Alain YVER

Alain YVER

TRISTAN TZARA

TRISTAN TZARA




http://jazz.blog4ever.com/blog/lire-article-78728-9689640-dadaisme.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Anti-art

http://fr.wikipedia.org/wiki/Dada%C3%AFsme


http://fr.wikipedia.org/wiki/Cabaret_Voltaire

http://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_Tristan-Tzara


http://fr.wikipedia.org/wiki/Maison_de_Tristan_Tzara_%28Paris%29

http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I00008250/tristan-tzara-a-propos-du-mouvement-dada.fr.html

http://www.paperblog.fr/166021/tristan-tzara/





Poésies complètes, de Tristan Tzara

Poésie - 03/01/2012
On ne retrouve plus en librairie les six tomes des Oeuvres complètes de Tristan Tzara. Ce nouveau volume de 1740 pages publié par Flammarion nous restitue l'intégralité de ses poèmes.
De Tzara, l'histoire littéraire ne retient que le dadaïsme, qu'il inventa avant de se rallier au surréalisme, oubliant qu'il vécut assez longtemps pour signer, à la fin de sa vie, le « Manifeste des 121 ». On ne trouve plus en librairie, hélas ! les six tomes de ses OEuvres complètes publiées par Flammarion de 1975 à 1991 sous la direction d'Henri Béhar. Ce nouveau volume de 1 740 pages nous restitue du moins l'intégralité de ses poèmes, présentés avec tact et précision par le même Henri Béhar directeur de l'excellente revue Mélusine consacrée au surréalisme, et auteur, chez Oxus en 2005, de la meilleure monographie récente sur Tzara. Peut-être faut-il commencer par le milieu du livre pour découvrir un Tzara différent de celui des manuels de littérature : il y a dans Midis gagnés 1939, dans Le Signe de vie 1946, dans De mémoire d'homme 1950 des poèmes d'un lyrisme brûlant et d'une profonde fraternité humaine. La Face intérieure 1953 ou À haute flamme 1955 sont de longs poèmes où pas un instant la tension ne retombe, et qu'un acteur devrait sûrement tenter de porter à la scène : on y entend la voix inimitable d'un poète injustement méconnu.







Citations:

«L'absence de système est encore un système, mais le plus sympathique.»

«Si chacun dit le contraire, c'est parce qu'il a raison.»

«Tout acte est un coup de revolver cérébral.»

«On ne mordra jamais assez dans son propre cerveau.»

«Les frontières de la sagesse sont inexplorées.»

«Il n'y a rien de plus agréable que de dérouter les gens.»

«N'aimez pas si vous voulez mourir tranquillement.»

«Dieu n'est pas à la hauteur. Il n'est même pas dans le bottin.»






L'artsite Dada Tristan Tzara

Tristan Tzara était un poète d'avant-garde, un essayiste et un artiste de performance. Également actif en tant que journaliste, dramaturge, critique d'art, littéraire, compositeur et réalisateur, il a été surtout connu comme l'un des fondateurs et des personnages centraux du mouvement Dada.
Dada est né à un certain point, vers 1916, quand une publication du même nom à été vue pour la première fois. L'histoire de la création du mouvement dadaïste fait l'objet d'un désaccord entre Tzara et ses amis écrivains. Cernat estime que la première performance dadaïste a eu lieu en février, lorsque Tzara, âgé de dix-neuf ans, est entré au Cabaret Voltaire portant un monocle et chantant des mélodies sentimentales devant les spectateurs scandalisés, quittant la scène pour laisser l'espace aux acteurs masqués sur des échasses, et retournant sur scène dans un costume de clown.

Le même type de spectacle a eu lieu à la Züntfhaus zur Waag, au début de l'été 1916, après que le Cabaret Voltaire fut contraint de fermer. Selon l'historien Bernard Gendron, le Cabaret Voltaire était Dada. D'autres pensent que Dada avait débuté dans des événements antérieurs, notamment lors d'expériences d'Alfred Jarry, André Gide, Christian Morgenstern, Jean-Pierre Brisset, Guillaume Apollinaire, Jacques Vache, Marcel Duchamp ou Francis Picabia.
Dans un manifestes, Ball a écrit: « [Le livret] est destiné à présenter au public les activités et les intérêts du Cabaret Voltaire qui a pour seul but d'attirer l'attention, à travers les barrières de la guerre et le nationalisme, des quelques esprits indépendants qui vivent d'autres idéaux.
Avant la fin de la guerre, Tzara assumait la position de principal promoteur et gestionnaire de Dada, aidant le groupe suisse à établir des succursales dans d'autres pays européens. Cette période fut également celle du premier conflit au sein du groupe : en évoquant des différences inconciliables avec Tzara, Ball quitta le groupe.
Tristan Tzara fut reconnu pour avoir inspiré de nombreux jeunes auteurs modernistes de l'extérieur de la Suisse à s'affilier avec le groupe, en particulier Louis Aragon, André Breton, Paul Eluard, Georges Ribemont-Dessaignes et Philippe Soupault. Richter, qui est également entré en contact avec Dada, note que ces intellectuels ont souvent eu une attitude lasse et lointaine à l'égard de ce nouveau mouvement, avant d'être approché par Tzara. En juin 1916, ce dernier entrepris l'édition et la gestion de la revue Dada en tant que successeur de l'éphémère revue du Cabaret Voltaire.
C'est à la revue expressionniste allemande Der Sturm et à travers la Galerie d'exposition permanente Dada, créée par Tzara et Ball, que ces derniers entrèrent en contact avec l'artiste visuel italien Giorgio de Chirico, décrit comme le troisième « père de Dada ».
Tzara créa une liste de « présidents Dada » qui représentaient diverses régions de l'Europe. Selon Hans Richter, il inclut, à ses côtés, Ernst, Arp, Baader, Breton, Aragon, Kruscek, Evola, Rafael Lasso de la Vega, Igor Stravinsky, Vicente Huidobro, Francesco Meriano et Théodore Fraenkel. Richter nota : « Je ne suis pas sûr si tous les noms qui apparaissent ici sont d'accord avec la description. »
http://www.le-dadaisme.com/tristan-tzara.html






Le dadaïsme

Tristan Tzara, le fondateur du mouvement ouvre, en 1916, un dictionnaire et pointe un mot au hasard : dada. Ainsi, l'origine du mot désignant ce mouvement est dû au hasard, le dadaïsme aurait pu s'appeler tout autrement. Le dadaïsme se caractérise par un renversement et une remise en cause et un rejet des conventions, de tout genre soit elles (politique, artistique, idéologique.) Ce mouvement rassemble les artistes qui ont refusé de partir faire la guerre, leur goût pour la provocation et le rejet des vieilles valeurs peut s'expliquer par ce contexte de guerre. Le mouvement dada finira par s'éteindre en 1925, la rupture entre dadaïsme et surréalisme est faite lors d'un procès et l'affrontement entre Tristan Tzara et André Breton.
Les principaux foyers du dadaïsme sont : Zurich (foyer de naissance du dadaïsme), New York, Berlin, Paris et Cologne. Entre temps, le mouvement se développe et les nombreux manifestes parviennent en France malgré la censure de la guerre.
Tristan Tzara, Sept manifestes dada, 1918
Tout produit du dégoût susceptible de devenir une négation de la famille, est dada ; protestation aux poings de tout son être en action destructive : DADA ; connaissance de tous les moyens rejetés jusqu'à présent par le sexe publique du compromis commode et de la politesse : DADA ; abolition de la logique, danse des impuissants de la création : DADA; de toute hiérarchie et équation sociale installée pour les valeurs par nos valets : DADA ; chaque objet, tous les objets, les sentiments et les obscurités, les apparitions et le choc précis des lignes parallèles, sont des moyens pour le combat : DADA ; abolition de la mémoire : DADA ; abolition de l'archéologie : DADA ; abolition des prophètes : DADA ; abolition du futur : DADA ; croyance absolue indiscutable dans chaque dieu produit immédiat de la spontanéité : DADA ; saut élégant et sans préjudice d'une harmonie à l'autre sphère; trajectoire d'une parole jetée comme un disque sonore cri; respecter toutes les individualités dans leur folie du moment : sérieuse, craintive, timide, ardente, vigoureuse, décidée, enthousiaste; peler son église du tout accessoire inutile et lourd; cracher comme une cascade lumineuse la pensé désobligeante ou amoureuse, ou la choyer — avec la vive satisfaction que c'est tout à fait égal — avec la même intensité dans le buisson, pur d'insectes pour le sang bien né, et doré de corps d'archanges, de son âme. Liberté : DADA DADA DADA, hurlement des douleurs crispées, entrelacement des contraires et de toutes les contradictions, des grotesques, des inconséquences : LA VIE.
Le texte est une énumération de ce que l'auteur veut faire passer pour la définition de « dada ». Chaque phrase alterne entre critique et revendications. Certaines énumérations décrivent les différents sentiments qui caractérisent la folie : « sérieuse, craintive, timide. » Tout est imagés, les définitions se suivent comme des vers, c'est de la prose poétique.
Tout d'abord, la graphie n'est pas la même tout le long du texte. On peut distinguer quatre graphies du mot « dada ». Le mot se distingue du reste du texte, il apparaît donc au lecteur dès le premier coup d'oeil. Le lien entre la graphie et le sens est important.
Puis, la syntaxe n'est pas classique ; le manifeste est formé en une seule phrase. Le seul point est situé à la fin de l'extrait. Les différentes idées de l'auteur sont séparées par des points virgules. Chaque point virgule est précédé du mot dada, qui est ainsi mis en valeur.
Grâce à la ponctuation, le rythme est rapide, les définitions sont enchaînées et nombreuses. Certains mots sont répétés (« abolition »). Il y a très peu de verbes et beaucoup d'accumulations. Le champ lexical de la violence est présent : « dégoût », « douleur », « cri »...
Ainsi, l'auteur revendique l'abolition de la logique, de la mémoire, des prophètes, du futur, de l'archéologie, des hiérarchies. Il veut faire prendre conscience aux gens du monde et dénoncer l'humain. Il est forcé de passer par la révolte verbale pour pouvoir être libre et penser, c'est le nihilisme (= point de vue philosophique d'après lequel, le monde et particulièrement l'existence humaine est dénué de toute signification, tout but, toute vérité, source : wikipédia.)
Ce texte est, comme le veut le mouvement, dénué de logique, voire de sens, l'auteur provoque avec dérision. Il a pu donc susciter de nombreuses réactions.
C'est donc par cet esprit nihiliste, osé et surtout nouveau, que ce mouvement peut être classé dans le registre de la folie. Avant le dadaïsme, aucun mouvement n'avait à ce point rejeté la logique et les conventions avec cette violence, ce mouvement a dû donc choquer les gens et marquer les esprits.

Tristan Tzara sur son dada
par Philippe Lançon dans Libération

Le loup dada de Roumanie est une bête sauvage et raffinée, à monocle et à mèche noire. Son regard est plein de dents et il avance cintré. A cheval sur l'apocalypse, c'est le 17 janvier 1920 qu'il migre en France. Quelques jours plus tard, il lit dans un théâtre parisien un texte de Léon Daudet, écrivain de droite extrême, symbole de la vieille culture à dynamiter. Aragon et Eluard agitent des sonnettes de manière à ce que le public n'entende rien. On n'a jamais vu ça.
Bientôt, des gens jetteront des escalopes sur la scène. «Il nous a montré ce qu'était le scandale», se souvient Philippe Soupault en 1971. Un poème du loup dada s'appelle Eau sauvage, il a peut-être inspiré Christian Dior : «Les dents affamées de l'oeil/ couvertes de suie de soie/ ouvertes à la pluie/ toute l'année/ l'eau nue/ obscurcit la sueur du front de la nuit/ l'oeil est enfermé dans un triangle.» On dirait du Picasso. Le loup a étudié les maths, la philosophie. Il est entré dans Paris.
Pendus. Il est féroce, bruyant, timide, mélancolique. Des mécènes l'aideront, jamais il ne sera riche. Il écrit pour agir, déjà pour exprimer Où boivent les loups, 1932, illustré par Max Ernst : «Ni vin ni usure n'ont su reposer/ sur le fond du tonneau la détresse ancienne/ mouvante faiblesse quel vent a-t-il su/ secouer le cadenas des sourcils à la longue/ les volets fermés aux visions anciennes/ l'attente sans mots nidifie dans les yeux.» Il faut voir, mordre, détruire, aérer, hurler. Comme disait l'autre, il faut changer la vie.
Né Samuel Rosenstock, fils d'une famille juive roumaine relativement aisée, Tristan Tzara a quitté son pays pour enfoncer le monde d'hier et ses vieux masques humanistes. Il se baptise Tristan, comme celui d'Isolde et comme Corbière, l'auteur des Amours jaunes, et Tzara, qui veut dire terre en roumain.
Ses premiers poèmes sentent le symbolisme, mais la violence apparaît. Il y a de l'eau, des épouvantails, des pendus : «Pan de mur fendu/ Me suis demandé/ Aujourd'hui pourquoi/ Ne s'est pas pendue/ Lia la très blonde/ Avec une corde...»
Rimbaud et Apollinaire deviennent et resteront ses phares. Sur la mort du second, il écrit : «Nous ne savons rien/ nous ne savions rien de la douleur/ la saison amère du froid [...] si les oiseaux étaient parmi nous pour se mirer/ dans le lac tranquille au-dessus de nos têtes/ ON POURRAIT COMPRENDRE/ la mort serait un beau long voyage/ et les vacances illimitées de la chair des structures et des os.» Il vit dans un monde où «il fait si noir que seules les paroles sont lumière». Animée par Dada, cette lumière se précise : «L'obscurité est productive si elle est lumière tellement blanche et pure que nos prochains en sont aveuglés.» Des flashs dans la gueule du lecteur endormi.
Après avoir cofondé, en 1916, le mouvement à Zürich, Tzara est venu en France, le pays des lettres, pour foutre le désordre dans les mots. Il a 20 ans, écoutez-le : «Regardez-moi bien ! Je suis idiot, je suis un farceur, je suis un fumiste. Regardez-moi bien ! Je suis laid, mon visage n'a pas d'expression, je suis petit. Je suis comme vous tous !» Premier texte publié dans Littérature, revue des futurs surréalistes.
Son rire secoue ceux qui l'entendent. Il nie les affirmations, positions, certitudes. Aragon s'en souvient en 1940 dans Aurélien : Tzara entre au salon, c'est «un drôle de petit homme, très gai, avec un monocle retenu par un large ruban noir et que la cravate rouge de Denis fait rire aux éclats. "Rouge ! - dit-il - Pourquoi rouge ? " Il roule formidablement l'R, et rit à gorge déployée. Ça doit, pour lui, avoir tout un sens qui échappe. Son rire est terriblement contagieux.»

http://www.dadart.com/dadaisme/dada/037-Tzara.html







François Buot
Tristan Tzara
L'homme qui inventa la Révolution Dada

biographie

Agrégé de lettres, spécialiste de la période surréaliste, François Buot est l'auteur d'un Crevel (Grasset, 1991), et avec Alexis Bernier, de L'Esprit des Seventies (Grasset, 1994), consacré à Alain Pacadis.
De Tristan Tzara, on ne sait souvent qu'une seule chose : c'est l'homme qui inventa la Révolution Dada, cette remise en cause radicale précédant le surréalisme, dont les impératifs furent : « balayer, nettoyer » et qui s'étendit à l'Europe toute entière.
Une enfance roumaine
 
Pas facile de retrouver la trace de Samuel Rosen 
stock, né le 16 avril 1896 à Moinesti dans la province de Bacau, en Roumanie. Entretenant un certain mystère sur ses années de jeunesse, le futur Tristan Tzara a voulu se construire une autre vie très loin de ces premiers contreforts des Carpates. « A quel moment commence ma jeunesse, s'interroge-t-il bien plus tard, je ne le sus jamais. Quoique j'eusse des données exactes sur le sentiment que ce changement d'âges mineurs déterminera en moi et que je fusse si accessible à son style coulant et délicieux. Des lueurs myopes seulement, par instants, se creusent dans le passé déjà lointain, avec des mélodies rudimentaires de vers et de reptiles insignifiants embrouillés, elles continuent à nager dans le sommeil des veines  [1] . » La mémoire est défaillante et le passé très embrumé. Tzara a déjà fait le tri pour nous. Il reste pourtant quelques photos jaunies retrouvées dans la bibliothèque familiale. 
Le jeune Samuel y est toujours très sérieux et bien habillé, comme un gamin de cette bourgeoisie fin de siècle qui raffole des portraits sépia. Au milieu de la campagne roumaine, il prend la pose  [2] . Ses parents Philippe et Emilie font partie de ces quelques privilégiés qui ont réussi dans l'exploitation pétrolière. 
Ils ont su habilement profiter de la timide modernisation d'un pays encore très archaïque. Faute de capitaux, l'industrialisation ne fait guère de progrès. L'aventure pétrolière a commencé vers 1870 avec des moyens dérisoires. Très vite, ce sont les Allemands qui ont pris les choses en main. Ils ont l'argent, le savoir-faire et ne dédaignent pas utiliser la main-d'œuvre locale. Philippe Rosenstock est ainsi devenu au fil des années cadre, puis directeur d'une société pétrolière. Mais la fièvre de l'or noir ne doit pas faire illusion. Le reste du pays n'a pas suivi le mouvement. Les classes dirigeantes ultraconservatrices maintiennent la population hors du jeu politique. Le roi Carol a bien du mal à cacher le désastre d'une économie arriérée. Il tente d'imposer son pays dans le concert des nations, au milieu d'une Europe orientale en proie au vertige nationaliste. C'est d'ailleurs grâce à la guerre russo-turque de 1876 que la Roumanie a définitivement acquis son indépendance. Encouragés par les autorités les mouvements nationalistes se développent. Les Rosenstock font partie de cette communauté juive forte de huit cent mille personnes qui devient une cible toute trouvée  [3] . Ils sont fréquemment montrés du doigt comme les pires représentants du capitalisme sauvage, des ennemis dangereux pour les masses paysannes et chrétiennes. Le code civil en vigueur conforte cette idée largement répandue que les juifs sont des étrangers, puisqu'il leur interdit de devenir citoyen roumain. L'exemple de la Révolution française ne semble pas inspirer les autorités. Quand les puissances occidentales prennent la défense des juifs roumains, on assiste à une levée de boucliers pour dénoncer un diktat inacceptable ! Les Rosenstock se font donc discrets. D'ailleurs les origines juives du jeune Samuel n'ont à l'évidence pas directement influencé sa formation. Cette filiation n'en a pas moins pesé sur son attitude face à l'antisémitisme et au nationalisme roumains. Samuel sait, par exemple, que son grand-père qui gère une exploitation forestière ne pourra jamais devenir propriétaire. Les juifs n'ont aucun droit sur les terres roumaines  [4]  !... 
Pendant les vacances scolaires, il aime retrouver la maison familiale perdue au fond des bois. Il regarde ce grand-père entouré de son armée de bûcherons. Une photo découverte dans les archives familiales les montre au travail. La vie n'est pas toujours facile pour ces hommes, mais Samuel, lui, ne manque de rien. Il évolue dans un monde de sentiers, de ruisseaux et de soleil, une enfance champêtre et bucolique. Les vacances finies, il retourne à Moinesti ; un autre monde. Sur la grande place ou aux terrasses des guinguettes on rêve de modernisme. Dans ce petit bourg de province bien tranquille, le pétrole et les « saxons » ont entraîné une petite révolution. La ville change et attire les convoitises. 
Samuel n'est pas le seul enfant de la famille. Il doit tout partager avec sa sœur, et c'est là sa première angoisse. « Je n'avais qu'une sœur, précise-t-il, et la lime stridente de ma jalousie rongeait l'enfance de mon cœur absurde et turbulent  [5] . » La « calamité » n'apparaît jamais sur les photos de l'époque. Samuel savoure ces moments où il est le centre du monde. Impossible de faire des concessions quand on a une haute idée de soi-même. « J'ai devant le cadran de mes yeux la scène où ayant perdu ma balle, je crevai froidement celle de ma sœur. Jamais proie ne fut chargée de tant de lourde désolation ; réduit à l'impuissance par les remontrances que m'attira cette subite méchanceté, aggravée du fait que je la croyais légitime, j'allai dans une remise comblée de distractions et de débris et je gravai avec un clou sur une caisse la date et l'objet de mon désagrément. » Dans ce pavillon familial un peu austère, où la vie semble un rituel immuable, Samuel découvre les premiers tourments de l'enfance... l'ennui des journées trop longues, les bonheurs de la tendresse d'une mère qu'il adore, les signes de la bêtise et de la méchanceté et surtout la peur d'un père qu'il juge trop distant et trop intransigeant. Après l'école primaire de Moinesti, il a droit aux rigueurs de la capitale Bucarest. 
Un univers qu'il voit de loin. Comme toutes les familles bourgeoises, ses parents l'ont placé en internat à l'institut privé Schemitz-Tierin, une grande caserne où la seule ouverture sur le monde est sans doute ce cours sur la culture française. Quand il rentre au lycée Saint-Sava, Samuel est déjà un bon élève. C'est là, au milieu de ces couloirs interminables et dans ces salles de classe tristes à mourir qu'il se passionne pour la littérature. Mais il est encore loin d'avoir choisi sa voie. Quand il s'inscrit au certificat de fin d'études au lycée Milhaiu-Viteazul, on le retrouve en section scientifique. Dans son dossier scolaire, ses enseignants notent son ouverture d'esprit et sa curiosité infatigable... Quand il a une autorisation de sortie, Samuel en profite pour découvrir les plaisirs de la capitale. 
On imagine bien ce garçon timide et réservé flâner sur la Calea Vitoriei, les Champs-Elysées de Bucarest. Avec distance il observe cette faune élégante et cravatée qui fait la fortune des magasins de luxe et des grands cafés comme le Caspa avec ses faux Louis XV ou le Corso... Curieuse atmosphère où l'argent coule à flots dans un décor de folies parisiennes à deux pas de quartiers lépreux à la chaussée défoncée. « Plutôt qu'une capitale, écrira plus tard Paul Morand, Bucarest est un lieu de rencontre. C'est une place publique où l'on vient régler ses affaires, protester ou quémander, frapper à la porte, hier du prince, aujourd'hui de l'Etat. On y vide sa bourse et on s'y emplit des idées et des mœurs de l'Occident  [6] . » Il en va ainsi pour le jeune Samuel pris dans le tourbillon de Bucarest. 
Sur ses années de formation, le futur Tzara se fera le plus discret possible. A tel point que Claude Sernet, qui se charge après sa mort de publier et de présenter ses premiers poèmes, écrira : « C'est à croire que le trouble-fête, le féroce trouble- conscience qui se démenait sur la place publique eût l'ascendant privilégié d'un mystérieux personnage sans passé  [7] . » En cherchant bien, on retrouve pourtant la trace de Samuel Rosenstock dans quelques publications. Ce sont ces premiers textes que le futur Tzara reniera par la suite... 

Samyro 

Lorsque Samuel va commencer à écrire, la littérature roumaine est sous l'emprise du symbolisme, mouvement importé de France par l'écrivain Alexandre Macedonski. Dès 1892, ce dernier a violemment attaqué la tradition romantique et a présenté, dans la revue Literatorul, les principaux écrivains français et belges du moment, de Baudelaire à Joseph Péladan, de Mallarmé à Maeterlinck. Dans ses articles, il rend compte du manifeste de Jean Moréas et de l'instrumentalisme de René Ghil. Le prestige de Macedonski est alors très grand. Emporté par la fièvre symboliste, il a créé son propre cénacle fin de siècle pour cultiver un certain dandysme avec quelques disciples triés sur le volet. Avec ses copains de lycée, Samuel se rêve en ange noir du symbolisme triomphant  [8] . Cultivant son « snobisme de la mélancolie » il se réfugie dans cet univers de légendes, de donjons moyenâgeux ou de palais orientaux. Tout de noir vêtu, il marque sa différence en organisant son petit groupe à l'intérieur même du lycée. Mais Samuel, comme le futur Tzara, a l'esprit pratique. Pas question de s'en tenir à des réunions de chambrée qui ne débouchent sur rien. Il faut créer une revue. Avec son copain Marcel Janco, qui a la chance d'avoir des parents plutôt aisés, il imagine Simbolul. Pour cela, il prend contact avec tous les représentants de la nouvelle poésie roumaine. Même Macedonski donne son accord, et dès 1912 le numéro 1 de la revue paraît. Janco finance, le professeur de dessin Iser a donné quelques conseils de dernière minute et Samuel, sous le pseudonyme de Samyro, assure à lui seul toute la rédaction. 
A 16 ans, Samyro vient de gagner son premier pari en distribuant Simbolul sous le préau du lycée. On y trouve des traductions d'Albert Samain et d'Henri de Régnier, pas toujours du meilleur goût, mais qu'importe... « Sur la rivière de la vie » est bien le premier poème publié par Tzara. Très inspiré du « passeur » de Verhaeren avec ce goût prononcé pour les allégories et autres incantations. Comme l'explique Serge Fauchereau qui est, avec Sernet, l'un des premiers à avoir retrouvé ces textes, « il ne faut pas accorder trop d'importance à ces imitations, elles ne sont que les premiers tâtonnements d'une sensibilité qui n'a pas encore trouvé son expression  [9]  ». D'ailleurs, le jeune garçon qui signe Samyro mûrit très vite et peu après répudie ses premiers textes. 

Naissance de Tzara 

En 1913, se produit un changement radical. Samuel en a conscience et pour marquer la rupture avec les premiers essais littéraires de Simbolul, il cherche un nouveau pseudonyme. Il songe d'abord à Tristan Ruia, comme l'attestent les manuscrits de l'époque, puis signe quelque temps Tristan, avant d'opter définitivement en 1915 pour Tristan Tzara. Le prénom Tristan, non usité en roumain, a du prestige auprès des symbolistes, à cause de l'opéra de Wagner ; le nom de Tzara correspond au mot roumain terre (ou pays) mais écrit en orthographe occidentalisée. 
En fait, le jeune Tzara, dès 1913, semble s'affirmer en écrivant des textes plus audacieux, voire plus insolents. C'en est fini de la sagesse et de l'imitation. Certains de ses poèmes reproduits bien plus tard ne jureront pas avec les brûlots dadaïstes. Avec un côté certes encore très potache, le Tzara nouveau ne déteste pas choquer le bourgeois... Il se moque de la famille et propose de passer les vacances tout nu sur la colline « pour scandaliser le prêtre et amuser les filles ». Dans Les Faubourgs il évoque « l'Ouragan dévastateur de la folie » et dans Doute insiste sur le rôle du hasard et du rêve dans la création poétique : « J'ai sorti mon vieux rêve de sa boîte, comme tu prends un chapeau (...) le sommeil est un jardin entouré de doutes. On ne distingue pas la vérité du mensonge. » 
Les poèmes qu'il écrit dorénavant, Tzara les reconnaîtra plus tard comme siens puisqu'il acceptera de les voir repris dans Primele Pœme de 1934, alors qu'il écartera les poèmes de Simbolul. A Sasa Pana, responsable de cette édition, il écrira : « Je ne vois pas la nécessité de voir figurer dans ce recueil les poèmes parus dans Le Symbole, non parce que symbolistes comme vous dites, mais — autant que je puisse m'en rappeler — parce que franchement dépourvus d'intérêt. J'avais moins de seize ans quand je les avais écrits. Il y aura toujours assez de croque-morts, quand je serai crevé, pour déterrer les épluchures et les scories, mais de là à m'associer dès maintenant à cette sorte de plaisir de mauvais goût... Ce serait une erreur de notre part de donner à notre plaquette un autre sens que celui d'une signification d'ordre poétique  [10] . » 

Des êtres au soleil 

A cette époque, Tzara subit l'influence de son ami proche, Ion Vinea, avec qui il a partagé toute l'aventure de Symbolul  [11] . Après avoir débuté par des vers symbolistes où l'on retrouve les traces de Samin, Vinea sacrifie tout pour une poésie follement osée pour l'époque dans laquelle les couleurs stridentes se proposent d'initier les esprits obtus. Le poème intitulé « Un bâillement au crépuscule » en fournit le meilleur exemple. Il est destiné à provoquer l'indignation en mêlant des notations très crues, des associations mentales et des automatismes verbaux... Il semble bien révolu le temps des savantes compositions poétiques... « Dans ton corps j'ai planté, ma très chère, la fleur qui éparpillera sur le cou sur les joues sur les mains des pétales et fera bourgeonner demain tes seins — le printemps  [12] . » Dans d'autres textes, les images s'accordent la plus entière liberté. On imagine bien les deux copains se lancer dans des exercices poétiques incendiaires. Ils passent leurs vacances ensemble et échangent leurs projets. C'est à Girceni, le village évoqué par Vinea dans « Un bâillement au crépuscule » que Tzara écrit « Viens avec moi à la campagne ». Quelques vers y rappellent les occupations auxquelles ils consacraient le plus clair de leur temps : Tzara note : « Sous les noyers, où passe le vent lourd comme un jardin de tempêtes/, Nous jouerons aux échecs/Tels deux vieux pharmaciens. » 
Vinea confirme le renseignement en y ajoutant des précisions supplémentaires... « Il faisait chaud, des sofas profonds, du café sur la table. Tristan Tzara, tandis que tu prêtais l'oreille à l'événement/le garde forestier sifflait son chien/et les cerfs le museau plongé dans les eaux du lac, y buvaient des étoiles/ Mais j'écris ces vers/en souvenir des heures consacrées aux échecs dans la forêt où j'ai lu Nietzsche  [13] . » 
Tzara garde en mémoire ces vacances comme des parenthèses ensoleillées. Il écrira plus tard : « C'est assez curieux que les êtres aient tracé dans ma tête de plus clairs dessins que les autres saisons, et en appelant mon enfance, je ne vois que ce qui se passe sous les auspices du soleil  [14] . » 
Ce sont aussi les premiers émois, la découverte du désir et de la sensualité à l'ombre des parents... « Quel est le garçon qui n'a pas senti des courants suspects ondoyer dans sa sensualité quand, pleurant, sa mère lui serrait la figure contre son sein, et prolongé cette sensation pour se venger de la dureté du père ? Le frôlement de la chaleur des jupes soulève en lui d'obscures insinuations qui se dévoilent pendant l'adolescence en soupçons incestueux. L'attraction est intense et d'ailleurs réciproque. » 
Les deux garçons regardent les filles, tombent amoureux sans jamais oser l'avouer. C'est l'époque d'un certain désordre sentimental avec ces amitiés particulières dans l'ombre des dortoirs et des salles de classe. Tzara avouera plus tard... « Les eaux se brouillèrent plusieurs fois à l'âge où séparé des miens, j'avais besoin d'éprouver la fragilité et la tendresse des corps subtiles. Mon meilleur ami de Collège ne fut pas le plus intelligent, mais celui qui avait le plus beau teint, la plus agréable voix, les plus fraîches mains. D'un pas lent, le garçon dont la sensibilité s'habillait volontiers en jeune folle, prenait de doux élans pour consolider son cœur bruissant, broutait la chaleur humaine, en tâtant, en cherchant les pôles magnétiques et subtiles d'une ténébreuse affection  [15] . » 

Le Club des pendus 

1913 est une année bien agitée pour nos jeunes gens qui continuent leurs expériences. Toujours avec son ami Vinea, Tzara publie dans des revues poétiques comme Noua Revista Romana ou Chemanera. Janco n'est jamais très loin. Lui dessine et les autres écrivent des textes. On corrige, on déplace les vers et on discute des nuits entières de Laforgue ou de Walt Whitman. Une photographie de 1914 nous montre un Tzara sérieux, appliqué : costume croisé, cravate, manchette et lorgnon  [16]  ; c'est le petit jeune homme « gentil, mais pas très amusant comme un cousin de province en visite » que Gertrude Stein, dix ans plus tard, verra arriver chez elle, du côté de Montparnasse. Enfin, on se passionne pour Rimbaud. On se repasse les livres et on s'en inspire... C'est d'ailleurs à Rimbaud que Tzara emprunte le titre de l'un de ses poèmes « Les Sœurs de charité ». Tirant les leçons des Illuminations, son écriture est presque automatique, et les trouvailles se multiplient au fil de la plume. Parfois, pour se détendre, Tzara écrit quelques chansons, façon ballade pseudo-populaire, composées en quatrains aux vers brefs vaguement mesurés. On retrouvera tout au long de son œuvre ce penchant pour la chanson humoristique et mélancolique. Le symbolisme est bien loin et Tzara préfère d'autres sources d'inspiration comme le poète allemand Christian Morgenstern dont les Galgenlieder (Chants du gibet) ont rapidement connu le succès ; des chansons grotesques ou sinistres que Morgenstern avait composées pour son petit cercle d'amis qui formaient le « Club des pendus ». Or, dans les poèmes-ballades de Tzara, on retrouve fréquemment le thème des pendus et du suicide  [17] . 
Il est probable que Tzara ait également subi l'influence d'un personnage singulier : Urmuz  [18] . Derrière ce pseudonyme, il y a Demetru Demetrescu Buzau, un petit-bourgeois plutôt conformiste, greffier à la cour de cassation de Bucarest. C'est pourtant cette figure peu exaltante que les futurs surréalistes roumains revendiqueront en chef de file car, explique Eugène Ionesco, il créa « peut-être dès 1907 ou 1908, date à laquelle il composait les premières «pages bizarres», un véritable langage surréaliste ». En fait, les histoires d'Urmuz circulaient dans les milieux littéraires de Bucarest. 
Le scandale et les succès mondains n'intéressent pas Urmuz qui veut laisser l'image d'un bon magistrat, d'un bon fils et d'un bon célibataire... Et pourtant son œuvre, plutôt mince, une soixantaine de pages, représente une subversion délibérée de la littérature du début du siècle. Mais l'humour noir et l'absurde ne forment pas l'essentiel de ses récits torturés. Comme le suggère Ionesco l'agencement de l'ensemble permet plutôt de voir en Urmuz « une sorte de Kafka plus mécanique et plus grotesque ». Et Ionesco, son grand admirateur, de conclure : « En tout cas Urmuz est bien un des précurseurs de la révolte littéraire universelle, un des prophètes de la dislocation des formes sociales de pensée et de langage de ce monde, qui aujourd'hui sous nos yeux se désagrège, absurde comme les héros de notre auteur. » 
Tzara et Vinea retiennent la leçon de ce grand indésirable qui finira suicidé dans un jardin public comme Vaché ou Cravan auxquels il fait irrésistiblement penser. 
Hugo Bacher semble aussi avoir marqué le jeune Tzara. Homme à tout faire, mi-journaliste, mi-aventurier, Bacher est un provocateur professionnel. Il passe pour l'inventeur de la tasse à café ayant l'anse à gauche ainsi que des pantoufles à répétition qui font clap, clap... Bacher aime s'entourer de jeunes gens avides de sensations fortes pour réaliser quelques « happenings ». Tzara relativise toujours la portée de ce genre de loufoquerie mais en tire la leçon que le scandale n'est jamais inutile pour faire avancer les idées. Le jeune homme apprend beaucoup au contact de cette petite avant-garde roumaine. Influençable comme on peut l'être à 20 ans, il ne sait pas toujours faire le tri. 
Hugo Ball et Fritz Glauser, qui le croiseront un peu plus tard à Zurich, confirment qu'il accablait souvent ses auditeurs par une avalanche de noms illustres ou inconnus qu'il brandissait toujours comme des références essentielles ou des exemples à suivre. 

Une autre vie ? 

Toutes ces activités ne l'ont pas empêché de mener à bien ses études. En septembre 1914, il reçoit son certificat de fin d'études établi par le lycée Milhaiu-Viteazul, section sciences. Tzara décide alors de s'inscrire à l'université de Bucarest pour y suivre des cours de mathématiques et de philosophie. Mais ses projets sont ailleurs. Il étouffe dans cette atmosphère un peu provinciale. Avec Janco qui est inscrit à l'Ecole polytechnique, ils rêvent de voyages... Mais comment faire dans une Europe en guerre. Et puis, il y a cette famille qui, en se voulant protectrice, a fini par se rendre détestable. Un étrange sentiment de platitude, de médiocrité l'emporte bien souvent. Il est toujours dur d'accepter cette vie réglée, sans fantaisie. Le jeune garçon connaît bien ce vertige de l'ennui. Il écrira plus tard : « Mes années exagérément déprimées me barraient la route. Leur volume était insuffisant pour contenir les vibrations et la chaleur dont je me sentais capable  [19] . » Dans cette atmosphère confinée d'une famille bien tranquille, comment expliquer cette envie de révolte et de grand air ? « Jamais, écrit-il, je n'aurais osé parler à quelqu'un de mes passions séditieuses. La brume douloureusement comprimée dans la première force qui m'attacha à la vie fit que je les assimile à une analogie de tristesse. Je me rappelle avec quelle insistance l'idée de suicide m'affectait — une chanson parasite d'arrière-boutique qui nous régit par sa répétition automatique, mais qui un jour brûle les ailes à une chandelle et meurt  [20] . » Pas de suicide, mais une longue migraine qui fait languir ce jeune homme trop pressé. 
Il faut beaucoup de courage pour oser franchir le pas et annoncer à ses parents aveuglés par leur petite vie que l'existence est bien ailleurs. Tzara racontera ses derniers moments à Moinesti : « Lambeaux de muscles, doublures déchirées saupoudrées d'odeurs vieillottes, impuissance et indignité, sang douteux et compromis ; ainsi paraissent aux yeux du monde les revirements de l'ordre social, quand un de ses enfants, après avoir annulé sa vie, cherche avec des dépenses d'inquiétude et de volonté que la famille juge inutiles, une autre conscience que celle qui fut mise gratuitement à sa disposition. Je passe sous silence un chapitre douloureux d'injures, de terreur, de malédiction, de fureur, d'intrigues, d'outrages, d'horreur, de haine. Car au dernier moment, avant le départ, mon père sentit l'infranchissable barrière couper le lien de nos deux vies, et devant cette rupture qu'il savait définitive, il pleura. J'étais mort pour lui, crispant des mains acides dans sa gorge, j'emportais une vie amère qui ne lui appartenait plus, pour alimenter un long voyage si amèrement mendié aux bizarres calembours du sort. L'inconnu aurifère éblouissait déjà l'incandescence d'un rêve écervelé  [21] . » 
Lui aussi, Tzara, avec sa valise a sans doute pleuré sur le chemin qui le mène à Bucarest. Seul, il n'aurait pas osé, mais poussé par son copain Janco qui a déjà claqué la porte pour tenter sa chance à Zurich, Tzara se lance dans l'inconnu. 

Un refuge zurichois 

Sur le quai de la grande gare de Bucarest, Tzara a vraiment l'allure d'un cousin de province en transit. Il semble perdu et tout se bouscule dans sa tête : ses parents encore et toujours, le rêve d'un Paris inaccessible, et cette envie de rejoindre la Suisse, comme une oasis de liberté au milieu d'une Europe en flammes. 
Nous sommes à l'automne 1915. Dans sa valise, il a un peu d'argent pour s'installer, des livres et une poignée de poèmes. Le voyage est long et fatigant, mais Janco l'attend à l'arrivée. Bien sûr, il y a les promesses d'une grande ville pour apaiser son inquiétude. L'euphorie de la découverte est de courte durée. 
Passé la première impression de fraîcheur et de diversité, l'angoisse reprend le dessus... « L'ennui m'envahit, écrit-il, avec des mélanges douloureux de mélancolie. Les sensations de bien-être devinrent rares et tous les plaisirs étaient catalogués : les excursions, les cafés, les amis  [22] . » Tzara veut tout plaquer à nouveau mais Janco essaie de le retenir. « Ce fut d'abord le désir de ne pas être seul à s'ennuyer qui fit que mon ami insista avec une force de séduction et d'artifice singulière pour que je restasse. Il fit jouer devant moi, dans un cadre de faits charnels, les avantages d'une vie intellectuelle, qui, au point de détresse où je me trouvais, me semblait encore une occupation honorable. » Janco est déjà bien installé, et il ne manque pas de présenter à Tzara ses nouveaux copains croisés dans les cafés et les boîtes de nuit. Avec les premiers rayons de soleil du printemps qui arrive, Tzara se laisse aller : « Plusieurs réunions de camarades qui n'avaient rien que leur gaîté à m'offrir, accommodées de nos soifs communes de légère dissolution mentale, au plaisir confus de donner l'alarme à nos émotions subites, trouvaient dans l'alcool l'équivalent inoffensif des stupéfiants naïvement redoutés. Mais le soleil s'ajustait au lendemain en chaîne et faisait vite s'arrêter la fermentation du dégoût. » 
Comment résister à cette atmosphère délirante qui secoue les vieilles habitudes de la cité alémanique ? Traditionnellement vouée à la banque, la ville est devenue, au fil des mois, le rendez-vous d'une jeunesse qui refuse la guerre. C'est une plaque tournante de toutes les rébellions et un véritable eldorado pour tous ceux qui n'ont pas l'intention de mourir sur les champs de bataille. Dans les halls d'hôtel, aux terrasses des grands cafés du centre-ville, on parle de paix et de révolution, on refait le monde sur les débris de l'ordre ancien, dans les brumes les plus alcoolisées. Zurich est une fête permanente. 
La police helvétique surveille attentivement ce petit peuple de déserteurs et de comploteurs. Comme beaucoup d'autres, Tzara est ainsi arrêté en septembre 1919, à la terrasse du café Splendid. Emmené au commissariat, il doit s'expliquer sur les raisons exactes de son séjour et sur ses fréquentations. Les interrogatoires donnent lieu à plusieurs rapports de police qui nous permettent de suivre le jeune homme presque à la trace  [23] . En arrivant, il s'est inscrit dans une école privée, mais rapidement il choisit l'université pour y faire des études de philosophie. Après plusieurs pensions de famille, il prend une chambre à l'hôtel Sechef où il établit une déclaration de séjour le 20 novembre 1916. Il ne donne aucune précision sur ses moyens de subsistance, on peut penser qu'il dilapide ses petites économies. Il fait surtout un réel effort, qu'il racontera par la suite, pour s'intégrer, non sans difficulté... « J'ai fait de fréquentes concessions à ma pudeur et donné des preuves empressées d'indulgence en acceptant des réjouissances ornementales et des rapports avec ces jeunes gens heureux et satisfaits. Mais malgré mon désir d'assimilation, je restai un étranger pour eux. A force de vivre isolé, quoique entouré du bruit vide, mais frais, essayant de prendre part à leurs farces et cérémonies de camaraderie, je devins peu à peu un étranger pour moi-même  [24] . » 
Tzara, qui se considère toujours comme un paria, n'a d'autre solution que de se perdre lui-même pour aller au contact des autres. 
Jusque dans les soirées les plus arrosées, Tzara fait souvent triste figure. Habillé de noir, le regard sombre, il semble rappeler à tous ces naïfs que la vie n'a rien de drôle. Il avoue : « J'étais méfiant, incrédule, obscur, soupçonneux, taciturne. » 
Il cultive d'emblée un refus du monde qui le place naturellement du côté des dandys. Loin de tout, égaré au milieu de l'agitation zurichoise, il échafaude déjà, tout seul, ses machines de guerre contre la vulgarité qui l'entoure. « C'est ainsi que naquit mon dégoût, explique-t-il, sans haine et sans système de perfectionnement sociaux, il s'était enraciné en moi, renforcé par les refoulements de mon enfance, il s'adapta à ma vie qu'il accompagnait parallèlement et devint un élément poétique de révolte latente et sans appel. Je tenais à mon dégoût avec une secrète jalousie comme à une acquisition précieuse et passionnée, consacrée par une douleur dont je me croyais le seul dépositaire  [25] . » 
Tzara est bien un nihiliste sans calcul qui a largué les amarres vers des rivages dont il ne sait rien. Individualiste forcené, il sait qu'il ne peut compter que sur lui-même. Tzara en étonne plus d'un quand il explique tranquillement qu'il veut tout détruire. Richard Huelsenbeck qu'il croise dans les cafés zurichois se souvient... « C'était une espèce de barbare auto-stylé qui voulait pourfendre et brûler les choses que nous avions désignées, les buts et les objets qu'il s'avérait nécessaire d'anéantir — toute une série de valeurs artistiques et culturelles qui avaient perdu substance et sens. » Tzara a d'abord un compte à régler avec lui-même. Faire table rase du passé signifie rompre définitivement avec cette vie provinciale déjà si lointaine. Rien ne le retient. Et Huelsenbeck de constater qu'aucune forme d'humanisme ne semble calmer ses ardeurs destructrices... « Il n'eut jamais à souffrir que si la culture devait être détruite en même temps, quelque chose d'irremplaçable, de précieux, de mystérieux, pourrait très bien ne jamais ressurgir des ruines. Dans ses sentiments sans inhibition (à juste titre) contre la culture, il ne ressentit jamais la nécessité de s'incliner avec son flambeau devant le problème ontologique de base de l'homme et de la société. Originaire des Balkans, il ne pouvait ressentir une telle nécessité ; il vivait et chevauchait la vie comme le chef d'une armée invisible de Lombards indifférents aux bonnes choses qui auraient pu être jetées avec l'eau du bain »  [26] . 
De temps à autre, au cours de ses virées nocturnes, il repère, sans illusion, des incendiaires sans foi ni loi qui lui ressemblent. « Parmi les personnes que je connaissais, explique-t-il, j'ai vite fait une sélection conforme à mes intérêts plus spécialisés. Ma sympathie se dirigeait vers ces imprudents pour qui les réalisations artistiques n'étaient qu'une tentative de s'échapper, un gage insuffisant, un emprunt d'impossible auquel on souscrit, par faiblesse et par commodité, avec la pointe du cœur dédaignée, sans se soucier du prix et de l'insomnie ultérieure que le geste coûte. » Hugo Ball fait bien partie de ces aventuriers dont l'action fascine le jeune Tzara. Le côté austère du personnage a de quoi séduire. Ball n'a rien d'un plaisantin. C'est un agitateur hors pair. D'origine allemande, il a été marqué par l'expressionnisme et le catholicisme social ; au début de la guerre, il déserte et passe en Suisse. On le retrouve donc à Zurich où il se présente volontiers comme un révolutionnaire professionnel qui n'a pas l'intention de transiger avec l'ordre ancien. Disciple de Bakourine, il a déjà eu quelques problèmes avec la police allemande pour incitations à l'émeute... Mais contrairement à beaucoup d'autres, il ne se contente pas de beaux discours. Il souhaite créer un lieu ouvert à toutes les dissidences. Il imagine un cabaret pour se retrouver, débattre et danser. Avec sa femme, la danseuse Hemmy Hennings, il trouve un local, une ancienne auberge. L'endroit n'est pas merveilleux, mais qu'importe, il y a quand même une petite scène, un bar, et pour la décoration on fera appel aux bonnes volontés. Ce nouveau cabaret, il le nomme non par ironie, mais par déférence envers une gloire consacrée : « Cabaret Voltaire ». « Lorsque je fondai le Cabaret, raconte Ball, j'étais convaincu qu'il y aurait en Suisse quelques jeunes gens qui voudraient, comme moi, non seulement jouir de leur indépendance, mais aussi la prouver  [27] . » Parmi ceux-là, ilpeut compter sur Marcel Janco. 

Coup de folie au Cabaret 

Les temps sont durs pour nos jeunes gens sans ressources. Pour survivre, Marcel Janco chante dans les cafés et les boîtes de nuit de Zurich. Il donne dans la chanson populaire française ou roumaine avec son frère qui l'accompagne. Un soir, il croise Hugo Ball. « J'ai connu la figure fantastique du directeur Ball, raconte-t-il, un très long personnage, très asymétrique, aussi instruit comme poète que comme penseur  [28] . » 
Son projet de créer un cabaret littéraire le séduit tout de suite et comme Janco est avant tout peintre, il se propose de décorer la vieille auberge... Emballé par le projet, il en parle immédiatement à Tzara. 
Il n'a pas besoin de faire un long discours pour convaincre son copain un peu désœuvré. Dans leur chambre d'hôtel, ils imaginent déjà les premières soirées et en parlent autour d'eux. Un jeune Alsacien réfractaire, Hans Arp, croisé dans une fête les suit. Il est peintre, sculpteur et poète à ses heures et se lance sans réfléchir dans l'aventure du Cabaret. Le 2 février 1916, après quelques nuits blanches, toute l'équipe rédige un premier communiqué destiné à la presse. Fièrement, il annonce la création d'un « Centre de divertissement artistique ». L'invitation s'adresse à tout le monde et refuse délibérément les petites mondanités de l'avant-garde... 
Rendez-vous au Meierei, Spiegelstrasse, pour des soirées quotidiennes. Ball mène la danse en imposant l'éclectisme pour les programmes et ce côté totalement spontané dans l'organisation des fêtes. Tzara suit et prend beaucoup de notes qu'il publiera par la suite. Quand il raconte la première nuit du Cabaret, tout est un peu décousu, comme une joyeuse pagaille... « 1916 — février. Dans la plus obscure rue sous l'ombre des côtés architecturaux, où l'on trouve des détectives discrets parmi les lanternes rouges — Naissance — naissance du Cabaret Voltaire  [29] . » 
Sur les murs l'art nouveau, le futurisme et l'abstraction se mêlent, et sur scène c'est de la folie pure... « Chaque soir, poursuit Tzara, on chante, on récite — le peuple — l'art nouveau le plus grand au peuple — (...) balalaïka, soirée russe, soirée française — des personnages édition unique apparaissent récitent ou se suicident, va et vient, la joie du peuple, cris ; le mélange cosmopolite de dire et de BORDEL, le cristal et la plus grosse femme «sous les ponts de Paris». » Très rapidement, on se bouscule pour participer à une telle nouba. Il faut refuser du monde à la porte, gérer un public ivre de bonheur d'être là, en vie, au milieu d'un monde en perdition. A l'aube, il faut aussi calmer le jeu, car la police helvétique n'est jamais loin. 
Tout le monde s'y met. Un soir c'est Janco qui s'occupe du bar pendant que Tzara règle les derniers préparatifs du « spectacle ». On improvise en permanence et on boit beaucoup jusqu'aux premières lueurs du jour. Sur la piste de danse c'est bientôt l'hystérie collective, rythmée par des percussions africaines. Bien plus tard, en 1948, Hans Arp remercie son copain Janco d'avoir fixé à jamais sur un tableau ces moments de bonheur : « En cachette, écrit-il, dans sa petite chambre, Janco se dévouait à un naturalisme en zigzag. Je lui pardonne ce vice secret car il a évoqué et fixé Le Cabaret sur la toile de l'un de ses tableaux. Dans un local bariolé et surpeuplé se tiennent sur une estrade quelques personnages fantastiques qui sont censés représenter Tzara, Janco, Ball, Huelsenbeck, Madame Hennings et votre serviteur. Nous sommes en train de mener un grand sabbat. Les gens autour de nous crient, rient et gesticulent  [30] . » 
Dans son Journal, Hugo Ball raconte presque au jour le jour la folie ambiante : 26 février : « Une ivresse indéfinissable s'est emparée de tout le monde. Le petit cabaret risque d'éclater et de devenir le terrain de jeu d'émotions folles. » Le 2 mars : « Nous sommes tellement pris de vitesse par les attentes du public que toutes nos forces créatives et intellectuelles sont mobilisées. » Le 14 mars : « Aussi longtemps que toute la ville ne sera pas soulevée par le ravissement, Le Cabaret n'aura pas atteint son but »  [31] . « C'était la légende de la liberté, explique Greil Marcus dans son Histoire secrète du XXe siècle publiée en 1989, Dada c'était l'idée que dans un décor construit au milieu d'un espace temporairement clos — en l'occurrence une boîte de nuit — tout pouvait être nié. C'était l'idée que là, tout pouvait arriver, ce qui signifiait en fin de compte que dans le monde entier, transposé artistiquement, tout pouvait arriver aussi  [32] . » 
On oublie trop souvent de le dire, mais toute l'aventure dada a commencé par une fête, avec une formidable envie de danser, de hurler, et de ne plus dormir. Combien de fois nos jeunes gens finiront épuisés, mais grisés sur la scène du Cabaret. Et comme un tel tapage ne peut jamais s'arrêter, ils terminent souvent en petit comité dans la chambre de l'un d'entre eux. Avec ce besoin incroyable de liberté et de plaisir, ils découvrent aussi l'amour. On trouve en effet beaucoup de jolies filles au Cabaret car l'école du chorégraphe Rudolf von Laban est toute proche et les danseuses, après les cours, ne manquent aucune soirée. L'une tombe sous le charme de Tzara. Elle s'appelle Maya Chrusecz. Le jeune homme est encore très timide et semble dépassé par les événements, mais cela plaît beaucoup. Un copain d'Hugo Ball, Emil Szittya, le confirme : « Sa maladresse même contribuait à créer une ambiance extraordinaire. Il avait beaucoup de succès auprès des femmes  [33] ... » 
Aragon, pour son projet d'histoire littéraire destiné au collectionneur mécène Jacques Doucet, a mené l'enquête sur les années zurichoises de Tzara. L'ensemble est rédigé en 1923 et confirme l'atmosphère particulièrement libre du Cabaret... « On racolait pour attirer le client, toutes les femmes de la ville. Il y avait des danses, des scènes de Tabarin, des farces d'atelier auxquelles la hâblerie de Janco prêtait une grande envergure : on y voyait un singulier et stupéfiant Tzara payant de sa personne et les premiers dadaïstes partageant leur temps entre la danse et l'excitation à la débauche, le permanganate de potasse d'autre part  [34] . » 
On sent bien chez Aragon comme un regret d'avoir raté une telle fête... Il ajoute un peu plus loin... « Au fond, je crois que nous regrettions un peu cette belle atmosphère de bordel d'où Tzara dominant un orchestre insensé eût lancé au bruit des klaxons cet évangile noir qu'il attendait comme nous. » Mais Aragon fait aussi allusion aux moments plus difficiles... Les angoisses du jeune homme « qui le courbent pendant une journée », ses maux de tête, la chambre d'hôtel qu'il trouve horrible, les journées perdues à traîner n'importe comment, et les parties d'échecs aux terrasses des grands cafés. 
Mais la grande cité semble lui faire du bien. Il note : « La circulation et le bruit des grandes villes sont devenus un complément indispensable à mes défauts nerveux. Mes yeux ont besoin de cette distraction impersonnelle, mes jambes, mes bras, mon cerveau, ne fonctionnent que s'il y a autour d'eux un mouvement similaire. De ce stimulant, en apparence cérébral, sont parties chez moi les plus hardies initiatives  [35] . » 
« Nous voulons rendre les hommes meilleurs, écrit Tzara en 1917, qu'ils comprennent que la seule fraternité est dans un moment d'intensité où le beau est la vie concentrée sur la hauteur d'un fil de fer montant vers l'éclat, tremblement bleu lié à la terre par nos regards aimants qui couvrent de neige le pic  [36] . » Ces mots sont écrits dans l'emballement de la jeunesse. Une excitation qui transparaît bien à travers les quelques photos prises à l'époque. Ce sont souvent des mises en scène où l'on retrouve les habitués du Cabaret. On est assez drôles, pas loin du chahut estudiantin, et Tzara est souvent adulé par ses amis. Il est vrai qu'il joue un rôle essentiel dans cette activité créatrice qui mobilise ces jeunes gens en colère. 

Naissance de Dada 

Si le Cabaret donne l'impression d'un grand cafouillage franchement sympathique, le mouvement, qui semble se dessiner, part d'une protestation radicale. Ces jeunes garçons hurlent leur défiance vis-à-vis de l'art et des complaisances qu'il charrie. De façon confuse, ils refusent de créer une nouvelle école d'art moderne. Au Cabaret, c'est le grand lâchage. « Ceux qui appartiennent à nous gardent leur liberté, précise Tzara, nous ne reconnaissons aucune théorie. Nous en avons assez des académies cubistes et futuristes : laboratoires d'idées formelles (...). Que chaque homme crie, il y a un grand travail destructif, négatif, à accomplir. Balayer, nettoyer  [37] . » 
Hans Arp va encore plus loin en précisant qu'au milieu des « abattoirs de la guerre mondiale, nous cherchions un art élémentaire qui devait sauver les hommes de la folie furieuse de ces temps ». 
Dans ce travail de dynamitage, on trouve quelques fanatiques comme Johanes Baader. Avec ses allures de moine-soldat, il est sans cesse au combat. Prédicateur de rue, illuminé et sans scrupules. Il se précipite au Cabaret pour y manier l'art de la provocation et du scandale... Candidat aux élections, président de la Société Anonyme du Christ, Baader distribue ses communiqués aux salles de rédaction. Tzara regarde avec une certaine fascination ce tumulte orchestré de main de maître. Il saura retenir la leçon. 
Richard Huelsenbeck est un autre militant de l'avant-garde. Il a fui l'Allemagne et entre en contact avec ce groupe où couve la révolte contre toute forme de conformisme. Dans son Journal, Ball note que ce nouvel arrivant aimerait tambouriner jusqu'à ce que la littérature disparaisse sous terre. Tzara note le 26 février : « Arrivée Huelsenbeck, pan ! pan ! pa ta pan ! Sans opposition au parfum initial — Grande soirée — poème simultané trois langues, protestations, bruit, musique nègre  [38] . » 
Huelsenbeck fait du bruit et accélère le rythme. Dans l'euphorie, on invente des poèmes abstraits, de la poésie avec des mots inconnus. Dans la salle bondée, Ball est engoncé dans un costume cubiste, tout en carton, lit des poèmes. Hans Richter présent ce soir-là raconte... « Il était immobile, comme une tour (il lui était impossible de bouger dans son costume de carton) devant cette foule de jolies filles et de petits-bourgeois sérieux qui éclataient de rire et applaudissaient en riant, immobile comme Savonarole, fantastique et pur. » 
Un peu plus tard, tout le monde se passionne pour l'art primitif. Marcel Janco dessine, crée des masques, Tzara écrit des « poèmes nègres » avec quelques emprunts amusants à la langue roumaine. Après un travail de recherche pour retrouver des textes d'origines africaine, malgache et océanienne, il intègre ces documents aux soirées du Cabaret. Les programmes annoncent des vers de tribus Aranda Kinya ou Loritja... Hugo Ball est toujours aux percussions et Maya Chrusecz accepte de danser avec des masques de Janco, sur des textes de... Tristan. 
Le mouvement est vraiment lancé. « Tous les soirs, constate Janco, de nouveaux amis s'ajoutaient à notre groupe  [39] . » L'appellation Dada est bien trouvée par hasard en feuilletant un dictionnaire. Et qu'importent les querelles ridicules qui éclateront plus tard pour savoir qui a vraiment la paternité de cette trouvaille. Le Cabaret Voltaire peut fermer ses portes, Dada continue sur sa lancée et Tzara a déjà accumulé une drôle d'expérience. 
Une partie d'échecs avec Lénine 
Dans le chaudron zurichois, les bolcheviques russes sont très actifs. Lénine, Radek et Zinoviev ont transformé la ville en quartier général pour préparer la prise du pouvoir en Russie. 
Sur le papier, le fossé paraît considérable entre la rigueur bolchevique et la furie nihiliste de Dada. On a du mal à imaginer l'état-major de la révolution mondiale dans le tohu-bohu du Cabaret Voltaire. Et pourtant la rencontre Lénine-Tzara a bien eu lieu ! L'intermédiaire est un certain Willy Müzenberg, un proche de Lénine. En fait, un personnage aux multiples casquettes, révolutionnaire professionnel, patron de presse, fondateur du Secours Ouvrier International, Müzenberg est aussi très lié au milieu de l'avant-garde artistique. Il utilise dans ses journaux les fameux photomontages d'Heartfield, multiplie les audaces typographiques et prendra même le temps d'organiser une grande exposition russe à Berlin en 1922  [40] . 
A Zurich, il ne rate pas les soirées du Cabaret et repère tout de suite Tzara. Un soir, il entraîne avec lui Vladimir Illitch. Marcel Janco n'en revient pas et confirme dans son Journal la visite... « Dans la fumée épaisse, au milieu du bruit, des déclamations ou d'une chanson populaire, il y eut des apparitions soudaines comme celle de l'impressionnante figure mongole de Lénine, encadré d'un groupe  [41] . » On prête même à Karl Radek l'idée d'avoir soufflé aux jeunes gens du Cabaret le mot Dada (voir le da da russe qui signifie oui oui...). Hans Kleinschmidt dans sa préface aux écrits de Huelsenbeck rapporte que Arp, Ball et Huelsenbeck ne rencontrèrent jamais Lénine mais que Tzara raconta plus tard à ses amis parisiens qu'il avait « échangé des idées avec lui ». 
Hugo Ball apporte une précision supplémentaire dans son Journal publié en 1927 : « D'étranges choses arrivent pendant que nous avions notre cabaret, à Zurich, au 1 Spiegelstrasse, vivait, de l'autre côté de la même Spiegelstrasse, au no 6 si je ne me trompe, M. Oulianov Lénine. Chaque soir il devait entendre notre musique, nos tirades, je ne sais si c'est avec plaisir et profit  [42] . » En fait Lénine s'est installé au 14. Richter confirme cette indication même s'il se trompe lui aussi sur l'adresse : « Le Cabaret Voltaire avec ses représentations et son tapage était situé au no 1 de la Spiegelstrasse. Un peu plus haut dans la même ruelle, où avaient lieu tous les soirs des orgies de chansons, de poèmes et de danse, au no 12 habitait Lénine. Radek, Lénine et Sinowjew (Zinoviev) pouvaient se promener librement. Je vis Lénine plusieurs fois à la bibliothèque et l'ai entendu parler une fois à Berne au cours d'un meeting. Il parlait bien l'allemand  [43] . » 
Georges Hugnet, qui n'est pas un témoin direct mais qui a mené une enquête sérieuse sur la question, est prudent... « Le Cabaret se tenait au no 1 de la Spiegelstrasse. Or Lénine et sa femme habitaient dans la même rue. Lénine jouait des parties d'échecs au café Terrasse, certains dadaïstes aussi. Ils s'ignoraient cordialement  [44] . » 
Bien plus tard, en 1975, Soljenitsyne, dans une reconstitution romanesque, Lénine à Zurich, mentionne l'existence du Cabaret « un peu plus loin, écrit-il, près de la rue de la Cathédrale se trouve la «Laiterie» où était le Cabaret Voltaire dans lequel, au début de février 1916, naquit le dadaïsme », et d'ajouter ce détail concernant les dirigeants bolcheviques... « Ils passent devant le Voltaire, un cabaret qui fait l'angle du carrefour voisin, la bohème y a passé la nuit à chahuter  [45] . » L'écrivain Dominique Noguez dans un essai publié en 89 veut croire à la rencontre entre le théoricien de la dictature du prolétariat et les jeunes dada. Ecoutons Noguez qui reconstitue la scène : « Dans le local enfumé les spectateurs debout se pressent jusqu'au pied de la petite estrade elle-même débordante d'une faune joyeuse. Deux projecteurs font des ombres gigantesques aux lutins farceurs qui y mènent le grand sabbat... C'est alors que sur le rythme impitoyablement régulier de la grosse caisse, Tzara se met à tanguer, puis à osciller lascivement comme une danseuse orientale. Au deuxième rang un gaillard en casquette, dont la moustache et la petite barbe dissimulent un peu les traits mongoloïdes, rouge d'alcool et d'excitation, et tout en frappant dans ses mains approuve d'une voix forte les trémoussements de la bayadère  [46] ... » 
Tzara lui-même est resté très discret sur cette affaire, mais il donne quelques précisions en 1959, au micro de la BBC : « Je peux dire que j'ai connu personnellement Lénine à Zurich avec lequel je jouais aux échecs. Mais à ma grande honte, je dois avouer à ce moment-là, je ne savais pas que Lénine était Lénine. Je l'ai appris bien plus tard  [47] . » 
Le dompteur des acrobates 
Les choix idéologiques viendront effectivement plus tard. En ce mois de juillet 1916, le travail de décomposition de tout ce qui flanche continue. Place à la rage, à la provocation. Le Cabaret étant fermé, le mouvement investit une grande salle d'exposition : Zur Waag. Tzara est plus que jamais présent. On le voit frapper sur une grosse caisse, danser avec des gloussements d'ours, se dandiner dans un sac un tuyau sur la tête pour un exercice appelé « noir cacadou », il invente aussi des poèmes chimiques. Il est partout. Dans son journal intime, il note « nous voulons pisser en couleurs diverses », un peu plus loin « on proteste, on crie, on casse les vitres, on se tue, on démolit, on se bat avec la police  [48] ... ». 
On sent toute la fougue du jeune homme, son énergie désespérée, sa volonté de s'affirmer comme le porte-parole incontesté de cette entreprise iconoclaste. Hugo Ball ne l'a pas supporté et, après quelques coups d'éclat, a fermé le Cabaret et entamé sa traversée du désert loin de Zurich, dans le Tessin. 
Hans Richter qui fut témoin de ces empoignades résume parfaitement les enjeux du débat : « Comme Tzara était un individualiste — et plutôt dans un certain sens un cynique — Ball était idéaliste et comme il l'a prouvé dans sa vie un croyant qui a des idées métaphysiques, idées qui manquaient chez Tzara. » Même constat chez Huelsenbeck : « Au contraire de Ball, Arp et moi-même, Tzara n'avait pas grandi à l'ombre de l'humanisme allemand. Aucun Schiller, aucun Goethe ne lui avait jamais dit dans sa petite ville natale que le beau, le noble, le bien devaient ou pouvaient conduire le monde. » Et Huelsenbeck de poursuivre en comparant Tzara à « un barbare du plus haut niveau mental et esthétique, un génie sans scrupules ». 
En cet été 1916, le jeune Tristan fonce tête baissée, sûr de lui, il est plus que jamais « Monsieur Dada » pour reprendre l'expression de Hans Richter. Infatigable, il démontre ses qualités d'organisateur. 
Le 9 avril 1916, il est associé à un écrivain autrichien Walter Serner qui se charge de la mise en scène. La salle est encore plus grande et on attend plus de quinze cents personnes. Tzara est monsieur Loyal ou « dompteur des acrobates ». Rires, cris, danses, bousculades, on frôle l'émeute car la salle n'apprécie pas toujours le délire ambiant... « Victoire définitive de Dada  [49]  », note Tzara satisfait d'avoir perturbé tous les usages et toutes les conventions. Richter précise qu'à force d'insulter le public celui-ci a réagi violemment : « Les gens étaient tellement enragés par toutes nos productions, spécialement celles de Tzara et Serner, qu'il y a eu une vraie bagarre  [50] . » 
Déceptions futuristes 
« Mon cher confrère. Voici des poésies futuristes parmi les plus avancées. Nous ne pouvons pas vous donner des vers libres étant donné que le vers libre n'a plus aujourd'hui raison d'être pour nous. Je vous envoie donc des mots en liberté, lyrisme absolu, délivré de toute prosodie et de toute syntaxe. Je tiens absolument à ce que le futurisme soit représenté dans votre intéressante anthologie lyrique par des œuvres vraiment futuristes  [51] . » Cette lettre est signée Marinetti. Elle doit passablement agacer le jeune Tzara. Et pourtant c'est bien lui qui a cherché à nouer des contacts avec les tenants de l'avant-garde italienne. Pendant des mois, il a essayé de briser son isolement. A Zurich, dès son arrivée, il rencontre un jeune poète, grand admirateur de Marinetti : Albert Spaïni. Correspondant de presse à Berlin dès 1912, ce dernier a fréquenté les intellectuels groupés autour de Der Sturm et connaît bien Hugo Ball. C'est lui qui renseigne le groupe de Zurich sur les performances du mouvement futuriste. 
Il apparaît bien que Tzara fait tout pour multiplier les contacts, pour se donner une dimension internationale. Dans l'euphorie zurichoise, si l'on parle toutes les langues, Tzara se verrait bien à la tête d'une véritable avant-garde européenne. Il en rêve aux terrasses des cafés et passe une partie de son temps à envoyer des courriers... Dans un document rédigé en 1922 pour le collectionneur Jacques Doucet, Tzara précise : « J'étais en correspondance avec A. Savinio qui vivait à ce moment avec son frère G. De Chirico à Ferrare. Par lui mon adresse se répandit en Italie comme une maladie contagieuse. Je fus bombardé de lettres de toutes les contrées d'Italie. Presque toutes commençaient avec «caro amico», mais la plupart de mes correspondants me nommaient «carissimo e illustrissimo poeta». Cela me décida de rompre les relations avec ce peuple trop enthousiaste  [52] . » Et de fait le projet d'un livre de littérature nègre préparé avec le futuriste Mériano tourne court. Dans une lettre au même Mériano, Tzara fait part de sa déception pour une poésie qui n'a jamais réussi à surpasser « le moment sentimental, ou l'étalage romantique et affairé dans les conjonctures  [53]  ». 
Tzara est rapidement fatigué par le lyrisme facile, l'esprit de dogme qui caractérisent Marinetti et ses amis. En revanche, il paraît fasciné par le sens du spectacle, l'enthousiasme et surtout la confrontation directe avec le public. Il en tire des leçons essentielles pour son propre combat. 

Le dernier cri de l'avant-garde 

Les revues du groupe portent trace de ces tâtonnements. Dès juin 1916, ils fêtent la sortie du premier numéro de Cabaret Voltaire. Cette plaquette plutôt sobre d'une trentaine de pages porte la marque d'Hugo Ball. Préparé avec les moyens du bord, l'ensemble se présente sérieusement comme « un recueil littéraire et artistique ». Pour la première fois on y trouve le mot dada sans autre précision. On serait d'ailleurs bien en peine d'y lire un seul texte théorique qui préciserait les objectifs du mouvement en gestation. La revue est conçue comme le dernier cri de l'avant-garde  [54] . 
On y trouve essentiellement des poèmes qui ont été lus au Cabaret, ainsi qu'en témoigne « L'Amiral cherche une maison à vendre », un texte « simultané » de Janco, Huelsenbeck et Tzara représenté au Cabaret le 31 mars 1916. Sur les recommandations de Ball, on a évité tout débordement. On reste donc très loin de l'agit-prop ultra-gauche... L'ensemble paraît bien sage et s'inspire fortement de l'esthétique cubiste ou expressionniste. Les futuristes sont là en force. On le devine, l'internationalisme est bien la seule outrance revendiquée. Ce qui se retrouve d'ailleurs au sommaire... On y croise des Français comme Apollinaire, des Italiens avec Marinetti ou Modigliani, des Espagnols avec Picasso, un Russe Kandinsky, des Allemands, des Roumains et même des sans-patrie... 
En lisant « Dialogue entre un cocher et une alouette » signé Huelsenbeck et Tzara, on y apprend la publication prochaine d'une nouvelle revue spécifiquement dada. Une réplique fait dire à l'alouette : « Parce que le premier numéro de la revue dada paraît le 1er août 1916. Prix 1 Fr. Rédaction et administration Spiegelstrasse 1, Zurich, elle n'a aucune relation avec la guerre et tente une activité moderne, internationale hi hi hi hi. » 
Le petit groupe se prend au jeu de la surenchère. Le ton donné par Hugo Ball semble bien trop timoré. Il faut frapper beaucoup plus fort ! Avec des moyens toujours aussi dérisoires, on rédige des textes enflammés et on les teste sur les spectateurs au cours des chaudes soirées zurichoises. Avec ses talents d'agitateur et son nihilisme à toute épreuve, Tzara prend la direction des opérations. Dès le mois de juillet 1916, le Dada 1 sort des presses. L'ensemble a belle allure sous une couverture orange vif conçue par Janco. On y retrouve toujours une partie littéraire éclectique et internationale. Le Dada 2, qui paraît en décembre 1916, est de la même veine. Plusieurs articles rappellent l'intérêt que porte Dada au futurisme et plus généralement à toutes les expressions de l'avant-garde sur le plan de la poésie, aussi bien que sur le plan de la peinture. 
Il faut attendre le numéro 3 en décembre 1918 pour voir apparaître Dada tel qu'en lui-même. La mention « Recueil littéraire et poétique » a bien disparu, remplacé par « Directeur : Tristan Tzara ». Dada 3 est un brûlot anarchiste à la typographie radicalement nouvelle. Cubisme et futurisme sont jetés aux orties avec « le bon sens » et la « salade bourgeoise ». 
Mais le principal intérêt de ce Dada 3 est bien la publication du « Manifeste Dada 1918 » de Tzara. Une véritable bombe incendiaire balancée par un jeune homme au culot incroyable. Tout y est : la violence, la provocation et le défi. Après un bref rappel des expériences des artistes contemporains, il définit ce qu'il entend par esprit dada en même temps qu'il exalte le renversement des valeurs admises. Jamais la protestation dada n'avait été jusque-là formulée avec autant de netteté et de force. Eloge du nettoyage par le vide et de la spontanéité artistique, le texte restera pour toujours comme un classique de la rébellion carabinée. Mais soyons clairs, l'appel de Tzara n'a rien de suicidaire. Le mouvement qu'il veut impulser reste ouvert à tous les acteurs de la modernité. Il ne se contente pas de faire le vide, il garde une certaine foi dans le futur, mais un futur libéré de toutes les impostures partisanes et ouvert à la véritable utopie. 
Il faudrait citer intégralement ce flot d'appels vengeurs et ce déluge de mots en liberté. Toute la jeunesse du monde peut encore se retrouver dans ce bel incendie. Pour le plaisir voici quelques perles dada... 
« Je suis contre les systèmes, le plus acceptable des systèmes est celui de n'en avoir par principe aucun (...) 
Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises à jamais incomprises. La logique est complication. La logique est toujours fausse. Elle a tiré les fils des notions, paroles dans leur extérieur formel, vers des bouts, des centres illusoires (...) 
Je proclame l'opposition de toutes les facultés cosmiques à cette blennorragie d'un soleil putride sorti des usines de la pensée philosophique, la lutte acharnée avec tous les moyens du dégoût DADAISTE (...) 
Liberté : DADA, DADA, DADA, hurlement des couleurs crispées, entrelacement des contraires, et de toutes les contradictions des grotesques, des inconséquences : LA VIE. » 
A-t-on vraiment fait mieux dans le genre ? Combien de plagiaires ont essayé de s'en inspirer ? Pour un coup d'essai, c'est un coup de maître ! Et Zurich est en ébullition. Aux terrasses des cafés on se refile le Manifeste avec un plaisir non dissimulé. La légende de Tzara commence vraiment. Elle est parfois alimentée par quelques trouvailles géniales, comme cette méthode pour écrire un poème dada : « Prenez un journal. Prenez des ciseaux. Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème. Découpez l'article. Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-le dans un sac. Agitez doucement. Sortez ensuite chaque coupure l'une après l'autre. Copiez consciencieusement dans l'ordre... » Quel succès ! Ses copains n'hésitent pas à porter Tzara en triomphe et les bruits les plus insensés circulent sur sa véritable identité... Alberto Savinio, dont le nom apparaît au sommaire de Dada 1, le reconnaît : « Plus qu'un être de chair et d'os, Tristan Tzara est un nom, un sigle, un cri de bataille. A tel point que le soupçon a commencé de se répandre selon lequel Tristan Tzara est un personnage inventé, un homme nominal, une espèce de batterie camouflée pour tromper l'ennemi et dissimuler les patrouilles qui opèrent à son abri  [55] . »


[1] Tristan Tzara, « Faites vos jeux », Les Feuilles libres no 31, mars-avril 1923.

[2] Archives Christophe Tzara.

[3] Pierre Pachet, Conversation à Jassy, Paris, Nadeau (1997).

[4] Les Juifs en Roumanie, Paris-Louvain, Peeters (1996).

[5] Tristan Tzara, « Faites vos jeux », op. cit.

[6] Paul Morand, Bucarest, Paris, Plon (1965).

[7] Tristan Tzara, Premiers poèmes, trad. Claude Sernet, Paris, Seghers (1965).

[8] OV.S Crohmalniceanu, « Tristan Tzara en Roumanie », Revue roumaine no 221, année 1967.

[9] Serge Fauchereau, « Tristan Tzara et l'avant-garde roumaine », Critique no 300, mai 1972. — Entretien avec Serge Fauchereau (2002).

[10] Correspondance Tristan Tzara-Sasa Pana. Cité par Serge Fauchereau, op. cit.

[11] Revue Aldebaran. Association des amis de Tzara, Bucarest, 1996.

[12] Tristan Tzara, Premiers poèmes, op. cit.

[13] Cité par OV.S Crohmalniceanu, op. cit.

[14] Tristan Tzara, « Faites vos jeux », op. cit.

[15] Tristan Tzara, « Faites vos jeux », op. cit.

[16] Archives Christophe Tzara.

[17] Serge Fauchereau, « Tristan Tzara et l'avant-garde roumaine », op. cit.

[18] Eugène Ionesco, « Les Précurseurs roumains du surréalisme », Les Lettres nouvelles, janvier-février 1965.

[19] Tristan Tzara, « Faites vos jeux », op. cit.

[20] Tristan Tzara, « Faites vos jeux », op. cit.

[21] Ibid.

[22] Tristan Tzara, « Faites vos jeux », op. cit.

[23] Marc Dachy, Tristan Tzara dompteur des acrobates Dada, Zurich, Paris, L'Echoppe (1992).

[24] Tristan Tzara, « Faites vos jeux », op. cit.

[25] Ibid.

[26] Richard Huelsenbeck, Memoirs of a Date Drummer, New York, The Viking Press (1947). Traduction Marc Dachy.

[27] Hugo Ball, La Fuite hors du temps, Lucerne, Stocker (1946).

[28] Cité par Marc Dachy, Journal du mouvement Dada, Paris, Skira (1989).

[29] Tristan Tzara, « Chroniqueur zurichois », Œuvres complètes, tome I, Paris, Flammarion.

[30] Cité par Marc Dachy, Journal du mouvement Dada, op. cit.

[31] Hugo Ball, Die Flucht aus der Zeit, Munich, Duncker et Humblot (1927).

[32] Greil Marcus, Lipstick traces. Une histoire secrète du XXe siècle, Paris, Allia (1998).

[33] Cité par Marc Dachy, Tristan Tzara dompteur des acrobates, op. cit.

[34] Louis Aragon, Projet d'histoire littéraire contemporaine, 1923, Paris, Mercure de France (1994).

[35] Cité par Georges Hugnet, Dictionnaire du Dadaïsme, Paris, Jean-Claude Simoën (1976).

[36] Tristan Tzara, « Faites vos jeux », op. cit.

[37] Tristan Tzara, « Manifeste Dada 1918 », Œuvres complètes, tome I.

[38] Tristan Tzara, « Chroniques zurichoises », Œuvres complètes, tome I.

[39] Marcel Janco, op. cit.

[40] Marc Dachy, Tristan Tzara dompteur des acrobates, op. cit.

[41] Marcel Janco, Collection particulière.

[42] Hugo Ball, Die Flucht aus der Zeit, op. cit.

[43] Hans Richter, Dada, art et anti-art, Bruxelles, Ed. de la Connaissance (1965).

[44] Georges Hugnet, L'Aventure Dada, Paris, Galerie de l'Institut (1957).

[45] Alexandre Soljenitsyne, Lénine à Zurich, Paris, Seuil (1975).

[46] Dominique Noguez, Lénine dada, Paris, Robert Laffont (1989).

[47] Enregistrement du 10 février 1959 (BBC).

[48] Tristan Tzara, Œuvres complètes, tome I.

[49] Tristan Tzara, « Chroniques zurichoises », op. cit.

[50] Philippe Sers, Sur Dada. Entretiens avec Hans Richter, Paris, Chambon.

[51] Correspondance Tzara, Bibliothèque Doucet, Lettre de Marinetti, juillet 1915.

[52] Correspondance Tzara, Lettre à Jacques Doucet, Bibliothèque Doucet.

[53] Cité par Marc Dachy, Journal du mouvement Dada, op. cit.

[54] Georges Hugnet, Dictionnaire du Dadaïsme, op. cit.

[55] Cité par Marc Dachy, Journal du mouvement Dada, op. cit.

http://www.grasset.fr/chapitres/ch_buot2.htm






Tristan Tzara
Tristan Tzara, de son vrai nom Samuel Rosenstock, né le 16 avril 1896 à Moinești, Roumanie et mort le 25 décembre 1963 à Paris, est un écrivain, poète et essayiste de langue roumaine et française et l'un des fondateurs du mouvement Dada dont il sera par la suite le chef de file.
Biographie

Jeunesse et adolescence à Bucarest
La famille Rosenstock fait partie des 800 000 personnes juives recensées à qui le code civil en vigueur, à l'époque, interdit la citoyenneté roumaine. Élevé dans une certaine aisance matérielle grâce au père qui est cadre dans une société d'exploitation pétrolière, Samuel connaît une enfance et une adolescence sans histoire. Il suit un cours sur la culture française dans un institut privé, s'éveille à la littérature au lycée Saint-Sava et s'inscrit en section scientifique pour le certificat de fin d'études au lycée Mihai-Viteazul. C'est un bon élève et ses professeurs notent son ouverture d'esprit et sa curiosité intellectuelle infatigable1.
La littérature roumaine du début du XXe siècle est fortement influencée par le symbolisme français. La revue Literatorul d'Alexandru Macedonski (en) tout en proposant des poèmes de Charles Baudelaire, René Ghil, Maurice Maeterlinck ou Stéphane Mallarmé n'en combat pas moins la tradition romantique. Avec son camarade de lycée Marcel Janco, Samuel crée, en 1912, sa première revue, Simbolul, qui transpose en roumain les acquis du symbolisme, notamment de Maeterlinck, Laforgue et Verhaeren2. Il s'imagine en « ange noir du symbolisme triomphant ». Il y publie l'un de ses premiers poèmes, Sur la rivière de la vie.
En 1915, il adopte le pseudonyme de Tristan Tzara : Tristan en référence au héros de l'opéra de Richard Wagner, Tristan et Isolde, et Tzara parce que cela signifie « terre » ou « pays » en roumain3.
Tristan Tzara ne déteste pas « choquer le bourgeois ». Il fait paraître dans diverses revues des poèmes comme Les Faubourgs, où il évoque l'« ouragan dévastateur de la folie », ou bien Doute, qui insiste sur le rôle du hasard dans la création poétique : « J'ai sorti mon vieux rêve de sa boîte, comme tu prends un chapeau / Le sommeil est un jardin entouré de doutes / On en distingue pas la vérité du mensonge. »
Il se passionne pour l'œuvre d'Arthur Rimbaud, fait des Galgenlieder (Les Chants du gibet) de Christian Morgenstern son livre de chevet, tandis que le Bucarest intellectuel résonne des « pages bizarres » d'un certain Urmuz (en) (alias Demetru Demetrescu Buzau), dont Eugène Ionesco dira qu'il était « une sorte de Kafka plus mécanique, plus grotesque, précurseur de la révolte littéraire universelle, un des prophètes de la dislocation des formes sociales de pensée et de langage ».
Ayant obtenu son certificat de fin d'études, Tzara s'inscrit à l'université de Bucarest en mathématiques et philosophie (septembre 1914). Son ami Janco s'inscrit en polytechnique4.
Arrivée
L'atmosphère provinciale de Bucarest ennuie Tzara qui rêve de partir. Contre l'avis de son père, mais encouragé par Janco qui le presse de le rejoindre à Zurich, il quitte la Roumanie pour la Suisse, pays neutre accueillant la jeunesse d'Europe refusant la guerre. Il s'inscrit à l'université en classe de philosophie. Mais l'ennui le gagne à nouveau : « les sensations de bien-être devinrent rares et tous les plaisirs étaient catalogués : les excursions, les cafés, les amis... » Il faut l'enthousiasme contagieux de Janco pour l'empêcher de retourner à Bucarest.
Tzara rencontre l'Allemand Hugo Ball accompagné de sa femme Emmy Hennings, danseuse et chanteuse. Il se présente comme un révolutionnaire professionnel, disciple de Mikhaïl Bakounine, ayant quitté l'Allemagne pour cause d'incitations à l'émeute. Convaincu qu'en Suisse, il trouverait quelques jeunes gens comme lui avec la volonté de « jouir de leur indépendance », Ball confie à Tzara son projet d'ouvrir un lieu où se rassembleraient toutes les dissidences. Le 2 février 1916, paraît dans la presse zurichoise un communiqué annonçant la création d'un « centre de divertissement artistique » qui s'adresse à tout le monde sauf aux « petites mondanités de l'avant-garde ». Le rendez-vous est fixé dans une taverne de la Spiegelstrasse pour des soirées quotidiennes5.
Le Cabaret Voltaire
Le 5 février, Ball, Hennings, Richard Huelsenbeck, Tzara et les peintres Jean Arp, Janco et Sophie Taeuber inaugurent le Cabaret Voltaire et transforment l'endroit en café littéraire et artistique dont les murs sont couverts de tableaux créant une ambiance à la fois intime et oppressante6. Le succès est immédiat.
Tzara : « Chaque soir, on chante, on récite - le peuple - l'art nouveau le plus grand au peuple - […] balalaïka, soirée russe, soirée française - des personnages édition unique apparaissent récitent ou se suicident, va et vient, la joie du peuple, cris ; le mélange cosmopolite de dire et de BORDEL, le cristal et la plus grosse femme "sous les ponts de Paris". »
Jean Arp : « Janco a évoqué et fixé Le Cabaret sur la toile de l'un de ses tableaux. Dans un local bariolé et surpeuplé se tiennent sur une estrade quelques personnages fantastiques qui sont censés représenter Tzara, Janco, Ball, Huelsenbeck, Hennings et votre serviteur. Nous sommes en train de mener un grand sabbat. Les gens autour de nous crient, rient et gesticulent. »
Hugo Ball : « Nous sommes tellement pris de vitesse par les attentes du public que toutes nos forces créatives et intellectuelles sont mobilisées. [..] Aussi longtemps que toute la ville ne sera pas soulevée par le ravissement, Le Cabaret n'aura pas atteint son but. »7{{.}}8
Naissance du mouvement Dada
Il a participé à la naissance du mot « Dada » à Zurich et a été le plus actif propagandiste du mouvement. La légende veut que Tzara et Huelsenbeck aient glissé un papier au hasard dans un dictionnaire Larousse, qui serait tombé sur le mot Dada, donc choisi comme nom du mouvement. Huelsenbeck, autre fondateur du mouvement dada, prétend en 1922, dans son histoire du dadaïsme, que Tzara n'a jamais été dadaïste (ce qui s'explique par la rivalité qui régulièrement les opposera). Tandis que certains poètes contemporains voient en Tzara le chef de file de l'art nouveau.
S'ouvre une galerie Dada, dans laquelle Tzara prononce des conférences sur l'art nouveau, et notamment l'art abstrait. Il publie également quatre livraisons de la revue Dada, qui obtient rapidement une audience internationale9
Il a écrit lui-même les premiers textes "dadas" :
    •    La Première Aventure céleste de Mr Antipyrine (1916),
    •    Vingt-cinq poèmes (1918),
    •    et Sept manifestes Dada (1924), recueil de manifestes lus ou écrits entre 1916 et 1924.
Paris
André Breton, Philippe Soupault et Louis Aragon sont enchantés par les poèmes de Tzara, qu'ils ont lu à Paris dans les revues Sic et Nord-Sud, mais aussi dans les revues Dada. Ils entrent en correspondance. En 1915, le peintre Francis Picabia vient en Suisse pour soigner une dépression nerveuse : Tzara et lui se lient d'amitié et entrent également en correspondance. C'est en 1920 que Tzara débarque inopinément à Paris, dans l'appartement de Picabia, dont la maîtresse vient d'accoucher. La légende veut que Tzara ait calmé le nouveau-né en lui faisant répéter « Dada, dada, dada ». André Breton et ses deux acolytes ne tardent pas à venir sonner à la maison, et sont surpris de voir, à la place du nouveau Rimbaud qu'ils avaient escompté, un petit bonhomme frêle roulant encore les r, mais ils s'habituent vite à son rire sonore et éclatant10.
Par la suite, ils se lancent tous ensemble dans une grande variété d'activités destinées à choquer le public et à détruire les structures traditionnelles du langage11. Tzara ne participera pas aux débuts du surréalisme, restant dans les premières années sur ses acquis dadaïstes, mais rejoindra le groupe plus tard.
Par la suite, il a longtemps tenté de réconcilier surréalisme et communisme (il a même adhéré au parti communiste en 1936, avant de rejoindre la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale).
C'est de cette période que date son intérêt pour la langue d'oc et, après la guerre, Tristant Tzara participera aux côtée de Jean Cassou et de Max Rouquette à la fondation de l'Institut d'Études Occitanes12
Il est inhumé à Paris, au cimetière du Montparnasse (8e division).
Notes et références
    1.    ↑ François Buot, Tristan Tzara, Grasset, Paris, 2002, p. 15, 16, 17, 18
    2.    ↑ Henri Béhar, Introduction au recueil Dada est tatou. Tout est Dada', Flammarion, Paris, 1997, p. 6
    3.    ↑ Buot, op. cit., p. 20 à 22
    4.    ↑ Buot, op. cité, p. 24 à 30
    5.    ↑ Buot, op. cit., p. 31 à 40
    6.    ↑ Dada, sous la dir. de Laurent Lebon, catalogue de l'exposition présentée au Centre Pompidou du 5 octobre 2005 au 9 janvier 2006, Centre Pompidou, Paris, 2005, p. 219
    7.    ↑ Buot, op. cit., p. 40 et 41
    8.    ↑ Marc Dachy Journal du mouvement Dada, Skira, Genève, 1989
    9.    ↑ Henri Béhar, Introduction au recueil Dada est tatou. Tout est dada., Flammarion, Paris 1996, p. 7
    10.    ↑ Henri Béhar, Introduction au recueil Dada est tatou. Tout est dada, Flammarion, Paris, 1996, p. 8
    11.    ↑ Tristan Tzara, Aragon, Philippe Soupault et Breton, entre autres, participent notamment à la revue SIC créée par Pierre Albert-Birot en 1916.
    12.    ↑ In Robèrt Lafont, op. cit. 723.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Tristan_Tzara





02/01/2013
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