Alain YVER

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TINDERSTICKS

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L'album de rêve, "The Something Rain" je vais donc commencer cet article par là !!!
Bien que dans leur discographie il n'y est rien à jeter. Les BO des films de Claire Denis sont fabuleuses.






Tindersticks : The Something Rain
Samedi 3 mars 2012

On a tout dit ou presque sur les Tindersticks. Rarement décevants, même dans ses années les plus faibles, le groupe a toujours trouvé les ressources pour durer, pour se relancer, pour intéresser encore et encore ses fans malgré un style très identifiable et des chansons qui auraient très bien pu finir par toutes se ressembler au fil du temps. Mais le miracle s’est reproduit plusieurs fois  et finalement les Tindersticks sont encore là et continuent de nous épater bien que le timbre et les intonations de voix de Stuart A. Staples n’aient plus aucun secret pour nous.    
Bien dans la lignée du précédent (le subtil "Falling Down A Mountain"), The "Something Rain" s’inscrit totalement dans la discographie du groupe, avec tout de même, fait assez rare pour être signalé, un titre en en ouverture assez différent de ce que font Tindersticks habituellement, interprété un peu dans le style d’Arab Strap, par David Boutler (claver du groupe). Un titre qui fonctionne plutôt bien malgré sa durée et son aspect (faussement) répétitif.
Ni le meilleur, ni le moins bon de leur discographie, le 9ème album des anglais de Nottingham nous offre son lot de chansons de crooner, avec comme toujours ces influences jazzy, soul, avec cette élégance inimitable, ce charme discret, ces arrangements de première classe (Fender Rhodes, cuivre légers…) et tout ces petits détails délicieux qui font que chaque chanson est unique et que la musique des Tindersticks se dégustera toujours avec la même attention et la même délicatesse que l’on peut accorder à un bon repas ou à un vin de qualité, par exemple.







Tindersticks
Entrevue
le 29/02/12

Secoués et régénérés par les remises en question humaines et esthétiques, les Tindersticks ont laissé le temps faire son œuvre. Leur neuvième album est à la fois le fruit d’une année de patiente maturation et de vingt ans d’un cheminement très singulier. Geste libre et ambitieux, The Something Rain est sans nul doute la façon la plus élégante de célébrer deux décennies d’existence et d’exigence. Rencontre avec Stuart A. Staples, qui redéfinit avec beaucoup de lucidité l’essence de sa musique et de son groupe, à la lumière du dernier chapitre discographique de son histoire exemplaire. [Interview Vincent Théval].

C’est peu dire que les Tindersticks faisaient bande à part dans l’Angleterre d’il y a vingt ans, mauvaise herbe sublime apparue sur les plates-bandes de la britpop, entre les rangs serrés de jeunes pousses très occupées par leur plan de domination du monde. Avec une élégance et un magnétisme hors du commun, Stuart A. Staples et les siens imposaient d’emblée un style en tension permanente entre noirceur et élans romanesques, ressassement rentré et épanouissement orchestral. Mais à bien y réfléchir, les Tindersticks auraient pareillement détonné en d’autres temps, en d’autres contextes. Leur musique est à part, peu réductible à des influences, un genre, une famille. Avec une exigence et une conscience de soi qui n’ont jamais fait barrage à la spontanéité et aux envies neuves, le groupe a creusé son sillon au fil des albums, des recompositions, des embardées solitaires de son chanteur, des musiques imaginées pour les films de Claire Denis. Chaque mouvement a nourri le suivant d’une énergie nouvelle. Que les Tindersticks publient aujourd’hui un neuvième LP de la trempe de The Something Rain semble à la fois logique et miraculeux. Vingt ans après ses débuts, le groupe est plus que jamais pertinent et radicalement différent. Un peu fragile, aussi, toujours suspendu à des envies et des ambitions qu’il faut aussi renouveler. C’est un peu intimidé mais réellement ému que l’on rencontre Stuart A. Staples dans le boudoir d’un hôtel parisien. Haute fidélité oblige, il accorde à magic son tout premier entretien pour la sortie du nouveau chef-d’œuvre des Tindersticks. Posé et réfléchi, l’homme n’est pas émoussé par deux décennies d’un exercice qui est tout sauf promotionnel : quand il parle de son groupe, de sa musique, de son trajet, de ses tâtonnements, Stuart A. Staples a la même élégance introspective que ses chansons. Quelque chose d’entier et complexe.

Il semble que les Tindersticks soient revenus à leur ancien rythme de croisière : un album bisannuel ?
Je crois qu’on a franchi un pas lors de nos retrouvailles pour The Hungry Saw (2008), dégagé une énergie qui nous a menés jusqu’à aujourd’hui. Il me semble que The Something Rain est la conclusion de cette démarche. Je ne crois pas qu’il y aura un nouvel album des Tindersticks dans deux ans. Je ne dis pas ça d’une façon négative, mais je pense que le processus de reconstruction qui avait débuté avec mon premier LP solo, Lucky Dog Recordings 03-04 (2005), arrive à son terme avec ce disque. Nous avons accompli ce que nous voulions. Ce n’est pas une déclaration fracassante ou dramatique, je pense juste que nous avons trouvé de nouvelles formes et textures pour notre musique. En tant que groupe, nous avons atteint notre but, nous avons capturé quelque chose.

La première chose qui vient en tête à l’écoute de The Something Rain, c’est un sentiment de liberté et d’ambition.
C’est un bon point de départ ! (Rires.) Ces deux éléments sont toujours importants et on ne commence rien sans. Mais arriver à cela à la fin d’un cycle, c’est un sentiment très particulier. Viser la liberté et l’ambition, c’est une chose, mais les préserver tout au long de l’écriture, de l’enregistrement et du mixage, ce n’est pas facile. Nous avons essayé de rester fidèle à cela.

Tindersticks - Frozen

Vous avez enregistré l’album dans ton studio creusois, Le Chien Chanceux. Est-ce que ça a eu une influence sur la nature des chansons ?
Oui. La façon dont nous avons embrassé cet environnement, c’est d’évidence l’un des éléments les plus importants dans la forme qu’a pris le disque, dans le fait qu’on ait pu pousser les choses aussi loin que possible. Pour Falling Down A Mountain (2010), nous avons enregistré les démos au Chien Chanceux avant d’intégrer ICP à Bruxelles. Et on a laborieusement passé du temps à tenter de retrouver l’atmosphère propre à notre studio, cette patine si particulière. C’était un grand studio moderne et très bien équipé, avec tout à notre disposition, et on a d’abord passé deux semaines à se faire à l’endroit, à trouver la bonne façon de travailler. Quand tu enregistres un album, tu as tellement de choses à assembler correctement que, dès que tu rencontres un obstacle, c’est une bataille pour préserver ton intention première. À cause de cette expérience, nous avons choisi d’enregistrer le nouvel album au Chien Chanceux et de nous y investir complètement, d’aller aussi loin que possible dans cet endroit. En un sens, c’est un luxe : le studio a été construit pour nous. (Rires.) C’est quelque chose que j’ai mis un peu de temps à réaliser mais, après quatre ans, je comprends enfin ce que l’endroit a de spécial.

Comment avez-vous travaillé sur ces nouvelles chansons : étaient-elles entièrement écrites avant de les enregistrer ou y a-t-il eu une part d’improvisation ?
Comme nous avions ce luxe d’enregistrer dans notre propre studio, nous avons pris plus d’un an pour faire l’album, par bribes de quelques jours. Quand nous trouvions un son, un élément que nous souhaitions développer, nous pouvions laisser les choses en friche, y revenir deux mois plus tard. Soit la possibilité de faire les choses sans réfléchir puis de se poser pour y réfléchir, avant d’emmener chaque idée le plus loin possible. Cela permet d’avoir un aperçu des sons et des sentiments que tu veux travailler la fois d’après, avec plus de concision. L’album a été conçu comme ça : dans un premier temps, enregistrer sans trop penser puis essayer de comprendre ce qu’on a fait sans perdre la liberté de l’intention. Cela veut dire qu’il y a une grande part d’improvisation au départ. Je ne voulais pas prendre une guitare et déterminer à l’avance quelle forme devaient avoir les chansons que j’avais écrites pour le disque, en les jouant aux autres. Je voulais juste leur chanter les mélodies et leur expliquer ce que j’avais en tête. C’est la première fois qu’on commence par travailler la section rythmique, sur la base d’impressions et d’idées plus que sur celle de chansons déjà abouties. Chaque morceau a trouvé sa forme petit à petit : la musique évoluait, les paroles aussi. Nous avons commencé avec vingt chansons et l’album a graduellement pris sa forme définitive, avec neuf titres. C’était comme tailler patiemment une pierre, jusqu’à ce qu’elle prenne une forme qui nous plaise.

Les chansons de Falling Down A Mountain étaient plutôt courtes. Elles sont bien plus longues ici…
C’est quelque chose qui est déterminé par les idées, par le temps dont elles ont besoin pour arriver à maturité. Nous sommes arrivés à un point où il nous faut être totalement honnêtes : nous ferons toujours des disques en pensant au format vinyle. Si je ne pense pas au vinyle, je suis perdu, comme devant une poignée de chansons qui flotteraient en l’air. Il faut que je puisse penser à la forme d’un disque. Les Tindersticks ont une telle histoire avec les doubles albums que j’étais convaincu que celui-ci ne devait pas être double. Et ça a été un pas important à franchir. Une fois cette décision prise, il y a eu beaucoup plus de pression sur chacun des moments du disque. On essaie toujours d’être brutaux avec nos chansons : même les plus longues ont été amputées. Puis elles prennent leur forme définitive, inaltérable.

Tu as produit l’album toi-même ?
Je l’ai enregistré et mixé, en tout cas. (Rires.) Il y a quelque chose de dirigiste dans la notion de production. Et sans les discussions entre les différents membres du groupe, le disque ne serait pas ce qu’il est. Chacun avait son mot à dire. Quand je m’occupais du mixage, j’envoyais le résultat aux autres à la fin de chaque journée et j’avais les retours le lendemain matin. Je voulais que tout le monde soit content, moi y compris. J’ai été très présent en studio, je voulais faire quelque chose de personnel, mais en même temps il y a toujours des idées qui me viennent du reste du groupe. Je n’ai jamais travaillé avec un producteur. Il y a eu la collaboration avec Ian Caple, bien sûr, mais c’est nous qui dirigions les choses. Nous savions ce que nous voulions et Ian nous aidait à aller là où nous souhaitions. C’était très bien mais nous n’avons jamais attendu de lui qu’il nous dise quoi faire. Nous avions des idées très précises sur ce que nous voulions et il nous a merveilleusement aidés. Mais nous n’avons jamais placé nos chansons entre les mains d’un producteur. Cela ne nous ressemble pas. Quand j’écris une chanson, j’ai l’impression que c’est elle qui me dicte la forme qu’elle doit prendre, comment elle doit sonner. Et avec le temps, je me sens de plus en plus investi dans cet artisanat qu’est la fabrication d’un disque.

Sur quelques titres (A Night So Still, Goodbye Joe ou Medicine), vous utilisez une boîte à rythmes, ce qui est un peu inhabituel pour les Tindersticks. C’est une volonté affichée de chercher des sons nouveaux ?
Toujours. Et plus spécifiquement quand on travaille sur les éléments rythmiques d’une chanson : nous voulons trouver des choses nouvelles, excitantes. Beaucoup des morceaux sont nés à partir d’une vieille boîte à rythmes. Ça nous donne une certaine liberté. Parfois, on a gardé la rythmique telle quelle, parfois elle a été remplacée ou complétée par la batterie. C’était une façon différente d’entamer le travail sur les chansons. Mais avant les Tindersticks, David (ndlr. Boulter, multi-instrumentiste) et moi utilisions des boîtes à rythmes au sein de nos groupes respectifs. C’est donc presque un retour aux sources, une façon rafraîchissante de revisiter des sonorités et une façon d’écrire. Certaines machines ont une telle intégrité sonore, une façon de sonner comme des boîtes à rythmes, que je pourrais les écouter en boucle pendant des heures.

L’album s’ouvre sur Chocolate, un morceau parlé, long de neuf minutes, un peu difficile d’accès. C’est un choix pour le moins radical…
Il y a très longtemps, David a écrit une chanson, un long spoken word intitulé My Sister, qui est sur notre deuxième LP. Nous l’avons toujours encouragé à écrire davantage. C’est lui qui a écrit Chocolate, en a fait une démo et nous l’a apportée. Après seize ou dix-sept ans, on s’est dit que ça devait être important. (Rires.) Le groupe se l’est appropriée et quand le disque a commencé à prendre forme, il est devenu évident qu’elle devait être placée en ouverture. Elle permet ainsi à l’album d’évoluer après. Au milieu, elle en aurait stoppé l’évolution. Là, elle plonge doucement l’auditeur dans notre univers, elle l’aide à accepter ce qui vient à lui après. C’est ce qu’il nous a semblé, même si nous sommes très conscients que c’est un choix suicidaire. (Rires.) Mais une fois encore, c’est lié au fait de penser au format vinyle et de considérer l’album comme une forme artistique donnée. Tout n’est pas affaire de morceaux épars et de bribes digitales que tu picores comme tu veux. Les gens croient encore au vinyle, j’y crois aussi et ça dicte une certaine mécanique dans la construction d’un album.

Comment perçois-tu l’évolution de ton écriture au fil des années ?
(Il hésite longuement.) Si je repense à la façon dont j’écrivais et à mon approche des choses autrefois, je dirais que lorsqu’une chanson me vient aujourd’hui, je suis plutôt content de ne pas en connaître les détails. Chacune ici m’est venue à un moment précis et je ne crois pas de façon arbitraire : il y a une étincelle. Mais cette étincelle n’aura peut-être au final aucun rapport avec la chanson, une fois terminée. This Fire Of Autumn, par exemple, que j’ai eu du mal à écrire, vient d’un court poème de huit lignes qui n’apparaît pas dedans. Mais elle en porte l’esprit, la trace. Il y a des passages très courts qui ont une grande résonnance : je ne sais pas ce que sera la chanson, mais j’en ai capturé la sensation, je ne connais pas les mots que je vais utiliser mais j’en ai peut-être un vers. Je crois qu’auparavant, je forçais ce mouvement, j’essayais de sortir ces sensations de moi et de les faire tenir dans une structure, des mots, quelque chose qui me satisfaisait parce que c’était identifiable. Ce qui m’intéresse le plus, c’est cette sensation et la possibilité de la partager avec le groupe, de l’inspirer, afin d’entamer une conversation musicale qui devient bien plus que ce que je pourrais imaginer. Et les mots entrent en résonnance avec ça, se fondent dans la musique plutôt que d’être plaqués dessus.

Quel est le sens du titre de l’album, The Something Rain ?
Ça vient de l’un de nos amis, David Kitt, qui a coécrit Frozen et qui est l’un des nombreux membres intermittents des Tindersticks. Il nous a raconté cette période de sa vie où il travaillait dans une sorte d’usine à chansons, un bureau avec des auteurs compositeurs qui travaillent sur des morceaux toute la journée. Un jour, il tâtonnait sur une idée, il n’avait que la rime : “Something something rain/Something something pain/Something I want you back again”. Et il me semble que ça résume un peu ce qu’est la créativité : ce n’est rien d’autre que combler les trous. (Rires.) Il y a toujours quelque chose à compléter, à atteindre. C’est une idée qui colle à ce disque.

Dans la bio qui accompagne The Something Rain, on peut lire ces quelques mots : “Au cœur de l’album se trouve la mémoire de ceux que nous avons perdus ces deux dernières années”. Peux-tu nous en dire plus ?
Parmi nos proches, nos amis, nos connaissances, nous avons probablement perdu plus de gens ces deux dernières années que les vingt précédentes. C’est difficile et ça imprègne profondément chaque note de l’album. Pour autant, ça n’est pas un disque triste, plutôt un disque de guérison. The Something Rain est empreint de la joie d’être toujours là, essaie d’exprimer ce sentiment plutôt que le poids de la perte. Si tu essaies de porter ce poids, tu n’iras pas bien loin. Il faut essayer de trouver des solutions pour aller de l’avant, dans ta vie.

Les Tindersticks ont maintenant vingt ans. Est-ce que c’est quelque chose que vous aviez en tête en préparant ce neuvième album ?
Pour moi, les vingt ans, ce sera plutôt l’an prochain (ndlr. Tindersticks est paru en 1993) On essaiera de marquer le coup. Ce n’est pas quelque chose qu’on avait à l’esprit pendant l’enregistrement. En 2002 et 2003, le line-up originel du groupe se disloquait. Quand tu travailles avec des gens sur le terrain de la création, et que cette collaboration commence à mourir, tu te demandes si ce n’est pas ta propre musique qui meurt, plus que cette relation entre des gens. À cette époque-là, j’ai pensé que c’était le cas. Il m’a fallu du temps pour comprendre que ça n’avait rien à voir avec moi ou David ou qui que ce soit individuellement au sein du groupe, mais plutôt avec la situation. Et dans ce contexte, faire mon premier LP solo a été un pas important dans la construction de quelque chose de nouveau. Mon premier album solo, c’est l’année zéro. C’était comme tout détruire pour repartir du début, des bases les plus simples. Sept ans plus tard, le chemin mène ici. Je ne sais pas où il mène après cela, mais j’ai l’impression que tous ces sentiments de l’époque sont ramassés dans The Something Rain.

Quels sont tes souvenirs des débuts des Tindersticks, de tes attentes et ambitions ?
Je dirais qu’il y a toujours un lien entre fascination et frustration. Quand tu es jeune, il y a tant de choses qui te fascinent et tellement de frustration de ne pouvoir capturer ce que tu as en tête. Aujourd’hui, il y a moins de choses susceptibles de me fasciner mais quand ça arrive, la résonnance est plus grande, plus profonde. Parce que ces moments sont plus rares. Pour The Something Rain, j’étais content de laisser les chansons, les mots, s’installer dans mon esprit pendant plus d’un an. J’ai beaucoup apprécié le cheminement, le fait de savoir que je devrais prendre des décisions, estimer que tel texte avait trouvé sa forme définitive. Auparavant, j’étais toujours dans l’urgence de vouloir tout engloutir pour passer immédiatement à la suite.

Est-ce aussi lié à ton environnement ?
Oui, certainement. Quand je repense à cette époque, me revient en tête l’effervescence londonienne. Non que les choses soient calmes et détendues aujourd’hui, c’est juste différent : on trouve des façons différentes d’atteindre les mêmes buts, de trouver ce qu’on a toujours cherché. Sur notre premier LP, une chanson comme City Sickness était motivée par la colère et la confusion. Ces deux éléments sont présents dans le nouvel album mais traités différemment.

Les Tindersticks ont émergé en même temps que la britpop, avec un style à part, une identité musicale et visuelle très différente. Comment le perceviez-vous ?
Quand tu es anglais, et plus encore londonien, tu es habitué à ça : tu sais qu’il doit toujours se passer quelque chose. Il doit toujours y avoir un sujet de conversation fédérateur. Nous nous sommes maintenus à bonne distance du mouvement britpop et du Swinging London de l’époque. La musique ne nous touchait pas. De la même façon, Pulp n’a jamais pris part à ça. Le groupe de Jarvis Cocker a toujours suivi son propre chemin. C’est toujours bon d’avoir une étiquette, un truc que tu puisses vendre au monde entier. Les gens étaient un peu obsédés par l’idée qu’un groupe anglais puisse vendre des millions de disques aux États-Unis. Et avoir le label britpop devait permettre ça. Mais ça n’a pas marché, ce qui est une très bonne chose. (Sourire.)

Quels sont tes souvenirs les plus forts de ces vingt années ?
Je crois qu’ils sont tous liés à l’écriture, au fait d’avoir réalisé quelque chose, toutes ces chansons. Il y a eu des moments, en studio ou sur scène, où on s’est dit : “Putain, on a fait ça”. Ce sont ceux qui me restent, qui sont profondément gravés en moi. Et ce n’est pas automatique. Quand tu es plus jeune, tu es impressionné plus facilement, y compris par toi-même. Au fil du temps, c’est de plus en plus difficile. Aussi, quand ces moments arrivent – et je pense qu’il y en a deux ou trois sur le nouvel album –, ils en sont d’autant plus spéciaux. Il me semble qu’une chanson comme Medicine a cette qualité très spéciale. Elle recèle plus de choses que ce qu’on y a mis.

Y a-t-il un album des Tindersticks que tu préfères ?
Ce n’était pas réfléchi, mais il me semble que nous avons fait des albums qui fonctionnement par trois. Nos trois premiers LP ont tous une place à part dans mon cœur. Ce sont ceux pour lesquels il a fallu se montrer dur, tout mettre à terre. C’est la raison pour laquelle je crois que notre quatrième disque, Simple Pleasure (1999), est très spécial, même si je sais que ce n’est pas un point de vue partagé par la majorité des auditeurs. Il a rendu perplexe pas mal de gens. Mais nous devions casser les rails sur lesquels le groupe était installé. Si on ne l’avait pas fait à ce moment-là, je ne serais pas assis là en face de toi et je n’aurais sans doute plus eu de goût pour la musique. J’aurais laissé les choses aller à leur terme et c’en aurait été fini. Décider de ne plus travailler comme avant a créé des tensions dans le groupe, parce que tout le monde n’était pas convaincu, mais ça nous a permis de trouver un chemin différent. Mon premier album solo a eu le même effet. Ces moments sont les plus douloureux mais aussi les plus gratifiants.

Est-ce que tu écoutes beaucoup de musique, de nouveautés ?
Je suppose que je suis ce genre de gars qui sont allés si loin dans la musique qu’ils finissent par écouter du jazz. (Sourire.) Mais je refuse d’écouter du jazz tout le temps. Il y a encore deux ou trois ans, je me sentais mal de ne pas avoir entendu depuis longtemps quelque chose qui m’inspire. Depuis un an, j’ai été beaucoup inspiré mais pas par la musique. (Sourire.) Donc je sais que ce n’est pas moi qui meurs mais une part de moi qui cherche quelque chose d’autre. En musique, quand tu arrives à un point où tu comprends les formes, les émotions, quand tu sais comment ça fonctionne et que tu peux le reproduire, les choses te touchent moins. J’aime cette phrase de David Hockney : “Pour être un grand peintre, il faut l’œil, la main et le cœur”. J’entends tellement de musique qui n’a que l’œil et la main. Même quand c’est impressionnant, je trouve que c’est émotionnellement sec. Ces derniers temps, il y a eu beaucoup de musique que j’ai eu envie d’aimer mais quelque chose m’en a empêché.

L’an passé est paru un coffret regroupant les bandes originales composées par les Tindersticks pour les films de Claire Denis. Est-ce que cette longue collaboration entamée avec Nénette Et Boni (1996) a eu une influence sur votre façon d’envisager les chansons ?
Oui, une très grande influence. Notre travail avec Claire a ponctué notre parcours et, sans que ce soit conscient, nous a forcés à approcher les choses autrement. Notre travail sur ces bandes originales a toujours nourri ce que nous faisions après, comme une conversation. La dernière en date, White Material (2010), a eu un impact énorme sur The Something Rain. Sans elle, les éléments les plus abstraits de chansons comme Medicine ou Frozen n’auraient pas existé. White Material est la musique la plus abstraite qu’on ait jamais composée et elle nous a aidés à aborder les choses sous un autre angle.

The Something Rain est donc le dernier volet du troisième cycle d’albums des Tindersticks. Comment vois-tu le futur ?
Je crois qu’on fêtera notre vingtième anniversaire l’an prochain, d’une manière ou d’une autre. D’ici là, on veut jouer le nouvel album sur scène. Après ça… Le vingtième anniversaire, c’est une grosse étape à franchir et je ne sais pas quel impact cela va avoir sur le groupe et sur moi. Mais quoi qu’il en soit, je sais qu’il nous faudra regarder ailleurs. Les liens entre les cinq membres du groupe sont très forts mais il faut trouver autre chose à désirer, qui soit différent des trois derniers albums. Et je ne sais absolument pas ce que c’est.
Vincent Théval

http://www.magicrpm.com/a-lire/interview/tindersticks/entrevue-29-02-12






Critique
Lambchop et Tindersticks : spleen idéal
28 février 2012
Par PHILIPPE BROCHEN
    
Folk rock. Les groupes américain et anglais reviennent tous deux avec des albums au vague à l’âme emballant.

 Elliott Smith (coups de couteau dans la poitrine, 2003), Vic Chesnutt (overdose de myorelaxant, 2009) et Mark Likous (balle dans le cœur, 2010) de Sparklehorse ayant décidé de quitter ce bas monde prématurément, les clients de folk rock mélancolique ont perdu en quelques années trois de leurs plus fines épées.

Heureusement, de chaque côté de l’Atlantique, deux tribus spleeniennes résistent à l’appel de l’infini avec une abnégation aussi puissante que leur musique est sombre. Hasard du calendrier, ces résistants livrent conjointement leur dernière saillie, d’une égale (réjouissante) qualité, tout en poursuivant des trajectoires séparées aux similitudes pourtant troublantes.
Tindersticks est né en 1992 à Nottingham, en Angleterre, quand Lambchop a pris corps en 1994 à Nashville, dans le Tennessee. Depuis ses débuts, la troupe anglaise, dont la géométrie n’a cessé d’évoluer au fil du temps (de trois à six membres), est emmenée par son mentor et chanteur Stuart Staples, quand le collectif américain vit sous la tutelle souple de son chanteur- songwriter-guitariste Kurt Wagner. Quand Tindersticks a signé neuf albums studio en dix-neuf ans et cinq bandes originales (essentiellement pour illustrer les longs métrages de la réalisatrice Claire Denis), Lambchop a tricoté onze disques en dix-huit hivers (sans compter le side project Kort de Wagner avec Cortney Tidwell en 2010). Rien donc d’étrange à voir les deux protagonistes partager l’actualité discographique avec le même bonheur, tant leur nouvelle production est emballante.
Charpentier. Avec Mr. M, Lambchop rend hommage à l’ami Vic Chesnutt, avec lequel le groupe avait enregistré The Salesman and Bernadette en 1998, album de l’hémiplégique qui restera à jamais dans les mémoires avec son chef-d’œuvre Is the Actor Happy ? (1995).
Depuis la sortie de Oh (Ohio) en 2008, Kurt Wagner, qui avait gardé le silence, préférant se consacrer à la peinture, signe ce qu’on peut qualifier de retour gagnant. Selon son habitude, Lambchop promène un vague à l’âme classieux, langoureux et élégant, dans des ballades en territoires folk, country, voire blues, et parfois jazz.
Guitare, piano, violon : c’est une musique infiniment personnelle que bâtit l’ancien charpentier à la dégaine de redneck. On pourra toujours arguer que les albums de Lambchop se ressemblent - pour le profane. Il n’en est rien pour l’amateur, que ravira le raffinement caractérisant l’ensemble et les détails de l’épisode, dignes de bas plafonds vénitiens, qu’il renferme. Du reste, il s’agit sans doute du meilleur Lambchop depuis l’éminent Is a Woman (2002), avec lequel il partage une égale beauté à chialer (écouter le morceau 2B2…). Il faut attendre le huitième titre de l’album, le très réussi The Good Life (Is Wasted), pour croiser la première chanson tant soit peu guillerette de ce Mr. M ; c’est dire si la tonalité de l’ensemble est bluesy.
Hypnotique. Quant à The Something Rain de Tindersticks, il poursuit dans la même veine que Falling Down a Mountain, disque avec lequel le désormais trio de Nottingham était revenu au premier plan en 2010. Du titre Chocolate, avec son talk-over teinté ciné, au morceau Show Me Everything, où l’on découvre Stuart Staples chantant à la manière de Horace Andy, sans oublier Frozen, magnifié par un saxo hypnotique et le chant totalement habité et introspectif d’un Staples au sommet de son art, en passant par des complaintes mi-tempo vaporeuses (Come Inside),The Something Rain se place d’ores et déjà comme un album majeur de l’année.

http://next.liberation.fr/musique/01012392603-lambchop-et-tindersticks-spleen-ideal





Tindersticks
Tindersticks est le nom d'un groupe de musique britannique issu de Nottingham.

Historique
L'origine des Tindersticks remonte au groupe de Nottingham, Asphalt Ribbons, comprenant Stuart Staples, David Boulter et Dickon Hinchcliffe. Les trois hommes rejoints par Neil Fraser, Mark Colwill et Al Macaulay formèrent les Tindersticks en 1992. Le premier single du groupe, Patchwork, est sorti en novembre 1992, sur leur propre label indépendant, Tippy Toe. Le deuxième single sort en mars 1993, tout comme A Marriage Made in Heaven, fruit d'une collaboration avec Niki Sin du groupe britannique Huggy Bear. Aussitôt après la sortie du EP Unwired EP, le groupe signera sur le label This Way Up, tout récemment créé à l'époque.
Le premier album studio, titré simplement Tindersticks, sort en octobre 1993. Il obtiendra un très grand succès critique, et sera déclaré « Meilleur album de l'année » par le magazine britannique Melody Maker. Leur deuxième album (lui aussi titré Tindersticks) sort en avril 1995, et contient des titres en collaboration avec Terry Edwards (du groupe Gallon Drunk) et Carla Torgerson (du groupe The Walkabouts). La tournée de concerts qui suit donnera lieu à un album live, The Bloomsbury Theatre, fin 1995. À cette période, la réalisatrice française Claire Denis, qui les découvre lors d'un concert au Bataclan1, leur demande de réaliser la bande originale de son prochain film, débutant ainsi une longue collaboration artistique.
En 2006, le groupe se reforme pour un unique concert et se rend bien compte que la formule à six ne fonctionne plus comme avant, qu’il est allé aussi loin que possible au niveau artistique. De plus, Stuart a quitté son Angleterre natale pour s’installer dans la Creuse, où il monte son propre studio, Le Chien chanceux. C’est dans ce lieu que le groupe se reformera, dans sa forme originelle de trio : Stuart Staples au chant, Neil Fraser à la guitare et David Boulter au piano. Les « Nottingham Lads » trouvent une énergie nouvelle et enregistrent beaucoup de titres, très rapidement, aboutissant à la production d'un nouvel album, The Hungry Saw en avril 2008, après avoir été enregistré en huit jours. Cet opus est marqué, de nouveau, par la mélancolie et l’humour décalé propres aux Tindersticks, avec des titres phares tels que Yesterdays Tomorrow et All The Love.
Collaboration avec Claire Denis
Le groupe réalise les bandes originales des films Nénette et Boni (1996), Trouble Every Day (2001), 35 rhums (2008), White Material (2010), Les Salauds (2013) de Claire Denis2. Cette collaboration sera à la base du travail créatif des Tindersticks durant la période 1995-2001, puis de Stuart Staples seul pour les deux films réalisés entre 2002 et 20051. Ce travail avec la metteuse en scène aboutit également à la conception d'une série de concerts illustrés par des montages des films, lors d'une tournée mondiale en 2011

suite ici
http://fr.wikipedia.org/wiki/Tindersticks






Tindersticks

Ce groupe anglais mène une carrière discrète loin de tout buzz médiatique. Ils continuent à sortir des disques sans se soucier des différentes modes musicales qui apparaissent. Le rock mélancolique des Tindersticks est fortement influencé par les orchestrations de Lee Hazelwood, la noirceur de Nick Cave et la manière de chanter de Tom Waits. Leur son est reconnaissable à la voix remarquable du chanteur, Stuart Staples. Sa voix, très grave et évocatrice, donne l'impression qu'il est perpétuellement plongé dans une dépression. Cette sensation de tristesse est renforcée par une musique lente et dramatique. Le violon, l'orchestre de cordes qui soutiennent le groupe sur certains titres, font aussi partie intégrante de la musique des Tindersticks. Tous ces ingrédients donnent une musique peu accessible certes, mais qui dévoile après plusieurs écoutes des mélodies superbes et des arrangements prenants. Depuis leur premier album en 1993, les Anglais sortent régulièrement des disques dans la même veine. Le dernier en date, « Can our love... », s'il rappelle les autres productions du groupe, demeure néanmoins très agréable à écouter. Le cinéma s'est intéressé à la musique des Tindersticks. Claire Denis a décelé les qualités évocatrices de leurs morceaux et en a utilisé certains pour accompagner les images de ses films ("Nénette & Boni"). Les performances scéniques des Tindersticks sont envoûtantes. Ils se produisent parfois dans des théâtres accompagnés par un orchestre de plusieurs musiciens. La puissance de leur musique est magnifiée dans les concerts : ils dévoilent des versions passionnées de leurs compositions. Sans compter la présence charismatique et la voix prenante de Stuart Staples, capable, à lui seul, de transcender une chanson à vous en donner des frissons.

http://www.infoconcert.com/artiste/tindersticks-1455/biographie.html





Tindersticks

En 1988 à Nottingham, les Asphalt Ribbons, formation anonyme teintée de country, publie quelques simples et maxis jusqu'en 1991, dirigés alors par Stuart Staples (chant et guitare, 14/11/1965) et David Boulter (claviers, 27/2/1965), secondés par le multi instrumentiste Dickon James Hinchliffe (9/7/1967), le guitariste Neil Fraser (22/11/1962), le percussionniste Alasdair Robert de Villeneuve Macaulay (2/8/1965) et le bassiste John Thompson.
Les allumettes
La formation change son nom en Tindersticks, une marque de boîtes d'allumettes allemandes, en remplaçant Thomson par Mark Andrew Colwill (12/5/1960). Signé par un label indépendant l'année suivante, un premier essai, « Patchwork », passe inaperçu, mais le premier album en 1993 déclenche un engouement général, l'hebdomadaire anglais Melody Maker le consacrant même « Disque de l'année ». Les 22 chansons, dont un tiers très courtes, délicates et orchestrées avec goût et une certaine classe toute britannique, auto-produites avec l'ingénieur du son Ian Caple, trouve un public vite conquis par leur originalité, et l'excellence des concerts somptueux que le sextette donne vite à travers le pays. Avant de proposer un deuxième album très semblable deux ans plus tard, les Tindersticks prouvent leur inspiration principale, les arrangements et les musiques des films signées John Barry (notamment les James Bond), en reprenant le thème « We Have All The Time In The World » du film Au service secret de sa majesté, popularisé par Louis Armstrong et aussi repris entre autres par My Bloody Valentine, Fun Lovin' Criminals et Iggy Pop.
Claire Denis
Les Tindersticks peaufinent leurs prestations scéniques, enregistrent dans un théâtre londonien le 12 mars 1995 un album live qui sort en double 33 tours 25cm. Un peu pris dans la tourmente l'orchestre prend ensuite du recul et compose sa première musique de film instrumentale, celle du Nénette et Boni de la réalisatrice française Claire Denis en 1996.

http://www.olympiahall.com/rock-electro/tindersticks.html








Lambchop et Tindersticks :

les souverains de la mélancolie
Avec deux somptueux recueils rendant hommage à des amis
disparus, Lambchop et les Tindersticks confirment leur statut
de souverains du royaume de la mélancolie.


Dans la vie, de manière à ce que chacun trouve chaussure à son pied, il y a des artistes comme Didier Super et Stupeflip, et puis il y a des artistes comme Lambchop et les Tindersticks. Les premiers aiment rire et parler fort. Les seconds sont du genre à préférer le silence et l’ironie. Côté légumes, les premiers ont souvent la patate quand les seconds ont des coeurs d’artichaut. D’ailleurs, c’est dans les disques de ces derniers qu’on retourne, depuis presque vingt ans, soigner les bleus à l’âme dès qu’ils pointent leur nez : on y trouve, sinon la guérison, la complicité et le réconfort.
Depuis deux décennies, les Tindersticks et Lambchop suivent des routes parallèles. Leurs trajectoires, qui se rejoignent cet hiver puisque chacun publie un album sur le label allemand City Slang, se ressemblent à bien des égards : tous deux sont ignorés du grand public, tous deux affichent une belle discographie (neuf albums studio pour la troupe de Stuart Staples, onze pour celle de Kurt Wagner). Tous deux, enfin, siègent au royaume des bienfaiteurs mélancoliques, dont ils partagent les bancs avec Scott Walker, The National, Nick Drake, Palace ou Okkervil River.
Point d’orgue de ce ballet de natation synchronisée, les deux groupes publient ce mois-ci des disques en hommage à leurs amis disparus – c’est pas gai, mais c’est beau. A l’époque de l’album précédent des Tindersticks, Stuart Staples avait raconté, déjà, la peine suscitée par les disparitions d’Alain Bashung et de la chanteuse Lhasa, dont il était proche. “Tellement de gens nous ont quittés ces dernières années, explique-t-il. Ce disque parle de ces personnes. Pour autant, je ne l’ai pas envisagé comme un album de deuil et je ne le vois pas comme un disque sombre. C’était plutôt un terrain pour réfléchir à comment on peut continuer à vivre normalement après tout ça. Comment les gens se débrouillent pour continuer à danser malgré tout.”
Mr. M de Lambchop est dédié à la mémoire de Vic Chesnutt, proche de Kurt Wagner – les deux musiciens avaient collaboré sur l’album The Salesman and Bernadette en 1998 –, qui s’est donné la mort le jour de Noël 2009. “Je fais des disques autant pour le public que pour mes amis, raconte Wagner. Je l’ai donc peut-être aussi fait pour lui. C’était douloureux pour moi de raconter ces choses-là, de parler de lui. Je le fais simplement parce que j’essaie de gérer tout ça. Et j’espère peut-être y trouver des vertus thérapeutiques.”
Si l’entreprise n’est pas gaie, elle donne lieu à deux disques au raffinement admirable. Côté Tindersticks, le groupe offre avec The Something Rain un successeur splendide à Falling down a Mountain, le disque qui, il y a deux ans, avait signé son retour lumineux. Revigorés par une longue tournée lors de laquelle ils revisitèrent les musiques composées pour les films de Claire Denis, les Tindersticks renouent aujourd’hui avec la magie de Curtains, enchaînant quelques instrumentaux formidables et une poignée de morceaux sensuels (Show Me Everything, Come Inside). Porté par des choeurs habiles et un Fender Rhodes voluptueux, le groupe parvient même à légitimer l’usage du saxophone.
Côté Lambchop, l’émotion est grande. Mr. M débute sur un If Not I’ll Just Die à faire pleurer les brutes : derrière ce titre emprunté aux paroles de This Guy’s in Love with You de Burt Bacharach, Wagner chante comme un enfant triste, un Robert Wyatt amoché. Enregistré à Nashville, dans les studios du producteur Mark Nevers (Will Oldham, Silver Jews), le disque évite pourtant tout pathos en multipliant les arrangements cotonneux (Nice Without Mercy, 2B2, Buttons). “J’aime l’idée de rester fidèle à un son, de me répéter, même. Je crois que ça crée une identité.” En oscillant sans cesse entre folk et jazz, pop suave et climats cinématographiques, Mr. M offre au chagrin de Wagner l’un des plus beaux écrins sonores de l’année. Plus qu’un cadeau d’amitié, c’est un cadeau d’amour.

par Johanna Seban
le 23 février 2012

http://www.lesinrocks.com/musique/critique-album/lambchop-et-tindersticks-les-souverains-de-la-melancolie/





Tindersticks : apaisés, lumineux

Stuart Staples offre à ses Tindersticks un nouvel album lumineux et presque apaisé : les bienfaits d’une nouvelle vie dans le Limousin ? Critique.
A deux reprises au cours de l’interview, Stuart Staples réprimera un sanglot, suivi d’un interminable silence. La première fois à l’évocation d’Alain Bashung, dont l’une des chansons du nouveau Tindersticks, Black Smoke, semble ressusciter le chant de cow-boy européen. Et l’on apprend, il n’y a pas de hasard, que les deux hommes étaient devenus très proches ces dernières années. La seconde fois, plus pesante encore, à propos de Lhasa, avec laquelle l’élégant sextet anglais a souvent échangé des fluides au cours de la décennie passée.
En revanche, sur le huitième album des Tindersticks, Stuart sanglote un peu moins qu’à l’accoutumée et, sans prétendre à concurrencer Francky Vincent, Falling down a Mountain n’a rien d’une vallée de larmes embrumée sous les violons monotones. Une écoute rapide peut même désarçonner tant les Tindersticks semblent avoir ici déployé une palette de teintes et de styles inhabituellement hétéroclite. De la chanson-titre en ouverture aux vibrations hypnotiques proches d’un certain jazz spatial des seventies, jusqu’au sublime thème instrumental (Piano Music) en clôture, l’album se diffracte en plusieurs morceaux qui ne cherchent pas forcément à former un ensemble.
“Le précédent album, The Hungry Saw, avait pour mission de ressouder le groupe après une longue séparation. Celui-là nous pousse au contraire vers l’extérieur, comme s’il n’y avait plus aucune crainte désormais à étendre nos frontières.” Une ballade tremblée (Keep You Beautiful) est ainsi chassée par un pétillant Harmony around My Table auquel se frotte un boléro aux ornements mexicains (She Rode Me down), tout juste séparé par un duo qui vaut son pesant de cacahuètes avec la voix rare de la Canadienne Mary Margaret O’Hara (Peanuts)…
[attachment id=298]C’est en plein coeur du Limousin, où Staples a élu domicile depuis plusieurs années et construit un studio baptisé Le Chien chanceux, que s’est joué ce petit western immédiatement séduisant. “Peut-être nous sommes-nous montrés trop longtemps surprotecteurs avec notre esthétique. Avec le temps, on apprend à faire des entorses à nos habitudes, et les meilleurs titres proviennent finalement de cette liberté nouvelle. Les liens sont si forts entre nous que nous ne craignons plus de les rompre en laissant nos chansons dévier de leur axe initial.” Stuart Staples évoque une ambiance proche de l’état d’esprit du premier album – vieux de dix-sept ans ! – où chacun parmi le noyau originel aura eu à coeur d’épater les autres et de retrouver certains “plaisirs simples” évaporés en cours de route. Tandis qu’ils composaient en parallèle une BO âpre et abstraite pour le prochain Claire Denis (White Material), les Tindersticks auront mis dans leur album toute la douceur et la pétulance, ainsi qu’un brin de frivolité, qu’ils auraient peut-être en d’autres temps réservées à un projet parallèle. Falling down a Mountain y gagne largement au change.
Album : Falling Down a Mountain (4AD/Beggars/Naïve)

http://www.lesinrocks.com/2010/02/22/musique/tindersticks-apaises-lumineux-1133463/







Tindersticks - Falling Down a Mountain

Stuart Staples offre à ses Tindersticks un nouvel album lumineux et presque apaisé : les bienfaits d’une nouvelle vie dans le Limousin ?

A deux reprises au cours de l’interview, Stuart Staples réprimera un sanglot, suivi d’un interminable silence. La première fois à l’évocation d’Alain Bashung, dont l’une des chansons du nouveau Tindersticks, Black Smoke, semble ressusciter le chant de cow-boy européen. Et l’on apprend, il n’y a pas de hasard, que les deux hommes étaient devenus très proches ces dernières années. La seconde fois, plus pesante encore, à propos de Lhasa, avec laquelle l’élégant sextet anglais a souvent échangé des fluides au cours de la décennie passée.
En revanche, sur le huitième album des Tindersticks, Stuart sanglote un peu moins qu’à l’accoutumée et, sans prétendre à concurrencer Francky Vincent, Falling down a Mountain n’a rien d’une vallée de larmes embrumée sous les violons monotones. Une écoute rapide peut même désarçonner tant les Tindersticks semblent avoir ici déployé une palette de teintes et de styles inhabituellement hétéroclite. De la chanson-titre en ouverture aux vibrations hypnotiques proches d’un certain jazz spatial des seventies, jusqu’au sublime thème instrumental (Piano Music) en clôture, l’album se diffracte en plusieurs morceaux qui ne cherchent pas forcément à former un ensemble.
“Le précédent album, The Hungry Saw, avait pour mission de ressouder le groupe après une longue séparation. Celui-là nous pousse au contraire vers l’extérieur, comme s’il n’y avait plus aucune crainte désormais à étendre nos frontières.” Une ballade tremblée (Keep You Beautiful) est ainsi chassée par un pétillant Harmony around My Table auquel se frotte un boléro aux ornements mexicains (She Rode Me down), tout juste séparé par un duo qui vaut son pesant de cacahuètes avec la voix rare de la Canadienne Mary Margaret O’Hara (Peanuts)…
C’est en plein coeur du Limousin, où Staples a élu domicile depuis plusieurs années et construit un studio baptisé Le Chien chanceux, que s’est joué ce petit western immédiatement séduisant. “Peut-être nous sommes-nous montrés trop longtemps surprotecteurs avec notre esthétique. Avec le temps, on apprend à faire des entorses à nos habitudes, et les meilleurs titres proviennent finalement de cette liberté nouvelle. Les liens sont si forts entre nous que nous ne craignons plus de les rompre en laissant nos chansons dévier de leur axe initial.”
Stuart Staples évoque une ambiance proche de l’état d’esprit du premier album – vieux de dix-sept ans ! – où chacun parmi le noyau originel aura eu à coeur d’épater les autres et de retrouver certains “plaisirs simples” évaporés en cours de route. Tandis qu’ils composaient en parallèle une BO âpre et abstraite pour le prochain Claire Denis (White Material), les Tindersticks auront mis dans leur album toute la douceur et la pétulance, ainsi qu’un brin de frivolité, qu’ils auraient peut-être en d’autres temps réservées à un projet parallèle. Falling down a Mountain y gagne largement au change.

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Tindersticks - The Hungry Saw
Beggars - Naïve

On les croyait moribond : après cinq ans de silence, les Tindersticks retrouvent le feu sacré dans un album aussi aéré qu’habité.

La nostalgie est un sentiment dont on aimerait chanter la noblesse ; car elle n’a pas toujours bonne presse ces temps-ci. Dénigrée par ceux qui considèrent la mémoire comme un obstacle et ne rêvent que de fuite éperdue en avant, bradée par les marchands de souvenirs qui l’ont transformée en simple pulsion régressive, elle constitue pourtant l’une des plus vives richesses de l’âme humaine. Etre nostalgique, ce n’est pas vouloir figer le passé : c’est au contraire prendre acte de ce qui est achevé, et atténuer du même coup le poids des années mortes et des heures enfuies. C’est désigner en soi le creux vertigineux que laissent certaines absences, certaines pertes irréversibles, et faire en sorte que ce creux devienne un terrain fertile, sur lequel pourra germer la beauté des temps à venir. 
C’est grâce à la nostalgie que les Tindersticks, après cinq ans de ruminations silencieuses, ont retrouvé le goût de jouer. En 2003, les Anglais sortaient leur sixième album, Waiting for the Moon : un disque d’honnête facture, mais qui trahissait insidieusement une réelle perte d’influx et un cruel déficit de fraîcheur. Pas vraiment du genre à se la raconter, Stuart Staples et ses partenaires se rendirent alors à cette évidence : leurs meilleures années étaient derrière eux. “L’énergie collective qui nous avait nourris s’était évanouie, affirme le chanteur. Ce qui nous a mis la puce à l’oreille, c’est que nous ne riions jamais autant que lorsque nous évoquions le bon vieux temps : le présent n’éveillait plus en nous de sensations aussi fortes.” Jusqu’alors, les Anglais avaient su tracer leur chemin sans procéder à de spectaculaires changements de cap. Dans leur premier album, sorti en 1993, ils affichaient déjà cette distinction naturelle propre aux musiciens indémodables. Les Tindersticks, c’était six potes sans âge qui usaient du songwriting comme d’une langue classique, forts d’une tradition initiée par Lee Hazlewood, Leonard Cohen ou encore Townes Van Zandt. Emmenés par la voix de crooner fatigué de Stuart Staples, ils portaient le rock comme un costard élégant mais un peu usé aux coutures, doux comme la soie mais parfumé à la clope. 
Même parée de couleurs soul (les albums Simple Pleasure et Can Our Love), leur musique perdit pourtant peu à peu de sa superbe, et sembla rétrécir avec le temps. “Après chaque disque, nous avions le sentiment qu’un nouvel espace se dégageait devant nous, se rappelle Staples. Mais Waiting for the Moon, lui, nous a plantés dans une impasse. La tournée qui a suivi m’a ôté l’envie de continuer : ce qui brûlait en moi s’était éteint. Pour nous reconstruire, nous devions laisser tomber les ruines de notre passé.”
Prendre du champ : c’est ce que Staples fera, littéralement, en quittant le cocon étouffant de Londres pour la campagne limousine. Là, entre deux albums solo et un projet récréatif (le disque pour enfants Songs for the Young at Heart), il sifflera sans modération de grands bols d’air pur. “A Londres, j’avais l’impression de me cogner aux murs. J’ai déménagé parce que j’étais en quête d’un endroit ouvert, dans lequel ma musique puisse s’épanouir. Le jour où j’ai créé chez moi mon propre studio, je me suis senti libéré comme jamais.” 
Restait à transmettre ce deuxième souffle aux Tindersticks. Le déclic aura lieu en septembre 2006, quand le groupe est invité à jouer intégralement son deuxième album lors d’un festival londonien. Ce soir-là, il actionne sans hésiter ce que Staples appelle “la soupape de la nostalgie”. “Ce concert nous a ramenés au temps où nous étions réellement créatifs et heureux. C’était le meilleur moyen de se donner un futur.” 
De sextet, le groupe est devenu un trio, stabilisé autour de Staples, du claviériste David Boulter et du guitariste Neil Fraser. Pour autant, il n’a pas joué la carte de l’autarcie : pas moins de dix musiciens ont été conviés à l’enregistrement de son nouvel album. Gravé en huit jours, The Hungry Saw a la tonalité chaude et vibrante d’une fête intime. Ses chansons à la fois aérées et habitées, qui peuvent toutes prétendre au titre de standard instantané, prouvent que les Tindersticks ont su tirer profit des présences amicales qui les entouraient : à l’empilage des sons, ils ont cette fois-ci préféré le partage des sensations. 
“A l’époque de l’album Waiting for the Moon, les rôles étaient figés, tout était trop lourd, se souvient David Boulter. Cette fois, chacun s’est adapté aux chansons, quitte à se mettre en retrait si nécessaire. Il y a bien longtemps que l’enregistrement d’un disque des Tindersticks n’avait pas été aussi fluide et jubilatoire.” Redevenu le chanteur impérial et rayonnant de ses débuts, Stuart Staples savoure également son plaisir : il sait que le présent des Tindersticks est désormais aussi radieux que son passé. “The Hungry Saw est le fruit d’échanges fructueux entre des gens qui ont joué, bu et plaisanté ensemble dans une même pièce. Cette mystérieuse combinaison de sentiments et d’énergies donne toute sa réalité et tout son sens à notre musique. Avec le temps, j’avais perdu foi en cette magie : aujourd’hui, je la touche à nouveau du doigt.”

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Tindersticks - Waiting for the Moon

Quel autre groupe pourrait s’autoriser telle fantaisie macabre ? Waiting for the Moon, sixième album des Tindersticks, débute par une chanson sur l’euthanasie et par cette phrase on ne peut plus accueillante : “Mes mains autour de ta gorge ” Gros carton en prévision dans les campings cet été. Sur la pochette de l’album, il [...]

Quel autre groupe pourrait s’autoriser telle fantaisie macabre ? Waiting for the Moon, sixième album des Tindersticks, débute par une chanson sur l’euthanasie et par cette phrase on ne peut plus accueillante : “Mes mains autour de ta gorge ” Gros carton en prévision dans les campings cet été. Sur la pochette de l’album, il est écrit que l’album fut enregistré entre septembre 2001 et janvier 2003. Le temps s’est dilaté chez les Tindersticks, qui avaient pour habitude auparavant de boucler leurs albums en deux-trois mois maximum. L’inspiration aussi s’est dilatée, le nouvel album offrant une variété de textures, de styles, de rythmes et d’épaisseurs sonores comme aucun des cinq précédents n’en avait étalé.
Après l’abus de tons verdâtres et bleutés sur les deux précédents, les Tindersticks retrouvent ici le goût du pourpre, du soufre, du carmin, du brûlé vif. Le goût du risque aussi, à travers des chansons qui ne se contentent jamais d’aller d’un point à un autre mais creusent ou bâtissent d’imposants tunnels ou reliefs, alternent les plaines sereines et les subites accumulations rocheuses sur lesquelles ces cordes, qui se dépelotent lentement pour mieux se tendre, finissent par s’abattre tel un orage de laine et de verre. Un titre comme My Oblivion, sans doute l’un des plus impressionnants jamais écrits par le groupe, ressemble à du Tindersticks classique avant de laisser apparaître, entre les balayages circulaires des violons, des surpiqûres jazz (batterie en reflux, arpèges métalliques, bruine de vibraphone) qui donnent comme l’impression d’un big-band à la dérive, d’orchestre du Titanic en route vers les profondeurs.
Pour son probable tour d’honneur, le producteur Ian Caple a fait un dernier joli cadeau aux Tindersticks en les aiguillant sur la chanteuse franco-canadienne d’origine mexicaine Lhasa De Sala, qui illumine le duo Sometimes It Hurts, donnant une réplique piquante à l’ours Stuart comme l’avaient fait avant elle Carla Torgerson des Walkabouts, Isobel Monteiro de Drugstore et, surtout, Isabella Rossellini. Ce second single extrait de Waiting for the Moon, légèrement space-country à la sauce Lee Hazlewood/Ennio Morricone, est le probable futur gros hit de l’été. Sur la Lune.

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Tindersticks – Les plaisirs démodés


On avait laissé les Tindersticks dans le luxe et la soie noire de Curtains, chef-d’oeuvre de mélancolie étendue sur cordes de violons. Un album tellement intense qu’il a failli tuer le groupe, que l’on retrouve convalescent sur l’humble et presque ensoleillé Simple pleasure. Où le grand orchestre de Stuart Staples, en réapprenant à marcher, apprend finalement à gambader.
Pas plus tard que la semaine dernière, à propos du nouveau Kubrick, certains ont introduit un adjectif qui, désormais, sauvera souvent nos meubles. D’ailleurs, on ne manque pas l’occasion de le recycler à chaud : à l’image d’Eyes wide shut, le nouvel album des Tindersticks serait déceptif. Pas décevant : déceptif ! Cette nuance pour souligner qu’à l’aune de la discographie des Tindersticks, et surtout par rapport au précédent Curtains, Simple pleasure est un peu léger.
Léger et inachevé. En revanche, comparé à l’ordinaire des nouveautés, un album léger en provenance du groupe le plus élégant d’Angleterre n’a aucun mal à figurer dans le haut de la pile, à tenir honnêtement ses promesses, juste honnêtement. D’où cette pointe de déception (déceptivité ?), ce désarroi, léger lui aussi, qui nous étreint au moment où l’on s’apprêtait à appuyer lourdement sur la pédale à superlatifs à propos du sextette de Stuart Staples.
Si on attendait mieux des Tindersticks que ce minimum syndical en forme de demi-album, c’est parce qu’on sait ce groupe capable de dépasser les bordures et de se dépasser lui-même, de bâtir d’impossibles labyrinthes dans lesquels l’un des grands plaisirs terrestres était de s’y perdre, de s’y fondre, de s’y noyer et de n’en ressortir qu’au bout de plusieurs mois de balades quotidiennes et exclusives.
Simple pleasure, qui porte un peu trop bien son titre, n’aligne que neuf chansons (décidément, après Tricky, la tendance saisonnière est à la pingrerie), là où les trois albums précédents en affichaient au minimum le double. Trois petits quarts d’heure tout juste au lieu de l’heure et quart habituelle. Une comptabilité qu’on tiendrait moins scrupuleusement si la musique elle-même ne se montrait si radine. Car on fera plus vite le tour de Simple pleasure que de Curtains ­ dont on n’est jamais sorti, en fait ­ ou même de The Second Tindersticks album. On épuisera celui-là alors que les autres nous épuisaient, on le rangera sagement alors que les autres nous dérangeaient, férocement. Mais Simple pleasure n’est sans doute qu’une balade réparatrice sur du plat (voire un critérium régional) avant d’attaquer d’autres cols, ce qu’on appelle dans le jargon de la diplomatie sportive “une étape de transition”.
Précision utile : les Tindersticks ont failli y rester. Le drame a eu lieu dans le secret le plus strict et n’a fait, à l’image du groupe, aucune vague. Stuart Staples vous annonce ce détail avec sa voix de croque-mort bègue, de Ian Curtis après la pendaison, en posant sur votre embarras deux yeux 
suppliants à vous crever le coeur. Il est accompagné de Dickon, fidèle violoniste qu’on sent à deux doigts de sortir son instrument pour entonner quelque oraison funèbre et tzigane, histoire de plomber un peu plus l’ambiance.
Sur nous s’étale un soleil de juillet magnifique, on est attablés dehors et pourtant, il vient de nous tomber sur les épaules toutes les intempéries du monde. Nous qui pensions les Tindersticks immunisés contre l’ordinaire blues des groupes de rock au passage de la trentaine, simplement parce que la notion d’âge n’a aucune incidence sur leur musique (et aussi parce qu’ils ne sont un groupe de rock que d’une manière très lointaine et singulière), nous les découvrons vulnérables et entaillés, à repriser des plaies encore tumescentes et à s’épancher sur les turbulences récentes. Visiblement, derrière les rideaux (Curtains) s’est joué un genre de petite tragédie sur le thème éternel de la crise cellulaire, avec en point d’orgue une menace d’implosion évitée de justesse et dont le nouvel album, en somme, aurait servi de désamorce. Stuart Staples : “Après Curtains, nous avions atteint cette limite qui sépare le plaisir de la contrainte. Nous n’aurions pas pu continuer dans cette voie, nous avions accumulé trop d’habitudes qu’il devenait urgent de briser. Nous n’en pouvions plus de nous dissimuler derrière la stylisation à outrance, les grandes orchestrations, les albums de plus en plus extravagants. Nous sommes des gens beaucoup plus modestes que nos disques et il commençait à se dessiner une vraie frontière entre nous et notre musique. Nous avons tous ressenti au même moment une espèce de frustration collective : nous n’étions plus le groupe que nous souhaitions être, c’est aussi banal que ça. Il fallait donc changer à tout prix, ou alors persister et courir le risque de tout voir s’effondrer d’un seul coup. Ce qui nous a sauvés, c’est qu’il n’y a jamais eu de tension entre nous six. Nous étions frustrés mais pas les uns vis-à-vis des autres : c’est notre situation commune qui nous minait, pas nos situations personnelles.”
La renaissance a donc sonné. Les Tindersticks n’auront pas lésiné sur les symboles et indices qui traduisent ce besoin vital de repartir de rien, de reconstruire à presque zéro. D’abord le titre de l’album précédent, Curtains, qu’on peut reconsidérer comme la fin théâtrale d’une trilogie, une tombée de rideau sur la première vie du groupe. Ensuite, la publication l’an dernier d’une compilation des premiers singles et autres raretés qui ressemblait fort, elle aussi, à la clôture d’un cycle.
Maintenant, avec cette pochette d’album montrant un ventre féminin au bord de l’éclosion et ce morceau d’ouverture, Can we start again’, qui dit assez explicitement que les temps ont changé. Une chanson d’ailleurs plus enlevée (on n’ira pas jusqu’à dire enjouée) que n’importe laquelle de leur répertoire jusqu’ici, qu’un swing véloce et des choeurs de donzelles font décoller vers un probable hit de début d’automne. Dès le second titre, les Tindersticks passent carrément du côté obscur de la force en reprenant du Odyssey, trio bimbo-disco dont le If you’re looking for a way out, on s’en doute, devient dans la bouche pâteuse de Staples la chose la moins gaie et dansante du monde, calfeutrée dans une écharpe de violons qui indique d’autres fièvres que celle du samedi soir. Accessoirement, c’est le premier moment de grâce pure de l’album. “Je chante cette chanson depuis des années, elle devait passer à la radio quand j’avais 14 ans et je l’ai toujours gardée en mémoire. Je me souviens surtout de la mélodie, mais plus du tout du rythme ni des arrangements. Il m’arrivait de commencer à la chanter parfois en répétition ou lors des balances, juste pour m’échauffer la voix, et il en émanait toujours quelque chose de spécial, une forme de magie très naturelle qui correspond assez précisément à l’idée générale que nous avions pour l’album. C’est la raison pour laquelle cette reprise s’est imposée d’elle-même.”
Naturel, sans chichis, mis en boîte quasiment sans aucune réflexion préalable, Simple pleasure est le premier des albums des Tindersticks dont l’ébauche n’a demandé qu’un minimum de logistique : un enregistrement live en studio, à raison de deux morceaux par jour, entre les 9 et 19 octobre de l’année dernière, à l’exception d’un seul titre, le jazzy et psychédélique From the inside, bouclé en février 99. Tous ces détails sont consignés sur la pochette, y compris le numéro de la prise retenue et cette mention qui indique que toutes les parties de cordes ont été mises en boîte en une seule journée.
Du rapide, du vite fait sur le gaz avant que ne viennent poindre les anciennes habitudes de surcharge, de peaufinage et d’étirement du temps qu’on aimait tellement sur les disques précédents. Cette fois, ça passe tellement vite qu’on a l’impression d’entendre un ep des Tindersticks à la place des opéras en quatre actes auxquels on s’était habitués. Stuart, lorsqu’on loue devant lui la beauté foudroyante de Curtains, n’hésite pas à fusiller à bout portant notre emportement. “Pour moi, c’est surtout l’album où les ennuis ont commencé dans le groupe. J’ai du mal à le considérer comme un chef-d’oeuvre alors qu’on a failli tous y sombrer. C’est un disque beaucoup trop compliqué à mon goût, trop long et trop prétentieux. On doit être en mesure d’échapper à nos influences, ne plus se focaliser sur les chansons de Jimmy Webb et essayer d’en approcher le secret. On doit pouvoir arriver à faire quelque chose qui nous correspond plus. Le nouvel album, dans cet ordre-là, est beaucoup plus honnête.”
Si quelqu’un arrivait ces jours-ci avec un premier album du niveau de Simple pleasure, on en bondirait d’allégresse. Si If she’s torn et son orgue Procol Harum, son carillon Sunday morning ­ la chanson clé de l’album selon Stuart, celle qui a débloqué la situation ­ débarquaient sans prévenir, on ne serait pas les derniers à convoquer les grands mots. Idem pour Before you close your eyes et son escouade de cuivres cotonneux, son épine dorsale rhythm’n'blues.
C’est d’ailleurs l’une des découvertes réjouissantes de ce disque : on avait jusqu’à présent sous-estimé la profondeur vocale de Staples et la souplesse articulaire de son groupe, ici plus volontiers soul que sombre, plus Otis Redding que Joy Division. On n’intitule pas une chanson This heart of mine au hasard, sans quelques idées blacks derrière la tête. Du coup, les Tindersticks passent moins cette fois pour le grand orchestre de la chialouse, le top du chagrin. C’est pas encore la Compagnie Créole, mais ça s’arrange. On croit même entendre parfois Stuart sourire en chantant, à moins que ce ne soient les mots qui le brûlent. Dickon confirme : “Considérer les Tindersticks comme un groupe sombre, désespéré, est un cliché. Mais comme dans tout cliché, il y a une part de vrai. Aujourd’hui, en tout cas, chacun est très heureux de sa vie à l’intérieur du groupe. Nous ne nous voyons pas tout le temps, certains d’entre nous vivent à l’étranger mais quand nous nous retrouvons, le plaisir est redevenu aussi intense qu’à l’époque de notre premier album.”
Concernant son rôle d’arrangeur de cordes, forcément minimisé sur ce disque moins orchestré que les précédents, l’homme qui amena jadis les Tindersticks à l’abordage d’un orchestre de trente musiciens ne regrette rien : “L’utilisation des cordes est beaucoup plus subtile à présent. Elles entrent comme un ingrédient dans la composition des chansons et non plus comme une décoration rajoutée à la fin.” Stuart Staples acquiesce : “Sans doute qu’avant, le mur de l’orchestre m’a permis parfois de me cacher, en agissant comme un paravent. Comme je manquais singulièrement de confiance, ça m’aidait à prendre la fuite, à me noyer dans le décor. Désormais, je sais que je dois sortir de l’ombre car il n’y a plus rien pour me cacher. C’est impossible de tricher. La démarche de Simple pleasure, c’est un peu celle qu’ont eue certains groupes au début des seventies quand, en réaction à la démesure du psychédélisme, on est revenu à des idées plus simples, avec moins d’effets et de poudre aux yeux.”
Vu sous cet angle, Simple pleasure prend soudainement une autre allure : de l’album un peu mesquin qu’on avait perçu au début, il s’affine en véritable contrepoids à la folie qui vit naître Curtains, comme un retour à la raison égrené en neuf chapitres qui, individuellement, tiennent debout tout seuls. Une collection de chansons au lieu d’un long poème à tiroirs. Et sans doute pour ses auteurs une salutaire récréation. “C’est la première fois en sept ans qu’on se retrouvait tous les six à composer, chacun apportant sa touche aux idées amenées par les autres, claironne Stuart. Je suis fier que l’on parvienne à travailler ainsi, en pleine harmonie, quand la plupart des groupes anglais actuels n’existent qu’au travers des batailles d’ego et des luttes hiérarchiques.”
Même lorsqu’ils livrent comme ici un disque aux proportions normales, les Tindersticks sont encore l’un des groupes anglais parmi les plus atypiques, un rassemblement aérien et fantomatique, l’un des rares sur lesquels le temps n’a aucune prise, tel un sage en marge, une exception 
démodée et, par là, infiniment précieuse. Après quatre albums, deux témoignages live, une musique de film et une compilation, on peut commencer à parler à leur endroit d’une oeuvre. Laquelle, en dépit de ce bémol que constitue Simple pleasure, est taillée pour fasciner encore longtemps. Tindersticks. Simple pleasure (Island/Universal).

http://www.lesinrocks.com/1999/09/15/musique/tindersticks-les-plaisirs-demodes-11229452/






Tindersticks - Donkeys 92-97
This Way Up - Island

Les Tindersticks font visiter leurs tiroirs : pas une seule trace de moisi dans cette collection luxueuse d’inédits. En gens raffinés qu’ils sont, les Tindersticks ont le fond du tiroir impeccable. Donkeys ’92-’97 n’a en effet rien à voir avec ces assemblages négligés de faces B et d’inédits pauvrets qui servent aux artistes à boucler [...]

Les Tindersticks font visiter leurs tiroirs : pas une seule trace de moisi dans cette collection luxueuse d’inédits.
En gens raffinés qu’ils sont, les Tindersticks ont le fond du tiroir impeccable. Donkeys ’92-’97 n’a en effet rien à voir avec ces assemblages négligés de faces B et d’inédits pauvrets qui servent aux artistes à boucler un contrat et aux auditeurs à caler une étagère. En réalité, il s’agit d’un objet hybride qui tient autant du best-of alternatif que du cours de rattrapage pour tous ceux qui, déjà découragés par la longueur des trois albums officiels, n’auraient pas poussé la curiosité jusqu’à s’en aller soulever les revers des singles. Ainsi les versions antérieures de Patchwork, Marbles, Her ou City sickness, infiniment meilleures que celles figurant sur le premier album ­ où elles manquaient alors d’étouffer sous la grisaille de la production ­, renaissent enfin sous leur subtil éclat d’origine. Et on découvre alors que les futurs arrangements capiteux de Curtains ­ les cordes, notamment ­ étaient dès le début gravés dans l’écorce, mais que leur sève vénéneuse et opiacée mit encore quelques années à couler. Les Tindersticks ayant par ailleurs opéré une sélection drastique parmi leurs faces B, n’ont survécu ici que leur remarquable reprise pâteuse du I’ve been loving you too long d’Otis Redding ainsi que deux perles noires égarées ­ une reprise du Here de Pavement et For those ­, mais pas une de plus. Le reste étant constitué de versions à peine corrigées des intouchables Travelling light, Tiny tears et Bathtime, et surtout d’une paire de véritables curiosités. La première, assez cocasse, est une reprise en français de No more affairs intitulée Plus de liaisons et disponible à l’époque dans la version vinyle du second album. Même handicapé par les rugosités de la langue, Stuart Staples y dispense un cours de chant que certains de nos amis chanteurs français, handicapés par tout le reste, feraient bien d’apprendre par coeur. La seconde est la fameuse version de A Marriage made in heaven réenregistrée l’an passé avec Isabella Rossellini pour l’un de ces ping-pong de voix mâle et de soupirs femelles ­ voir Nick Cave/Kylie Minogue plutôt que Obispo/Zazie ­ dont la matrice originelle revient à Lee Hazlewood et Nancy Sinatra. Au total, douze titres seulement ont franchi le tamis aux mailles un peu trop étroites des Tindersticks, que l’on a connus moins radins. Pas la moindre trace, malheureusement, du splendide Kathleen qu’ils avaient emprunté en 94 à Townes Van Zandt. Pas l’ombre d’une gâterie inédite tirée des sessions de Curtains, qui regorgent sans doute de replis non encore dévoilés. Mais rien à jeter non plus, ce qui au regard de ce type d’exercice relève plutôt de l’exploit.

http://www.lesinrocks.com/musique/critique-album/donkeys-92-97/







Tindersticks – Vertigo

Pour annoncer la sortie d’un deuxième album fiévreux, les Tindersticks donnaient à Londres un concert-événement en compagnie d’un orchestre de vingt-quatre musiciens. Récit d’une journée à la dérive et d’un lendemain gueule de bois.
Curieuse sensation, lorsqu’on pénètre pour la première fois dans l’édifice qui abrite le Bloomsbury Theatre. On attendait un palace ronflant de prestige, on trouve une façade et un hall qui rappellent ceux d’une faculté ou d’une MJC richement subventionnée. La salle est en revanche une divine surprise : un théâtre sans angle, rond comme une valse, doublé d’un balcon massif et garni de confortables fauteuils bordeaux. Il est peu probable qu’un groupe de rock y ait déjà exhibé sa mauvaise éducation ­ aucun des six cents sièges n’accuse le moindre accroc. Dans la soirée, chacun d’entre eux accueillera un chanceux qui a décroché l’un des fameux tickets blanc et or dont tout Londres ­ et principalement sa presse musicale ­ ne cesse d’évoquer la rareté : tous vendus en à peine trois heures. Les Tindersticks hanteront les lieux, accompagnés pour la seconde fois de leur vie (et de la semaine) par une grande formation à cordes. L’avant-veille, Glasgow a eu la primeur de l’événement et, aux dires de certains, les Ecossais n’en sont toujours pas redescendus.
En milieu d’après-midi, à l’heure d’une balance qui s’annonce épique, seuls les six Tindersticks arpentent déjà la large scène, vêtus de leurs immuables costards noirs dont les faux plis trahissent quelques récents affalements de fin de biture. Stuart Staples, dandy malgré lui et introverti maladif avant tout, n’a jamais caché qu’il ne pouvait chanter sans s’être préalablement lourdement imbibé les viandes. Ce soir, il doublera sans doute les doses. Le manager, boule joviale et hirsute, ne fait pas trop cas des angoisses à ce sujet devant l’assistance. La sonnerie quasi continue de son portable témoigne néanmoins de l’importance de l’enjeu. A l’heure où le second et somptueux album des Tindersticks pointe son nez, il serait fâcheux que le leader ait un coup de trop dans le sien et mette en péril la soirée qui, vu le nombre de journalistes invités, pourrait alors se transformer en mise à mort. Jusqu’ici, le chant pluvieux de Staples n’a connu pour écho qu’un concert de louanges : le chaînon manquant entre Lee Hazelwood et Ian Curtis ne compte plus les médailles. Mais on sait que le moindre dérapage incontrôlé suffirait à renverser la vapeur. Alors les Tindersticks s’appliquent à régler chaque détail, à soupeser chaque sonorité comme on dépose les ultimes cartes sur un château qui a déjà demandé des mois de patience. Stuart Staples sait parfaitement que la cohésion parfaite entre les membres du groupe n’a pour socle qu’un tas d’argile : “La première phase d’enregistrement du nouvel album fut la période la plus détendue qu’ait traversée les Tindersticks jusqu’ici. Nous étions enfermés en studio en Allemagne, loin de toute pression, et nous avons pris un réel plaisir à jouer ensemble, à débroussailler les premières idées sans forcément nous préoccuper de ce que donnerait le résultat final. La suite a en revanche été plus douloureuse. La multitude d’interventions externes menaçait à tout instant de rompre cet équilibre jusque-là fébrilement entretenu. Sur des chansons comme My sister ou Mistakes ­ avec des constructions tellement riches ­, il fallait combiner tant d’éléments pour obtenir un résultat cohérent que nous avons vécu des heures difficiles. Lors des concerts avec l’orchestre, on se retrouve face aux mêmes obstacles, avec en plus l’obligation de trouver une solution en direct.”
Du coup, rarement balance aura autant mérité son nom. Lorsque les premiers éléments de l’orchestre prennent place derrière les pupitres, le groupe a déserté la scène. Seul Dickon Hinchliffe, violon soliste du groupe et grand coordinateur du show ­ c’est lui qui en a écrit toute la partie orchestrale ­, s’affaire à ajuster les sièges et les micros, exploitant au mieux l’acoustique du théâtre. Dès lors, la douloureuse plainte des violons qui s’accordent a remplacé les habituels essais de caisse claire. A deux mètres à peine, l’ampli Marshall ne moufte pas : pour lui, ce n’est pas jour de fête. Pas moins de quatorze violons, six altos et quatre violoncelles vont ainsi lentement s’épouser sous la direction de Rosie Lindsell, charmante et jeune rouquine pour qui l’exercice est aussi une première : “J’ai joué sur le premier album et dirigé les cordes du second mais la scène est une grande inconnue, pour moi comme pour les musiciens.” La formation, insolente de jeunesse, réduit en pièces tous les clichés du genre : on s’attendait à voir une colonie de rombières binoclardes et de vieux gars poussiéreux, on découvre un vrai casting de craquettes et d’étudiants épanouis. On les imaginait scolaires et appliqués, les premières mesures qu’ils font gronder ont la puissance d’un cyclone. Stuart, au premier rang, n’en perd pas une miette. “Nous les avons volontairement choisis très jeunes car ils devaient être parfaitement en phase avec nous. Il n’y a rien de pire que ces exécutants cliniques qui se bouchent les oreilles et déchiffrent leurs partitions sans écouter le reste.” Une fois la seconde vague de détails maîtrisée, le groupe rejoint l’orchestre pour une ultime répétition générale.
Enfin, à quelques minutes de l’ouverture du vaste rideau rouge, l’austère hall universitaire qui mène à l’entrée du théâtre résonne d’une foule dense, plutôt trentenaire et blagueuse, dont s’échappent quelques visages illustres : Jarvis Cocker en habit de lumière, deux membres de Gene et enfin PJ Harvey accompagnée de sa mère. Fatalement, comme chaque fois qu’une mécanique apparaît trop consciencieusement huilée, un grain de sable imprévu vient s’y glisser : le bassiste ayant un problème de branchement, la grande parade des Tindersticks connaît un extravagant faux départ. Accroc salutaire, car il aura permis de faire chuter d’un cran la tension et d’arracher un sourire aux demoiselles de l’orchestre. El Diablo en el ojo, avec son orgue annonciateur, fait enfin sauter le bouchon sans toutefois trop éparpiller la beauté comprimée sur laquelle repose toute l’alchimie des Tindersticks. Les craintes légitimes de voir s’émanciper la roide et intime férocité des disques sous un déluge de cordes s’amenuisent dès les premières interventions de celles-ci : pas question pour les Tindersticks de céder à ce faux bon goût nouveau riche et d’appliquer sur leurs plaies le baume tape-à-l’oeil d’un romantisme de sanisette. Ces cordes-là, à l’évidence, sont faites pour se pendre. Le fracas dissonant qui vient réveiller la longue torpeur de My sister ­ sommet du concert comme du nouvel album ­ évoque d’ailleurs plus volontiers les quatuors convulsifs de Bartok que la bande originale de Docteur Jivago. Et si on cherche au rayon musique de films, c’est vers le Bernard Herrmann des films d’Hitchcock qu’il faut se tourner.
Tindersticks, deuxième album du nom, est un disque à ventre ouvert, mais dont l’exploration réclame une usante attention : plus lent, plus sourd, plus noir encore que son prédécesseur, il en est le jumeau maltraité. Un double album surdoué mais privé des sorties du dimanche, condamné à l’éternelle claustrophobie d’une nuit américaine que tissent un piano éventré, un vibraphone à la dérive, un orgue ténébreux et ces cordes mourantes. Discrets sur le disque, les cuivres exhalent en concert des phrasés rauques, livrés à eux-mêmes dans l’étrange jungle libertaire des nouvelles compositions. D’où nous sommes, vissés au premier rang du balcon, une vue en plongée offre l’impitoyable spectacle d’un équipage surpris par la tempête : Rosie, robe noire et gants blancs, laisse glisser ponctuellement autour d’elle les partitions usées tandis que chacun s’attache à maintenir, par d’infimes touches de percussions ou des aplats tremblants de trompettes, cette dignité d’avant naufrage. Et lorsque la fronde s’estompe, c’est pour laisser place à quelques résidus décharnés d’un easy listening pas si facile que ça et plutôt amer au goût. Staples s’avère plus que jamais un (Bryan) Ferry dont la carlingue s’étiole doucement sous les coups furieux des archets. Mais plus il titube, moins son chant semble obstrué de sanglots : le vin heureux défie les vents mauvais et délie la gorge. La prière éthylique des Tindersticks conjugue simultanément les effets de l’ivresse et de la gueule de bois, embrase les pupilles mais laisse dans le même temps la bouche pâteuse. Et comme par contagion, chaque fois que le rideau se baisse entre les rappels, on entrevoit furtivement les musiciennes qui se ruent sur les canettes déposées à leurs pieds.
Le lendemain, au restaurant, Stuart Staples et son clavier David Boulter, les yeux férocement cernés, trouveront encore la force d’écluser deux bouteilles. Moins bien remis qu’eux des effluves qu’ils nous auront fait partager la veille, on commandera de l’eau minérale.

http://www.lesinrocks.com/1995/04/05/musique/tindersticks-vertigo-11236947/






Tindersticks - The second Tindersticks album
This Way Up - Phonogram

Un nouveau disque faussement confortable qui semble hésiter entre Malher et John Barry.Oublier la grâce fragile de Patchwork, oublier toutes ces ruptures de rythme, ces variations de couleurs, de lumière, de relief, qui faisaient de leur premier album un si fascinant jeu de piste. Se résoudre à un nouveau disque hivernal, pétrifié, comme noyé dans [...]

Un nouveau disque faussement confortable qui semble hésiter entre Malher et John Barry.
Oublier la grâce fragile de Patchwork, oublier toutes ces ruptures de rythme, ces variations de couleurs, de lumière, de relief, qui faisaient de leur premier album un si fascinant jeu de piste. Se résoudre à un nouveau disque hivernal, pétrifié, comme noyé dans la brume. S’agacer ­ la patience mise à mal par la récente prolifération de groupes exténués ­ de cette impression d’entendre une seule et même chanson interminable, cafardeuse, presque muette. Se dire que ce long fleuve tranquille charrie. Puis attendre le dégel et découvrir la vie ­ on exagère à peine ­ qui s’agite là-dessous. Tous ces bruits divers, ces pianos rêveurs, ces xylophones, ces trompettes échappées d’un vieil album de Love. S’émerveiller enfin devant quelques mini-symphonies aux orchestrations baroques, qui semblent hésiter entre Mahler et John Barry. Intimistes sur No more affairs (on jurerait Tim Hardin), elles se tendent sur Tiny tears, s’affolent sur le wagnérien Talk to me, toujours arrangé avec une maestria confondante, au service d’un talent de songwriter intact. Constater que de toute évidence les cordes sont reines ici. Que ce sont elles qui font basculer le tout vers un lyrisme déraisonnable et viennent porter le déséquilibre dans un disque où la fulgurance a parfois fait place à un confort d’écoute un peu louche, à quelques chansons qui vont tellement de soi qu’on se demande si c’était bien la peine de les écrire. Comme s’il s’agissait plus d’une reconnaissance que d’une découverte. Ne pas exagérer pour autant, ne pas crier à la déception. On se rappellera simplement que, dans un registre assez proche, on a goûté récemment des émotions plus fortes ­ ou mettons plus directes ­ avec Lambchop ou les Palace Brothers et qu’en comparaison, les soucis esthétiques qu’affichent les Tindersticks paraissent un peu épuisants.

http://www.lesinrocks.com/musique/critique-album/the-second-tindersticks-album/






Tindersticks

Acclamés par la presse britannique, les Tindersticks réussissent l'étape du premier exercice studio. Ils se forgent dès lors un nom parmi les autres groupes des années 90, mais trouvent aussi leur place dans un romantisme noir et délicat.

En vingt et un morceaux le groupe dévoile une musique désarmée, poétique dont les textes littéraires écrits par Stuart Staples, qui n'a pas encore la voix nicotinée et grave qu'on lui connaît, reflètent les méandres de la vie et de l'amour. Et si l'émotion ne surgit pas de cette voix marmonnée et pudique, l'instrumentation s'en charge avec élégance. La formation du groupe (guitare, basse, batterie, clavier, violon, trompette) permet des variations dans ce registre que l'on qualifie de pop et réussit avec brio à séduire sur des mélodies aussi bien sombres, légères, lancinantes ou rythmées. Mais que ce soient "Tyed" ou "Tie-Dye" (même chanson menée successivement par une trompette et un violon aussi tourmenté l'un que l'autre), "Raindrops" pianotée délicatement, ou le folklorique "Her", on est sans cesse touché par la musique et les paroles de Tindersticks. Leur mélancolie est liquide ("Nectar", "Whiskey & Water", "Raindrops", "Tea Stain"...) et cette voix morose un peu maladive est plus que sublime sur "Blood" - encore un titre qui coule.

Tindersticks est un disque onirique, splendide. D'ailleurs les six membres racontent chacun leur tour un rêve sur "Paco De Renaldo's Dream".
Malgré cette noirceur chaque écoute est un délice.

http://www.xsilence.net/disque-3545.htm






Entrevue - 25/11/09 de Tindersticks
interviews

Le 25 janvier prochain paraîtra Falling Down A Mountain, le huitième effort de Tindersticks. Une nouvelle escapade magnétique dans l'impeccable parcours des Anglais menés depuis toujours par Stuart A. Staples, songwriter sensuel doté d'une déroutante élégance. Ça tombe bien, c'est lui qui a décroché lorsque nous avons voulu en savoir plus sur ce disque à venir, et sur ses collaborations habituelles avec la réalisatrice Claire Denis.
[Interview par Catherine Guesde].

Magicrpm.com : Ce huitième album donne l’impression qu’il y a une énergie nouvelle chez Tindersticks. Est-ce le cas ? Est-ce qu’il faut voir dans cette pochette rayonnante l’indice d’un renouveau ?
Stuart A. Staples : Falling Down A Mountain est une sorte d’accomplissement pour moi. The Hungry Saw est né alors que quelque chose grandissait en nous. Après ce disque-là, on est partis en tournée et un déclic s’est produit : il y avait de nouveau de la vie dans le groupe, on a repris confiance - même si Tindersticks n’est toujours pas la formation la plus confiante du monde... L’idée et l’impulsion pour Falling Down A Mountain ont mûri à ce moment-là. Il y avait un réel enthousiasme.

Mais c’est encore trop tôt pour parler de renouveau, on peut simplement se fier à ce qui se passe sur le moment. À une époque, Tindersticks a continué alors que l’énergie avait disparu. Cette fois, je suis heureux d’avoir travaillé avec des gens qui étaient vraiment impliqués dans ce qu’ils faisaient. C’est tout ce qu’on peut souhaiter : que tout le monde reste investi à ce point. J’espère que ce sera le cas quand nous partirons en tournée.

À quoi fait référence ce titre, Falling Down A Mountain ?
Ça vient de la chanson du même nom, qui est plutôt abstraite. Le morceau a pour point de départ une sensation qui m’a saisi en pleine nuit. Je compose souvent à partir de rêves, et ce titre est particulièrement onirique. L’album est loin d’être narratif, c’est plutôt d’une collection qui doit – si tout se passe bien - exhaler une impression diffuse que l’on souhaite ensuite retrouver. Ou pas.

Vous dites avoir renoncé à certaines habitudes pour explorer des choses inédites. En quoi avez-vous procédé différemment cette fois ?
Oui, on a essayé d’avoir une nouvelle approche. Nous avons enregistré The Hungry Saw de façon très traditionnelle : les mêmes musiciens, les mêmes rôles pour chacun, les mêmes instruments sur tout l’album... Pour Falling Down A Mountain, on a cherché à approfondir chaque idée, quitte à nous mettre en danger. Nous n’avons pas débarqué en nous disant : « nous sommes les Tindersticks, et il faut qu’on écrive tel type de chansons ». Au contraire, nous avons cherché à libérer nos envies en laissant la moindre idée suivre son cours.

Le disque est enregistré maintenant, et je pense qu’il est vraiment différent des autres. Mais c’est la première fois que j’en parle à quelqu’un d’extérieur ! L’idée même que le public puisse l’écouter me semble encore étrange. J’ai l’impression qu’il y a deux minutes, j’étais encore dans le studio en train de m’arracher les cheveux... Peut-être que dans quelques années je pourrai en discuter en ayant du recul !

Il y a une tonalité plus soul sur l’album. Est-ce lié à l’arrivée du batteur Earl Harvin ?
Oui, je crois que Earl a amené quelque chose de neuf à la bande, comme Thomas (ndlr. Belhom) avait pu le faire sur The Hungry Saw en apportant sa touche abstraite. Disons que Earl est plus groovy. Ça transparaît sur tout le disque. Dans les deux cas, peut-être que mes idées avaient besoin de batteur comme Thomas ou Earl pour s’accomplir.

J’ai rencontré Earl par hasard à Berlin. Le courant est passé et nous avons pris rendez-vous pour la suite sans rien envisager de spécial. Au même moment, Thomas avait besoin de temps pour travailler sur ses propres projets. Tout s’est boutiqué naturellement. On a commencé le disque simplement, en se réunissant et en essayant de donner du sens à nos envies.

Falling Down A Mountain a été enregistré à la fois au Chien Chanceux, votre studio sis dans le Limousin, et à Bruxelles, au studio ICP. En quoi ces deux ambiances ont pu influencer l’atmosphère des chansons ?
On a commencé par travailler ici, dans le Limousin, mais on a vite décidé d’aller à Bruxelles pour fignoler la plupart des titres. Honnêtement, vu que The Hungry Saw avait déjà été enregistré ici, nous avions besoin de changer de cadre. Par la suite, pour certains morceaux nous avons gardé la version de Bruxelles ; pour d’autres, nous avons pris celle du Chien Chanceux.

N’est-ce pas difficile de travailler chez vous, dans une dépendance de votre maison ?
Non ; ça l’était au début, mais je travaille ici depuis quelques années maintenant. Et de toute façon, quand il faut en finir avec quelque chose, c’est toujours difficile, quel que soit l’endroit où on se trouve... Après avoir fait cet album et la BO pour White Material de Claire Denis, je suis bien content de ne pas avoir à retourner en studio de sitôt !

Il y a cette anecdote à propos de la chanson titre, Falling Down A Mountain qui aurait été enregistrée sur un téléphone portable, à l’improviste...
Quand tu fais de la musique, il te faut trouver un endroit où les gens puissent se rassembler, et réagir à ce qui se passe sur le moment. Nous avons réussi à créer un tel espace pour la première fois en travaillant sur Falling Down A Mountain (et sur White Material). L'enregistrement initial du titre Falling Down A Mountain n’était pas très abouti, mais on a réussi à capturer tout ce qui se passait. Puis on a continué à partir de là, de façon très spontanée. On n’a pas eu à se farcir toutes ces répétitions fastidieuses avant de débouler en studio. La chanson était là, dans l’air, il n’y avait qu’à la saisir. Pour d’autres morceaux, même si nous avons toujours recherché cette spontanéité, le processus a été plus long et plus douloureux ! (rires). Faire de la musique, c’est se planter dans la même pièce et laisser les choses se passer. Nous avons eu de la chance sur ce coup-là.

Quand vous arrivez en studio, vous n’avez pas une idée prédéfinie de ce que vous allez faire ?
Non, il faut laisser agir l’émulation. Tu arrives avec des propositions qui doivent inspirer le reste du groupe pour qu’il puisse se les approprier et en faire quelque chose. Même si tu débarques avec la meilleure idée du monde, si les autres n’y réagissent pas, elle ne sert à rien.

Pourquoi avoir demandé à Mary Margaret O’Hara de chanter sur ce disque ?
Je l’ai rencontrée à Toronto l’année dernière. On s’est bien entendus. J’ai repensé à elle en travaillant sur un morceau. Je lui ai fait écouter et elle a bien aimé, alors on a enregistré ensemble. Ça m’a beaucoup inspiré de chanter avec quelqu’un comme elle. C’est important que des femmes soient impliquées dans nos histoires, qu’on ne soit pas réduit à une bande de mâles. Mary Margaret apporte cette note féminine au disque.

Comment expliquez-vous que la musique de Tindersticks fonctionne aussi bien sur grand écran ?
On conçoit instinctivement notre musique comme quelque chose d’ambigu : elle n’est pas une chose précise, mais plein de choses différentes à la fois. Ça crée un espace de liberté où le rêve et l’imagination peuvent facilement s’immiscer.

Comment avez-vous procédé lorsque vous avez écrit la bande-originale de White Material, le prochain long-métrage de Claire Denis ?
Claire est très ouverte, elle ne nous dit pas : « je veux de la musique là et là ». Tout se fait assez naturellement. Nous avons regardé quelques images, mais nous voulions surtout nous imprégner de simples impressions et les laisser se développer. Le processus était très différent de celui de 35 Rhums, où on avait fait de la musique pour illustrer la vie de tous les jours. Là, c’était plus sombre, plus mystérieux et expérimental. C’est la bande-originale la plus abstraite que nous ayons faite.

Pensez-vous travailler avec Claire Denis indéfiniment ?
Cela dépend de nos emplois du temps respectifs. Quand Claire préparait son film Vendredi soir, j’étais en tournée et je composais un album, donc je n’ai pas pu travailler avec elle. Il faut aussi voir de quoi ses films ont besoin. En tous cas, je connais Claire depuis belle lurette, et le fait que nos liens se renforcent toujours un peu plus est en soi très enthousiasmant.

Vous avez également enregistré un titre pour le disque des musiciens de Jack The Ripper, The Fitzcarraldo Sessions. Envisagez-vous de collaborer avec d’autres artistes français, maintenant que vous vivez ici ?
Pour The Fitzcarraldo Sessions, ils m’ont envoyé des idées et m’ont demandé de chanter avec eux. J’ai aimé ce qu’ils me proposaient, donc je me suis lancé, sans savoir réellement ce qui allait advenir. J’ai beaucoup aimé travailler avec eux. Et j’écoute plein de musique française ; surtout des chanteurs du passé. Peut-être que ce serait bien de tenter une autre collaboration.

Souhaitez-vous continuer vos escapades en solo ?
Je ne sais pas. Je garde une vision romantique des périodes où j’ai travaillé seul, parce qu’à l’époque, j’avais du temps pour moi ! (rires). Je n’avais pas encore à empiéter sur ma vie privée... Pour l'instant, je me contente de conserver ce souvenir romantique dans un coin de la tête, et peut-être qu'un jour, je recommencerai à faire des disques en solo...
Catherine Guesde

http://www.magicrpm.com/a-lire/interview/tindersticks/entrevue-25-11-09



























05/06/2013
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