Alain YVER

Alain YVER

WALT WHITMAN

WALT WHITMAN



//fr.wikipedia.org/wiki/Walt_Whitman

//www.jose-corti.fr/titresromantiques/feuillesdherbe1855.html



Walt Whitman (31 mai 1819 - 26 mars 1892) poète et humaniste américain, né à Long Island, New York. Son chef-d'œuvre est sans conteste son recueil de poèmes Leaves of Grass (litt. Feuilles d'herbe).

Biographie

Whitman naquit le 31 mai 1819 dans une ferme près de l'actuelle South Huntington, Long Island. Il fut le deuxième de neuf enfants. Sa famille déménagea à Brooklyn en 1823, où il suivit six ans de scolarité seulement, avant d'entrer comme apprenti dans un atelier d'imprimerie. Autodidacte, il lut alors Homère, Dante et Shakespeare.

Après deux ans d'apprentissage, Whitman se rendit à New York pour y travailler dans différents ateliers d'imprimerie. C'est en 1835 qu'il revint à Long Island en tant qu'instituteur. Parallèlement, il fonda et édita le journal The Long-Islander dans sa ville de Huntington en 1838 et 1839. Il continua d'enseigner à Long Island jusqu'en 1841, date à laquelle il retourna à New York s'établir comme imprimeur et journaliste. Il rédigeait en outre des articles comme pigiste pour des magazines populaires et écrivit des discours politiques. En 1840, il participa à la campagne du candidat à la présidence Martin Van Buren.

Les discours politiques écrits par Whitman attirèrent alors l'attention de la Tammany Society, qui lui confia la rédaction de nombreux journaux, parmi lesquels aucun ne devait jouir d'une longue publication. Durant deux ans, il fut rédacteur pour l'influent Brooklyn Eagle (en pleine guerre d'annexion du territoire mexicain qu'était le Texas, il y écrivit : « Oui, le Mexique doit être sévèrement châtié. Que nos armes soient désormais portées de manière à apprendre au monde entier que, bien que nous n'aimions pas les querelles, l'Amérique sait comment frapper et connaît les moyens de s'étendre. ») ; toutefois, à la suite d'une scission au sein du Parti démocrate, il fut relevé de ses fonctions pour avoir soutenu le Free-Soil party. Après l'échec de ses tentatives pour fonder un journal Free Soil, il fut ballotté d'un emploi à l'autre. Entre 1841 et 1859, Walt Whitman édita un journal (The Crescent) à la Nouvelle-Orléans, en Louisiane, deux à New York et quatre autres à Long Island. À la Nouvelle-Orléans, il découvrit le marché aux esclaves qui se tenait régulièrement dans cette ville à cette époque. C'est là qu'il se mit à écrire des poèmes, et bientôt cette activité supplanta toute autre.

Les années 1840 virent les premiers fruits de son long travail sur les mots, avec la publication d'un certain nombre de nouvelles à partir de 1841 et du roman Franklin Evans publié à New York un an plus tard, qui faisait partie du mouvement en faveur de la tempérance. Mais c'est surtout la nouvelle The Child's Champion qui fut publiée en 1842 et souvent republiée depuis et qui est à présent considérée comme le plus important de ses premiers ouvrages. Elle établit le fondement théologique d'un thème qui tiendra Whitman à cœur toute sa vie, à savoir le profond pouvoir rédempteur de l'amour.

La première édition de Leaves of Grass fut auto-publié en 1855, l'année même où le père de Whitman rendit l'âme. À cette époque, le recueil se composait de douze longs poèmes sans titre. Il n'y eut pas ou presque pas de réaction du public ni de la critique. Une année plus tard, Whitman publia une seconde édition qui comprenait une lettre de félicitations de Ralph Waldo Emerson et vingt poèmes supplémentaires. Emerson appelait depuis longtemps à l'émergence d'une poésie américaine, affranchie de l'influence européenne ; Leaves of Grass le comblait.

Après la guerre de Sécession, Walt Whitman fut engagé au Department of the Interior (ministère de l'intérieur) en tant que clerc. Toutefois, lorsque James Harlan, le Secrétaire de l'intérieur, découvrit que Whitman était l'auteur du scandaleux Leaves of Grass, il le congédia sur-le-champ.

À sa septième édition en 1881, le recueil de poèmes s'était épaissi. Whitman jouissait alors d'une réputation plus étendue et l'édition fut vendue à un grand nombre de copies, ce qui permit à Whitman d'acheter une demeure à Camden, dans le New Jersey.

Whitman mourut le 26 mars 1892 et fut inhumé au cimetière d'Harleigh, sous une tombe conçue par lui.

Une citation de Whitman est gravée sur le flanc d'un rocher au parc provincial de Bon Echo en Ontario, au Canada. Ce sont ces trois vers d'un de ses poèmes :

   
    My foothold is tenon'd and mortis'd in granite;
    I laugh at what you call dissolution;
    And I know the amplitude of time.

    Mes deux pieds sont tenonnés et mortaisés dans le granit
    Je ris de ce que vous appelez dissolution
    Et je sais l'amplitude du temps.


Poésie et influence

Pour beaucoup, Walt Whitman et Emily Dickinson sont les deux piliers de la poésie américaine du XIXe siècle. Plus particulièrement, la poésie de Whitman paraît intrinsèquement américaine. Le poète évoque une Amérique ordinaire d'une voix résolument américaine (cf. usage du vers libre). La force de sa poésie semble procéder des émotions vives qu'il suscite grâce à l'intelligence de son verbe. Whitman recourt à la répétition pour susciter un caractère hypnotique dans ses textes, laquelle répétition crée la force de sa poésie, qui inspire plutôt qu'elle informe. Ainsi mieux vaut-il lire sa poésie à haute voix pour en sentir tout le message. Ses qualités poétiques tirent en partie leur ascendance de discours et écrits religieux ou quasi religieux tels que ceux du poète James Weldon Johnson (l'influence de ce dernier fut la plus forte à Jacmel, en Haïti, où la pauvreté était une part intégrante de la culture).

Les poètes américains du XXe siècle (et maintenant du XXIe siècle) ne peuvent ignorer Whitman en ce sens que celui-ci a fondamentalement défini le langage poétique de l'Amérique démocratique.

Walt Whitman a beaucoup influencé les symbolistes français.

Il fut traduit par le poète français Jules Laforgue, sous le titre Feuilles d'herbe.

Whitman et l'homosexualité

Un élément qu'on ne peut passer sous silence au sujet de la vie et de l'œuvre de Walt Whitman est son homosexualité, que trahit son admiration pour les idéaux de camaraderie virile du XIXe siècle ou plus crûment ses descriptions quasi masturbatoires du corps masculin (Song of Myself - c-à-d Ballade de moi-même). Tout cela entre en complète contradiction avec l'indignation dont faisait montre Whitman lorsqu'il était confronté à ce genre de texte, qu'il louait la chasteté et stigmatisait la masturbation.

Toutefois, la critique récente est encline à croire que ses poèmes reflétaient les vrais sentiments de Whitman envers son sexe, alors qu'il s'efforçait plus ou moins de préserver sa réputation en public. À titre d'exemple, dans Once I Pass'd Through A Populous City, il fit du « bien-aimé » une « bien-aimée » avant la publication. Il alla jusqu'à s'inventer six enfants naturels pour corriger sa réputation.

Pendant la guerre de Sécession, la camaraderie intense qui régnait sur les lignes de front en Virginie, que Whitman visita en qualité d'infirmier, nourrit ses idées sur la convergence de l'homosexualité et de la démocratie. Dans Democratic Vistas, il fit pour la première fois la distinction entre l'amative love (qui serait en fait l'amour hétérosexuel) et l'adhesive love (qui serait l'amour homosexuel), en s'appuyant sur les résultats d'une pseudo-science, la phrénologie. Il y voit « l'amour adhésif » comme une éventuelle colonne vertébrale d'une meilleure forme de démocratie, comme « un contre-poids et un recalage dans notre démocratie d'Amérique, matérialiste et vulgaire ».

Dans les années 1970, le mouvement d'émancipation homosexuel fit de Whitman son chantre, en se référant à ses idées subversives et inverties et en le comparant à Jean Genet pour son amour envers de jeunes hommes ouvriers (We Two Boys Together Clinging). Les poèmes « Calamus » notamment, rédigés à la suite d'une relation brisée (vraisemblablement homosexuelle), contiennent des passages qui furent interprétés comme le coming out d'un homosexuel. Le titre seul de ces poèmes trahit déjà leur connotations homosexuelles aux initiés, puisque la Calamus est une plante qui tient son nom du dieu Calamus, qui selon la mythologie dut endurer la mort de son jeune amant Carpus.

En dépit des preuves fournies par exemple par des amis poètes tels George Sylvester Viereck et Edward Carpenter, qui toutes abondent dans le sens, à savoir que Walt Whitman n'eut pas que de simples penchants homosexuels refoulés mais pratiqua bien l'homosexualité, cette facette de sa personnalité est souvent occultée lorsqu'on présente son œuvre. On peut par exemple mentionner sa relation présumée avec Bill Duckett, un jeune homme qu'il fréquentait entre 1884 et 1889.



Événements majeurs de la vie de Whitman

    * 1819 Né le 31 mai.
    * 1841 Se rend à New York.
    * 1855 Walter Whitman, son père, meurt. Première édition de Leaves of Grass.
    * 1862 Visite son frère, George, blessé à la bataille de Fredericksburg.
    * 1865 Assassinat de Lincoln. Publication de Drum-Taps, poèmes de temps de guerre de Whitman (plus tard inséré dans Leaves of Grass).
    * 1871 Attaque cardiaque. Sa mère, Louisa, meurt.
    * 1882 Rencontre Oscar Wilde. Publie Specimen Days & Collect.
    * 1888 Seconde attaque. Maladie grave. Publie November Boughs.
    * 1891 Édition finale de Leaves of Grass.
    * 1892 Meurt le 26 mars.

Œuvres

Poésie

    * Feuilles d'herbe (1855-1891)
    * Comme un oiseau puissant sur ses libres ailes et autres poèmes (1872)
    * Deux ruisseaux (1876)
    * Poèmes et proses inédits (1921)

Prose

    * Franklin Evans ou l'Alcoolique (1842)
    * Perspectives démocratiques (1871)
    * Echantillons de jours et recueils (1882-1883)
    * Rameaux de novembre (1888)
    * Voyage au Canada (1904)
    * Correspondance avec Anne Gilchrist (1918)
    * La Moisson des forces (1920)
    * L'Atelier de Walt Whitman (1928)
    * Je m'assois et regarde (1932)
    * Texte sur la guerre civile (1933)

O Captain! My Captain! est l'un des poèmes les plus célèbres de Walt Whitman, écrit en réaction à l'assassinat d'Abraham Lincoln après la guerre de Sécession. C'est le poème emblématique du film Le Cercle des poètes disparus.









Biographie

"Né à Long Island, dans l'État de New York, cet homme du peuple, menuisier à ses heures, produisit une œuvre novatrice, brillante, exprimant l'esprit démocratique du pays. C'était un autodidacte qui avait abandonné l'école à l'âge de onze ans pour travailler. Il lui manqua donc l'instruction traditionnelle qui faisait de la plupart des auteurs américains des imitateurs respectueux des Anglais. Son recueil, Feuilles d'herbe (1855), qu'il réécrivit et révisa pendant toute sa vie, contient le « Chant de moi-même », poème le plus original qu'ait jamais écrit un Américain. Les éloges enthousiastes d'Emerson et de quelques autres pour ce volume audacieux confirmèrent au poète sa vocation, même si le livre ne connut pas un grand succès auprès du public.

Cette œuvre visionnaire, qui célèbre toute la création, a été largement inspirée par les écrits d'Emerson, en particulier son essai « The Poet » qui annonçait une sorte de barde, robuste, sincère, universel, étrangement proche de Whitman lui-même. La forme novatrice du poème – vers libres et absence de rimes – sa libre célébration de la sexualité, sa vibrante sensibilité démocratique et son affirmation parfaitement romantique de l'identité du poète avec ses vers, avec l'univers et avec son lecteur, changèrent définitivement le cours de la poésie américaine.

Feuilles d'herbe est aussi immense, énergique et naturel que le continent américain; c'était l'épopée que des générations de critiques américains appelaient de leurs vœux, même s'ils ne le comprirent pas. La pulsation du mouvement que l'on perçoit dans le « Chant de moi-même » est comme une incessante musique : Mes attaches et mon lest m'abandonnent […]
Je borde des sierras, mes paumes couvrent des continents
Je chemine avec ma vision. Le poème regorge de myriades de spectacles et de sons concrets. Les oiseaux de Whitman ne sont plus les « esprits ailés » de la poésie traditionnelle. On dirait que le poète se projette dans tout ce qu'il voit ou imagine. « Naviguant vers tous les ports pour le trafic et l'aventure. / Me précipitant avec la foule moderne, aussi ardent et versatile que quiconque. » Mais il est aussi l'individu souffrant, « La mère de jadis, condamnée comme sorcière et brûlée sur du bois sec, sous les yeux de ses enfants […]. Je suis l'esclave pourchassé, je flanche sous la morsure des chiens, […] le pompier meurtri à la poitrine défoncée […]. »

Plus que tout autre écrivain, Whitman inventa le mythe de l'Amérique démocratique. « De toutes les nations […], les Américains possèdent probablement la nature poétique la plus complète. Les Etats-Unis sont essentiellement le plus grand des poèmes. » En écrivant ces mots, il avait la hardiesse de prendre le contre-pied de l'opinion généralement admise selon laquelle l'Amérique était trop brutale et trop neuve pour comprendre la poésie. Il inventa une Amérique intemporelle de la liberté de l'imagination, peuplée d'esprits pionniers venus de toutes les nations. Le romancier et poète britannique, D.H. Lawrence, le décrivit comme le poète de « la grand-route ».

On perçoit la grandeur de Whitman dans nombre de ses poèmes, dont « Sur le Bac de Brooklyn », « Exhalé du berceau sans fin balancé » et « Au temps dernier que les lilas fleurirent », élégie émouvante sur la mort d'Abraham Lincoln. Il a signé une autre œuvre importante : Perspectives démocratiques (1871). Il s'agit d'un essai rédigé au cours de l'âge d'or du matérialisme sans frein de l'ère industrielle, où il critique à juste titre son pays pour « la puissance de sa richesse multiforme et de son industrie » qui cachent « un Sahara sec et uniforme » de l'âme. Il préconise une nouvelle sorte de littérature qui insufflerait une vie nouvelle à la population. Pourtant, en fin de compte, le titre de Whitman à l'immortalité est son « Chant de moi-même ». Là, l'être romantique est au centre de la conscience du poème. Je me célèbre et me chante,
Et mes prétentions seront tes tentations,
Car chaque atome qui m'appartient t'appartient aussi. La voix de Walt Whitman électrise le lecteur moderne par sa proclamation de l'unité et de la force vitale de toute la création. Il fut incontestablement un extraordinaire novateur. C'est lui qui a créé le poème autobiographique, qui a fait de l'Américain ordinaire un barde, du lecteur un créateur, c'est de lui que vient la découverte toujours actuelle, de la forme « expérimentale » ou organique."

Kathryn VanSpanckeren, Esquisse de la littérature américaine, p. 30-32. Publié par l'Agence d'information des Etats-Unis (document du domaine public).








Walt Whitman en notre temps
par Auxeméry


"Le jour où Walt Whitman se mit à écrire, il y avait de la liberté dans l'air". On ne saurait mieux dire. Et William Carlos Williams continue, sous forme de prosopopée : "C'est là de la poésie parce que je dis que c'est de la poésie et personne ne peut dire que ce n'est pas de la poésie. L'idiome américain est ma langue, et je vais écrire un livre appelé Feuilles d'herbe parce qu'on trouve des feuilles d'herbe partout dans mon pays. Je vais ouvrir la bouche là où il m'arrivera de me trouver et je ferai entendre aux gens ce qu'il m'arrivera de dire parce que c'est aussi ce que les gens dans le monde ont à dire - et donc nous chanterons ensemble parce qu'eux et moi sommes tout un." (1)

Rendre en un français que vous et moi pourrions entendre comme si nous étions Américains, comme si cette voix inaugurale nous parlait notre propre langue, c'est la tâche à laquelle Jacques Darras s'est attelé depuis longtemps. Voix inaugurale - doublement originelle en ce sens qu'elle fonde une vision orientée vers un à-venir sacralisé par elle, et qu'elle porte la semence des œuvres qui vont la suivre. L'édition de la collection Poésie vient après celle des Cahiers Rouges de chez Grasset (2) où l'architecture de l'ensemble était recomposé de façon à s'articuler sur ses moments les plus forts. Le texte a été retravaillé par le traducteur, et surtout, il nous est maintenant donné dans l'ordre qui est celui de la dernière édition du vivant de Whitman, et contient donc des éléments qui n'avaient pas été jusqu'à ce jour ainsi présentés. Jadis, seule l'édition de Bazalgette fut intégrale, mais assez pesante souvent, malgré ses vertus ; les autres éditions étaient des choix plus ou moins convaincants : manque d'unité véritable pour l'édition de la N.R.F. préfacée par Larbaud (multiplicité des traducteurs, partis pris curieux...) ; ou sélections universitaires, intéressantes mais évidemment limitées (3).

Liberté, disait Williams - liberté athlétique, oui. Feuilles d'herbe respire le grand air. Celui de l'espace américain, celui de la Prairie, qui alimente de son oxygène un organisme - corps physique, corps civique - où l'accomplissement personnel prime : réalisation de l'individu, édification du citoyen. La masse (le mot français est un des leitmotivs du poème) est ce composé "électrique" de peuples de diverses origines, que la démocratie enrôle sous son étendard afin de construire une nation dont la mission fut de réaliser pleinement l'humain - la "race" comme dit l'idiome nord-américain, pour désigner l'espèce.

Le poète ? Lui est le guide : pas seulement le chantre des réalités à naître ou des splendeurs d'une nature largement ouverte sous le ciel des Etats ; mais l'officiant, affranchi des dogmes (la divinité de l'humain n'est pas en eux, ni la compréhension active des phénomènes), loin des bibliothèques (où le savoir est confiné, sans efficace). Le divin se trouve dans le cœur sensible et la cervelle pensante de l'individu en travail. Travail d'enfantement par exemple : la femme, amante physique égale de l'homme, enfantant son amour, est, chez Whitman, mère avant tout. Travail de la pure joie du corps travaillant - comme la flânerie whitmanienne même, ayant pour fonction de recenser les infinies variétés d'artisanat, "l'anonyme et multiple moi" qui compose le tissu social à l'œuvre de sa propre construction. Travail de la mort aussi, qui sanctifie, quand il s'agit de donner son âme pour que vive l'Union. Whitman infirmier durant le conflit entre Nord et Sud recueille le souffle des mourants pour le restituer dans les grandes vagues de foi ardente du poème : le "panseur de plaies" s'affaire à sa tâche ; sa main est "impassible", mais le cœur brûle, de colère autant que de compassion, et le poème se nourrit de ce sang généreux qui nourrit qui fonde la Nation. Alors Whitman, un Déroulède du Nouveau Monde, à grandes bannières déployées ? Oh non ! Prédicateur certes, pas pousse-au-crime - l'épreuve de la guerre civile appose son sceau au cœur de Feuilles d'herbe, mais la section intitulée Drum-taps (Le tambour bat), ainsi que celle des Memories of President Lincoln (Images du Président Lincoln dans nos mémoires), ne sont pas de ces péans abrupts qui se veulent germes d'héroïsme cocardier ou de ces hymnes exaltés jouant la carte de la justification sans délibération.

Ayant chanté le corps magnifique, le journaliste Whitman, devant le spectacle du conflit, doit intégrer sensiblement la présence du mal. Whitman n'est pas ce chrétien ordinaire que la pitié fait agir. En lui, autant de Hegel que de Jésus, ou de Bouddha. Deux certitudes l'animent : le cœur insatisfait des hommes contient Dieu, et ce Dieu immanent se manifeste dans le progrès, le mouvement de l'univers qu'oriente la pleine réalisation de l'humain ; d'autre part, la mort comme la vie sont étapes sur la grand-route physique - où les débats sont ouverts, où la guerre clame sa cruelle nécessité parfois, où la paix finale doit s'instaurer afin que les êtres atteignent leur perfection, leur soi-même - leur immortalité personnelle consciente. De son ascendance quaker, Whitman conserve uniquement ce Dieu présent en chaque âme, en chaque corps. Sa religion, de fait ? Elle tire bien sûr vers le panthéisme. Mais pas l'adoration immobile de la création. Sa foi est sous tension - vers l'accomplissement : "Ma voix poursuit ce que mes yeux ne peuvent atteindre, / Dans la boucle de ma langue j'embrasse par volumes les univers." (Chanson de moi-même, # 25).

Mage de l'à-venir, Whitman... Nous, Français, nous tournons vers Hugo. Différence essentielle : Hugo dénonce, revendique, plaide, mène ses combats, sa foi se gonfle des colères du juste (quelques effets de jabot, parfois, n'est-ce pas !), alors que chez Whitman l'équilibre se cherche - ce qui est du domaine moral est immédiatement sensible dans l'utilisation que fait le poète de l'instrument qu'il s'est créé, ce verset infiniment modulable qui est sa marque -, la voix est en quête permanente d'une balance exacte (et même dans les poèmes les plus faibles où Whitman est à la limite du pastiche de soi), d'une mesure appliquée à l'appréciation des choses, au jugement des êtres. Tous contribuent et tout concourt, chez Whitman - à l'aise dans la foule. Chez Hugo, êtres et choses sont, et le mage dit ce qui est comme ce qui doit être. Abîmes et sommets côtoient Hugo, et sa vision creuse ses routes à flanc de gouffre sombre, de falaise de lumière ; Whitman marche dans la multitude, du même pas qu'elle, souffrant et jouissant d'un même cœur, - partageant, et composant ainsi "le plus jubilatoire des poèmes", nourri de "la sympathie élémentaire qu'émet à flots généreux et continus l'âme humaine."

Une banalité - terrible - me traverse . Il y a quelque étrangeté à relire Walt Whitman en notre temps - notre temps dont la figure iconique, au centre de l'étrange rhétorique que l'Histoire façonne, est celle d'un effondrement. Image de bâtiments orgueilleux, en une cité qui se veut le fleuron d'un pays peuplé d'une nation impériale encline à se dire maîtresse du Bien, de tours lancées à l'assaut du ciel, et glissant dans la poussière et le fracas, vers le degré zéro de la gloire, vers le sol soudain friable.

Or cet homme-là, Walt Whitman, fut citoyen de cette ville-là, en ses débuts (les mâts des navires à l'ancre composaient alors la ligne verticale du paysage), et s'il chanta, des étoiles dans les yeux, des hymnes au cœur, des péans de conquête aux lèvres, l'émergence de cette nation, il sut aussi prédire non cette misère-là, que notre temps a inventée, mais au moins ceci : que chacun naîtra et mourra au monde à son tour - l'Amérique de Whitman accomplit, dit-il, ce que d'autres civilisations ont accompli pour elles-mêmes, et nul doute qu'elle aussi passera...

Il faut donc lire Whitman parce qu'il est en tête de ligne - de là partent les routes contradictoires - violemment parfois - de ses successeurs, et d'abord celle du "jeffersonien" Pound (dont les Cantos viennent d'être réédités chez Flammarion) qui conclut un jour avec lui ce "pacte" curieux : "C'est toi qui as coupé le bois nouveau/ Il est temps maintenant de sculpter". Sculpter quoi, comment ? Qui ? Pound, lui dont la voix convoya le charroi divers des gravats de l'Histoire, et gagné à la fin par le silence ? Williams, dont le Paterson identifie l'être au lieu de sa réalisation, et dont le No ideas, but in things trouve sa prémonition dans un All truths wait in all things de la Chanson de moi-même ? Peut-être Olson. Un point rapproche Whitman et ce dernier : l'individu qui parle dans Feuilles d'herbe s'adresse à tous, il est tous en un ; le Maximus d'Olson parle de tous et s'adresse à tous, et son nom est lié à celui d'une Cité originelle, dont il est le héraut et l'artisan multiple ("vous mes îles", dit-il à ses concitoyens, vous parmi lesquels il ne saurait y avoir de "hiérarchies"), et unique ("personne-racine", ainsi se définit-il), à la fois.

La traduction de Feuilles d'herbe par Jacques Darras possède la singulière vertu de donner à un ensemble organisé selon les vues qu'en avait l'auteur (et on sait que Whitman réorganisa la matière de son livre durant toute sa vie - son livre était sa vie, comme sa vie son livre) une unité de phrasé qui en fait le prix. Toutes les parties sont loin d'être portées par le même souffle, et à force de se vouloir soi, Whitman en vient parfois à se poncifier ! Le traducteur traite cependant tous les chants - les grandes draperies démocratiques, les hymnes impériaux, les vastes odes au moi mémorable, comme les distiques, et les ultimes confidences - sur un pied d'égalité. Langue large, dépensant sans compter, pour un recueil au bout du compte assez hétéroclite en sa mouvante conception. Le traducteur a privilégié l'allant de la langue, suivant le principe commandant l'élan du rythme dans la construction du verset, qu'il énonce dans la préface au premier volume de chez Grasset : " une phrase musicale constamment travaillée par la modulation ". Une langue certaine de ses effets, soucieuse d'efficacité maximale, qui joue délibérément sa partition personnelle, mais au service de l'œuvre qui à l'évidence l'habite, sans l'étouffer. "âme d'amour langue de feu !", dit Whitman dans Sur les rives de l'Ontario bleu. Et aussi : "Arbitre du divers, lui, la clé", parlant du poète. Jacques Darras a sans doute trouvé pour nous une des clés de la scansion des Feuilles d'herbe.



S'il faut citer un poème, prenons un de ceux de Sables à soixante-dix ans, très peu connu, page 671, un poème-bilan :

PAR LA LONGUE SCANSION DES VAGUES

Par la longue scansion des vagues rappelé à moi-même, résumé sur moi-même,

Sur chaque crête l'ondulation d'une ombre d'une lumière -

Rétrospective de joies, voyages, études, panoramas muets - scènes éphémères,

La longue guerre passée, les batailles, les scènes d'hôpital, les blessés les morts,

Moi-même à toutes les étapes les phases - ma jeunesse oisive - ma vieillesse toute proche,

Mes trois fois vingt ans et un peu plus de vie rassemblée, de vie passée,

A l'épreuve du plus grand idéal, en l'absence de calcul, le tout réduit à néant,

Et pourtant, avec un peu de chance, petite goutte dans le schéma d'ensemble de Dieu - petite vague, atome de vague,
Telle l'une des tiennes, océan multitudineux.
ps:

(1) Introduction - rédigée en 1960 - à The illustrated Leaves of Grass, by W.W., edited by Howard Chapnick, 1971.

(2) Premier volume en 1989, second volume en 1994.

Première publication : 30 mai 2004

(3) Choix de poèmes, par Pierre Messiaen, Aubier-Montaigne, 1951, et Feuilles d'herbe, choix de Robert Asselineau, Aubier-Flammarion, 1972.

Feuilles d'herbe, traduction de Jacques Darras, NRF Poésie/Gallimard, 2002.









Walt Whitman

Whitman (Walt) est un poète américain, né à West Hill (Etat de New York) le 31 mai 1819, mort à Camden, près de Philadelphie, le 27 mars 1892. Son père était d'origine anglaise, et sa mère d'origine hollandaise; c'étaient des fermiers indépendants, et son père descendait d'une famille de colons établie aux États-Unis depuis le commencement du XVIIe siècle. Les premières années de Walter (Walt) Whitman se passèrent à la ferme de ses parents et en longues promenades dans les prairies, au bord de la mer ou sur la mer, qui se trouvait dans le voisinage. Ses parents furent bientôt obligés de se rendre à Brooklyn, où il fréquenta l'école publique. Forcé de se suffire à lui-même à partir de treize ans, il apprit le métier d'imprimeur, puis celui de charpentier, et jusqu'à près de trente ans, il habita New York (Manhattan), Brooklyn et les environs, alternant le travail de l'imprimeur et du charpentier avec le travail des champs, les occupations de maître d'école, la collaboration à divers journaux de New York et la publication d'un journal hebdomadaire.

A partir de 1847-48, il entreprit de grands voyages, surtout à pied, à travers les États-Unis et le Canada et visita l'un après l'autre presque tous les Etats du Sud et de l'Ouest, gagnant sa vie par la pratique des divers métiers qu'il avait appris et pour une grande part en collaborant à des journaux. En 1855, sa vocation littéraire et son idéal personnel se précisant à ses propres yeux, il publia à Brooklyn son premier volume de vers, Leaves of Grass. Pendant la guerre de Sécession de 1862 à 1865, il se consacra comme infirmier volontaire à soigner les blessés et les malades des deux armées, dans les hôpitaux et sur les champs de bataille, dans le Maryland, en Virginie et surtout à Washington et dans les environs. Walt Whitman était d'une constitution robuste et jusque-là d'une santé vigoureuse, mais à la suite des fatigues de ces trois années, il eut une attaque de paralysie. Il en guérit, mais sa santé ne se remit jamais complètement.

De 1865 à 1874, Walt Whitman fut employé comme rédacteur dans différents bureaux de l'administration, à Washington, et il continua à publier de la prose et des vers. En 1873, une nouvelle attaque de paralysie le contraignit à abandonner définitivement son emploi; l'esprit n'étant pas atteint, il ne cessa pas, pendant des années encore, de travailler à ses oeuvres littéraires. Il habitait tantôt la campagne, tantôt et le plus souvent une petite maison très simple, à Camden, où de nombreux admirateurs se rendaient en pèlerinage de toutes les parties des États-Unis et de l'Angleterre.

Ses oeuvres consistent en trois volumes :

    1° un volume de vers, Leaves of Grass, où presque tous les vers que Whitman a successivement publiés se trouvent réunis;

    2° un volume de prose, Specimen Days and Collect (1883), comprenant, d'une part, divers essais, dont le plus important est intitulé Democratic Vistas, et, d'autre part, les notes de son journal intime, sur ses impressions de nature, ses sentiments, les scènes auxquelles il a assisté, particulièrement pendant la guerre de Sécession;

    3° en 1888, Whitman a publié un volume contenant le la prose et des vers, November Boughs. Ses oeuvres ont été traduites en plusieurs langues déjà de son vivant.

Ce que Walt Whitman a voulu exprimer, c'est l'idéal américain, c.-à-d. l'idéal moderne et démocratique, qu'il considère comme le plus simplement, le plus profondément, le plus largement humain qu'il y ait jamais eu; ce qu'il chante, c'est l'expansion libre de l'individualité dans la foule innombrable des humains, l'expansion de l'individu tout entier, corps et âme, dans sa « nudité héroïque », affranchi de tout préjugé de caste, de toute convention sociale, de tout besoin superflu, de toute illusion superstitieuse, acceptant sans réserve et aimant sans limites toute la nature et toute la vie, tous les aspects de l'univers physique et toutes les variétés du travail humain, débordant de la joie de vivre, plein de courage quoi que l'existence lui réserve, et uni à tous ses semblables par un sentiment d'universelle "camaraderie".

La foi démocratique de Walt Whitman est l'épanouissement et la floraison d'un panthéisme-optimiste, d'inspiration hégélienne; si tout arbre est divin dans la moindre de ses feuilles, si tout humain est divin dans tous les membres de son corps et dans toutes les formes de son activité, c'est que le monde est divin tout entier, dans son ensemble et dans chacune de ses parties. Cette conception de la vie que Whitman a définie dans ses essais en prose, il a cherché à la suggérer plutôt qu'à l'énoncer directement dans son oeuvre en vers, toute composée de fragments lyriques où il vise moins à développer un thème déterminé qu'à transporter le lecteur dans une certaine atmosphère de sentiment et de pensée. Dédaigneux des conventions acceptées dans le domaine des formes littéraires comme dans celui de l'idéal moral, il a créé un vers sans rime, indépendant de toutes les règles traditionnelles du rythme et du mètre, pour rendre d'une façon plus sincère et plus libre le mouvement des émotions; c'est moins un vers à proprement parler qu'un mode d'expression intermédiaire entre la prose et les vers, analogue à celui que l'école symboliste devait s'efforcer un peu plus tard d'acclimater en France.

Les poèmes de Walt Whitman ont été très attaqués : on lui a reproché tantôt d'être immoral et grossier, tantôt d'être prosaïque et plat dans ses interminables énuméralions, tantôt de n'écrire que des vers informes, étrangers non seulement aux mètres traditionnels, mais à toute espèce de rythme. Il a su cependant conquérir et garder un grand nombre d'admirateurs par sa force de suggestion et d'évocation, par son originalité rythmique, enfin et surtout, par sa sincérité profonde, par la vitalité puissante, l'élan enthousiaste, la virilité toute baignée de tendresse humaine et la noble simplicité qui animent toute son oeuvre. (René Berthelot).







Walt Whitman, Leaves of Grass, 1855

Traduction inédite de Gilles Mourier

 

 

La première édition de Leaves of Grass est publiée à Brooklyn en 1855 sans nom d'auteur. Elle se compose de treize parties dépourvues de titre individuel, dont la première est un long bloc de prose courant sur deux colonnes par page, les douze autres étant disposées en versets à la police plus aérée que séparent soit un saut de page et la reprise du titre général souligné d'un filet, soit un double filet sans passage à la page.
Le lien que voici fournit le texte anglais ainsi que le fac-similé de cette première édition.

Pour la commodité de la lecture, on a inséré dans la marge entre crochets la traduction des titres que Whitman donne, dès l'année suivante, aux diverses laisses de son texte.

La ponctuation de l'auteur, particulièrement son usage de points de suspension à quatre et à deux éléments, a été strictement respectée et, surtout, l'absence de point final au dernier verset de la première grande laisse initiale qui deviendra par la suite «Song of myself».

Cette traduction, inédite, est la première et la seule en français de ce texte fondateur de la littérature américaine.

Remarque:
La «préface» n'est pas (encore) donnée dans les pages qui suivent; il est possible de s'en procurer une traduction française sous forme de livre:
Walt Whitman, Le Poète américain, traduction de l'anglais et postface de Catherine Pierre, éditions Les Mille et une nuits, mars 2001 – ISBN: 2-84205-559-4.

Addendum de mars 2008
Les éditions José Corti viennent de publier une traduction de ce texte. Mes - rares - lecteurs me feront-ils l'honneur d'y aller voir? J'ai pour ma part passé le temps de m'en enquérir, au vu de l'affirmation éhontée: «elle est restée à ce jour inédite en France».







16/01/2011
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