Alain YVER

Alain YVER

TANIZAKI

 TANIZAKI





      




SITE CONSACRÉ À L' AUTEUR
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LE PRIX TANIZAKI
//fr.wikipedia.org/wiki/Prix_Tanizaki

BIBLIOGRAPHIE
//www.plathey.net/livres/japon/tanizaki.html


//fr.wikipedia.org/wiki/Jun'ichir%C5%8D_Tanizaki



Dans toute son oeuvre Tanizaki explore le désir sexuel, abordant sadomasochisme, fétichisme, homosexualité et scatologie sans aucun jugement moral.







Informations biographiques

Né à Tôkyô le 24 juillet 1886, Tanizaki Jun'ichir®≠ grandit dans une famille aisée de marchands. Il fait de brillantes études à l'Université impériale de Tôkyô, mais en 1910 la ruine de son père le contraint à les interrompre. La même année, il publie son premier texte, une nouvelle cruelle et raffinée, Le Tatouage, dans la revue qu'il a fondée avec quelques amis. L'histoire de la belle courtisane et de son tatouage en forme d'araignée fait scandale et lance sa carrière d'écrivain. En 1913, il rassemble toutes ses nouvelles dans un recueil intitulé Le Diable et subit les foudres de la censure qui les juge « immorales ». Il publie sans trêve drames, comédies et scénarios à une époque où le cinéma en est encore à ses balbutiements, il traduit également la pièce d'Oscar Wilde L'Eventail de Lady Windermere. Installé à Yokohama, il fréquente les résidents étrangers et découvre l'image de la femme occidentale. Lorsqu'un terrible tremblement de terre détruit la ville en 1923, il s'installe définitivement dans le Kansai. Le séisme le bouleverse profondément : alors qu'il puisait son inspiration dans un Occident et une Chine exotiques, il revient vers le japon à partir de 1924, date à laquelle paraît son premier roman, Un amour insensé. Cette chronique douloureuse et ironique relate la vie conjugale de J®≠ji Kawai et de Naomi, une jeune serveuse, qui rêve de devenir une femme « moderne » comme les Occidentales et sait jouer de ses charmes... La femme perfide et tentatrice est à nouveau au coeur du Goût des orties : un homme est tiraillé entre trois femmes, une eurasienne, une bourgeoise terne et une beauté classique. Il consacre la seconde partie de sa vie à traduire en japonais moderne le Genji monogatari, oeuvre classique de la romancière du XIe siècle, Murasaki Shikibu. En 1943, la publication en feuilleton de son chef-d'oeuvre Quatre soeurs est interdite car jugée inconvenante en temps de guerre. Cette éblouissante saga familiale qui retrace la vie de quatre jeunes japonaises très différentes, dans le Japon de l'entre-deux-guerres, paraîtra finalement entre 1946 et 1948. Après la guerre, Tanizaki publie des romans audacieux au centre desquels il place la vieillesse, l'impuissance et la mort. Dans La Clef (La Confession impudique), un respectable professeur d'université, à l'âge du démon de midi, ne parvient plus à satisfaire sa jeune femme dotée d'un tempérament excessif. Après avoir essayé divers excitants, il s'aperçoit que la jalousie est un incomparable stimulant... Le journal d'un vieux fou raconte le drame d'un vieillard qui s'éprend de sa belle-fille, ancienne danseuse de music-hall à la morale assez libre. Avec beaucoup d'intelligence, elle profite de son beau-père pour lui arracher des libéralités extravagantes et mener une vie de luxe. En compensation, elle lui accorde des privautés savamment limitées et le maintien dans une excitation qui s'exaspère d'autant plus qu'elle ne peut aboutir qu'à de lamentables démonstrations. Tanizaki meurt en juin 1965, laissant une oeuvre importante, unanimement considérée comme majeure, du XXe siècle japonais. Décerné en son honneur, le prix Tanizaki est l'une des principales récompenses littéraires au japon.

//www.shunkin.net/Auteurs/?author=155










Junichirô Tanizaki


L'œuvre de Junichirô Tanizaki (1886-1965) se détache au premier plan de la littérature japonaise contemporaine. En Occident même, plusieurs de ses livres font déjà figure de classiques, qu'il s'agisse d'Éloge de l'ombre ou de La Confession impudique. Conteur subtil, Tanizaki explora tout au long de sa vie d'écrivain l'empire des sens, les zones voluptueuses et troubles du désir humain, l'inextricable lien de la jouissance et de la souffrance. Il a conjugué une attirance pour la modernité occidentale et une fidélité au charme profond de la culture et de la tradition du Japon. Adepte du mentir-vrai romanesque, il ne s'est pas attaché à saisir seulement l'épaisseur des choses, la complexité des sentiments et des pulsions, mais aussi et peut-être surtout le halo qui les entoure. Pasolini déclarait naguère s'être plongé dans Bruine de neige comme on débarque dans l'île de Circé et en avoir subi malgré lui l'enchantement. C'est que Tanizaki, écrivain à la fois classique et excentrique, sage et subversif, exerce sur le lecteur un irrésistible attrait. Et cela ne tient pas seulement au
« miracle du style ».

//www.europe-revue.info/2001/tanizaki.htm











Les citations de Junichiro Tanizaki

«Nous autres Orientaux nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants.»
[ Junichiro Tanizaki ] - Extrait d' Eloge de l'ombre

«La beauté d'une pièce d'habitation japonaise, produite uniquement par un jeu sur le degré d'opacité de l'ombre se passe de tout accessoire.»
[ Junichiro Tanizaki ] - Extrait d' Eloge de l'ombre

«La forme même d'un outil d'apparence insignifiante pouvait avoir des répercussions presque à l'infini.»
[ Junichiro Tanizaki ] - Extrait d' Eloge de l'ombre

«Ce qu'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie.»
[ Junichiro Tanizaki ] - Extrait d' Eloge de l'ombre

«Quand les Occidentaux parlent des "mystères de l'Orient", il est bien possible qu'ils entendent par là ce calme un peu inquiétant que secrète l'ombre.»
[ Junichiro Tanizaki ] - Extrait d' Eloge de l'ombre

«La cuisine japonaise n'est pas chose qui se mange, mais chose qui se regarde.»
[ Junichiro Tanizaki ] - Extrait d' Eloge de l'ombre

«La cuisine japonaise, si elle est servie dans un endroit trop bien éclairé, dans de la vaisselle à dominante blanche, en perd la moitié de son attrait.»
[ Junichiro Tanizaki ] - Extrait d' Eloge de l'ombre











Tanizaki Junichiro, Éloge de l'ombre


J'ai relu aujourd'hui l'Éloge l'ombre de Tanizaki Junichiro. Quelle déception au goût de cendres… J'avais lu ce livre lorsque j'avais vingt ans, sans doute étais-je alors dans ma période de nippofascination. J'en gardais le souvenir d'un essai d'esthète sur le choc des civilisations, illustrant l'incapacité d'un regard occidental à capter dans toute sa dimension la chute d'une fleur de cerisier, d'un livre précieux à s'échanger entre initiés. Or, je me retrouvais avec un squelette ethnographique desséché entre les mains, toute magie s'étant évanouie de la surface du papier.

En fait, il faut croire que la personne que j'étais lorsque j'avais vingt ans m'est devenue un total inconnu. Quelle est cette étrange discontinuité qui fait qu'il m'est impossible de me reconnaître dans les traces de cette époque révolue, dans les livres que j'ai aimés, et pire encore, dans mes propres textes que je redécouvre comme écrits d'une main étrangère ?

Ces réflexions me plongent dans une façon de doux désarroi et je m'en vais jusqu'à m'interroger sur la notion de devoir a posteriori. Suis-je en droit de supporter la responsabilité des actes passés d'une personne qui n'est définitivement plus moi ? Qu'est-ce qui me lie avec ce Laurent de 1986 à part une continuité historique et anatomique ? Et même, comment puis-je aujourd'hui me valoir de quelconque titre de propriété sur cette image du passé ?

J'ai le sentiment d'être difficile à suivre dans ces méandres. Chaque jour la plupart de nos cellules se renouvellent, notre cerveau s'imprègne de nouveaux stimuli, souvenirs et expériences. Nous sommes en perpétuelle reconfiguration. Sur une période un peu longue, comment se prévaloir d'être toujours la même personne ? Quelle est la part de rémanence de notre psyché ?

Mais je m'éloigne du Japon. Revenons à Junichiro. Ce livre, cette forme d'essai, est un plaidoyer pour la valeur esthétique de l'ombre dans la civilisation japonaise, obscurité effacée par l'ère Meiji (1868-1912) et la révolution industrielle sous influence occidentale. Le plus notable événement étant l'irruption de la fée électricité dans les foyers sombres de l'archipel. Et l'auteur d'exprimer sa nostalgie du canon de la beauté nippone pré-Meiji : la femme maigre et livide, terrée au fond de sa demeure, le visage blafard aux lèvres bleuies et au dents noircies, qui soulignent par contraste le diaphane d'un épiderme que l'on se refuse à voir jaune. Junichiro se désole de la disparition d'un Japon qu'il n'a lui-même à peine connu, d'une esthétique appartenant au passé. Il rame à contre-courant dans un pays déjà dévoué au dieu néon et nous fait figure d'un réactionnaire nostalgique. En dehors de l'intérêt historique de ce témoignage peu apprêté, où l'auteur va jusqu'à s'étendre sur la grandeur et le raffinement des cabinets d'aisance, expression du génie nippon, ce livre ne suscite rien d'autre que l'ennui pour toute personne non saisie de nipponolâtrie. Et le Japon n'a pas le monopole du clair obscur. Junichiro eut-il eu une culture occidentale plus approfondie qu'il eut écrit un tout autre livre. En tout cas, n'espérez en rien approcher l'âme esthétique du Japon en lisant cet éloge. J'ai du mal à comprendre la réputation majeure de ce livre, tout à fait mineur et anecdotique, parmi les orientalistes occidentaux. Et ce n'est pas faire justice à l'auteur lui-même, en occultant ainsi son oeuvre romanesque. Encore une illustration du perpétuel malentendu entre nos civilisations.

Rappelons aussi que ce livre fut écrit au début des années trente, et ce passage est assez remarquable pour illustrer le climat de l'époque :

    Autre anecdote que me contait M. Yamamoto, le directeur de la revue Kaïzo : M. Yamamoto avait accompagné naguère le professeur Einstein lors de son voyage à Kyôto ; le train traversait les environs d'Ishiyama, quand le professeur qui par la fenêtre regardait le paysage, lui dit "Tiens ! on n'est guère économe par ici!" ; prié de s'expliquer, il lui désigna du doigt un poteau électrique qui portait une lampe allumée en plein jour. "Einstein est juif, voilà pourquoi sans doute il s'arrête à ces détails !", ajoutait M. Yamamoto en guise de commentaire ; il n'en semble pas moins vrai que par comparaison, sinon avec l'Amérique, mais avec l'Europe en tout cas, le Japon use de l'éclairage électrique sans compter.

Tanizaki Junichiro, Éloge de l'ombre. Traduit du japonais par René Sieffert. Collection Unesco d'oeuvres représentatives. Publications Orientalistes de France.









TANIZAKI JUN'ICHIRO
ÉLOGE DE L'OMBRE  


 

Tanizaki Jun'ichiro (1886-1965) est un célèbre romancier japonais dont l'œuvre est influencée par ses rapports fantasmés avec l'Occident. À ses tout débuts, il se réclame de Charles Baudelaire, Edgar Allan Poe et Oscar Wilde dans ses premières nouvelles Le Tatouage (1910) et Le Secret (1911), qui explorent un thème comme la beauté dans le mal, paraphrase même du projet poétique des Fleurs du mal de Baudelaire. Son principe d'invention réside dans le fait que « la littérature, pour Tanizaki, se replie dans le non-vrai ».[1] C'est pourquoi, dans le monde japonais, Tanizaki est reconnu comme un conteur hors pair, il arrive à créer de manière extraordinaire des univers fictifs.

On distingue deux grandes périodes littéraires dans la production de Tanizaki : la première est celle où l'écrivain dresse le portrait d'une société urbaine qui s'occidentalise; la seconde s'écrit sous le signe d'un Japon plus traditionnel. Le grand tremblement de terre de 1923 qui détruit Tokyo est l'événement qui marque le passage littéraire pour Tanizaki : comme sa maison a brûlé et qu'il n'aime pas la reconstruction de la ville, il s'établit à Kobe, Osaka et un peu plus tard à Kyoto : c'est dans le Japon plus rural et plus traditionnel que va naître une œuvre singulière : le roman Le Goût des orties (1929) commence la critique du Japon par Tanizaki. Son insatisfaction est grande et double, car les Japonais n'ont pas su se moderniser en conservant les charmes du passé. Ainsi le changement de perspective dans l'œuvre de Tanizaki est associé au changement de lieu de résidence de l'écrivain. On se rend compte que l'occidentalisation de Tanizaki n'est pas profonde. Il aime les quartiers modernes occidentaux, la cuisine française pour son raffinement, mais jamais il ne décide d'aller à la rencontre de l'Occident, jamais il ne fait le voyage, ne se rend en Amérique ou en Europe, comme le fait Soseki par exemple. Il renoue avec les racines japonaises et il écrit un essai, une dizaine d'années après son installation dans la région de Kyoto qui démontre bien le changement de perspective de Tanizaki, le désormais livre culte Éloge de l'ombre. On dit souvent que Tanizaki oppose Occident et Orient dans son essai, mais c'est davantage une opposition entre la modernisation de Tokyo et le traditionnel Kyoto. Il ne critique pas toujours l'Occident, mais plutôt la façon japonaise de s'occidentaliser, car il ne connaît pas véritablement l'Occident, il en a une image, comme nous pouvons avoir une image plus ou moins figée du Japon. Il montre aussi comment il est difficile voire impossible d'occidentaliser l'esthétique japonaise car leurs principes s'opposent.

Dans son essai, il montre les subtilités de l'esthétique japonaise : elle tient, selon lui, non pas tant à l'objet lui-même qu'à la combinaison de la lumière et de l'ombre dans lesquels est plongé l'objet. Ainsi la réussite de l'oeuvre d'art tient dans la lumière et l'ombre qui savent la mettre en valeur. C'est pourquoi il n'est pas rare de lire dans les guides touristiques que tel jardin d'un sanctuaire shinto est à visiter lors d'une journée pluvieuse, car la lumière qui baigne le jardin lui donne des nuances invisibles lorsqu'il fait plein soleil. Ou encore si le bol laqué n'est plus utilisé aujourd'hui, ce n'est pas parce que la céramique est plus appréciée, mais parce que l'éclairage électrique à l'occidental rend le laque « dépourvu d'élégance », parce que « l'obscurité est la condition indispensable pour apprécier la beauté d'un laque. »[2]

Il est compréhensible que le titre de son livre soit composé de « in.ei », « mot formé de deux caractères chinois signifiant : « endroit non exposé au soleil; abriter du soleil; ciel couvert; ombre d'un arbre, placer à l'ombre; voiler; cacher; semi-obscurité », désigne originellement en japonais l'ombre portée par un objet, ou la semi-obscurité, mais il est aujourd'hui surtout employé en son sens figuré de « nuance, subtile profondeur (d'un texte), richesse secrète (d'une oeuvre) », et s'oppose à « plat, terne, banal ».[3]

         L'essai se présente sous la forme de 16 chapitres organisés assez librement, qui abordent la lumière naturelle et l'éclairage électrique dans la maison avec les shoji, les lanternes, les lieux d'aisance, ou encore des sujets aussi divers que le pinceau, le papier, le jade, la laque, la céramique qu'il oppose au verre, les murs sablés, le grain de la peau d'une femme japonaise, le théâtre nô qu'il oppose au Kabuki et le Bunraku. Le fil conducteur entre tous ces sujets est la lumière, l'éclairage. Selon lui, la modernisation occidentale mise sur la lumière éclatante au lieu de préférer une lumière diffuse qui met en valeur les objets en créant des ombres. Tous les sujets abordés sont des exemples qui démontrent la thèse de l'auteur. Pour lui, « l'occident n'a jamais éprouvé la tentation de se délecter de l'ombre. »[4].

Cette assertion est étonnante pour quelqu'un qui dit connaître l'Occident, car au XIXe siècle, les Poe, Baudelaire, Nerval et les peintres impressionnistes vont étudier avec ravissement la nouvelle vie nocturne possible avec les gaz qui apparaissent dans la ville de Paris pour éclairer les rues. Le travail des impressionnistes européens repose justement sur la lumière et sur l'ombre, c'est pourquoi ils sont tant impressionnés par les estampes japonaises des grands maîtres comme Kiyonaga, Hiroshige et Hokusai qui arrivent en Europe lors de l'exposition internationale de Paris. Monet se fait construire un pont japonais et un jardin et accumule plus de 300 estampes dans sa collection personnelle.

Peut-être aussi est-ce la raison pour laquelle Tanizaki traite seulement de la lumière du point de vue technologique dans son livre et l'applique à la décoration intérieure de sa maison ou encore au théâtre et non à l'art comme tel.

L'Orient, particulièrement le Japon traditionnel, a développé une esthétique qui plonge ses racines dans des valeurs culturelles fondamentales et c'est le caractère même de la civilisation japonaise qui est en danger selon Tanizaki. Or tout l'essai de Tanizaki est écrit sous le signe du sabi, mot clé du vocabulaire esthétique japonais. Ce mot a deux sens, il veut dire aller en ruine, vieillir, rouiller, dégrader sous l'action du temps et aussi au sens figuré, une atmosphère calme, mélancolique, où le temps a fait oeuvre sur les choses comme la mousse sur les pierres, comme la mousse dans les jardins de sanctuaires shintô, comme l'oxydation des métaux. L'être humain « goûte à la fois la beauté des choses et la tristesse de leur altération ».[5] On comprend mieux pourquoi Tanizaki favorise par exemple la céramique au verre en apportant l'explication que les Japonais n'ont pas poussé très loin le raffinement du verre comme l'ont fait les Occidentaux, car il n'est pas important pour eux que le verre atteigne une perfection de transparence; au contraire, les Japonais vont préférer étudier dans ses moindres détails la céramique et la porcelaine, parce qu'elles sont opaques, sombres et permettent d'accumuler des « couches d'obscurité ». Tanizaki parle aussi de « profondeurs ombreuses ». C'est dans cette optique qu'il préfère également le jade au rubis, l'étain à l'or, les lieux d'aisance japonais à l'éclairage subtil à la salle de toilette à l'occidentale où le blanc éclatant à la fois dans les matériaux et dans la lumière violente. Voici comment Tanizaki définit l'architecture japonaise : « Avec du bois net et des murs nets, délimiter un espace concave et introduire de la lumière qui, dans cet espace creux, fasse ça et là naître des ombres vagues. » (p.76) Il s'agit de mettre en oeuvre la pénombre, sans elle, il n'y a pas de Beauté possible.

Ce livre, étrange, insaisissable pour un Occidental, car il s'agit d'aller à l'encontre même des valeurs inconsciemment ancrées en nous, car comme le suggère Tanizaki, « l'histoire de l'Occident serait un effort pour capter et créer la lumière, alors que le Japon aurait tenté, au contraire, de s'accommoder à la réalité et aurait construit sa culture autour de cette donnée — l'ombre — jamais contestée. Chacune des deux cultures représenterait donc une solution originale à un problème commun. »[6] C'est vrai en partie, car comment expliquer en effet l'attrait indéniable que constitue la culture nippone sur l'Occidental? Pourquoi maintenant trouve-t-on autant de lieux d'aisance à l'esthétique japonaise dans des maisons occidentales? Aujourd'hui, on pourrait penser qu'un livre pourrait répondre à celui de Tanizaki, car l'Occident est envahi par la mode de l'esthétique japonaise. Pourquoi l'Occident est-il séduit à ce point par l'Orient? Cette séduction remonte à bien longtemps, elle ne date pas de ce siècle, mais il y a maintenant à Montréal plus de restaurants japonais que tout autre...Est-ce que l'Occident se lasse de ses propres principes de clarté et de lumière? Ou bien maintenant il est prêt à accepter et à faire vivre, du moins de manière artificielle, l'esthétique japonaise. L'Occident serait prêt à l'ombre?

 François Poisson

//cf.geocities.com/letempsperdu/tanizaki_jun.htm












TANIZAKI Jun'ichiro, Le Journal d'un vieux fou


Résumé de l'histoire

Dans ce roman, qui se présente sous la forme d'un journal intime, nous suivons les pensées, les faits et les gestes d'un vieil homme d'environ 70 ans.

Ce vieillard s'éprend de sa belle-fille, Satsuko, qui est une ancienne danseuse de music-hall à la morale assez libre. Cette passion que voue le vieil homme à Satsuko le rend peu à peu dépendant de sa belle-fille. Celle-ci, consciente des sentiments que lui porte son beau-père, décide de profiter habilement de la situation. En effet, elle n'hésite pas à lui réclamer un bijou d'une grande valeur au détriment de l'entourage du vieillard. Ainsi, elle réussit avec beaucoup d'intelligence à lui arracher des libertés extravagantes qui dès lors lui permettent de mener une vie luxueuse.

En échange de ces « cadeaux », Satsuko accorde à son beau-père des privautés limitées : un baiser, une caresse… Ces privilèges font monter l'excitation du vieil homme et contribuent à aggraver la santé, déjà fragile, du vieillard.

Cette passion aveugle pour sa belle-fille conduit peu à peu le septuagénaire vers la folie…

Quelques points d'analyse

Tanizaki a écrit ce roman à la fin de sa vie et laisse transparaître à travers lui les angoisses qui l'envahissaient comme le pressentiment de la mort. Dans ce roman, Tanizaki aborde ses thèmes favoris comme la provocation, le fétichisme, sans oublier le désir sexuel.

La structure du roman a une incidence directe sur l'implication du lecteur dans l'œuvre. En effet, Le Journal d'un vieux fou se présente comme son nom l'indique sous la forme d'un journal intime. Le lecteur est alors plongé au cœur  des méandres de la libido des personnages dans ce qu'elle a de moins avouable. Par le biais de ce cahier censé rester strictement personnel, Tanizaki instaure une certaine intimité entre le lecteur et ses personnages. Il place le lecteur en position de « voyeur ». Le lecteur possède sous les yeux un document qui normalement lui est strictement interdit ( un journal intime se devant rester personnel). Ainsi, cette transgression de l'interdit a pour effet de redoubler le plaisir de lire. C'est ainsi que Tanizaki piège le lecteur à l'intérieur du texte. Le livre devient alors une « confession » mêlant dialogues et descriptions sur le rythme fluide et parfois capricieux du langage parlé.

A travers la relation entre Satsuko et le vieillard, Tanizaki réutilise un thème qui lui est cher  : le désir au déclin de la vie. Satsuko étant une ancienne danseuse de music-hall, elle possède un physique très attirant. Le vieillard la pose toujours en comparaison avec son épouse. Le désir qu'éprouve le vieil homme pour Satsuko transparaît à chaque fois dans les descriptions positives qu'il fait de sa belle-fille, en comparaison avec les descriptions souvent péjoratives qu'il donne de son épouse. Satsuko se rend vite compte du désir qu'elle suscite chez le vieillard et prend un malin plaisir à en jouer, au détriment de la santé du septuagénaire.

Un autre thème également récurrent dans les œuvres de Tanizaki est le fétichisme, et en particulier le fétichisme du pied. Dans ce roman, le vieil homme est obsédé par le pied de sa belle-fille, au point de vouloir, même dans la mort, reposer sous ses pieds (ou à ses pieds). Le vieillard plie (au sens propre comme au figuré) face à Satsuko. Ainsi, on assiste progressivement tout au long du roman au renversement des relations de force. Ainsi, le vieil homme devient peu à peu faible face à Satsuko qui prend, elle, de l'assurance à mesure que l'on avance dans la lecture. La créature prend alors le contrôle du créateur.

Conclusion

    Ainsi, dans Le Journal d'un vieux fou, Tanizaki poursuit plus avant son analyse de la sexualité sénescente. Il reprend avec humour et un certain détachement le thème du fétichisme. Construit sur le même modèle, le roman La Clé (ou La Confession impudique) est, avec Le Journal d'un vieux fou, un roman incontournable de l'écrivain. Cette forme diariste rend la lecture plus attrayante et plus intense à mon sens. Je me suis de suite laissée prendre par l'histoire et les confidences des personnages. La nouvelle Tatouage, nouvelle grâce à laquelle Tanizaki s'est fait connaître dans le monde des écrivains japonais, montre, elle aussi, comment le créateur peut rapidement se laisser posséder par sa créature. En quelques pages, vous découvrirez ainsi le monde de Tanizaki.

Hélène H. AS Bib

//littexpress.over-blog.net/article-24421235.html








Journal d'un vieux fou


    Journal d'un vieux fouBien avant Gabriel García MÁRQUEZ et ses Mémoires de mes putains tristes, Junichirô TANIZAKI narre la passion d'un vieil homme pour une jeune femme. Chez l'écrivain hispanophone, il s'agit de s'enticher d'une jeune vierge, une dernière fois avant de mourir ; chez le nippon, la perversité est accentuée par le fait qu'il s'acoquine de sa bru.

La relation qui se noue ici, si elle n'est que « formellement » incestueuse (puisqu'ils ne partagent pas le même sang) n'en demeure pas moins troublante (ce qu'on sait depuis Phèdre...). D'autant plus que l'auteur fait la part belles aux perversions d'un vieillard impuissant (qui doit se contenter de voyeurisme ou encore de fétichisme du pied...). Mais, la jeune femme n'est pas innocente pour autant et sait profiter de son beau-père pour obtenir ce qu'elle veut (ainsi lui fera-t-elle dilapider une partie de ses économies en se faisant offrir une perle de chat – diamonds are a girl's best friend, aren't they ? – particulièrement onéreuse), voire semble se délecter de son emprise sur lui...

L'œuvre ne se résume, cependant, pas à une sordide histoire de sexe sous couvert littéraire (ou vice versa ; d'ailleurs, pour ça, on a APOLLINAIRE en France), mais ouvre une réflexion sur la comédie humaine qui peut se jouer au sein de la famille quand un couple vit avec ses parents (et qui n'existe déjà plus dans nos sociétés occidentales actuelles...). Elle offre aussi un tableau touchant sur la décrépitude du corps au soir de la vie, avec les douleurs innombrables et insupportables qu'on connaît alors et qu'on essaye d'oublier comme on peut (ici en phantasmant sur sa belle-fille ou en croyant la manipuler en la poussant à prendre du plaisir dans les bras d'un autre homme que son mari, que son fils donc, parce qu'il reste encore suffisamment lucide pour se savoir trop peu attrayant pour une aussi belle jeune femme qui ne daigne même pas l'embrasser).

Court roman qui permet de passer agréablement l'après-midi ou la soirée. Attention toutefois à ne pas se laisser rebuter par les premières pages assez indigestes sur les acteurs de Nô.












LA FOLIE TANIZAKI

A grand renfort de fétichisme, de cuir et d'échangisme, Tanizaki Junichiro a introduit le nu au pays du nô. La Pléiade consacre un premier tome au plus sulfureux des écrivains japonais

Quand l'amour est un salon de massage, la haine un sentiment noble, l'outrage aux bonnes moeurs un devoir et la lèpre une affection exquise, pas de doute, nous sommes chez Tanizaki Junichiro. Le géant de la littérature nipponne, qui a soumis l'empire des signes à l'empire des sens, quelque part entre Confucius et Les Fleurs du mal, Le Baiser de la femme-araignée et les extravagances d'un Oscar Wilde hétéro.
Ceux qui ont abordé la planète Tanizaki par La Confession impudique ou Journal d'un vieux fou, chrysanthèmes tardifs d'une oeuvre près de son terme, s'en souviennent en rougissant de plaisir: son univers rime avec pervers. C'est un territoire étrange et atroce, décadent, vénéneux, mêlant l'innocence et l'abjection, le goût de la blancheur au génie de la souillure, qu'il porte au pinacle: pour ce voyeur maniaque, c'est un ingrédient indispensable du Beau.

Une pagode de prose raffinée
On en a une nouvelle preuve aujourd'hui avec le premier des deux volumes que La Pléiade consacre au génial spécialiste de l'échangisme zen de Svastika, ces Liaisons dangereuses Arts déco. Voici, merveilleusement présentés, traduits et annotés, 34 récits, nouvelles, romans brefs et pièces de théâtre composés de 1910 à 1936, entre deux tremblements de terre, divers revers de fortune dus à l'inconscience du père et 30 déménagements: c'est une impressionnante pagode de prose raffinée, rapide, cynique et sèche où l'on voit que, pour construire son oeuvre aussi loin du romantisme le plus mièvre que du naturalisme verbeux, Tanizaki-Protée emprunte sans vergogne au polar et au fantastique à fantômes et sorcières, à l'onirisme et à l'épopée; chez lui, la pièce de kabuki voisine avec l'hymne sensuel aux roseaux sauvages, l'esquisse du calligraphe avec la fresque historique, le script pour film muet avec la digression scatologique - le mot «trône» désignant rarement le siège de l'empereur... Aucun genre n'est étranger à l'auteur du sublime Goût des orties, qui figure ici en bonne place. Sauf le genre BCBG.

Un éros peu discret, souverain, compliqué règne en effet sur tous les écrits du maître, diabolique, esclavagiste et de préférence conjugal. En un mot, madame porte la culotte, monsieur la lui arrache avec les dents, à genoux, quémandant la récompense suprême: un coup de fouet à clous. On ne compte plus les pages inédites qui font de la souffrance bénie par les liens du mariage une volupté majeure, annonçant l'incroyable Un amour insensé. D'un Tanizaki quadragénaire, alors époux d'une geisha de province, ce premier des grands romans est la tragédie d'un homme ridicule et satisfait de l'être: une Femme et le pantin des Années folles. Elle illustre le drame sociopolitique du Japon d'après l'ère Meiji: son occidentalisation superficielle, caricaturale, précipitée, symbolisée par Naomi la barmaid, fausse Mary Pickford aux yeux bridés. Pas plus ici que dans Eloge de l'ombre, traité d'esthétique et autre joyau du recueil, Tanizaki ne condamne le progrès: il regrette simplement que son pays n'ait pas su inventer un développement, une industrie, un design mieux adaptés à son mode de vie.

Un amour insensé, c'est aussi un condensé de la manière Tanizaki: accumuler détails et situations invraisemblables pour donner de la nature humaine une représentation vraisemblable. Ni dieu ni animal, mais plus volontiers loup-garou que brebis, l'homme tanizakien doit suivre sa nature. Credo: assumer ses désirs profonds et en faire l'aveu public, à condition que la confidence passe par la fiction. «La véracité des êtres, dit-il, se trouve dans le mensonge.» Mais c'est un mensonge à la Cocteau, qui dit toujours la vérité. Parfois avec quelques années d'avance. Après avoir écrit des dizaines de nouvelles (qu'on découvre avec ravissement) où des narrateurs n'ont de cesse de pousser leur femme dans le lit d'un ami, Tanizaki lui-même cédera son épouse à un camarade écrivain. Il informera de son divorce et du remariage de son ex par un faire-part aux journaux signé de leurs trois noms.

Vous avez dit bizarre? L'excellent Junichiro, le fils de famille (nombreuse) imprégné de culture, qui prendra ses sirènes chez Andersen et ses vampires chez Bram Stoker, c'est, depuis ses débuts, M. Scandale. Lorsqu'il commence à publier, l'époque est pudibonde: le nô, oui; le nu, non. Son premier essai de fiction, Le Tatouage (1910), édité en revue, annonce la couleur: ce sera la couleur chair. On y rencontre un maître tatoueur gravant sur le dos d'une courtisane une veuve noire monstrueuse dont l'esprit s'empare de la belle; l'artiste périra dans la toile de la femme-insecte. Aussitôt, Tanizaki est traité de démon, d'hérétique, de charlatan. Il sourit, comblé. Tout est déjà là: cruauté, culte de la pureté violée, fascination pour le corps féminin, jamais coupable, toujours à découper selon le pointillé. Le romancier, qui travaille en gros plan, n'a pas d'égal pour isoler un carré de peau: nuque, haut de cuisse, genou, doigts de pied... La plupart de ses textes érotiques pourraient d'ailleurs s'intituler: «Ton petit orteil, mon amour». Enfant, sa mère s'amusait à lui brûler les petons...

Freud eût également apprécié cette autre scène primitive: maman Tanizaki tient tout contre elle son fils de 5 ans quand survient un séisme; le petit garçon, qui a dans la main un pinceau lourd d'encre de Chine, constelle de taches involontaires la gorge dénudée de sa mère... C'est entendu: la carte de Tendre de Tanizaki sera un Pillow Book, le fétichisme sa seconde nature, la mutilation son fantasme de chevet. Dans Shun-Kin, esquisse d'un portrait, le héros se crève les yeux afin de maintenir intacte sa passion pour sa maîtresse, défigurée; L'Histoire secrète du sire de Musashi pose cette grave question: s'il est regrettable d'avoir l'oreille tranchée lors d'un duel, ne l'est-ce pas davantage pour l'équilibre d'un visage si l'on est déjà affligé d'un bec-de-lièvre? Chez Tanizaki, amateur de grains de beauté, la beauté, c'est sûr, a un grain.

?uvres, tome I, de Tanizaki Junichiro. Préfacé par Ninomiya Masayuki. Gallimard/La Pléiade, 2 032 p., 490 F.

//www.lexpress.fr/informations/la-folie-tanizaki_621275.html











LA CLEF
confession inpudique

Éditions Folio, 181 pages, mars 2003.
Traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai.


Dans le Japon corseté de 1950, un vieux professeur d'université fou amoureux de sa femme se rend compte qu'au bout de vingt ans de mariage il ne parvient plus à combler son appétit sexuel toujours insatiable.

Pour se stimuler, il va user de stratagème pervers comme se servir des charmes du prétendant de sa fille pour qu'il séduise son épouse. La jalousie qu'il commence à ressentir devient un bon excitant. Chacun des époux tient un journal intime en cachette dans lequel ils se confient. Mais pour pimenter le tout, ils font semblant de ne pas savoir que l'un lit le journal de l'autre et vice-versa…

Délicieusement libertin et moderne ce classique de la culture nippone écrit en 1956 !! Entre esthétisme et amoralisme, Junichirô Tanizaki nous offre, avec beaucoup de pudeur et de subtilité, car rien ne se dit ouvertement, un joli combat de séduction et de manipulation que je vous invite à découvrir !












« Svastika » de TANIZAKI Junichirô


KAKIUCHI Sonoko est une jeune femme mariée depuis peu et il semble bien que son couple ne tienne plus qu'à un fragile cheveu. Elle se sent tellement désespérée par sa vie actuelle remplie d'extravagances extra-conjugales qu'elle se rend chez TANIZAKI Junichirô pour lui faire part de ses craintes et de lui raconter la totalité de ses récentes déconvenues. L'auteur, très impressionné par son récit, y voit l'occasion d'en faire un livre et de nous livrer ce somptueux et subversif « Svastika ».

Le « svastika » est un symbole bouddhique représentant une croix qui signifie au Japon l'amour et la compassion. Et de l'amour, il y en a beaucoup dans cette histoire. Mais un amour particulier et assez tabou pour l'époque : l'amour absolu et sans limites entre deux femmes qui sont impitoyablement attirées l'une vers l'autre alors que deux hommes gravitent autour de ces deux beautés fragiles : le mari de Sonoko et le mystérieux Watanuki (qui essaie par tous les moyens de se garder la divinement belle Mitsuko).

Il faut savoir que ce roman est paru pour la première fois au Japon en 1928, et que son thème principal est l'homosexualité féminine. La relation charnelle entre les deux femmes n'est jamais explicite mais ce n'est pas pour échapper à la colère publique que TANIZAKI a décidé de rester si évasif, mais c'est plutôt par pudeur et par immense respect pour la nature humaine qu'il préfère dépeindre ses personnages d'une façon psychologique plutôt que naturaliste.

Du point de vue de la construction et de l'écriture de « Svastika » on voit poindre l'élégance stylistique de l'écrivain qui à cette époque débute une série impressionnante de récits. On sent réellement le feu sacré que TANIZAKI a reçu à ce moment de sa vie. Le récit est fluide et d'une rapidité innovante, à chaque page une nouvelle idée jaillit de l'esprit de l'auteur et tout en sachant que Mitsuko finira par mourir, on est plus qu'impatient de connaître la réelle raison de cette fin tragique. Et une preuve certaine que TANIZAKI est un des maîtres dans la description et la manipulation de l'âme humaine est qu'il est capable de faire gober tout ce qu'il veut, non seulement à tous ses personnages mais également, et c'est ce qui est le plus jouissif ici, à tous ses lecteurs.

La seule personne qui paraît garder les pieds sur terre dans cette histoire excessivement passionnelle est le mari de Sonoko, et c'est sans doute pour cette raison que TANIZAKI (même si l'ombre du mari est constamment présente dans le roman) le laisse de côté en ne le nommant presque jamais ou en lui donnant un surnom idiot « Mister husband » alors que l'on retrouve à chaque page le trio infernal nommé : Sonoko-Mitsuko-Watanuki. C'est sans doute sa manière de nous montrer que seul le passionnel vaut la peine d'être vécu et que le terre-à-terre est essentiellement décoratif et n'est utile que pour mettre en évidence le côté vagabond de l'amour.
Svastika
Publié par Pierre C.










Tanizaki ou la quête de l'hom tel qu'il est réellement

LE tome I de l'oeuvre complète de Tanizaki Junichiro vient d'être édité dans la collection de la Pléiade. Le professeur Ninomiya Masayuki en est le préfacier. Spécialiste de l'un des plus grands écrivains japonais contemporains, il nous en livre quelques clefs.

Tanizaki est le premier écrivain japonais à être publié en Pléiade, pourquoi ?.

Pour des raisons de calendrier d'abord, d'autres oeuvres sont en préparation, celle d'Akutagawa Ryûnosuke, par exemple, mais Tanizaki mérite bien cet honneur. De 1910 aux années soixante, à travers des périodes très difficiles, il a su rester lui-même et produire une oeuvre profondément personnelle. Et puis c'est un immense écrivain, un magicien du verbe, qui sait construire une oeuvre comme personne. C'est un conteur : sa conception de la littérature n'est d'ailleurs, de ce point de vue, pas sans correspondance avec la littérature occidentale.

Tanizaki est né d'une famille de marchands d'Edo - l'ancien nom du vieux Tokyo. Quel est son rapport à cette culture ?

Tanizaki est un auteur de fiction, mais ses valeurs sont très concrètes, très réelles. Il doit vivre au plus près de la réalité, non pas seulement au sens social et politique, mais plutôt au sens de la réalité humaine. C'est un esprit très en contact avec les choses, les gens, c'est pourquoi quand, après le grand tremblement de terre de 1923, Tokyo se transforme très rapidement avec le développement du capitalisme, il regrette cette atmosphère des rues de la vieille Edo, ces rues où il y avait la vie des gens et qu'il a retrouvé plus tard dans le Kansao (la région de Kobe et de Kyoto - NDLR). De Tokyo vers l'ouest, le changement se fera petit à petit, tout doucement. C'est un homme de sensualité.

Vous parlez de nostalgie, Tanizaki n'a-t-il pas contribué à faire du Japon ancien - celui du Moyen Age ou du « monde flottant » d'Edo, tel que les estampes l'ont constitué - un mythe ?

Peut-être que oui, mais ce n'était pas son intention, parce que, chez lui, la nostalgie est comme un sentiment d'amour. Par exemple, dans l'oeuvre « Nostalgie de ma mère », ce qui l'intéresse le plus, ce n'est pas tant sa mère que le sentiment de nostalgie en lui-même. Son travail se situe au niveau de l'imaginaire et prend parfois le passé comme matériau. Ce n'est sûrement pas par nostalgie du Japon ancien que Tanizaki écrit sur la nostalgie, le Japon ancien est un prétexte.

Même dans les récits historiques ?

Oui, il transforme et il utilise. Ce n'est qu'un matériau. Tanizaki n'est pas un passéiste. De même que cet essai magistral qu'est « l'Eloge de l'ombre » n'est pas un manifeste de l'esthétique japonaise traditionnelle. Il déborde des fantasmes de l'auteur ! Et puis, quand Tanizaki utilise la tradition, le passé, c'est toujours pleins de clins d'oeil. Tanizaki est trop intelligent pour être l'écrivain d'une cause. Il faut le souligner d'autant plus que, dans les années trente, les intellectuels japonais ont tendance à rechercher les valeurs nationales. C'est, par exemple, le livre de Watsuji Tetsurô, « Fudô » - qu'on peut essayer de traduire par « Nature », ou « Milieu » - et qui cherche à construire un rapport mutuel entre le milieu naturel et la culture japonaise. C'est aussi la structure de l'« Iki » de Kuki Shûzô, un essai qui essaye de saisir une manière de vivre proprement japonaise à travers cette attitude qu'est l'« iki » (chic, raffiné). D'ailleurs, cela se comprend et pas seulement pour se soumettre au nationalisme qui imprégnait l'air du temps. Après des années de quasi-isolement, le Japon s'ouvre brusquement à l'Occident en 1868 et évolue très vite à partir de là. Cette évolution trop rapide provoque une double réaction contre le changement et contre l'idéalisation de l'Occident. L'idéalisation du Japon passé en prend le contre-pied. Je ne suis pas sûr que les lecteurs de Tanizaki aient tous compris la subtile dose d'ironie, la fine distanciation que l'écriture introduit vis-à-vis du sujet qu'il traite et qui le distingue tellement de ce mouvement.

Connaissait-il la culture occidentale ?

Le Japon a été secoué par l'introduction de mouvements théoriques étrangers : marxisme et autres. Tanizaki dans le fond y était assez indifférent. Il restait radicalement concerné par ses conditions d'existence concrètes - pas toujours simples puisqu'il gagnait sa vie de sa plume en collaborant avec des quotidiens - et par ses sentiments, ses passions, sa nature profonde. Il a lu et traduit cependant des oeuvres occidentales qu'il aimait et dont il s'inspirait. Par exemple, « Shunkin, esquisse d'un portrait » peut être directement associée à une oeuvre de Thomas Hardy. Il lui arrivait même parfois de suivre les modes occidentales. Les descriptions qu'il fait de l'Occident, ce qu'il en a dit peuvent paraître superficielles et c'est vrai. Il est bien sûr en deçà des intellectuels japonais qui ont fait le voyage, mais il n'était pas non plus complètement fermé. Il connaît bien le cinéma de Hollywood, lui qui a travaillé pour le cinéma
- invention occidentale - en écrivant quelques scénarios. Il a aussi beaucoup fréquenté les quartiers où se trouvent de nombreux étrangers. Et comme toujours, il est très pratique : il intègre des éléments occidentaux dans sa vie quotidienne, mais pas à partir d'une démarche théorique. Il intègre, comme poussé par une force, ce qui répond chez lui à un besoin. Ce sera la même chose quand il découvrira l'ouest du Japon, le Kansai.

Peut-on parler d'un style Tanizaki ?

La philosophie de Tanizaki est que, derrière l'apparence, il n'y a pas à aller chercher de l'essence. L'apparence est déterminante. C'est ainsi qu'il faut comprendre le style de Tanizaki. Le style est ce qui marque de façon visible, comme le tatouage - thème et titre de sa première oeuvre. Il n'y a pas un « style Tanizaki », mais « des styles Tanizaki » parce que, selon le sujet de la fiction, c'est le style qui imprime sa marque et change donc selon le contenu. Tanizaki recherche donc à chaque fois le style qui colle à ce qu'il raconte. Pour lui, c'est d'ailleurs ce style, cette apparence qui compte. On peut chercher les origines de cette conception dans le bouddhisme, mais c'est bien plutôt une reconnaissance de la relativité des phénomènes.

Le bouddhisme est-il une source d'inspiration pour lui ?

Tanizaki a un rapport double au bouddhisme. Pensez à ses sépultures. Il en a deux. L'une à Kyoto, la vieille capitale impériale, berceau du bouddhisme japonais, dans le cimetière du temple Honnen-in. Sur la stèle, est inscrit le mot : « jaku », la sérénité. La tombe est au milieu de la nature, dans un endroit plein de paix, tout à fait conforme à l'idéal bouddhique. L'autre tombe est à Tokyo, dans le cimetière de Somei, à côté de la tombe de cet autre immense écrivain, Akutagawa, là où se trouve aussi le caveau de la famille Tanizaki. Donc le bouddhisme ne lui est pas étranger, sa famille appartenait à l'école la plus militante - l'école Nichiren - mais il reste en contradiction avec la sagesse bouddhique parce qu'il s'attache à ses désirs, leur reconnaît une importance majeur et travaille à mieux les connaître et les réaliser, au lieu d'essayer de s'en détacher.

Jusqu'à la perversité ?

Il y a des éléments de perversité, c'est certain. Mais plutôt que de discuter de l'homme, il faut s'attacher à l'oeuvre. Or, ce que l'oeuvre remet en question, c'est le rapport à la normalité. Non pas de manière militante ou selon un projet : la perversion n'est pas développée en tant que telle. Chez Tanizaki, c'est toujours très clair, très simple. Simplement, il poursuit une interrogation sur l'homme tel qu'il est réellement. Cela le conduit à raconter des gens qui s'écartent de la normalité, mais sans aucune intention de faire une apologie de la déviance ou du mal. Si Tanizaki rencontre la perversité, ce n'est pas en rapport avec un projet théorique, mais comme un approfondissement des sentiments humains. Ce qui est vrai, c'est que dans cette approfondissement, Tanizaki est complètement authentique et ne se préoccupe pas d'une quelconque normalité sociale. En fait, c'est plus un anticonformisme qu'une perversité, si l'on veut bien ne pas donner au mot anticonformiste un sens intellectuel. Tanizaki est profondément sensuel, c'est une sorte de moteur qui le pousse, pas la volonté de se démarquer. Bien sûr, alors qu'il était encore jeune débutant, il a écrit certaines oeuvres pour accentuer la différence, se faire remarquer. C'est la période d'« Akuma » (« le Démon ») et l'on a pu parler de « démonisme ». Parfois ces oeuvres sont un peu excentriques, mais certaines, comme « le Tatouage », sont des chefs-d'oeuvre, parce qu'elles ne peuvent se réduire à cette volonté d'excentricité.

On parle d'antinaturalisme…

Il y a un malentendu, si l'on parle en Occident de naturalisme, on pense à Zola et à la tentative de décrire une société conformément aux lois de l'hérédité. Le naturalisme japonais est certainement influencé par le naturalisme européen, mais s'en est très vite éloigné. La nature, c'est le « shizen », ce qui se produit naturellement, spontanément. Les écrivains naturalistes japonais vont essayer de décrire spontanément, sans artifices, les sentiments, la vie réelle. On est très loin des Rougon-Macquart. Le naturalisme a des valeurs : la description prosaïque de la vie réelle, par exemple, mais pas seulement, il y a aussi une réelle recherche de formes nouvelles d'expression ; par exemple, en s'attachant à des détails apparemment insignifiant et en essayant d'en faire surgir le sens de la vie. On trouve cela chez quelqu'un comme Tokuda Shûsei, par exemple.

Mais au fond, il n'est pas nécessaire de s'appesantir là-dessus, l'antinaturalisme de Tanizaki a été un slogan à un moment où, tout jeune écrivain, il fallait prendre position. En fait, ce qui le distingue des naturalistes, c'est le rapport du style à la construction romanesque : pour les naturalistes, le style a tendance à cacher cette construction, pour Tanizaki, il l'incarne. Tanizaki affirme et revendique le caractère fictionnel de ses romans et prend un malin plaisir à se poser en conteur d'histoire, toujours distant et un peu insolent. Ce faisant, il s'inscrit dans une très longue tradition : celle du monogatari : littéralement, « choses racontées », roman. Evidemment, ces monogatari se posent comme des chroniques, mais ils sont très construits. Prenez le plus célèbre d'entre eux : « le Roman du Genji ». Dès l'époque - au début du XIe siècle -, s'ouvre une discussion sur ce qui est préférable de l'oeuvre fictive ou de la narration fidèle. Tanizaki connaît parfaitement cette tradition. Il a traduit « le Roman du Genji » en japonais moderne. Cela dit, on ne peut pas non plus réduire les sources d'inspiration de Tanizaki au « Roman du Genji ». La tradition de choses racontées se poursuit du XIe siècle à Tanizaki à travers des auteurs et des oeuvres aussi divers que Saikaku ou Izumi Kyôka. Saikaku est lui aussi un maître du plaisir de raconter, de la cascade du verbe.

Comment Tanizaki a-t-il traversé les bouleversements de son siècle, la guerre ?

Il avait une conscience politique, comment dire, effacée. Il n'en avait en fait pas. C'était un choix. Dès le début de sa carrière, son engagement était esthétique. Son problème, c'est plutôt : comment conserver son mode de vie ? Il vivait de sa plume et n'était pas dans le grand mouvement politique de l'époque. Ce n'est pas qu'il ne soit pas curieux, au contraire. Il écrit son « Bruine de neige » pendant la période de la guerre. C'est une oeuvre équilibrée, qui comprend des éléments très différents, composés, comme une fresque. Et pourtant, c'est très équilibré. Alors que Tanizaki écrit des oeuvres excentriques pendant les périodes de paix. Comme s'il avait eu un besoin intime, profond, de se représenter une société construite, harmonieuse, pendant les horreurs du conflit. Comme pour rééquilibrer.

Comment expliquez-vous le succès de Tanizaki en France ?

En France, il y a chez les lecteurs de littérature japonaise une attente d'exotisme, c'est inévitable. De ce point de vue, l'évocation du Japon d'autrefois y répond. Mais il faut souligner un croisement curieux. La Chine et l'ancien Japon occupent chez Tanizaki une fonction d'exotisme certain, inspiré pour une part par des lectures d'oeuvres orientalistes occidentales comme celles de Wilde. De ses deux voyages en Chine, il rapporte un carnet de notes qui témoigne de sa fascination pour l'ailleurs, le complètement étranger, l'exotisme. En plus, l'oeuvre de Tanizaki est très relevée : les comportements y sont extrêmes. Tanizaki assume la condition humaine. C'est très tonique, très authentique. Il assume la condition humaine, mais contrairement à Mishima, très solitaire, pour qui communiquer est une souffrance, le fardeau est porté avec joie. Tanizaki prend plaisir à ce qui est, aux phénomènes tels qu'ils sont. Il aime la vie.

Malgré les difficultés de traduction ?

La traduction est un métier et chaque métier a ses secrets. Ceux qui ont contribué à ce volume ont le sens du métier. Chacun pèse les particularités des styles de départ qui sont extrêmement variés. Par exemple, dans « le Récit d'un aveugle », écrit en faisant le moins possible appel aux caractères chinois, dans un style et une graphie très fluide, il est difficile de rendre cet effet que Tanizaki tire de la structure du japonais. En général, et nécessairement, on perd tous les effets visuels de l'écriture japonaise. Il faut compenser autrement. Et puis le japonais est très elliptique, on peut suggérer sans expliciter : cette ombre est très difficile à rendre en français. Alors il faut chercher des équivalents. Par exemple, dans la préface du « Récit d'un aveugle », lorsque Tanizaki utilise le chinois classique, la traduction donne le texte en latin.

par JEAN DORVAL

//www.humanite.fr/1997-03-11_Articles_-Tanizaki-ou-la-quete-de-l-hom-tel-qu-il-est-reellement









Le pied de Fumiko
Jun'ichirô Tanizaki

Ah! les textes de jeunesse de Tanizaki... Qui penserait que l'auteur du Coupeur de roseaux puisse avoir écrit cette nouvelle haute en couleur. Ce court texte de 1919 préfigure en quelque sorte son grand'oeuvre, son dernier roman, Le Journal d'un vieux fou. En pleine ère Taïshô, sous une forte censure de la presse et de la littérature, l'auteur nous fait part d'une de ses perversions personnelles, la podophilie (fétichisme du pied). Au court de ces années de jeunesse, l'auteur va se renseigner sur cette perversion qui lui semble au départ immonde, mais ses recherches vont lui montrer qu'elle est partagée par nombre de ses ancêtres et de ses contemporains. De là va naître une prose riche autour de ces perversions honnies par cette époque moralisatrice... Dans ce texte, l'auteur se dédouane de la paternité du texte en faisant de cette nouvelle un lettre qu'il a reçu d'un jeune artiste. Et pourtant, ce fétichisme est un sujet qui accompagnera bon nombre de ses textes tout au long de sa vie.

Tanizaki nous raconte l'attrait d'un vieux prêteur sur gage à la retraite pour le pied d'une geisha dont il a fait sa concubine, une passion dévorante qu'il va partager avec son neveu, le jeune peintre qui a rédigé ce texte pour Tanizaki. Le texte s'articule autour de la découverte d'Ô-Fumi-Ko et de la complicité qui va naitre entre le retraité et son neveu autour du fétichisme du pied parfait de la jeune geisha, une complicité qui aboutira à la réalisation d'un tableau mettant en avant le pied de la jeune fille, peu avant la mort du grabataire.

Un texte court original et haut en couleur, qui nous fait très vite oublié l'écriture un peu lourde et surrannée du grand maître japonnais. Et qui aurait pu croire qu'on puisse écrire un texte uniquement autour du pied...



07/02/2009
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