La libération de la ville par Guingouin lui sauve donc la vie. Peu après août 44, le Mouvement de Libération National (MLN) créé l’hebdomadaire Unir sous le patronage du ministre des sports de l’époque Pierre Bourdan. Bob est nommé rédacteur en chef de cette publication qui sort d’abord un numéro à Limoges et continuera à Paris, rue des Pyramides. Bob et les membres de la rédaction logent dans un hôtel qui existe toujours, rue de Lille.

Pierre Bourdan qui se noierait au Lavandou, l’existence déjà précaire d’Unir dont seuls quelques numéros ont vu le jour, s’arrête. La majorité des rédacteurs retourne à Limoges. Pas Bob. Question d’honneur. Mais pas seulement. Impossible de revenir en arrière. Limoges, la vie de province, et, pourquoi pas, un poste de fonctionnaire ! Et puis question de fidélité. Fidélité à sa jeunesse. Ça y est, il est à Paris, la ville de Rétif, de Baudelaire, la ville de Carco de Mac Orlan. N’est-il pas poète, lui aussi ? Fidélité à un vieux pacte signé en prison : si j’en réchappe, je ne vivrai plus jamais comme tout le monde. J’en ai trop vu ici-bas pour faire comme avant, pour faire semblant.

Après son divorce d’avec Janine Lamarche, Bob entame une longue période de dèche, mais aussi un apprentissage. Il va devenir un « gars de la nuit », «le loup-garou de l’homme rangé, le croquemitaine qui boit du vin rouge au lieu de ronfler » (Le vin des rues). Le jeune poète a de la ressource. Il fréquente les bistrots, donc le monde de la nuit : « depuis la fermeture des bordels, écrit-il encore dans Le Vin des rues – [et cette fermeture qui date de 1946 est encore fraîche] - le bistrot est ouvert la nuit ». Bob dort le jour, enregistre dans son esprit les images, les conversations, les propos. Il écrit Le Vin des rues comme Jean-Jacques ses rêveries. Il survit grâce à trente six métiers : ramasseur de mégots, brocanteur, factotum chez l’antiquaire Romi, voleur de chats, maçon, il travaille aux Halles, devient bouquiniste, bref il se débrouille.

D’après les témoins de l’époque, sa séparation d’avec Janine Lamarche l’aurait marqué. Sans doute pensait-il qu’à Paris une vie vraiment nouvelle allait commencer. Après l’horreur de l’enfermement dans les geôles nazies puis son élargissement, son récent mariage, son poste, certes précaire à Unir, et son arrivée à Paris lui ont sans doute donné des ailes. Il a vingt cinq ans et tout est possible. A nous deux Paris !

C’est presque maintenant de l’histoire ancienne. Malgré le rationnement encore présent, la pénurie, les difficultés de toutes sortes, la jeunesse s’amuse, la guerre s’éloigne petit à petit des esprits et le voilà quittant l’hôtel de la rue de Lille, encombrée de souvenirs douloureux, pour s’installer au faite d’un petit immeuble de cinq étages du 5 de la rue Visconti.

    « Je n’ai jamais été clochard au vrai sens du mot, parce que j’ai toujours eu un domicile. Y a quand même de quoi s’marrer, un domicile, la mansarde délabrée à l’ombre du clocher Saint-Germain. Enfin ça suffisait aux yeux de la loi et c’était vraiment une bien bonne chose. J’y revenais tranquillement, mon sac bourré de légumes sur le dos. J’avais de quoi bouffer pour huit jours au moins. Cette certitude n’arrivait pourtant pas à me à réconforter. Pont-Neuf, quai du Louvre, Pont-des-Arts, rue de Seine, rue Visconti, terminus, l’escalier sombre et si étroit, si étroit qu’il fallait se mettre de profil pour passer. La porte poussée, il n’y avait plus qu’à se jeter sur le lit de camp, acheté à rabais aux surplus américains de Clignancourt et dormir.
    Dormir, encore une drôle de combine, à l’heure où les autres se lèvent. De la cour étroite et haute comme une cheminée, chaque fenêtre, à son tour lassait échapper la sonnerie maigrelette d’un réveil. De quart d’heure en quart d’heure, un appel répondait à l’autre, et moi qui étais tout à fait en haut, je ramassais tout ça. Chaque bruit m’arrivait grossi démesurément dans l’air clair et pas encore battu par les mille et une activités du matin… » (Le vin des rues, 1953-55).






Immeuble du 5, rue Visconti.


La pièce n’est pas qu’un dortoir. C’est aussi là que Bob entasse ses trésors. Jean-Paul Clébert, dans Paris Insolite, nous fait visiter l’antre : « Quittant les bords de Seine à la tombée de la nuit, au moment où le froid entreprend de modifier les paysages connus, je m’acheminai rue Visconti, cet étroit canal lui aussi appelé à disparaître pour le percement d’une voie de grande circulation nord-sud, et grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien, tel que je l’ai épinglé en tête de ce bouquin, montant à tâtons un de ces étonnants escaliers qui creusent les maisons des vieux quartiers, usai mes dernières allumettes, aucun étage n’ayant le même nombre de marches, et les directions changeant brusquement, écarquillai les yeux dans le noir, inutilement, et frappai au hasard à la première porte contre laquelle je butai. Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. » Michel Tapié écrit en 1947 : « j’ai rencontré dernièrement, dans une mansarde de la rue Visconti, trois spécimens passionnants de ce pays inouï : Pierre Giraud, son frère et sa sœur, m’ont bouleversé par le fanatisme aussi enflammé que farouche avec lequel ils m’ont décrit leur Haut-Limousin» (notons que la galerie Drouin s’installera en 1955 au rez-de-chaussée du 5 de la rue Visconti).

Et puis Bob rencontre Paulette et tous deux partagent leur existence dans ce réduit. Trop petit. Il faut sortir. La piaule ne sert qu’allongé. On vit au bistrot, chez Fraysse, le QG, ou ailleurs. C’est la vraie vie de Bohème, sans le romantisme. Jacques Delarue qui en 1950 écrit avec Bob Les tatouages du milieu se souvient de cette époque : « Bob a ce moment habitait rue Visconti, tout en haut, avec Paulette, je ne sais pas ce qu’elle faisait à ce moment-là. Ils avaient une toute petite piaule et quand je venais à Paris on se voyait pratiquement tous les jours ». La rue Visconti, ruelle étroite reliant la rue de Seine à la rue Bonaparte, forme comme un passage, un passage secret bien sûr, dans le Saint-Germain-des-Prés vibrionnant de l’époque.

Aujourd’hui encore il est possible de s’exiler des bruyances touristiques et néo-germano-pratino-branchées en se retirant dans cette venelle d’outre-temps autrefois prisée des marchands de vin, toujours des libraires et parfois de quelques hommes illustres parmi lesquels Racine, Balzac (qui avait là son imprimerie), Delacroix ou, plus près de Bob, le fameux Maximilien Vox. Le frère de Théodore Monod et l’administrateur de Denoël vécu au 22 de la rue de 1947 à 1955, soit la période correspondant exactement à l’éducation sentimentale parisienne de Bob. Je l’imagine, jeune et fringant, rentrant au petit matin tel Fantômas après une nuit de forfaits, par ce passage secret seulement connu de quelques initiés. Je ne marche jamais rue Visconti sans parler à Bob. Il est toujours là, présent. La rue Visconti est un canal bâti avec des pierres séculaires, excellentes conductrices de fantastique social.






   

Robert Giraud : Le vin des rues, p. 48

Extraits
   
"Comme dans n’importe quel métier d’homme, la nuit a ses apprentis, ses voyageurs, ses traînards, ses égarés, ses disciples, ses pigeons, ses figurants… Le bistrot est là, premier échelon à franchir, et auquel on ne résiste pas. Pourquoi lui résister, après tout. Depuis la fermeture des bordels, le bistrot est ouvert la nuit. Le solitaire a beau être un solitaire, le bistrot-tabac, telle une fille, cligne l’œil rouge de sa carotte, et son appel ne laisse jamais insensible, et puis il faut en passer par là. […] Hommes de la nuit, ils sont là, faciles à voir, à reconnaître, du plus petit au plus grand, traînant tous les rades les uns après les autres comme si la farce était réglée à l’avance. Une lumière s’éteint, une autre s’allume et la remplace. La nuit a quelquefois aussi ses heures de fermeture. C’est ce qui est grave, le tout est d’en profiter au maximum, après on verra."







Robert Giraud, piéton des Halles.


J’ai découvert Robert Giraud au détour d’un livre – Le vin des rues –. Héros des bars de nuit, journaliste avec Doisneau, Giraud regarde passer le siècle ébloui par la lumière des zincs et fustigeant les médiocres insensibles au poème du bitume. Puis je me décidai à le rencontrer dans un café montmartrois, les Négociants, où Robert avait table ouverte, sa photo sur les murs et un verre toujours prêt à portée de main.

Les Négociants est un rade où s’accrochent tous ceux qui communient dans la chaleur des discussions à l’emporte pièce, des invectives échangées au-dessus du zinc. Giraud, vêtu de velours vert, discute, un ballon d’Anjou en attente. Il rit souvent, embrasse les belles filles. Sa voix est brûlée par la nicotine, son regard pétille d’humour. Et ça me revient par bouffées, notre dernière discussion. Le maquis dans le Limousin , la prison puis la confection du journal Unir. Son premier job de journaliste et aussi la rencontre de sa vie : les rues de Paris. Il fréquente les gens de la nuit, les truands, souscrit aux codes, dont celui de l’honneur et se rapproche des clochards, des marginaux qu’il présente à Doisneau. Puis le vin arrive très vite. Le vin en tant qu’alcool, certes, mais surtout comme un sésame pour pousser les portes, rencontrer des gens et pouvoir discuter à l’infini sans pratiquement toucher au ballon ambré posé à 10 centimètres de sa main droite. Comme il le dit si bien : « Le vin rouge, c’est le lien des gens de la nuit ». Son regard s’évade, il se projète en arrière quand la rue Mouffetard accueillait 67 bistrots. Descendre la Mouff’ relevait du safari. Fréhel connaissait les règles mais terminait sa balade bourrée comme un coing. Ça ne fait rien, Giraud la fit engager aux Escarpes, rue de la Contrescarpe : « Fréhel a maintenu sa voix formidable, d’une jeunesse, jusqu’à la fin de sa vie. Elle chantait en charentaises, avec une jupe de marchande de quatre saisons et un foulard rouge. Les gens qui l’avaient connue du temps de sa grandeur n’en revenaient pas ». Pour se faire payer à boire, elle jouait au jeu du cochon, les autres la laissaient gagner, évidemment. Elle sauvait la face et pouvait continuait à picoler.

Puis un beau jour Giraud, pressé par ses amis, écrit Les gars de la nuit, rebaptisé Le vin des rues par Prévert. Tous les éditeurs défilent pour l’éditer mais Giraud en veut 5000F. C’est Blaise Cendrars qui débloqua l’affaire d’un seul coup de fil à un copain chez Denöel. Le lendemain, Robert empocha son chèque et son contrat.

Evidemment, Giraud adorait Prévert : « Une merveille. Il suffisait de l’écouter, le suivre. On partait en vadrouille, un émerveillement. C’était un seigneur. Il disait toujours : « Ils sont cons ces journalistes, ils disent toujours Jacques Prévert, Jacques Prévert mais le plus important des deux c’est Pierre Prévert . Une fois, je me souviens, on débarque dans un bar à filles, un bordel clandestin, rue des Prêtres-de-Saint Germain-l’Auxerrois. Et on arrive là, y’avait un appareil à musique, c’était un jour triste et gris. Il y avait une grande fille qui avait mis Les feuilles mortes par Montand. Une chanson de Prévert.

Jacques me dit, « Tu entends ? » Je dis : « Bien sûr, on l’entend partout ta chanson ». On s’assoit, je demande un petit ballon et Prévert demande la même chose mais dans un grand verre. Il faisait toujours ça et après il s’étonnait d’être un peu bourré. On écoutait la chanson et la fille, à la fin, remet Les feuilles mortes. Prévert n’en revenait pas. Il demande : « Qui c’est, cette fille ? » On lui dit : « La grande Simone ». Il me dit : « Va me la chercher ». Il lui demande : « Pourquoi tu mets ça ? » « Parce que ça me plait » elle répond. Prévert me dit : « Formidable, formidable ! Et tu vas la mettre longtemps comme ça la chanson ? » Elle dit : « Jusqu’à ce que j’en ai marre ». Alors Prévert lui demande : « Tu sais qui l’a écrite, la chanson ? » Et la fille répond : « Alors ça, j’m’en fous » « C’est moi qui l’ai écrite » avoue Prévert. Alors ça j’m’en fou, qu’elle dit. Prévert dit : « Formidable, vraiment formidable. Et d’où tu es ? » il demande. Et elle répond : « Aubervilliers, pourquoi ? » Il avait un don d’émerveillement incroyable. »

Le truc de Giraud c’est l’argot. Il a écrit au fil du temps des dictionnaires sur de nombreuses formes d’argot. Sa théorie est simple : il n’y a pas de nouvelles formes mais plutôt des ressucées qui n’en modifient pas le sens. Il admet cependant que le verlan – vieux comme hérode – à mis en valeur quelques mots tels « meufs » mais en fait tous ces dénominatifs préexistaient à leur utilisation. J’aurais pu signer cela. Quand je le traite d’écrivain, il rectifie : témoin.

Peu de temps avant sa mort, je lui posai une question concernant son côté nostalgique lié également à un style de vie. Voici sa réponse : « Oui, une énorme nostalgie mais j’avance. Je vis dans le souvenir des amis. La qualité des gens a énormément baissée. Il y a trois ou quatre ans, j’étais ici avec Doisneau et Baquet pour la troisième édition du Vin des rues. Des tas de jeunes venaient nous voir, ils ne croyaient pas que tout cela avait pu exister il y a seulement vingt ou trente ans. Aujourd’hui, nous sommes des dinosaures ».

Sa meilleure expérience reste son compagnonnage avec Doisneau. Giraud connaissait les marginaux, marlous, putes, gitans. Il devint le laisser-passer de Doisneau qui craignait quand même le monde de la nuit. Les deux hommes ratisseront Paris-Banlieue des années durant et Doisneau rapportera des photos de classe mondiale au retour de ces périples liés à l’infra-monde.

Enfin, aux dernières minutes de cette rencontre avec Giraud, j’indiquai le ballon posé près de lui sur le zinc. « Alors, quel est votre avis sur le Beaujolais nouveau ? » « Il est comme d’habitude ». « Pas terrible ? » « Bof ».

Je ne le revis plus jamais.




02/03/2010
1 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Photo & Vidéo pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 2 autres membres